On peut être journaliste et développer en parallèle une pensée pratique digne des meilleurs. C'est ce que démontre Patrice Bollon, adepte de Cioran, auquel il s'est consacré, au fil de ses ouvrages.
Sa Morale du Masque et son Esprit d'époque (réflexion sur le conformisme) nous avaient laissé un très bon (et très net) souvenir, ce qui risque d'être le cas de cette nouvelle livraison. Le Manuel du contemporain fait partie de ces ouvrages de philosophie qui se lisent comme des romans mais qui ne cèdent pas sur le contenu philosophique. Autour d'une question assez basique (comprend-on jamais ou comment comprendre son époque ?), Bollon enchaîne une pensée sous forme de fragments (10 lignes à 3 pages maximum) qui aborde tous les thèmes qui comptent : l'individu, le relativisme, les faux-semblants, la vérité, la démocratie, le pseudo-multiculturalisme,.... Sa vision est à la fois pessimiste et extralucide, nous invitant (c'est une tarte à la crème, mais on a guère fait mieux depuis les Grecs) à regarder la réalité les yeux ouverts et le cerveau en éveil. Ses démonstrations sonnent justes et combatives, s'énoncent dans un style toujours clair et intelligible, percutant et qui sait se ramasser en quelques jolies fusées, dignes de son penseur favori.
Avant de le retrouver prochainement en interview, un petit extrait apéritif qui n'est pas la séquence la plus originale, mais pas non plus la moins intéressante. Ou quand on cherche l'individu dans l'évidence d'un monde pourtant individualiste....
Faudra-t-il bientôt ériger sur les places publiques les plus symboliques de nos grandes métropoles des statues à l'Individu inconnu ? Le poids des normes dans nos sociétés est devenu tel, d'autant plus écrasant que celles-ci s'exercent désormais avec notre assentiment et notre appui, et le conformisme qui en résulte si généralisé et étouffant qu'on se demande parfois si ces sociétés sont encore en mesure de donner naissance à un seul individu, authentique s'entend. Car de faux individus, qui posent aux esprits libres tout en rabâchant le sens le plus commun de leur époque, on en trouve à foison. Et rien à attendre non plus de ceux qui, parce qu'ils sont nés riches ou puissants, pourraient faire un pied de nez à la société : l'argent ou le pouvoir sont devenus pour eux des absolus, des secondes natures, qu'ils ne songent qu'à faire fructifier encore et encore. Les seuls vrais individus susceptibles d'émerger dans cet univers clos et si faussement respectable ne sauraient plus être que des marginaux tragiques, qui se sont donné le luxe - car c'en est un, et suprême - d'être libres, en maniant alternativement la règle et l'anti-règle, le légal et l'illégal. L'Individu ou la dernière figure possible du Héros ?
Manuel du Contemporain
Patrice Bollon
Seuil