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Creative writing : apprend-on à devenir écrivain ?

Posté par Céline le 29.08.08 à 18:12 | tags : elucubration

L'écrivain : génie frappé par la grâce ou travailleur acharné ? Un peu des deux, sans doute. Communément acceptés aux Etats-Unis, les ateliers de "Creative Writing" ont plutôt tendance à laisser croire aux prosateurs en herbe que quelques leçons et une bonne méthode pourrait leur permettre d'achever enfin cette œuvre qu'ils ont si souvent rêvée, jamais écrite.

La bonne réputation de ce type de cours ne vient pas de nulle part. Institué en 1936 à l'université d'Iowa, il a permis à Kurt Vonnegut de transmettre son savoir-faire à John Irving, qui a lui-même transmis le sien à T. C. Boyle. Les anglo-saxons les plus prisés ont été repérés dans des ateliers d'écriture : Philip Roth, Jonathan Safran Foer ou encore Ian McEwan... D'autres grands noms y enseignent : Joyce Carol Oates, Chuck Palahniuk, Joseph Boyden. A l'université comme dans le milieu de l'édition, il est donc bien admis que les techniques de narration peuvent être enseignées, qu'un roman, comme une bonne recette, tient surtout du bon dosage de chaque ingrédient.

 

L'idée ne passe pas aussi bien en France, où les ateliers d'écriture correspondent davantage à des espaces de liberté et de création qu'à des leçons de méthodes. D'autre part, ceux-ci sont souvent liés à une dimension thérapeutique ou sociale : de fervents bénévoles animent des groupes dans des prisons, dans des maisons de quartier, des maisons de retraites. Pas tout à fait la même chose que de se voir évaluer par l'œil sévère de Russell Banks... Quelques universités proposent bien des ateliers d'écriture, avec des interventions d'écrivains, mais les étudiants inscrits à ces deux heures hebdomadaires de cours, même les plus assidus, n'attirent pas encore l'attention des éditeurs...

 

Work in progress

Il faut dire que le principe du Creative Writing peut soulever beaucoup d'objections, la première étant que l'enseignement de l'écriture mène à produire des auteurs en série. Des clones littéraires. Contre cette uniformisation, Robert Coover, auteur de Noir (publié en France au Seuil), a mis en place un atelier d'écriture multimédia ultra-expérimental, qui se déroule dans un cube dont les parois-écrans permettent de créer un monde virtuel en trois dimensions. Le texte y devient objet, au même titre que l'image ou le son. Création sans limite ou dérive conceptuelle ?

Auteur et dramaturge réputé aux Etats-Unis, John Biguenet anime chaque été, depuis trois ans, un cours de "creative writing" à l'Université Américaine de Paris : "Là-bas, vous pouvez être ce que vous voulez. Si vous décidez d'être Hemingway, vous pouvez prendre des cours et devenir écrivain !" Une assertion qui sonne comme la devise d'un self-made man, et inquiète plutôt qu'elle n'enchante.

 

"No conflict, no story"...

John Biguenet apprend à ses étudiantes (ben oui, des nanas bien sûr) qu'écrire, c'est raconter une histoire, qui doit reposer sur un schéma du type situation initiale - tension/conflit - résolution (no conflict, no story). Il rappelle l'importance que peut avoir un détail comme la couleur des yeux ou des cheveux. Soit. Il revient aussi sur l'analyse des grands récits universels, permettant ainsi à ses élèves d'accumuler les références littéraires (pour ça, on peut aussi s'inscrire en fac de lettres, c'est probablement moins cher). Vient ensuite la pratique : chacune pond son texte avant de le lire à haute voix devant leurs camarades. On s'évalue, on s'investit.

Nul doute que ce genre de cours permet à certains d'affûter leurs techniques d'écriture, mais il a encore quelque chose de bien gênant. Comment évalue-t-on le talent littéraire de quelqu'un sur quelques lignes ? A quoi bon la technique s'il manque la finesse et l'inspiration ?

Jusqu'alors, la méthode américaine s'était appliquée aux managers, pas aux écrivains.

 

Source : Livres Hebdo n°743, 29 août 2008, "Travaux d'écriture", article de Marie Kock.




Dantec grille la rentrée littéraire

Posté par Myosotis le 28.08.08 à 12:04 | tags : albin michel, news, web
Maurice Dantec ne fait pas grand cas de la rentrée littéraire. Son prochain livre avait été un temps pressenti pour une sortie en septembre ou octobre chez Albin Michel (il avait fait l'objet AVANT d'une première annonce.... chez Plon pour le mois de mai, mais il semble qu'Albin Michel ait réussi à retenir son auteur trublion et locomotive du chiffre d'affaires, peu importe). Il s'annonce finalement pour le début d'année prochaine. Le titre (à la Hubert Félix Thiéfaine) est une intrigue à lui tout seul dont la clarté n'est pas renforcée par le magnifique (bien qu'un rien pompeux et hermétique !) teaser sonore mis en ligne récemment : "Comme le fantôme d'un jazzman dans la station Mir en déroute".
Le roman-nouvelle fait 240 pages, et relève, selon le site de David Kersan qui assure aussi la préface, du genre cyberpunk. Chose intéressante, il semble que l'ouvrage soit tiré des limbes de notre exilé canadien préféré et écrit quelque part en 1996, soit entre Les Racines du mal et Babylon babies, pour beaucoup les deux meilleurs romans de Dantec. Largement remanié, le texte devrait donc être prometteur. Le teaser sur Wikipedia est aussi alléchant : " Un couple atteint du syndrôme de Schiron Aldiss, un neurovirus génétique qui provoque des symptômes maniaco-dépressifs, décide de fuir le centre dans lequel ils sont enfermés pour aller se réfugier sur une île au bout du monde. Mais ils ignorent leur espérance de vie, et souffrent d'hallucinations de plus en plus fréquentes..."
Les perspectives de décollage spatiaux ont toujours été très présents dans l'imaginaire de Dantec mais n'ont finalement jamais été mis à exécution. On s'attend ici à retrouver le charme et la puissance des visions de l'Anôme dans Grande Jonction.
Les fans pourront aussi aller au contact de l'auteur en Normandie les 13 et 14 septembre. Organisé par son club de soutien, les "Babylon Babies", ce weekend est consacré à la lecture sous forme de pièce de théâtre d'une partie d'Artefact, d'extraits du nouveau roman et à des échanges avec l'écrivain. Une visite d'un cimetière militaire est également au programme. De quoi oublier la rentrée littéraire en tout cas ou les impressions mitigées laissées par l'adaptation de Babylon Babies en Babylon A.D. (voir le billet).
Voir aussi :






Des visages, des figures, des mots : rentrée littéraire (4)

Posté par Céline le 27.08.08 à 16:20 | tags : roman, actu de la rentrée
Imaginez un écrivain de notre siècle à son bureau. Pris d'un génial élan d'inspiration, il s'apprête à noircir cinquante pages de ce qui devrait devenir son grand œuvre. Il a en tête les lignes, le rythme, les personnages, mais aussi, cette mélodie métaphysique qui devrait doubler sa virtuosité littéraire d'une grande lucidité spirituelle. Décidément, il ne lui manque plus rien. Il ne lui manque rien, et cependant, quelque chose l'arrête. Sa main retombe comme son enthousiasme dégringole, et dans un soupir qu'il ne prendra même pas la peine de pousser, on entendrait : "merde, Proust (à remplacer par n'importe quel autre grand écrivain) l'a déjà fait avant moi".

La vieille question de savoir comment écrire - et innover, après La Recherche, après Flaubert, après les surréalistes, après la contre-culture américaine, etc, n'est pas encore révolue. Les grandes œuvres qui ont marqué l'histoire littéraire forment encore le modèle ultime, sinon l'obsession de beaucoup d'écrivains. Cette rentrée littéraire révèle certains d'entre eux.

 

Laurent Nunez par exemple, dont nous avons déjà parlé ici, emprunte dans son premier roman, Les récidivistes, les voix de Quignard, Duras, Proust, Genet. Ou encore Julie Wolkenstein, spécialiste de Henry James, établit dans L'Excuse un vertigineux jeu de correspondance et d'association avec l'œuvre de l'écrivain américain, Portrait de femme. Ecrire sur les écrivains, écrire sur l'acte d'écrire : une façon de légitimer son texte, en signalant avoir conscience que l'on s'inscrit toujours dans une certaine continuité littéraire.

Mathias Enard, qui fait avec son roman Zone l'un des événements de cette rentrée, émaille lui aussi sa fresque historique de nombreuses références littéraires, de L'Iliade au Voyage au bout de la nuit, de James Joyce à William Burroughs, en passant par des poètes du monde méditerranéen. En citant ces auteurs, le narrateur se lance dans une étiologie de l'écriture : "pourquoi Rafaël Kahla l'auteur libanais est-il devenu écrivain, lui, peut-être pour la même raison violente, je l'imagine combattant pendant la guerre à Beyrouth Frédéric Andrau compose ainsi un roman dont la figure centrale se devine dans le titre : Quelques jours avec Christine A.... Le narrateur s'y adresse directement Angot, qu'il suit à la trace dans les premières pages du roman : "Je garde un œil sur vous mais je continue à jouer avec Les Désaxés. Je fais tout pour que la couverture vous apparaisse, je capte les reflets les uns après les autres, je fais tomber le livre, plusieurs fois, mais vous ne voulez rien remarquer." Angot prend toute la place. Andrau voudrait qu'elle lui en laisse un peu.

Frédéric Chouraki, lui, rend un hommage bien original à culture beat... sur un air de klezmer ! Dans Ginsberg et moi, il imagine l'improbable histoire d'amour entre Simon Glückmann, un jeune juif gay du marais, prédicateur stagiaire à la synagogue du temple, et le mythique Allen Ginsberg.

 

Quant à Pierre Mérot, il campe dans son roman Arkansas un gourou littéraire, nommé Kurtz, qui avec "sa façon compliquée de tenir une cigarette" et son "crâne dégarni", apparaît comme un étrange mélange entre Raël et Houellebecq. Mérot, qui fut très proche de l'auteur de Plateforme, dans la vie comme dans les livres, faisait déjà apparaître celui-ci dans Mammifères, sous les traits de Michel Bruno. Entre clin d'œil et règlement de compte, les écrivains d'une même génération s'utilisent volontiers les uns les autres comme matière littéraire...

Dans un autre genre, citons encore Jean-Paul Enthoven, qui revient dans Ce que nous avons eu de meilleur sur dix ans de teufs mondaines aux côtés de son pote BHL. Pas sûr que son ouvrage corresponde en revanche à ce que nous aurons de meilleur pour cette rentrée.

 

Tout savoir sur la rentrée littéraire :

- Toute la rentrée littéraire sur Fluctuat

- Toutes les chroniques de la rentrée

- Les chroniques de la rentrée des lecteurs

- Voir les entretiens avec les auteurs de la rentrée : Mathias Enard, Pierric Bailly, Poppy Z. Brite...

 

 




Charlie Hebdo lance sa maison d'édition

Posté par Céline le 27.08.08 à 11:53 | tags : bd, news
On ne pouvait pas ces derniers temps évoquer les pages de Charlie Hebdo sans penser à l'affaire Siné. Ce que l'on en retiendra ici, c'est que le "vieil anar" s'est fait viré du bateau par Philippe Val, et qu'il ne participera donc au nouveau projet du journal satirique, qui vient de lancer sa propre structure éditoriale.

Baptisée "Les Echappés" (en clin d'œil à la rubrique "Les couvertures auxquelles vous avez échappé"), elle sera dirigé par Riss, l'auteur de La Face karchée de Sarkozy, et dessinateur de Charlie Hebdo. Celui-ci signe d'ailleurs la première BD qui sera publiée par "Les Echappés" le 18 septembre, Ma première croisade, dans lequel il raconte à sa manière l'enfance de Bush.

 

Si le ton des parutions paraîtra très familier aux lecteurs de Charlie Hebdo, Riss précise cependant que le but n'est pas d'adapter le journal en livre, mais "de trouver des nouvelles formes d'expressions." "On veut faire des choses qu'on ne sait pas encore faire", précise-t-il.

Les ouvrages devraient donc aborder différents genres, entre BD inédites, recueils de dessins de presse et d'articles, et essais. Riss précise cependant que le dessin sera présent même dans les livres de texte : "Il y aura toujours une touche graphique dans nos ouvrages".

Le premier titre publié par l'éditeur sera suivi par une trilogie composée de trois petits recueils de dessins politiques, intitulés Liberté, Egalité, Fraternité, dans lequel on retrouvera les traits satiriques de Cabu, Luz, Charb, Riss ou Jul (à paraître le 2 octobre), puis par le recueil les Brèves de Charlie Hebdo, qui regrouperont par thème les petites chroniques les plus appréciées du journal (9 octobre).

La maison d'édition a déjà plusieurs projets en cours, au sujet de la dizaine d'ouvrages qui devrait être publiée chaque année.




Babylon A.D. ou Dantec pour les nuls : le livre ou le film ? (8)

Posté par Myosotis le 26.08.08 à 12:53 | tags : elucubration, le livre ou le film ?, roman

La "malédiction Alan Moore" s'étend à Maurice Dantec. L'adaptation de La Sirène rouge avait été un désastre Mégatonnique de lourdeur et de maladresse et on se demande ce qui pourrait advenir des Racines du mal si elles étaient placées entre de mauvaises mains. Babylon babies, le troisième roman de Dantec, et le second dans lequel apparaît le Mercenaire philosophe Tooroop, est mon préféré avec Grande Jonction, pour la linéarité de sa trame, l'efficacité de son style et son souffle épique. On craignait que Kassovitz n'en fasse n'importe quoi et on n'avait pas tort, même si ce n'importe quoi nous plaît assez en définitive, proposant un digest de Dantec tout à fait convenable et qui d'une certaine façon ne dénature pas son propos.

 

Qui est qui

Tout le monde a entendu parler des difficultés du réalisateur de La Haine pour boucler un projet qui lui tenait à coeur et sur lequel il travaillait depuis des années : un budget énorme mais pas suffisant pour boucler le film, une relation immédiatement conflictuelle avec l'acteur principal Vin Diesel, et des interventions castratrices des studios. Du Hollywood pur jus, donc, mais il ne fallait pas commencer. Par delà ce blabla, Babylon A.D. est un film d'action SF mainstream et Babylon Babies un roman en forme de conte philosophique, ce qui fait qu'ils ont assez peu de rapports l'un avec l'autre.

 

Le film échoue là où attendait qu'il échoue : rendre la langue de Dantec, l'intrication de la science et du texte, les détours philosophiques placés comme de petites bombes à neutron au coeur de l'action. Les délires liés aux amphétamines sont évacués. Le cinéma ne pouvait rien en faire sans déstructurer son attirail : on ne lui en veut pas. L'image est incapable de rendre l'intelligence ou la réflexion autrement que par le mécanisme lourdaud de la voix off (je fais une exception pour Ghost Dog) : celle de Vin Diesel ne tient pas la distance et on ne croit pas une seule seconde à la qualité réflexive de ce dernier. Le film échoue à donner une crédibilité à Aurora et à ce qu'elle porte. La seconde moitié du film est expédiée en un tour de main assez triste où le Mérovingien Lambert Wilson vient donner l'assaut argumentaire final (les bébés du futur, bah oui) comme pour se débarrasser d'une patate chaude. Ajoutons à ça la performance nullissime d'une Charlotte Rampling venue gagner son troisième tiers prévisionnel (?) en épouvantail sectaire et on tient l'une des mises en images les plus médiocres qu'on ait vue depuis un bail.

 

Le verbe ou l'image

L'échec de Kassovitz est en partie l'échec du cinéma devant le livre, mais également le sien : son approche formelle est rudimentaire, sans imagination, là où le livre demandait une réflexion véritable sur la langue du cinéma et ses moyens. Dantec est l'écrivain par excellence, l'homme du verbe. Babylon Babies inadaptable ? Pas si sûr et d'ailleurs le film ne manque pas d'intéresser. Kassovitz, à défaut de faire avancer la réalisation, semble emprunter un moment la seule voie qui aurait pu le tirer d'affaire : celle du western. Babylon Babies est comme Grande Jonction un western, avec sa caravane, ses femmes, son cowboy. Kassovitz hésite à se lancer, tente quelques scènes cinématographiques mais peine à articuler les sections épiques du roman (celles où le trio roule à travers la plaine par exemple) et les sections urbaines. On entrevoit quelques bons points : le sous-marin, la fusillade où la mère supérieure perd la vie, la cabane au Canada, mais le parti pris n'est pas suivi. L'ouverture du film est symbolique à cet égard : Kassovitz aurait dû faire Pale Rider et il plagie Rambo.

 

Si le film n'est pas un échec complet (on marche dans l'émotion finale, aussi péniblement exposée soit-elle, on retrouve des sensations), c'est parce que Diesel tient la boutique. Son jeu sans relief donne une version de Toorop à laquelle on avait pas pensé en lisant le livre : une version brutale. Le guerrier philosophe qui nous plaisait dans le livre a ici une consistance plus primitive : il parle comme une petite frappe avec une voix de basse, il a des avants-bras dessinés, le crâne rasé. Diesel est beau avec son humour bidon et son visage inexpressif. D'une certaine façon, il propose une variante light du personnage de Dantec qui vaut la peine : un Dantec de petits casseurs passés professionnels, un avant-Toorop d'après l'apocalypse. Vin Diesel ne joue pas le héros fatigué, il en est incapable. Il joue l'agent du destin. Depardieu est bien dans son rôle, malheureusement tenu en une poignée de secondes et Mélanie Thierry, avec son visage toujours jeune et un rien détraqué, fait une Marie Zorn tout à fait crédible. Marie Zorn a de grands yeux et Mélanie Thierry a les yeux les plus ronds de la planète cinéma, au point qu'on la trouve parfois aussi touchante et "extraterrestrielle" qu'E.T.

 

Dantec pour tous

Babylon A.D. prend quelques bons points lorsqu'on arrive à New York également : Kassovitz réussit quelques plans, quelques intérieurs. La mécanique hollywoodienne n'est pas si éloignée alors de la sophistication primitive de Dantec, l'homme qui, sous la science, fait un polar de supermarché. Le film se sauve en n'étant pas prétentieux. Il y a aussi ça chez Dantec : une littérature humble, presque populaire, que la médiocrité du film rend bien. Dantec est viril, couillu. Babylon A.D l'est un peu, presque vulgaire. Dantec est madeleine lorsque Toorop devient le "père" des enfants, lorsqu'il meurt et renaît. Dantec est passion, christique résurrection pour catéchisme de première année. Babylon A.D le suit à la trace et fait merveille. Kassovitz touche à la grâce sur une seule scène : lorsque Toorop et Marie Zorn sont dans la salle de bains. Toorop s'est fait sa piquouze et Mélanie Thierry arrive derrière lui l'épaule dénudée, belle comme Emmanuelle Béart dans Manon des sources. Elle est pourtant maquillée comme une femme. Toorop a la gaule mais la moine arrive. Les regards qui s'échangent valent de l'or et on croit un instant que le film pourrait se faire comme il faut. Raté.

 

Livre et film échangent finalement plus leurs défauts que leurs qualités. Le livre l'emporte haut la main mais le film fait un bon fond d'écran à la lecture d'un roman de Dantec avec ses explosions et son univers respectueux. Dantec trahi, Dantec massacré. Pas sur ce coup-là, mais ça n'est pas passé loin. Dantec vulgarisé peut-être. Dantec pour les chasseurs et les amateurs de tuning. Il n'y a même pas de rock dans le film, c'est dommage.

 

 




Jan Neruda, peintre de Paris

Posté par Myosotis le 25.08.08 à 14:49 | tags : essai, poésie

Il est peu probable que notre interface nécro-automatique sorte aujourd'hui le nom et la photographie du grand écrivain et poète tchèque Jan Neruda, tant celui-ci est tombé aux oubliettes de la littérature de ce côté-ci du continent. Neruda a donné son nom à un autre écrivain, Pablo, beaucoup plus connu que son inspirateur, en plus d'avoir laissé une trace indélébile dans sa ville natale (Les Contes de Mala Strana). Jan est pourtant l'un des piliers de l'Ecole de Mai et un bel exemple, dans la seconde moitié du XIXème siècle, d'une écriture libre et libérale.

Journaliste émérite, grand voyageur, et amateur de feuilletons, Neruda a notamment laissé de superbes Tableaux Parisiens, écrits à la hâte lors d'un voyage à Paris, entrepris peu avant l'épisode Communard. Neruda s'intéresse à la ville elle-même mais aussi aux parisiens : il décrit les mouvements, les pauvres, les classes, dans une déambulation appliquée et splendide qui rappelle (avant l'heure) les tableaux ultérieurs de Walter Benjamin. Neruda écrit sur les flâneurs, sur la police secrète. Il semble savoir que la vérité des villes est sous leur surface. Dans cet extrait, Neruda est à son meilleur : son écriture est attentive au moindre détail, descriptive, souple et expressive comme un pinceau.

 

"D'autres tourbillons humains se forment : dans le jardin du Luxembourg, jeunes et vieux, nantis et humbles prennent plaisir à jouer à la balle ; au Palais de Justice, les nerfs se tendent à craquer lors des procès ; à la Morgue, on pleure et on se lamente. La Morgue est une petite bâtisse basse, à proximité immédiate de la Seine qui lui apporte ses victimes les plus nombreuses. Tout cadavre inconnu trouvé à Paris est amené à la Morgue. On l'y déshabille, on le lave - si nécessaire est - et on le met sur une couchette noire cerclée de métal jaune, le visage tourné vers une verrière d'où le public peut le regarder. Un petit tuyau arrose le visage des noyés de manière à ce qu'ils restent plus frais. Les vêtements qui ont été enlevés sont suspendus au dessus du corps. Il y a une douzaine de couchettes mais j'ai vu au plus cinq cadavres en une journée. C'est le spectacle d'un couple de vieillards qui m'a le plus impressionné. Ils étaient allongés comme s'ils sommeillaient et un sourire flottait presque sur leurs visages : ils étaient apaisés au suprême degré. Ces pauvres gens s'étaient probablement profondément endormis, usés par l'âge, comme un ouvrier après un dur et long labeur. L'homme simple ne traversera pas le pont voisin sans s'arrêter à la Morgue ; il est toujours poursuivi par la crainte secrète d'y trouver quelqu'un de cher. Quand la Morgue est fermée - ce qui se produit quand on dispose de nouveaux corps - une foule dense s'agglutine devant la petite maison. J'y ai vu l'épouse et la fille d'un ouvrier qui n'était pas rentré chez lui depuis plusieurs jours. Elles avaient les yeux en feu d'avoir pleuré et leurs traits étaient marqués par une terrible et immense tension. Les personnes présentes s'écartaient avec compassion, les deux femmes se faufilèrent jusqu'à la vitre : leur regard parcourut en un éclair les cadavres. À nouveau rien. Nouvelle incertitude et nouveaux sanglots, un état plus éprouvant encore qu'une certitude.

Passons le pont Saint-Michel, prenons la rue sur notre droite et nous nous trouvons dans un nouveau tourbillon plus vivant et plus gai, celui des étudiants qui sortent d'un cours de médecine. Ce fameux étudiant parisien est toujours partisan du mariage sauvage avec les grisettes et d'un libéralisme résolu et puissamment explosif dans les périodes difficiles ; il n'a rien de frappant dans son aspect extérieur et, en général, ne ressemble en rien à un étudiant. Il fait ses universités le plus confortablement du monde même s'il vit dans le besoin. L'étudiant français m'a paru plus âgé que l'étudiant tchèque. On le suivra dans ses divertissements à la Closerie des Lilas et ailleurs pour faire plus ample connaissance et saisir tout de lui, y compris ces comptes très étranges du Grec (un juif) dont parle Murger dans son savoureux roman La vie de Bohême. Le Grec lui prête de l'argent, par exemple un demi-franc, lui reprend ses vieilles chaussures et lui achète de la pommade à moustaches, du "tabac morave", une canne ; en bref, il lui retire le plus consciencieusement du monde jusqu'à sa chemise."

 

S'il était là aujourd'hui, Neruda irait à Paris Plage ou au festival, histoire de voir ce que les Parisiens sont devenus. Il se promènerait dans la ville-musée avec un caméscope ou un carnet à spirales et boirait une bière en terrasse dans un bistrot du 11ème.




Houdini est magique, et même en BD

Posté par Myosotis le 22.08.08 à 10:43 | tags : bd, comics

J'ai déjà dit à de nombreuses reprises toute l'admiration et la fascination que j'ai pour le personnage d'Harry Houdini, chasseur de spirites et surtout maître de l'évasion, avant Le Maître de l'évasion (The Escapist) de Kavalier & Clay. A défaut d'une nouvelle biographie en français ou d'un essai digne de ce nom, une gentille BD, très courte et design, vient de sortir (en VO pour les nuls, très accessible, très facile à lire, même si votre anglais n'est pas exceptionnel), qui revient sur l'un des épisodes glorieux de la carrière du Grand Houdini : le saut du haut d'un pont dans la rivière Charles à Cambridge dans le Massachussets, avec les menottes aux poignets et des milliers de spectateurs pour l'acclamer.

La BD Houdini The Handcuff King capture une journée d'Houdini, depuis sa préparation matinale (un footing, un repérage), jusqu'à son triomphe. On suit dans un noir et blanc très élégant les relations entre Houdini et sa femme Bess, qui lui sert de "complice" dans l'accomplissement de ses évasions, entre Houdini et la Police ou Houdini et la presse. Les auteurs, parmi lesquels le très estimé Jason Lutes, ont fait des recherches très précises pour reconstituer l'effervescence de l'époque et la façon dont Houdini se mettait en scène. L'Escapist a, à sa manière, contribué à faire des donneurs de spectacle de véritables entrepreneurs : Houdini a beaucoup travaillé sur son autopromotion, développant à son propre service des techniques publicitaires qui ne deviendraient banales que des décennies plus tard, affiches, flyers, mises en scène spectaculaires....

 

Loin d'être une biographie, la BD, ce qui en constitue le charme et la limite, est un instantané dans la vie exaltante de cet hongro-américain. Houdini y est peint fidèlement dans toute sa complexité : sensible et fragile comme un enfant lorsqu'il se trouve avec son épouse (Houdini avait une passion dévorante pour sa propre mère...), hargneux, mégalomane et obsédé par son propre succès lorsqu'il s'offusque des remarques d'un journaliste qui signale que ses shows rameutent moins de monde que par le passé. Houdini est attachant, orgueilleux, mais mû par une énergie vitale incommensurable.

Emporté par une péritonite en 1926, Houdini est aujourd'hui connu comme l'un des artistes magiciens les plus incroyables. La BD donne un aperçu de cette dimension légendaire. Légère et esthétiquement superficielle, elle est soutenue par un appareil critique assez étoffé et qui donnera peut-être envie aux curieux et aux amateurs de démonstrations de force d'y aller voir plus loin. Comme ici, par exemple, la copie en PDF d'un des articles-livres les plus connus d'Houdini, dans lequel il révélait les trucs de quelques catégories "magiques" dont il dénonçait les secrets de fabrication. Car Houdini était aussi obsédé de transparence, de franchise et ne supportait pas qu'on place des mensonges entre lui, ses tours et ses admirateurs.

Lire l'article d'Houdini

 




Little Nemo au pays de l'animation

Posté par 2goldfish le 21.08.08 à 12:54 | tags : bd, comics, elucubration
 
Puisque j'ai inconsidérément attaqué le cinéma au nom de la BD l'autre fois, je vais plutôt aujourd'hui lancer un appel à la paix en rappelant que les deux sont frères. Déjà célèbre pour ses strips Little Nemo et Rarebit Friends au début du siècle dernier, Winsor McKay se lance en 1909 dans le film d'animation, un domaine encore balbutiant. Il dessine ce premier court métrage de 4000 images seul ou presque sur du simple papier, c'est à dire sans le celluloïd transparent qui permettraaux animateurs des années suivantes de ne pas avoir à redessiner un décor pour chaque image du film.
 
Dès le début il anime les personnages de Little Nemo avec une fluidité confondante, largement supérieure à celle des dessins animés pour enfants de la télévision d'aujourd'hui. Il est intéressant de noter qu'avec toute la liberté dont il disposait, il n'a pas choisi d'utiliser des techniques "cinématographiques" telles que le zoom, le travelling ou un simple changement de plan. Il s'est simplement concentré sur les mouvements de ses personnages dans le vide. Il leur a fait faire exactement ce qu'il ne pouvait leur faire faire sur les planches de BD.
 
L'autre chose qui manque souvent aux auteurs de BD, c'est de sortir de leurs studios. McKay le fera en emmenant une autre de ses créations, le court métrage Gertie The Dinosaur, sur les routes américaines pour le présenter comme un spectacle de foire en se plaçant à côté de l'écran pour donner des ordres à sa créature et assurer le bruitage du film "à la bouche".



La bombe de Gregory Corso : C'est celui qui le dit qui y est (13)

Posté par Myosotis le 20.08.08 à 10:31 | tags : élucubration, poésie, roman
 
Il n'y a pas grand monde généralement pour défendre les qualités littéraires de Gregory Corso, l'un des quatre chevaliers de la Beat Generation (avec Kerouac, Burroughs, Gingsberg). Corso n'a écrit qu'un seul roman, The American Express, une sorte de farce bizarre où le narrateur attend des chèques qui n'arrivent pas, et quelques poèmes dont tout le monde se contrefout. Son plus célèbre reste "BOMB", un poème calligraphique en forme de champignon nucléaire qu'il balada ensuite sur les scènes de plusieurs festivals anti-nucléaires, comme celui qui est filmé ici à Rocky Flats, à Denver dans le Colorado. "BOMB" est un poème excellent dont voici la flèche ou le pied du champignon.
 
Yes Yes into our midst a bomb will fall
Flowers will leap in joy their roots aching
Fields will kneel proud beneath the halleluyahs of the wind
Pinkbombs will blossom Elkbombs will perk their ears
Ah many a bomb that day will awe the bird a gentle look
Yet not enough to say a bomb will fall
or even contend celestial fire goes out
Know that the earth will madonna the Bomb
that in the hearts of men to come more bombs will be born
magisterial bombs wrapped in hermine all beautiful
and they'll sit plunk on earth's grumpy empires
fierce with moustaches of gold
 
 
Ce qui est fascinant chez Corso, par delà ce qu'il écrit, c'est évidemment sa vie. Enfant de deux immigrés italiens, Corso est très vite abandonné par sa mère (qu'il croit retournée en Italie) et délaissé par son père. Livré à lui-même dans Little Italy, il continue d'aller à l'école pendant quelques années alors qu'il vit dans la rue. Il finit arrêté et commence une carrière de petit délinquant qui, de fil en aiguille, le conduit à 14 ans à la prison de Clinton, célèbre pour ses exécutions capitales (chaise électrique) et pour la férocité de ses pensionnaires. A cause de (ou grâce à) son âge et son joli minois, Corso devient le chouchou des prisonniers. Il occupe par hasard la cellule dans laquelle était détenu, quelques mois avant lui, Lucky Luciano et s'acoquine avec quelques gros poissons de la Mafia. Pendant son séjour, Corso dévore la librairie de la prison (enrichie par une donation de ce même Luciano) et se met en tête de devenir poète.
 
Libéré à 19 ans, il retourne à New York où il fait la connaissance de Gingsberg qui en tombe amoureux (sans suites réelles puisque Gingsberg se mettra à la colle ensuite avec Orlovsky) au Pony Stable Bar, un club lesbien où Corso s'est fait "adopter" par les filles et est hébergé comme artiste en résidence. Il intègre peu à peu la joyeuse bande de la Beat Generation etc. Le plus spectaculaire est que Corso retrouvera sa mère dans les dernières années de sa vie. Alors qu'il croyait celle-ci retournée en Italie, comme le lui avait dit son père, sa mère n'avait jamais quitté le New Jersey. Les retrouvailles sont évidemment émouvantes. Corso apprend que sa mère a dû l'abandonner après avoir été elle-même violée et brutalisée par son père devenu fou. Mère et fils développent une relation très intense jusqu'à leurs morts respectives. Le "chaînon manquant" (ce manque de la mère) qui avait déterminé plus ou moins toute sa vie et une bonne partie de son oeuvre, était retrouvé. Corso passera ses dernières années (il meurt en 2001) à essayer de lutter contre la marketisation outrancière du mouvement Beat.
 
 
Ce qui frappe dans "Bomb" (1958), c'est bien entendu l'intensité de la prestation de Corso, un homme déterminé et presque illuminé (très catholique). L'oeil est habité par le texte et le texte... par l'oeil. Il faut apprécier le contraste de la violence verbale et la passivité idiote des post-hippies. Pour l'anecdote toujours, il faut savoir que le poème anti-nucléaire était parfois perçu très mal lors des rassemblements, tout simplement parce que Corso avait réussi à suggérer par la voix, l'impact d'une bombe et qu'il dégageait, comme on peut le voir ici, une sorte d'énergie barbare peu compatible avec l'idéologie Peace & Love. Le texte du poème lui-même est ambigu entre répulsion et fascination pour les dégâts nucléaires.



Hellboy 2 et la Golden Army : le livre ou le film (6)

Posté par Myosotis le 19.08.08 à 10:52 | tags : comics, élucubration, le livre ou le film ?

Les sagas qui s'offrent un épisode 2 meilleur que le premier ne sont pas légion : Retour vers le futur 2, Le Parrain (?), Batman "Reborn" sûrement et quelques autres. Hellboy et la Golden Army (traduit balourdement en Hellboy 2, les légions de l'or maudites) fait clairement partie de ces exceptions. Le premier volet était appliqué, didactique (il fallait installer le personnage, tout aussi délicat à manier en bd qu'au cinéma, tant il est improbable), lesté par une volonté de rendre à l'adaptation toute la densité psychologique que Mignola a insufflée à sa créature depuis sa création en 1994 (?). Del Toro avait par ailleurs souffert pour rendre le graphisme si particulier (taillé à la serpe, ultra économe) de Mignola depuis sa palette baroque habituelle. Le Labyrinthe de Pan est passé par là et il semble que cela ait débloqué le réalisateur.

Del Toro n'a pas hésité cette fois à féconder l'univers steampunk de Hellboy avec son imagerie baroque et gothique : le film ne lésine pas sur les effets de couleurs, les dorures et embrasse à bras le corps les fantasmes d'irréalité et de fantaisie du comics, si bien qu'on se sait parfois plus dans un film de Del Toro que dans une adaptation de Mignola. "Ce qui est bien, c'est que tu t'es approprié la chanson", on dirait dans le jury de la Star Ac. C'est exactement ça.

 

Etrangement, Del Toro réussit avec ce second volet bien foutu à se débarrasser d'une des pires tares des adaptations de comics sur grand écran : l'obligation de faire sérieux, ou d'essayer de donner le change. Secondé par Mignola, qui a écrit une bd spéciale (une séquelle en forme de préquel, disons, ou de produit dérivé) destinée à détailler un peu plus l'origine de la Golden Army dont il est question dans le film (prologue notamment), Del Toro ne s'est refusé aucune fantaisie. La première et la plus payante est d'avoir fait entrer sur scène le personnage fabuleux du Johann Kraus, le médium dématérialisé, sorte de fumée spirite contenue dans un scaphandre et qui fait parler les corps et les objets. Kraus est une merveille cinématographique, un personnage incroyable qui sur le plan visuel dépasse finalement son double BD originel.

Selma Blair continue avec son visage parfait d'incarner une Liz Sherman très équilibrée, érotique et responsable qui oppose sa sagesse et son esprit pratique à la force et au côté rêveur d'Hellboy. Etrangement, et alors qu'il constituait l'atout n°1 du premier film, c'est le personnage principal qui pêche ici un tantinet. Les tentatives d'humaniser Hellboy (la scène de beuverie avec Abe) ne fonctionnent pas et les séquences de comédie, même si elles sont ponctuées par des bons mots... très efficaces, ne parviennent pas à convaincre. A décharge du cinéaste, ces séquences ne sont généralement pas non plus les plus réussies des comics. Toujours est-il que Hellboy est clairement en retrait ici et se fait manger la feuille par les seconds rôles.

 

Là où comics et film se rejoignent et s'égalent, c'est quand il s'agit de narration. Mignola est un organisateur de discours narratif imparable et Del Toro n'a rien à lui envier. Le prologue est impeccable, ainsi que l'alternance des séquences d'actions (très nombreuses et ultraspectaculaires), de repos, d'explication. Il est assez rare dans un film d'action que les séquences de comédie soient intégrées de manière aussi fluide à la dynamique du film. C'est peut-être l'un des secrets des comics : alterner l'action pure et le côté sitcom gothique du BPRD. La romance entre la princesse Nuada et Abe se situe dans cette ligne et, si elle alourdit la trame du récit, est salutaire en matière d'équilibre. Là où le film fonctionne parfaitement, c'est lorsqu'il dépasse la folie des comics et déploie ses moyens infinis au service d'une vision fantasy : animation de la Golden Army (idée idiote s'il en est) façon Mirrormask, le marché des trolls (idée idiote n°2), composition d'une équipe de joyaux lurons type Magicien d'Oz. Del Toro réussit à rendre le caractère rétro de la BD avec des moyens ultramodernes. Comme Mignola, il trouve la forme qui lui permet de créer l'émotion nostalgique (le métal, l'armée, le rêve) depuis l'effet spécial.

On peut trouver Hellboy 2 assez peu satisfaisant au final (le scénario est ultrafragile et difficile à avaler, le méchant foireux) mais reconnaître qu'il constitue, ce qui n'est pas fréquent, une vraie réussite d'adaptation, une vraie transposition de l'univers de la BD, avec ses qualités et ses faiblesses. Contrairement à Wanted et à Hulk, il y a ici un vrai travail d'auteur et une sorte d'égalité de moyens (et de fins) entre les médias. Match nul donc, en ce qui nous concerne.




Nicholson Baker et le sens du détail : C'est celui qui le dit qui y est (12)

Posté par Myosotis le 18.08.08 à 10:37 | tags : élucubration, roman, vo
Nicholson Baker a le sens du détail : c'est souvent ainsi qu'on le présente. Non que le bonhomme soit une sorte de Balzac moderne ou d'hyperréaliste à la Goncourt, non, Nicholson Baker fait partie de ces écrivains qui ont le sens du détail mal placé ou du détail qui tue.
Dans ce qu'on peut considérer comme son chef d'oeuvre formel, La mezzanine, livre qui a tout juste 20 ans cette année, Baker raconte l'histoire d'un employé de bureau dont le lacet de chaussure est cassé et qui doit sortir pour en racheter un autre pendant sa pause déjeuner. Il en profite avec une maestria jamais égalée pour peindre un portrait de la vie de bureau, de la vie (si on peut appeler ça une vie) de cet homme et d'une certaine façon de la vie moderne tout court. Sur le plan technique, et si l'on excepte quelques particularités propres à ce livre là et que Baker évacuera par la suite (la surabondance des notes de bas de page, par exemple), le livre est bâti sur un artifice relativement moderne (début du siècle avec James Joyce et Proust peut-être en figures emblématiques) qui est le "stream of consciousness" (qu'on préfère ne pas traduire pour ne pas avoir l'air idiot avec un "torrent de conscience" ou "ruisseau de pensées").
Cette technique consiste, très simplement, à prendre la pensée comme elle vient ou comme elle pourrait venir, sachant que rendre par l'écriture une succession de pensées aléatoires et en faire quelque chose de fluide et lisible reste bien souvent une prouesse.
Dans La Mezzanine, Nicholson Baker réserve quelques moments d'anthologie comme l'histoire des bouteilles de lait en carton qui remplacent peu à peu les bouteilles en verre ou la digression magique sur les pailles en plastique (qui flottent). Un peu plus tard, il consacrera un ouvrage entier et très structuré à ce type d'idées dans La Taille des pensées, mais cela fonctionnera un peu moins bien qu'ici.
Le stream of consciousness permet de donner un rythme et un contenu à une intrigue inexistante et, de fait, à (sur)dramatiser un état de non-activité complète ou quasi-complète. La particularité de Nicholson Baker est que ce monologue intérieur, contrairement à ce que pratiquaient ses prédécesseurs (Virginia Woolf, Arthur Schnitzler, par exemple) n'est associé à aucune expression d'un état d'âme. En un mot, Baker refuse le roman sentimental et s'en tient aux faits, comme Bret Easton Ellis s'amusait à le faire dans l'hilarant American Psycho. Du coup, la mélancolie jaillit de l'énumération et de l'analyse maniaque du détail, révélant un principe vieux comme le monde : la réalité est terrifiante parce que profuse, le réalisme (littéraire ou photoréalisme) est, par nature une forme d'écriture fantastique.
Dans l'exemple qui est mis ici en scène pour une vidéo (la scène de l'urinoir), le héros dissèque la façon dont on peut faire pipi à côté d'une autre personne. Aujourd'hui c'est un thème bien entré dans les moeurs, au point que chacun a au moins une anecdote à fournir sur ce thème précis (le type qui pète en pissant, celui qui vous regarde la queue par dessus la protection, la bite-monstre entraperçue au détour d'un urinoir public,....).
 
On rappellera pour être (in)complet, et parce que c'est l'été que Nicholson Baker a aussi écrit le meilleur livre érotique de tous les temps avec son Le Point d'orgue, dont vous pouvez lire la chronique dans le vieux Flu.
 
Pour ceux qui s'en soucient, Baker est absent de la sphère romanesque depuis son intéressant Checkpoint (Contrecoup en français), il y a 4 ans, et a sorti assez récemment un ouvrage historique sur la Seconde Guerre Mondiale. Le livre (pas lu) semble s'intéresser à la volonté (plus ou moins dissimulée) des américains et des anglais d'entrer en guerre contre Hitler. Cette théorie bat en brèche la théorie reconnue selon laquelle les Alliés auraient été acculés par Hitler et "contraints" d'entrer en guerre. Mais c'est une autre histoire.



Dark Knight, le premier Moore réussi au cinéma ? Le livre ou le film ? (5)

Posté par Myosotis le 14.08.08 à 14:55 | tags : alan moore, comics, élucubration, le livre ou le film ?

Enfin les choses sérieuses pour notre série "le livre ou le film" ? avec ce Batman Reborn 2 (appellation maison pour oublier les pas si mauvais Batman 3 et 4, soit Forever et Batman et Robin, avec leur kyriade de stars hollywoodiennes, George Clooney, Nicole Kidman, Jim Carrey et, best of all, Arnold "Freeze" Schwarzenegger) annoncé depuis des lustres et précédé d'un bouche à oreille buzzique phénoménal. Christopher Nolan est toujours aux manettes et continue de valoir mieux (bien qu'il soit moins drôle) que Joel Schumacher, même si son Batman Begins laissait clairement à désirer sur le plan scénaristique en plaçant l'infâme Ra's Al Ghul et sa ligue des ombres (l'une des adversités les plus nazes du chevalier noir) au centre de l'intrigue mais surtout en proposant des séances d'initiation kung-fu qui faisaient passer Highlander pour La Fureur du Dragon.

Nolan avait donné néanmoins quelques gages intéressants aux amateurs de la BD : un récit des origines bien tenu et mis en scène, une lumière sombre et un design en rupture avec le travail de déconstruction gay entrepris entre 1995 et 1997 par Schumacher, un Batman bien campé par un Christian Bale aussi beau qu'inexpressivement aristocrate. Le nouveau Batman était classe, techno et dark, c'était tout ce qu'on pouvait lui souhaiter.

 

Avec ce The Dark Knight, on s'attendait sur le titre évidemment à ce que Nolan aille chercher la vérité du personnage du côté de chez Frank Miller, auteur de deux ouvrages-séries essentiels et très prochainement réédités en format luxe (70 euros avec quelques bonus), baptisés The Dark Night ReturnsThe Dark Knight Strikes Again et (DK2 pour les intimes). Si on se demandait ce que Nolan pourrait tirer du second (ses couleurs bariolées et son découpage ultraexpérimental), on voyait tout le profit qui aurait pu être tiré du premier, présentant un Batman à la retraite depuis 10 ans et obligé de reprendre du service face à des menaces de plus en plus présentes.

Finalement, et de manière surprenante (le visuel de feu Heath Ledger en Joker nous avait mis la puce à l'oreille), en le disant du bout des lèvres, Nolan a choisi d'adapter non pas Frank Miller, dont il n'y a pas grand chose ici, mais (le méchant!) quasi intégralement le Killing Joke d'Alan Moore et Brian Bolland. Sorti en 1988, il y a tout juste 20 ans, The Killing Joke est une BD one-shot de quelques dizaines de pages seulement qui résume (ou concentre) l'univers de Batman en un fabuleux duel psychologique (et essentiellement psychologique) entre le Chevalier Noir et son ennemi intime, Le Joker. Le principe retenu par Moore au scénario est que le Joker est non seulement un dangereux maniaque psychotique (il tue Barbara, la fille de Gordon, à bout touchant) mais aussi un type normal qui a versé, par fatalité (et accessoirement sous l'effet d'une sorte d'un déterminisme de classe), du côté obscur de la force. Batman et le Joker sont nés d'un "bad day", un jour de déveine. L'homme, dit Moore en substance, est aussi fou que raisonnable. Batman et le Joker sont plus proches qu'ils n'en ont l'air, pourraient être aussi bien une seule créature séparée en deux à la naissance et surtout composent un être symbiotique qui ne peut pas se passer d'une de ses moitiés.

 

Le coup de génie de Nolan est de reprendre quasi à l'identique les 2 scènes d'interrogatoires qui figurent dans Killing Joke et qui mettent face à face le Joker et Batman. Dans le livre comme dans le film, Batman admet qu'il dépend du Joker, ressent physiquement le trouble de sa présence et considère l'impossibilité qui est la sienne de le mettre à mort. La notion d'ennemi intime n'a jamais été aussi présente. Avec Bale et Ledger, Nolan s'offre une relecture quasi parfaite de ces séances et donne une belle crédibilité à tout son film. L'"evil clown" est parfait, mêlant à juste proportion l'angoisse, la peur, la farce et la brutalité. Si Tim Burton, en son temps, avait lui aussi avoué s'être inspiré de The Killing Joke, c'est bien Nolan qui en exprime le mieux la vérité (il faut dire qu'avec Nicholson en joker, l'affaire était plus compliquée).

Du coup, le film se tient assez bravement au niveau des meilleurs comics de Bob Kane et de ses relectures suivantes. On aurait aimé un peu plus d'audace, d'engagement et finalement de réalisme (Gotham est sublime graphiquement mais manque un peu de personnalité) mais il faut se satisfaire de ce que l'on a et ne pas prêter aux illustrés des qualités qu'ils n'ont pas. Si The Killing Joke est une belle (et décisive) variation sur les rapports entre héros et supervillains, The Dark Knight est une impeccable mouture de film d'action intelligent, un grand spectacle à la fois populaire et exigeant (les rapports politique/mafia, la croisade pervertie de Dent).

 

Avec ce film quasi irréprochable (texture, ambiance, variation sur le personnage d'Harvey Dent, tension psychologique, Michael Caine en Alfred et Morgan Freeman en Lucius Fox), Nolan fait mentir la tradition selon laquelle toute adaptation (ou pseudo-adaptation) d'Alan Moore est vouée au fiasco. Comme souvent avec Batman (foncièrement gay), le seul point noir du film est encore une fois Rachel Dawes. Même sans Miss Kathie Cruise, difficile d'en faire quelque chose. Elle vient mettre du sentimentalisme où il n'en faut pas et ne couche jamais. C'est à désespérer. Elle ne suffit pas néanmoins à gâcher notre plaisir. On espère que les Watchmen suivront et qu'un jour Spielberg se coltinera Tom Strong. En attendant, on fonce sur notre Batmobylette vers d'autres horizons.




Mahmoud Darwich : un mort, une nostalgie, des poèmes

Posté par Myosotis le 14.08.08 à 10:47 | tags : cimetière, poésie

"Tu meurs près de mon sang et revis dans la farine
nous avons créé le jasmin
pour que le visage de la mort disparaisse de nos mots
va loin dans les nuages et les plantations
i
l n'y a pas de temps pour l'exil et pour ce chant ...
jette-toi dans le courant de la mort qui nous entraîne
pour que nous tombions malades de la patrie simple et
du jasmin probable
va vers ton sang qui est prêt à se répandre
va vers mon sang unifié à ton siège
il n'y a pas de temps pour l'exil ...
ni pour les belles photos qu'on accroche
sur les murs des avenues
ni pour les funérailles
ni les vœux

Les oiseaux ont écrit leurs oraisons funèbres et m'ont égaré
les champs se sont dénudés et m'ont accueilli
va loin dans mon sang ! va loin dans la farine !
pour que nous tombions malades de la patrie simple et
du jasmin probable
ô Ahmad le quotidien !
ô nom de ceux qui sont à la recherche de la rosée
et de la simplicité des noms
ô nom de l'orange
ô Ahmad l'ordinaire !
comment as-tu effacé la différence verbale
entre le rocher et la pomme
entre le fusil et la gazelle ?
il n'y a pas de temps pour l'exil et pour ce chant
Nous irons dans le Siège jusqu'à la fin des capitales
va en profondeur dans mon sang
deviens des échelles
ô Ahmad l'Arabe ... résiste !!

il n'y a pas de temps pour l'exil et ce chant."
in Ahmad al Arabi, opéra poétique de Mahmoud Darwich et Marcel Khalifé (1984).

 

Selon ce qu'on raconte, la mort est la seule personne qui n'est jamais en retard, toujours en avance. Celle de Mahmoud Darwich ne fait pas exception puisque le plus connu des poètes palestiniens (israélien) est mort il y a quelques jours maintenant à l'âge de 67 ans. La presse a relayé massivement cette information, sans jamais citer une seule de ses oeuvres comme si c'était un symbole plus qu'un poète qui disparaissait. Mahmoud Darwich, écrivain de langue arabe, était non seulement le président de l'union des écrivains palestiniens mais aussi une sorte de prêcheur d'espoir (un "malade d'espoir" disait-il), d'optimiste permanent accroché à un rêve de paix qui n'est jamais venu. De formation communiste (il est passé par l'Ecole du parti à Moscou), Darwich avait intégré l'OLP jusqu'à appartenir à son comité exécutif. Longtemps exilé, il était rentré au pays en 1995.

 

De lui, je ne connais que deux choses : un étrange opéra en arabe, Ahmad al Arabi, emprunté à la bibliothèque il y a quelques années et jamais rendu (l'amende doit maintenant être monstrueuse mais j'ai changé d'adresse) et dont vous trouverez ci-dessus la traduction d'un passage. L'opéra est en arabe mais dégage un sentiment de nostalgie pour la terre et les racines perdues qui caractérise la poésie de Mahmoud Darwich. Pour le reste, un très beau et complet La Terre nous est étroite qui reprend des poèmes de l'auteur composés entre 1966 et 1999 et qu'on trouve assez facilement dans la NRF Gallimard. La poésie de Darwich, traduite, y paraît à la fois classique (les critiques lui prêtent des audaces formelles qu'on perçoit assez mal) et monomaniaque. Darwich est obsédé par la perte du pays, la perte de la terre, la perte du souvenir. Sa poésie est à la fois lyrique et épique. Elle s'inscrit de façon permanente et indélébile dans un mode nostalgique qui lui donne à la fois un côté passéiste mais aussi une vigueur folle. Sans que cela soit comparable (encore que...), on retrouve souvent dans ses vers l'énergie mal canalisée et vitale que l'on peut percevoir chez le Genet splendide et indépassable du Captif Amoureux.

Les pro-Israéliens rappelleront (on le fera pour eux) que Darwich, opposant farouche aux accords d'Oslo, avait aussi sa face sombre, comme lorsqu'il écrivit ces vers pour le moins ambigus à l'adresse des Juifs : "Alors quittez notre Terre, Nos rivages, notre mer, Notre blé, notre sel, notre blessure". Le poète précisera qu'il ne parlait que de quitter la bande de Gaza et la Cisjordanie. La poésie de Darwich est de toute façon inséparable du conflit au Moyen-Orient et de son identité qui n'aura administrativement jamais existé ailleurs que dans son coeur.

 

Un site est consacré à l'oeuvre de Mahmoud Darwich

 





Attention : Un Bruen peut en cacher un autre !

Posté par Maxence le 13.08.08 à 11:08 | tags : gallimard, polar, roman
Comme chaque année l'été, les éditeurs se bousculent quand il s'agit de sortir leur sélection de polars. Côté Bruen, Ken de son prénom, encore une fois c'est l'avalanche, avec pas moins de cinq titres parus depuis juin, si l'on compte son roman à quatre mains avec le jeune espoir new-yorkais du genre, Jason Starr. L'irlandais le plus férocement drôle de sa génération réussi qui plus est un très beau doublet chez Fayard, avec Rilke au Noir suivit de Dernier Appel à Louis McNeice. Autant le dire franchement, si ces deux romans ne laissent pas de souvenirs impérissables, le premier comptant l'histoire d'un videur de boîte de nuit devenu kidnappeur malgré lui, et le second une histoire d'amour fou (avec une folle) et de braquage qui tourne mal, les amateurs seront tout de même comblés avec London Boulevard, chez le même éditeur, géniale variation sur le thème de Sunset Boulevard, le film culte de Billy Wilder avec Gloria Swanson.

N'ayons pas peur de le dire, London Boulevard est l'un des meilleurs Bruen, hors série Jack Taylor et R&B. Sous le prétexte d'une histoire de rédemption qui tourne mal, l'écrivain irlandais trousse toute une galerie de personnages savoureux et attachants, dont un « employé de maison » pour le moins intriguant et une sœur pas vraiment dans l'axe. Dialogues à couteaux tirés, réparties délicieuses, ironie tranchante, machination, manipulation et fin tordue, toute la série noire est réunie dans ce Bruen exceptionnel.

 

Les fans de la série R&B ne seront pas déçus non plus, avec Vixen, nouvel épisode des aventures d'un commissariat de l'East End inspiré du fameux 87e district de Ed McBain. Bruen y joue plus que jamais la carte des séries à la mode télévisée. On y retrouve ses personnages récurrents, dont les inspecteurs Robert & Brant bien sûr, les flics les plus démotivés (ou surmotivés dans le cas de Brant) de tout Londres, mais surtout l'agent Falls, qui en qualité de policier de couleur, de sexe féminin de surcroît, est considérée comme « une ennemi chez l'ennemi » par ses pairs, situation qu'elle vit de moins en moins bien.

Quant à Porter Nash, le flic à l'homosexualité assumée, étrangement complice du bovin et brutal Brant, il se découvre une maladie incapacitante. Bref, tout ne va pas pour le mieux dans le petit monde de la police londonienne, surtout quand une ancienne taularde de charme décide de faire sauter des bombes dans différents coins de la ville. Pour Robert & Brant, la traque peut commencer, mais est-ce vraiment les bons qui vont gagner ? Vous vous en doutez, Bruen joue encore une fois d'humour noir et met la moral sans dessus dessous. Comme dirait l'un des protagonistes du livre « si ce sont eux les bons, que Dieu nous viennes en aide ! »

 

Ken Bruen, Rilke au noir, suivi de Dernier appel à Louis MacNeice ; London Boulevard (tous les trois chez Fayard Noir)
Ken Bruen, R&B Vixen (Gallimard, Série noire)

Sans oublier : Ken Bruen et Jason Starr, Sombres Desseins au Seuil




Mangez (auto)bio : rentrée littéraire (3)

Posté par Céline le 12.08.08 à 10:21 | tags : elucubration, news, actu de la rentrée
D'où vient cette agaçante manie qu'ont les lecteurs, critiques, public, universitaires, à se demander toujours d'un livre s'il est autobiographique ou pas ? People ou pas people, on est souvent friand de l'anecdote qui nous révélera une facette bien intime de l'écrivain : avec qui a-t-il couché, quels traumatismes subis, combien de madeleines au goûter ? On veut lire du roman, mais on veut savoir si c'est vrai, pourquoi, quand, comment, ah, tout s'explique, c'était un enfant battu.

Qu'en sera-t-il du je suprême des romans français de cette rentrée ? Qui se (la) racontera le mieux ? Où déceler la part du vécu dans la fiction ?

 

Passons vite sur le nouveau Angot à paraître, Le Marché des Amants, qui revient sur la relation de l'écrivain avec Doc Gynéco et que son éditeur, Le Seuil, qualifie de "roman de vérité". On en a déjà beaucoup parlé, et on va d'ailleurs encore trop en parler. D'ailleurs, peut-être elle-même en a-t-elle marre ?

"Quand je me réveillais à cinq heures, ou six heures, je ne pouvais plus me rendormir, c'était trop vif, trop présent, il fallait que je me lève, que je fasse quelque chose (...) j'avais du mal à vivre ma vie (...) j'en avais marre d'être moi. (...) "

 

Si Angot n'épargne aucun détail de sa vie, même (surtout) pas les plus inutiles, Catherine Millet, qui connaît bien les vertus du scandale, se fait un peu plus sélective : dans Jour de souffrance, elle répond aux questions que les lecteurs de sa Vie sexuelle se sont posés à propos de la jalousie qu'elle a pu éprouver.

Amanda Sthers a trouvé un moyen assez rock'n'roll de livrer son histoire. Le bandeau de Keith Me dit : "Dans ma vie de Keith Richards". L'héroïne, Andréa Stein (nom équivoque), permettra à l'auteur d'incarner le guitariste des Stones, pour mieux raconter sa propre souffrance, notamment celle de la rupture (avec Patrick Bruel ?). Jeu d'identité vertigineux ou abus ressassé du je multiple, on en jugera à la lecture du roman.

"Oui, je suis ce visage étouffé de rides, criblé des chemins qu'il n'a pas choisis, des vies qu'il a prises dans le ventre. Oui, je suis cet homme comme je suis les femmes qu'il a aimées. Oui, je sens son chagrin et j'aime son sourire. Mille fois Mick m'a serrée dans ses bras. Mais c'est Keith que je regardais par-dessus son épaule."

 

Dans un autre genre, Antoine Sénanque, médecin spécialisé en neurologie, publie son "premier roman gai" avec L'Ami de jeunesse. Le héros, Antoine Saint-Bernard, décide de reprendre des études en histoire à l'âge de quarante-huit ans, tout comme Sénanque le fit lui-même. Ici, l'écrivain s'inspire de sa propre expérience à la fac pour bâtir son récit, non sans humour :

" Première observation. Les étudiants boivent. Beaucoup. De l'eau. Des bouteilles entières. Ils boivent partout et tout le temps, par petites gorgées répétées. Les bouteilles dépassent des sacs, des manteaux(...) La bouteille est devenue un accessoire de la panoplie de l'étudiant, à côté du stylo. Ils la placent bien en évidence sur la table et la laissent se consumer, avant de la jeter vide, comme un mégot. "

Moins drôle, Tristan Jordis a lui aussi vécu son livre avant de l'écrire : il s'est plongé dans l'univers des toxicomanes de Porte de la Chapelle pendant un an avant de le raconter dans Crack.

 

Enfin, on citera, pour finir, deux écrivains qui choisissent - chacun selon sa propre conception esthétique - de ne parler d'eux qu'à travers les autres.

Dans une démarche qui peut évoquer celle d'une Sophie Calle, Alain Fleischer passe en revue les entrées de son Carnet d'Adresses, et en dévoilant ce que chacun de ses noms lui évoque, reconstitue finalement le puzzle de sa vie.

"ASSEDIC. - J'ai mis longtemps à pouvoir prétendre au bénéfice des Assedic (le chômage des intermittents du cinéma), et des Congés spectacles, en tant que metteur en scène. Et je garde un souvenir pénible du moment où je suis allée m'inscrire, dans l'agence qui est à Pigalle (...).
CHAPPEY, Chris. - C'est le nom d'épouse de Chris Thiry, la première jeune femme avec qui j'ai vécu, et la première personne dont il m'est impossible de parler ici en respectant cette règle d'une certaine exhaustivité que j'ai observée pour les autres (...)"

Laurent Nunez, calé en littérature (voir son essai Les écrivains contre l'écriture), emprunte dans Les récidivistes les voix de quatre grands auteurs pour raconter sa vie : celle de Quignard, de Duras de Proust et de Genet.


A nous donc de lire, et découvrir, les multiples statuts que la singulière première personne peut désormais se voir attribuer. Je narcissique ou thérapeutique, je témoin ou je savant, peu importe si persiste contre tous les autres le je accompli de l'écrivain.

 

Voir le dossier sur la rentrée littéraire 2008




Les cahiers de vacances érotiques sont-ils excitants ?

Posté par Myosotis le 11.08.08 à 10:45 | tags : élucubration, sexe et littérature, jeux littéraires

On connaissait parmi les marronniers de l'été le numéro spécial sexe des Inrocks, les quizz érotiques de la presse magazine féminine, le supplément tarot du sexe de Marie-Claire, Isa, Babou ainsi qu'évidemment l'astrologie coquine de Elle et, plus sérieusement, le numéro spécial été de Echanges magazine (ou comment échanger ta nana de 20 ans contre une de 40 ans au profit d'un notable de Bourg-en-Bresse chaud comme la braise pour un plan baise à 4, 5 ou plus si affinités à Valras Plage). On connaissait bien sûr pour s'y être collés (ou y avoir collé les enfants) les cahiers de vacances, aussi chers qu'inutiles, mais qui peuvent aisément nous déculpabiliser quand le petit dernier foire complètement sa rentrée en 4ème ou tombe pour trafic de shit ("pourtant, il avait fait son cahier de vacances comme il faut cet été, madame le proviseur/monsieur l'inspecteur !").

 

Les sympathiques éditions de la Musardine, pas contre un peu d'argent facile ces derniers temps et depuis le succès de leur révoltante collection "Osez..." (la bisexualité, la sodomie, faire l'amour à 3, à 4, beurk), lancent cet été, dans toutes les maisons de la presse et librairies, une opération crossover qui mêle les deux genres : le recueil de jeux idiots et le cahier de vacances. Pour 9 euros 90 (soit la peau des fesses pour une quarantaine de pages), vous trouverez ainsi un petit manuel de jeux vaguement teintés d'érotisme : quizz sur la biologie du sexe (le point G, les seins,...), des jeux portant sur les citations érotiques, l'histoire du cinéma érotique ou encore la littérature érotique. Comme lorsqu'on se tape les problèmes de mathématiques, on a droit à des mots croisés, fléchés, à des devinettes ou à des sortes de problèmes dont la solution est donnée (bien sûr et heureusement) à la fin du volume.

 

Etrangement, de la part d'un éditeur qui généralement ose véhiculer des messages stimulants assez directs et aborder la question frontalement, il faut avouer que ces cahiers sont clairement décevants et assez peu excitants, pas assez coquins et beaucoup trop sérieux. Le cahier ne comporte aucune recommandation érotique, aucune photo cochonne (d'adultes ou d'ados) et n'exploite pas complètement son support. On aurait pu imaginer que certaines planches glissent vers des propositions de jeux sexuels, qu'on monte parfois un degré sur l'échelle du coquin : on ne trouvera à la place que des conseils bêta pour nous aider à mieux faire l'amour en vacances. Pas d'extraits à proprement parler érotiques mais juste des allusions superficielles qui, même sous un climat porteur, ne devraient pas suffire à échauffer des personnes normalement constituées. Sur ce type de promesses, le cahier de vacances tombe court et mal, même si on lui accorde des vertus distrayantes. L'illustration de couverture est finalement ce qu'on a trouvé de plus sexy dans ce mini-recueil. C'est maigre mais c'est toujours mieux que rien (pas sûr, en vérité).

 

Malgré ces défauts majeurs (on vient ici s'amuser, pas se donner la gaule en slip de bains, c'est entendu, ni se consoler d'une peine de coeur), on imagine que les cahiers de vacances érotiques peuvent servir de prolégomènes à des conversations coquines, à des échanges badins et pourquoi pas au final, contribuer à la libération de la libido. D'aucuns pourront s'émouvoir du fond de perversité qui commande à la con-fusion d'un modèle développé pour les écoliers (le cahier de vacances) et d'un appareil érotique. C'est dans ce jeu sur les apparences qu'il faut traquer l'audace de l'éditeur.

En pervertissant le modèle du cahier de vacances, on satisferait ainsi une revanche sur le temps où nos parents s'enfermaient dans la chambre du gîte rural (ou la tente) pour une sieste crapuleuse tandis que nous étions invités à travailler pendant une heure. Pendant que certains s'occupent à ces devoirs de vacances, d'autres ont fait leur choix et privilégieront l'action érotique plutôt que les mots croisés de l'amour....

 

 




Comics, cinéma : qui vampirise qui ?

Posté par 2goldfish le 08.08.08 à 10:46 | tags : bd, comics, élucubration

Entre Wanted, The Dark Knight, L'Incroyable Hulk, Hellboy 2 et je ne sais quoi d'autre, Hollywood ne semble toujours pas lassé des adaptations de comics qui font ses blockbusters estivaux depuis quelques années.

Il y a depuis très longtemps un complexe d'infériorité au coeur de la relation entre bédé et cinéma. Si vous me demandez je vous dirais sans mauvaise foi que la bédé a un potentiel mille fois supérieur à celui du cinéma mais je sais que je suis dans la minorité. En général, on dit comme un compliment qu'une bédé est "cinématographique", qu'on "croirait voir les cases s'animer comme au cinéma" etc... Et quand on dit qu'un film a un côté BD, c'est au moins une fois sur deux un reproche (le film serait caricatural, outrancier, pas crédible). Les "plans" travaillés dans les cases de BD sont "cinématographiques" même si dans la BD on les utilise depuis plus longtemps qu'au cinéma où il aura fallu attendre des progrès techniques et Orson Welles pour qu'on cadre une scène de façon un peu créative.

 

Peu importe, le fait est que le cinéma a remporté la bataille de la culture depuis longtemps. Ce qui est amusant, c'est de voir comment, en embrassant cet état de fait, des auteurs et éditeurs de comics américains ont su faire fortune. Le constat pour eux est simple : il y a des dizaines (des centaines ?) de scénaristes à hollywood qui vivent plus confortablement que le plus gros des vendeurs de comics sans même que leurs synopsis ou scénarios ne soient jamais portés à l'écran. Les succès au cinéma de Spider-Man, X-Men et autre Sin City ou History of Violence ont fait que les producteurs d'Hollywood considèrent maintenant les comics comme une mine d'or et qu'ils achètent à tour de bras les droits de comics souvent avant leur publication (qui parfois ne viendra jamais), signent des contrats de développement avec les scénaristes qui savent se vendre et embauchent les dessinateurs à prix d'or pour réaliser des story boards et des designs.

 

L'éditeur Platinum Studios fonctionne quasiment comme une maison d'édition fantôme, qui vend à Hollywood des licences sous synopsis de bédés dont ils ne publieront qu'une poignée de numéros (s'ils les publient jamais). Platinum a de gros soucis financiers cependant et ne paie plus ses auteurs depuis quelques temps. On se demande où est passé l'argent, certainement pas dans des comic books publiés au compte goutte. A côté de ces rocambolesques aventuriers, cependant, même les deux plus gros éditeurs de comics américains Marvel et DC ont depuis plusieurs années changé leur positionnement de simple éditeur de comics à entreprise multimédia "ferme à copyright".

Bien sûr, un jour prochain Hollywood va se lasser des super héros comme des films catastrophe auparavant ou des buddy movies façon L'Arme fatale, et les éditeurs de comics se retrouveront en très mauvaise posture. La faillite des éditeurs de Spider Man et Superman n'est pas inenvisageable, loin de là, puisque même avec des films à succès ça fait longtemps qu'ils n'attirent plus aucun nouveau lecteur. Je serais eux, je regarderais d'un très mauvais oeil les tournages de films aussi "prometteurs" que Transformers 2 et G.I. Joe d'un côté et Dragon Ball de l'autre.




Dans ta chair : rentrée littéraire (2)

Posté par Céline le 06.08.08 à 16:50 | tags : actu de la rentrée, news, elucubration

Alors que des propagandes colorées nous assènent de contrôler notre alimentation, de surveiller celle de nos enfants trop gras et de nos jeunes filles trop maigres, la littérature semble, elle, conserver un religieux plaisir à malmener les corps. On connaît la tendance dépressive de certains auteurs français, et on ne s'étonne pas de les voir taillader la chair de leurs personnages à coups d'images bien placées. Mais à faire couler leur sang à l'unisson, ils finissent par faire l'effet d'une foule de gamins qui braillent : fatiguant.

Cependant, afin de ne pas voir ses exigences confondues avec de l'acrimonie, il ne faut surtout pas s'avancer trop vite. Prendre le temps, par exemple, de découvrir plus intimement ceux des romans de la rentrée qui mettent en scène le corps, des corps, morve, sperme, toutes liquidités acceptées. En dressant un petit patchwork, on en vient vite à se demander quelle force, passé Bataille, le corps humain peut encore insuffler à celui du texte.

 

Le roman de Valentine Goby, Qui Touche a Mon Corps Je le Tue, jette très vite son sujet : seule dans un appartement une femme à poil se presse contre un miroir :

"Elle a mal entre les jambes, dans la poche crevée que la sonde infecte. (...) Elle est seule, nue, collée au miroir. Elle attend que le foetus glisse hors d'elle, elle appuie fort son ventre contre le miroir".

A côté de la femme avortée de Goby, il y aura aussi beaucoup de femmes contraintes : cette année, vous allez pouvoir vous faire un rayon entier de bouquins sur la prostitution (que vous pourrez élargir, si vous le souhaitez, au viol). Jeanne Benameur, dans Laver les ombres, met en scène Léa, une danseuse, face à sa mère prostituée malgré elle. Marie Nimier, dans Les Inséparables, fait resurgir une amie d'enfance devenue prostituée et droguée. Frédéric Ciriez aborde la question de la prostitution dans son premier roman, Des néons sous la mer, dans une démarche qui n'est pas sans rappeler celle de Charles robinson dans Génie du proxénétisme.

"Gamine, j'adorais faire des trucs spectaculaires en public, prendre mon corps comme terrain de jeu, faire des choses insolites avec mon sexe et ma poitrine, et tout ça...".

 

Dans la série corps contraints / âmes blessées, Emmanuelle Pagano se place assez bien, avec Les Mains gamines, son troisième roman, qui raconte l'histoire d'une gamine systématiquement violée pendant toute son année de CM2 par les garcons de sa classe (tous sauf un, pour ne pas être trop trash, quand même). Le malaise lié au corps contamine l'ensemble des narratrices du roman, comme celle qui prend la parole la première pour parler de son mari, l'un des tortionnaires.

" Je sens son haleine de nuit sans sommeil, repue de café et de ressentiments mal digérés. Ou c'est moi. Je suis peut-être tellement aigrie que tout me dégoûte. Je lève les yeux, il est juste au-dessus de moi, les cheveux encroûtés dans leur désordre. Il est sale sur la tête. Pas sale de saleté. Sale de machins pour homme. Il me devient insupportable."

Enfin, ce n'est pas le dernier du genre - mais le dernier que nous citerons - et pas le moindre, L'Amant des Morts de Mathieu Riboulet propose un petit couplé maladie-inceste, avec l'histoire d'un jeune homme qui connaîtra à Paris les années-sida. Là encore, les premières lignes du roman semblent être écrites pour tordre l'estomac.

"Le père, de temps à autre, couchait avec le fils. La mère ne voyait pas. Il fallait en finir avec les lois de la besogne, mais ça recommençait toujours."

On peut penser que les textes se suivent et se ressemblent, ou inversement se réjouir (quoi que le mot n'est pas très approprié) de la variété de style et de ton que l'on trouvera en cette rentrée autour d'un même sujet. Mais ne pas oublier qu'à haute dose, certains mots sont aussi plombants que le soleil.

 

Voir le dossier permanent sur la rentrée littéraire

 

 




Marc Lévy et ses amours : le livre ou le film ? (6)

Posté par Myosotis le 06.08.08 à 10:49 | tags : élucubration, le livre ou le film ?, roman

Pas facile finalement de se procurer en téléchargement le nouveau (télé)film tiré de l'oeuvre best-seller de l'ami Marc Lévy, oeuvre déjà commentée de nombreuses fois ici et qui, on le rappelle,... vaut ce qu'elle vaut : est-ce à dire que les fans de Marc ne sont pas allés voir ce film ? (Faux). Est-ce à dire que les pirates sont principalement des hommes et que les spectalectrices du dit ami Marc exclusivement féminines manquent de vice quand il s'agit de piller la soeur de leur écrivain favori de ses entrées en salle ? Est-ce à dire que tout spectateur d'un produit Lévy est animé par un sens moral certain ? Est-ce à dire que Mes amis, mes amours, de Lorraine Lévy, ne mérite pas d'être piraté et qu'on n'imagine pas quelqu'un de normal prendre le moindre risque (amende, prison, émasculation) pour s'enfiler le film entier en caméra cachée dans une salle obscure pour ensuite le mettre à disposition sous bittorrent ? Un peu tout cela à la fois. Bravant l'adversité, nous nous sommes tout de même procurés, après des heures de recherche, une copie CAM tout à fait honorable pour constater que nous sommes ici face à un cas assez inédit de MATCH NUL MEDIATIQUE, égalité parfaite entre le support film et le support livre.

 

Si l'on était sympathique, on dirait, pour s'être déjà tapé en intégralité (si, si) l'adaptation de Où es-tu ? (à ne pas confondre avec Tétéou ? de Richard Gotainer) avec Elsa il y a quelques mois, que Mes Amis, mes Amours est un bien meilleur téléfilm que ce qui avait été fait pour M6 avec Cristina Reali en victime sacrificielle. Le livre est un désastre (écriture en caractère 14, personnages indifférenciables, intrigue boboïque phase terminale, sexe soushamiltonisé; clichés londoniens à la pelle, style inexistant), le téléfilm un naufrage plaisant. On aime bien voir Virgine Ledoyen qu'on tenait jadis (c'était il y a longtemps, figurez-vous) pour une bonne actrice, s'humilier (c'est un bien grand mot) de cette manière, Pascal Elbé et Vincent Lindon dans leur rôle d'amis, amis du quiproquo et de la cocasserie débilitante.

La photo est chouette et le quartier dit français de Londres un endroit où il fait bon vivre si l'on en a les moyens. Lorraine Lévy se dépatouille pas trop mal des scènes de comédie et réussit à nous faire sourire à quelques reprises avec des archétypes de boulevard éculés mais qui fonctionnent par mimétisme et sur leur bonne tronche originelle. Des types de quarante ans qui s'interdisent de recevoir des nanas à la maison pour mieux baiser à couilles rabattues, c'est tout de même le comble de la perversion.

 

Là où livre et film se valent, c'est dans l'absence totale de surprise et de densité qu'ils nous renvoient. Lévy l'écrivain est aussi surprenant qu'une météo des plages en été sur la Côte d'Azur ou qu'une compét de Formule 1 saison 2004. Lévy la réalisatrice est aussi imaginative qu'un réalisateur de films d'entreprise. La caméra est posée là où on l'attend, les textes placés dans les bouches (pulpeuses ou tiqueuses) sans un épithète qui dépasse, comme si tout ceci était (et on se répète toujours) écrit depuis votre propre "conscience représentative". Les Lévy, c'est la ligne claire de l'art populaire, l'oeuvre qui refuse de vous rendre plus intelligent mais se met exactement et à tout moment à votre hauteur. Le tout est ordonnancé comme une sublime fabrique industrielle de clichés. Pour ceux qui aiment ça (je n'en connais pas ou fais mine de n'en pas connaître - je ne pourrai pas avoir d'amis qui aiment ça, disons le, ils se cachent, ils se taisent), Mes amis, mes amours est parfait de bout en bout et peut sûrement vous détourner du suicide.

 

Pour les autres, film et livre vous amèneront à en contempler l'idée. Trop de guimauve tue la guimauve. Trop de bonheur tue le bonheur. A trop forcer la comédie on écrit le meilleur des drames.... Ah, j'oubliais, il y a aussi Florence Foresti au casting. Oui, Florence Foresti, la comique qui ne fait pas rire. Son personnage est finalement le plus émouvant du lot et pour cause, elle est beaucoup moins belle que Virgine Ledoyen et c'est en soi, la vraie tragédie du film (même si ce n'est pas le scénario).

Verdict le livre ou le film, donc ? Tu choizes mais, dans les deux cas, tu ne seras pas déçu. Tout y est comme toujours, beau, lisse, épilé comme une fesse de stripteaseuse dans Showgirls. C'est charming comme un béret basque, une baguette et un pot de rillettes. Ca peut se voir en plein air, se lire sur une plage, se transporter dans le sac à main, à l'heure de l'apéro, avant ou après l'amour. La Lévy Connexion est l'universel du Bonheur en branches.

 

 




Littérature urbaine : sous le macadam, le style...

Posté par Céline le 05.08.08 à 12:35 | tags : news
Rachid Djaïdani, Mohamed Razane, Thomté Ryane, Faïza Guène... : ces jeunes écrivains, souvent issus de la banlieue, ont fait parler d'eux avec leurs premiers romans. Simple marketing ? Phénomène de mode ? Même si ces sombres hypothèses ne sont pas à exclure, il faut reconnaître cependant que ces auteurs savent faire preuve d'une énergie redoutable et d'une singulière maîtrise du rythme et mot. Ne sont-ils pas les héritiers, les continuateurs, et les rénovateurs d'une littérature urbaine, qui doit s'imposer par un langage et des thèmes absolument modernes ?

 

Depuis quelques années, on assiste de plus en plus à l'émergence d'écrivains dont le style converge vers une même esthétique. Il est sans doute temps de reconnaître qu'au-delà des premiers sursauts, un vrai mouvement littéraire s'est crée, avec ses propres objectifs, ses codes et ses références.

Nous avons dressé un petit panorama de la littérature urbaine actuelle : petit rappel historique, rencontre avec Tibo Bérard, directeur de la collection eXprim', et entretien avec Skander Kali, auteur d'Abreuvons nos sillons.

 

Voir le dossier sur la nouvelle littérature urbaine

Gagnez des romans de la collection eXprim' en participant au concours.




Alexandre Soljenitsyne, une dernière journée

Posté par Céline le 04.08.08 à 14:26 | tags : news
Dissidence, liberté : deux mots que l'on assemble volontiers au nom de l'écrivain russe Soljénitsyne, dont on a appris la mort à l'âge de 89 ans. C'est son fils Stepan qui a déclaré à l'agence de presse Itar-Tass le décès de son père, suite à une "insuffisance cardiaque aiguë", dans la nuit de dimanche à lundi.

L'écrivain fut avant tout connu pour avoir dénoncé dans ses ouvrages l'univers concentrationnaire soviétique, dont il fit lui-même l'expérience, pour avoir critiqué les compétences militaires de Staline dans une lettre à un ami. Après sa libération, il publia de nombreux écrits sur le goulag, et obtint le Prix Nobel de littérature en 1970. Quatre ans plus tard, il fut expulsé de Russie où il ne reviendra qu'après la chute de l'URSS en 1994, après avoir vécu en Allemagne, en Suisse, aux Etats-Unis.

 

Aujourd'hui, les dirigeants russes et les représentants des droits de l'homme se succèdent pour rendre hommage à l'écrivain, qui, selon sa femme Natalia, "a vécu une vie difficile mais heureuse". Vladimir Poutine, en dépit de son passé d'officier au KGB, est l'un des premiers à évoquer officiellement "une grande perte pour la Russie". Lev Ponomarev, directeur de l'ONG "Pour les droits de l'homme", rappelle que Soljenitsyne "a montré qu'on pouvait résister au régime et survivre".

L'œuvre de l'écrivain reste toujours aussi actuelle, dans un pays qui doit encore chercher à rendre sa société plus libre. Il y a quelques années, son ouvrage La Roue Rouge avait encore fait débat au moment de sa parution.

La dépouille mortelle d'Alexandre Soljenitsyne sera exposée mardi à l'Académie des Sciences à Moscou pour une cérémonie d'adieux, avant les funérailles prévues mercredi par la Fondation Soljenitsyne. L'écrivain sera inhumé au cimetière du monastère Donskoï à Moscou, puisque qu'il "avait lui-même choisi ce lieu de son vivant", a précisé un responsable du Patriarcat de Moscou.




Le livre ou le film (4) : Wanted

Posté par Myosotis le 01.08.08 à 11:37 | tags : comics, élucubration, le livre ou le film ?

Des multiples adaptations de comics qui sortent ou sont sorties ces dernières/prochaines semaines (The Dark Knight, Hulk, Wanted, Hellboy), Wanted se situe un petit cran devant Hulk mais derrière toutes les autres. Le film du Kazakh Bekmambetov, s'il constitue un film d'action mainstream tout à fait acceptable, ne peut être considéré que comme un cousin très éloigné de la BD dont il est adapté. Alors que la saga de Mark Millar et JG Jones constituait (c'est l'un des chevaux de bataille de Millar au scénario) un travail de critique politique assez ambitieux et flirtant avec les théories du complot, la dénonciation d'une certaine société (capitaliste, etc), le film se situe complètement en retrait, mélangeant deux lignes narratrices assez stupides : la formation/initiation d'un jeune cadre loser façon Fight Club inversé-Star Wars-Matrix-Karaté Kid et une sorte d'intrigue gloubiboulga à base de métier à tisser (le Destin), de balles courbes, etc.

Malgré le renfort apprécié de Morgan Freeman (beaucoup plus intéressant dans The Dark Knight en Lucius Fox) et d' Angelina Jolie (on préfère sa version comics), le film se traîne loin, loin derrière le bouquin. Car ce qui faisait le sel de Wanted, c'était non seulement cette sorte de Ligue des Assassins (vue aussi chez Terry Pratchett, sur le mode rigolo) mais surtout l'amoralisme et l'extrême violence dans lequel sombrait le héros. Ici, Wesley Gibson est franchement timide et pâlot. Aucune trace du Eminem-like qui servait de personnage souche à Millar et Jones. La découverte progressive de ses dons est utilisée comme s'il s'agissait d'un simple cours de développement psychologique destiné à lui faire prendre confiance en lui. La BD faisait de la phase de transformation de Wesley une phase de transformation morale plus qu'une transformation comportementale : c'est sûrement la principale erreur du film.

 

Sur le plan du traitement graphique, Wanted propose ni plus ni moins qu'une lecture moderniste de la BD, alors que le trait de JG Jones était plus noir et contrasté. On est chez Bekmambetov dans une esthétique tout ce qu'il y a de plus standard aujourd'hui qui se caractérise par une vitesse d'exécution, un rapport du clair et de l'obscur plus motivé par la nécessité de dissimuler les effets spéciaux et les écrans verts que par un réel souci esthétique. En faisant de Fox un gentil méchant puis un méchant tout court, le scénario appauvrit également sa figure paternelle et son propre rapport à ses activités. La Fraternité qui faisait le charme du livre devient un club d'athlètes du vendredi soir, entre le Men's Club, le Club de bridge et l'association de freaks. La réunion des tueurs ne prend pas et leur direction par un Freeman en costard sévère ne tient pas plus la distance. Le pompom est décroché avec la mise en avant excessive du gimmick des balles courbes comme pivot visuel du film (le bullet time de Matrix...courbe) et comme synthèse ultime et unique du pouvoir des membres de la Fraternité.

En résumant le savoir-faire des Assassins à ce seul artifice (le reste n'est que précipitation, coups de pied de côté, kung-fu et conneries déjà vues), le film se prive d'une véritable intensité dramatique. Entre film et livre donc, on ne retiendra à l'avantage du premier qu'une jolie scène finale et une reprise quasi à l'identique (et plutôt réussie) de la rupture du "quatrième mur", soit lorsque le personnage principal s'adresse à nous directement, pour nous traiter plus ou moins de losers conformistes.

 

Si Wanted le film ne marche pas fort, c'est paradoxalement parce que le cinéma a encore peine à faire du sérieux et pas du action movie pur et mou avec des graphic novels. Le syndrome Ligue des gentlemen extraordinaires fonctionne toujours à plein régime, à quelques exceptions près (le beau Hulk de Ang Lee, le Dark Knight, sur lequel on revient, Sin City peut-être), il y a une malédiction du septième art, art sérieux et tragique s'il en est, à faire de la densité avec un art (le huitième) pourtant considéré comme une affaire d'ados débiles un peu partout ici. Le cinéma prend-il la BD au sérieux ? Pas si sûr. La prise en main par Marvel de ses propres intérêts dans ce domaine devrait donner une indication sur ce qui nous attend en matière d'adaptations de comics dans les prochaines années : de Thor, à Captain America en passant par les Vengeurs, on s'attend tout de même à bien mieux que ce qu'on a vu jusqu'ici (Iron Man compris).

 






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