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Non-Concours de BONNE poésie : Allégeance de René Char

Posté par Myosotis le 19.10.07 à 12:20 | tags : elucubration, poésie

La différence entre une bonne et une mauvaise poésie est parfois très mince. Le succès de René Char, dont on fête cette année le centenaire de la naissance (voilà pourquoi ses livres refleurissent comme par magie en vitrine des librairies de province), peut s'expliquer à cette manière qu'il a de tenir ses vers sur la ligne de l'ultra-sincérité. Ses mises en place sont souvent simples, son vocabulaire immédiatement intelligible, les sentiments exprimés dans la ligne pure de ses auteurs favoris, soupçon d'hermétisme compris : Rimbaud, Alfred de Vigny.
Son oeuvre se partage elle-même (disons qu'elle subit deux attractions) entre la tentation surréaliste (à laquelle il s'abandonnera sur le collectif Ralentir Travaux) et la tentation quasi-élégiaque dont est tiré ce poème. Pour l'anecdote, rappelons (même si cela ne se sent pas) que René Char était un rugbyman averti et un coeur de madeleine, qui faisait à peu près la taille d'un Sébastien Chabal (1m92). On peut donc faire de la bonne et de la mauvaise poésie, sans peur du ridicule, à peu près dans n'importe quelle condition. La poésie, contrairement aux autres sports (à l'exception des fléchettes) est une discipline ultra-démocratique. Allégeance, le poème qui suit, est un assez bon exemple de la poésie de Char, vigoureuse, directe et un rien mélancolique. On y trouve des formules heureuses et d'autres qui fonctionnent moins (comme ici, cette histoire de méridien...). Mais, l'impression de fulgurance et d'une justesse générale l'emporte haut la main.

Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus ; qui au juste l'aima ?
Il cherche son pareil dans le voeu des regards. L'espace qu'il parcourt est ma fidélité. Il dessine l'espoir et léger l'éconduit. Il est prépondérant sans qu'il y prenne part.
Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s'inscrit son essor, ma liberté le creuse.
Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus ; qui au juste l'aima et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas ?
 

in Eloge d'une Soupçonnée
René Char

Commentaires

De vento, posté le 19.10.07 à 23:42 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Ouaip. Ce qu'il y a de fascinant avec la "bonne" poésie, c'est comment l'artiste arrive à porter la phrase par un mot qui pourrait sembler être de trop. Là, ce qui est étonnant, c'est le temps qui est "divisé". Le collégien aurait mis autre chose, ou rien d'autre. On est loin ici de la branlette néo-poétique. Ca tape et c'est efficace comme un solo d'une note -- pour rester connexe ;-)

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