Archives > Juin 2008Livre numérique : attention droits d'auteur70 pages, des études, des hypothèses, des inquiétudes. Le rapport sur le livre numérique sur lequel travaille Bruno Patino (directeur du Monde interactif et de Télérama) depuis le mois de février, a été remis ce week-end à la ministre de la culture. Son contenu devrait être dévoilé aujourd’hui, dans le cadre de l’installation du tout nouveau Conseil du livre. Voilà un moment déjà que les professionnels du livres (éditeurs, écrivains, libraires) sentent souffler sur eux les forces des nouvelles technologies. On sait l’équation absolue livre=papier depuis longtemps dépassée. Partout où il y a un écran (ordinateurs, téléphones portables, e-book, consoles de jeux…) il peut désormais y avoir du texte. Une redéfinition qui fait évidemment naître des interrogations chez les premiers concernés. Qu’en sera-t-il concurrence, du piratage, de la commercialisation ? ![]() Plutôt que d’y répondre, le rapport de Bruno Patino laisse plutôt entendre que le débat le plus urgent n’est peut-être pas celui que l’on imagine. Par exemple, toutes les questions liées à l’arrivée de l’e-book (voir le dossier e-book) ne se posent pas dans l’immédiat, puisque celui-ci ne s’est pas encore vraiment forgé sa place sur le marché. En fait, plus que le problème du support et du format, c’est celui du respect du droit d’auteur sur Internet qui mérite la plus grande attention.
Dans cette perspective, les premiers ennemis des professionnels du livre seraient en fait les fournisseur d’accès et moteurs de recherche. Le rapport souligne les points suivants ; Plus généralement, c’est une plus grande visibilité et un contrôle de la numérisation des contenus sous droits qui devraient permettre à tous les acteurs du monde du livre de bien vivre ce bouleversement, et de pas trop y perdre. C’est à cela que doit travailler désormais le Conseil du Livre, mis en place aujourd’hui par Christine Albanel. L’autre grande mission de ce groupe consiste à consolider la loi Lang. Dan Brown : meilleur promoteur touristique de l'année Triste vérité : non seulement le livre peut être traité comme une marchandise à part entière (et il tend de plus en plus à être, avec la menace qui pèse sur la loi Lang concernant le prix unique du livre), mais il peut désormais tenir une place de haute importance dans le circuit économique d'un pays. Au fond, ce qui est triste, ce n'est pas le fait que des livres se vendent. Mais de constater quels livres se vendent, et surtout, l'engouement que les plus grosses impostures peuvent parfois susciter.
On se souvient par exemple de la drôle de frénésie que le Da Vinci Code de Dan Brown a soulevé chez ses lecteurs. En fait, ce genre de bouquins à clés, qui mêlent Histoire, religion, sciences et enquête à suspens bénéficient un peu de "l'effet Sudoku". Tout en permettant à ses usagers de se détendre, de se « vider la tête » comme on dit, ils leur donnent l'impression d'avoir soudain accès à des domaines qui leur étaient jusqu'alors fermés : culture, raisonnement logique, initiation à la résolution des codes secrets... Le nombre de lecteurs qui se sont pris au jeu du Da Vinci Code s'est vu gonfler après la sortie de l'adapation ciné de Ron Howard (avec Tom Hanks, Audrey Tautou et Jean Reno, brochette gagnante !). Et parmi eux, beaucoup se sont montrés prêts à pousser très loin leur Passion. Les circuits touristiques Da Vinci Code se sont multipliés. Des hordes d'américains littéralement brownisés se sont rendus en France, en Ecosse, partout où elles pouvaient trouver des indices pour résoudre le mystère du livre, sans peur et sans reproche, bravant la foule du Louvre pour voir la Joconde, déjouant les pièges de méchants curés à l'haleine fétide, et n'hésitant pas à sortir des écus de leur bourse dès que l'enquête - ou leur estomac - le réclamait. Un coup de pouce pour le tourisme, dont d'autres villes aimeraient bénéficier à leur tour.
Les prochains sur la liste sont les Romains. Car devinez où se déroule le premier volume de la trilogie Brown, Anges et démons, qui sera bientôt porté à son tour à l'écran toujours par Ron Howard ? Patrizia Prestipino, directrice aux affaires touristiques de la ville, se réjouit très franchement : « pour nous, c'est de la publicité gratuite. Plus il y aura de films tournés à Rome, mieux ce sera ». D'autant plus que l'intrigue du livre prend place dans les sites prestigieux de la ville : Le Panthéon, la Piazza Navona et la Piazza del Popolo.
Pour l'heure, certaines entreprises ont déjà bénéficié de l'effet Brownie, à l'instar de l'agence de tourisme Dark Rome, qui a vu augmenter sa clientèle depuis qu'elle propose la visite officielle « Anges et démons ». D'autres agences, qui ne propose pas d'activités liées au film, s'exaspèrent d'entendre reprocher à leurs guides que Dan Brown, lui-y-dit-pas-ça dans son livre. « Nous essayons d'expliquer que c'est l'image même de Rome qui risque d'être endommagée », témoigne Paul Bennett, le fondateur de l'agence Context Travel.
Si seulement les livres de Dan Brown ne racontaient pas autant de conneries. Si seulement d'autres livres pouvaient engendrer une telle curiosité, éveiller le goût du voyage et du raisonnement chez tant de lecteurs... Pourquoi aussi, ne pas se lancer dans un Paris-Jérusalem à pied (retour compris), à la découverte du berceau de nos cultures, après une lecture consciencieuse de L'Itinéraire de Chateaubriand ?
Source : "Dan Brown Tourists : next stop, Rome ?", article d'Elisabetta Povoledo, in The New-York Times, 24 juin 2008.
10 livres qui ont foutu le monde en l'air En ces temps où les gens lisent soi-disant de moins en moins (à part sur internet, qui ne compte bien sûr pas plus comme lecture que les bandeaux qui défilent en bas de l'écran sur iTélé), il est bon pour le lecteur et l'écrivain de se remonter le moral en se remémorrant que le livre reste historiquement l'arme de destruction massive la plus efficace. Si demain un président quelconque, disons George W. Bush, faisait par inadvertance glisser son doigt sur le mauvais bouton et rayait la France de la carte, il pourrait se consoler en se disant qu'il aurait quand même sans doute causé moins de mort que sa chère Bible n'en a fait à travers l'histoire. - Malleus Maleficarum : le livre qui a mis les chasses aux sorcières à la mode. La BD chinoise se mobilise pour les victimes du SichuanLa Chine veut être grande, et ne s'en cache pas. Mais si l'accueil des JO cet été à Pekin lui donne l'occasion d'attirer sur elle les projecteurs de la scène internationale, des drames récents ont pu ternir l'image de géant sans faille qu'elle tient tant à véhiculer.
Il y a eu l'affaire du Tibet, au cours de laquelle le gouvernement ne s'est montré prêt à se débarrasser ni de ses habitudes répressives, ni de sa mauvaise foi. Puis, le 12 mai dernier, le terrible séisme qui a frappé la province du Sichuan et ses alentours : une catastrophe qui a entraîné depuis 69 185 morts, 18 498 disparus, et près de 374 171 blessés (chiffres de l'agence de presse Xin Hua). Le gouvernement a joué la carte de la solidarité toute patrotique, déployant les bons vieux moyens - spots télévisés en boucle, annonces - pour ériger ses petits soldats en héros. Il y aurait beaucoup à dire sur cette ferveur nationaliste qui anime une partie de la population chinoise, et souvent frôle l'excès. On ne touche pas aux symboles chinois, et les récentes protestations contre le film Kung Fu Panda l'attestent bien. Une campagne internet organisée par de jeunes nationalistes chinois soutient qu'il est indécent de mettre en scène l'animal-emblème en voie de disparition, alors que le séisme a frappé si violemment la région où l'on pouvait encore l'y trouver. Cependant, le projet du film est né bien avant la tragédie du 12 mai. Les réactions chinoises s'expliquent peut-être par autre chose. Kung Fu Panda a été produit par les studios Dreamworks, dont le fondateur, qui n'est autre que Steven Spielberg, a boycotté les JO de Pékin en raison de la politique chinoise au Soudan... Mais il n'est pas temps de s'étendre ici sur les dérives de nationalistes chinois. Ce qu'il y a d'urgent a retenir, c'est qu'une population a subi une catastrophe dont elle aura du mal à se remettre, d'autant plus que l'injustice a encore voulu frapper l'une des régions les plus pauvres du pays, peuplée par une minorité ethnique significative. En signe de solidarité, l'éditeur spécialiste de BD chinoises Xiao Pan organise une journée de dédicaces au profit des victimes du séisme. Cet événement se déroulera en présence des auteurs chinois Benjamin (Remember) et Lu Ming (Mélodie d'enfer), le dimanche 29 juin de 13h à 17h, au restaurant Chengdu, 16, boulevard de Strasbourg, 75010 Paris. La totalité des recettes sera reversée à la Croix Rouge pour soutenir son action dans le Sichuan. ![]() Hunter S. Thompson : la biographie en ligne
Grande nouvelle pour les fans, c'est Alex Gibney, cinéaste qui n'hésite pas à se mouiller, réalisateur de Taxi to the Dark Side, un brûlot dénonçant le conflit en Irak et de Enron : Derrière l'incroyable scandale (Enron: The Smartest Guys in the Room en VO), qui dirige Gonzo, une biographie documentaire sur la vie et l'oeuvre de l'écrivain et journaliste Hunter S. Thompson.
Petit court de rattrapage pour les plus jeunes (ou les plus vieux, cela dépend d'où on se place) : Hunter S. Thompson, journaliste et écrivain américain inventa le journalisme "gonzo" dans les années 60. Il s'agit d'une forme de reportages sans concession écrit - et vécu - à la première personne, sur - et dans - le vif du sujet, au cours duquel le propos se doit d'être aussi subjectif que possible. Personnage excentrique pour ne pas dire « extrême » (il était passionné d'armes à feu et devint un poil misanthrope sur ses vieux jours), habitué à aller jusqu'au bout de ses enquêtes, Thompson développa un style vivace inimitable (ceux qui essayèrent ne réussir qu'à se ridiculiser), plein de morgue, d'arrogance et d'un humour souvent noir (ou absurde) enjolivé par l'usage de tout ce que l'époque (les années 60-70) comptait de drogues et d'excès.
Parmi ses écrits les plus célèbres, on trouve Las Vegas parano évidemment, adapté en 1998 au cinéma par Terry Gilliam, mais aussi La grande chasse au requin, recueil de textes et articles divers, Hell's Angels, le livre qui le fit découvrir et qui explore le territoire mythique du plus grand gang de motards du monde, avec son lot de sexe, de violence et de bêtise crasse (un « réalisme » qui valut à Thompson de se faire proprement éclater la rate par le chef des Hell's de l'époque, sur le bord de la route en plein désert), Rhum express, un (excellent) livre de jeunesse sur sa période de correspondant en Amérique du Sud et The Curse of Lono (illustré par Ralph Steadman), magnifique bouquin réédité il y a deux ans par les éditions Taschen narrant son expérience des îles du pacifique. A noter qu'un recueil de correspondance absolument délicieux est également paru il y a deux ans sous le titre Gonzo Highway chez Robert Laffont (plus récemment chez 10/18). Cela ne correspond qu'aux ouvrages traduits dans notre pays, Thompson étant en fait l'auteur de plus d'une quinzaine de livres traitant du sport dans son pays, de politique, de société, etc.
Illustrant par le feu son caractère instable, il se donna la mort le 20 février 2005 à son domicile d'Aspen.
Autant dire que dans le domaine du biopic, on attend beaucoup d'Alex Gibney ! A ce titre une interview du bonhomme, plutôt rassurante, est disponible en ligne sur le site Cinematical. En attendant, les autres (enfin, les anglophones parmi vous) seront heureux de suivre ce documentaire en 5 parties sur l'inénarrable Docteur Gonzo, disponible sur youtube, enjoy :
La suite ici. Jim Harrison : du mercato littéraire On parle beaucoup de foot ces derniers temps. Voilà l'occasion de rappeler que les écrivains eux aussi ont droit à leurs histoires de transferts. Il faut bien l'accepter, l'édition, c'est bien souvent une histoire de gros sous. Le récent passage de Jim Harrison chez Flammarion constitue un exemple parlant. A l'âge de 70 ans, et avec plus de vingt ouvrages à son actif, l'auteur des Légendes d'automne a remercié les éditions Christian Bourgois après 20 ans de « bons et loyaux services ». Tandis que Dominique Bourgois n'a pas tenu à s'exprimer sur cette affaire, Patrice Hoffman, le nouvel éditeur d'Harrison, explique comment la transaction a pu s'effectuer : « La décision de se tourner vers d'autres éditeurs français pour voir l'intérêt que pouvait susciter l'œuvre de Jim Harrison vient de son agent américain et de l'éditeur Morgan Entrekin, patron de Grove. » Après lecture du manuscrit de The English Major - roman à paraître, fin 2008 aux Etats-Unis - par six éditeurs intéressés, l'affaire s'est résolue à l'anglo-saxonne : Flammarion a su proposer la meilleure offre, 600 000 euros. Il y a dix ans, Patrice Hoffman avait réussi à faire entrer Doris Lessing, futur Prix Nobel, dans le catalogue des littérature étrangères de Flammarion. En y intégrant cette fois le nom surtout l'univers de Jim Harrison, il fait sans doute une bonne affaire. Cet érudit amoureux de la nature (pêcheur, chasseur, bon marcheur) jouit d'une bonne réputation auprès des lecteurs français. En revanche, il faudra que ceux-ci ne lui tiennent pas rigueur de son infidélité. Après le décès de Christian Bourgois, il y a quelques mois, « Big Jim » lui avait rendu hommage sur le site littéraire du Nouvel Obs : « Je me souviens de tant de merveilleux déjeuners avec Christian, Brice Matthieussent et Michel Braudeau, comme si nous étions les Quatre Mousquetaires de la Littérature ! » Si cette bande-là ne pourra plus jamais être réunie, Dominique Bourgois a toutefois souligné qu'elle souhaitait voir perdurer l'entente entre Harrison et son traducteur, Brice Matthieussent. Dans ce cas, c'est lui qui pourrait travailler à la traduction du prochain roman, annoncé pour mars 2009. Jauffret fait la "salope" : c'est celui qui le dit qui y est (10)Régis Jauffret est, quoi qu'on ait pu en dire par le passé, l'un des meilleurs prosateurs français et l'un de nos écrivains les plus intéressants. Ses Microfictions ont fait un tabac jusqu'à lui valoir la réalisation d'un petit fantasme personnel : l'enregistrement pour Gallimard de quelques uns de ses textes (20 séquences) mis en musique par les Nègres, groupe formé pour l'occasion. Le résultat, rendu ici en avril chez Frédéric Taddéi, est saisissant et, s'il ne rend pas forcément justice au texte, donne une idée de la puissance noire (sur fond de musique blanche) d'une écriture chargée de colère, de sentiments amers et de mélancolie. "Petite Salope", soutenu par des guitares en fusion, enfonce tout ce qu'avait pu tenter dans ce domaine Michel Houellebecq, en son temps accompagné par Bertrand Burgalat. Entre du spoken-Mogwai, pour le son, et du Diabologum des meilleurs jours, l'écrivain marseillais, dont le prochain roman est prévu pour la rentrée 2008, psalmodie, plus qu'il ne chante, son texte avec une énergie et une conviction qui témoignent de son engagement viscéral à produire du texte à haute intensité. La tête surréaliste de François Hollande, invité(e) sur le plateau, en dit assez long sur la confrontation avec la violence et la sécheresse du texte : entre sidération, consternation et fascination, le leader socialiste ne sait pas vraiment quoi faire de son corps. La prose de Jauffret, ainsi énoncée, est d'une force remarquable et rejoint son intention originale : dire la vie dans ce qu'elle a de plus essentiel, de plus sombre. L'écrivain marseillais qui est passé maître dans l'art de servir sur un billot des existences brisées, des faits divers affreux semble avoir toujours écrit pour ce format-là : une sorte de chanson ou de lied moyen-âgeux, qui claque et évoque en sortie la douleur existentielle sur laquelle le texte repose. L'oeil de Jauffret est un oeil habité, presque fou, il exprime mieux que la voix elle-même l'endroit où il est nécessaire de descendre pour repêcher ce genre d'histoires. Jauffret fait-il la salope lorsqu'il se paie ce genre de mise en scène ? Est-il un autre écrivain roublard ? Ce sont les réactions qu'a pu entraîner cette prestation dans le milieu littéraire, alors qu'on sent, sur chaque syllabe, la nécessité d'en arriver là. L'écriture contemporaine, et l'écriture de Jauffret est une écriture contemporaine, doit pourtant produire cet effet de saisissement. C'est le seul moyen pour elle, sauf à envoler le lecteur dans la guimauve, de capter l'attention et l'existence de lecteurs qui ont pris l'habitude de bouffer de la sensation à d'autres râteliers : le rock, la télé, le cinéma. Jauffret applique ici l'un des principes directeurs des lettres d'aujourd'hui. Il lit le grand livre de Palahniuk, de Will Self, et ses 101 commandements : fais peur à l'adversaire, prends-le dans tes filets, fous-lui un coup de matraque sur la gueule, avant de le prendre par la main. On peut faire plus subtil que cette "Petite Salope", on peut faire mieux en matière de romanesque que les derniers Jauffret, mais on peut difficilement espérer produire IMPACT plus immédiat et solide qu'en procédant ainsi. En cela, cette "Petite Salope" porte bien son nom : elle engage son auteur dans un cercle vicieux qui n'en est pas un, une boucle de corruption qui le laisse à genoux, à ne plus savoir s'il s'est vendu tout seul ou si c'est elle (la salope, l'écriture, la littérature) qui l'a vendu aux masses. D'autres morceaux ici RIP Albert Cossery : La splendeur et la finitude Il était encore ce dandy à l'ironie enjouée et à l'oisiveté créatrice. Le dernier, peut-être. Agé de 94 ans, Albert Cossery est mort hier dimanche 22 juin dans sa chambre d'hôtel de Saint-Germain-des-Prés. Ce quartier où il avait fréquenté les plus grands, Genet, Vian, Camus, avec lesquels Cossery partageait au moins un point commun : lui aussi était un agitateur.Agitateur, par son style mordant, et ses histoires aussi drôles que lucides. Pour l'écrivain égyptien, la paresse est un art de vivre, voire une véritable philosophie. Au régime tyrannique, à une dictature sans issue, les personnages de Cossery répondent par une étonnante alternative : une oisiveté sans limite, et largement revendiquée. Il y a chez eux quelque chose de Beckett, le pessimisme en moins. Car l'absurdité ici tend à se faire joyeuse, comme dans Les fainéants dans la vallée fertile, où une famille cultive soigneusement la paresse comme elle cultiverait une plante rare. La moquerie suffit à éclairer le tableau de la condition humaine, comme dans La violence et la dérision, où l'insolence semble l'emporter sur l'ordre et la terreur. Albert Cossery lui-même aurait souvent répété à son entourage "La vie est belle". Sa vie à lui, qu'il a presque intégralement consacrée à l'écriture, fut en tout cas à l'image de ce qu'il cherchait à prôner : l'art, le rire et la liberté. Avec sept romans et un recueil de nouvelles, l'écrivain a su faire entendre sa voix égyptienne dans le monde littéraire français. Soixante ans qu'il vivait dans son hôtel, dans un certain dénuement - à l'instar de ses personnages - qui ne l'a pas empêché, bien au contraire, de devenir un "prince et un esthète de la littérature française".
La vie Américaine de Chris WareThis American Life, c'est une célèbre émission de la radio publique américaine présenté par Ira Glass. Pour ma part, j'écoute assez peu la radio publique américaine mais ce type m'est tout de même un peu connu puisqu'il écrit régulièrement des essais et préfaces pour les meilleurs comic books (au moins un volume de Peanuts, l'anthologie McSweeney éditée par Chris Ware et peut-être un Krazy Kat, si mes souvenirs ne me jouent pas de tours). En tout cas, l'émission de radio connaît apparemment aussi une version télévisuelle et pour l'occasion les producteurs ont eu la bonne idée de commander à Chris Ware un petit teaser animé. A vrai dire, je ne pense pas que les personnages circulaires de Ware fonctionnent très bien une fois animés mais l'extrait de l'émission est sympathique et ça fait toujours plaisir de voir bouger les dessins qu'on aime...
Cory Doctorow : Cyber écrivain 2.0
Les écrivains qui adhérèrent à ce mouvement il y a plus de 20 ans, réfutent quasiment tous aujourd'hui y avoir appartenu. D'autres, comme Bruce Sterling, porte parole du mouvement et philosophe du réseau, s'en souviennent avec nostalgie, mais sont presque tous passés à autre chose (voir les derniers romans de William Gibson qui s'éloignent chaque année un peu plus de ses thèmes). Pour autant, les cyberpunk ont eu, et ont encore une très grande influence. Aux Etats-Unis bien sûr, mais aussi en Europe, en Amérique du sud et en Asie. Ils furent aussi les précurseurs de nombreux comportements actuels, qu'il s'agisse de partage d'information ou d'innovation en matière d'écriture et de littérature. Sterling fut un des premiers écrivains au monde à avoir son blog par exemple. Bien avant ça, il distribuait son premier roman, « The Hacker Crackdown » en ligne. Bref, les cyberpunk furent les premiers cyber écrivains. Nul étonnement alors, à voir aujourd'hui toute une génération d'auteurs travailler en ligne, partager, donner des conseils, fonder des communautés (voir Chuck Palahiuk et son « Culte », administré par ses fans). Pour autant, la distribution et la diffusion en ligne de roman entiers (plusieurs qui plus est) avant publication en librairie est plus rare. Ainsi, la traduction et la publication en France chez Folio SF du premier roman du jeune écrivain canadien Cory Doctorow, initialement mis gratuitement à la disposition du public sur son site, est à la fois une bonne nouvelle (le livre est excellent) mais incarne aussi l'aboutissement de toute une nouvelle génération d'écrivain : les cyber écrivains 2.0. Il faut dire qu'en la matière Cory Doctorow est un habitué de ce type de comportement. Pionnier du net, programmateur, il est collaborateur du fameux fanzine en ligne Boing Boing et connaît son internet sur le bout des doigts. Ce qui explique qu'avec Dans la dèche au royaume enchanté, l'américain signe à la fois un très bon roman de « science-fiction » et un grand travail de journaliste... Free fight philosophiquePosté par Céline le 19.06.08 à 15:31
Si au cours d'une discussion philosophique tardive, une querelle vous oppose soudain à votre pote de toujours, il est désormais possible d'en venir aux mains, et ce sans causer le moindre dégât matériel (entendre : pas de bière renversée, ou alors très peu).
Exemple : alors que vous vantez les bienfaits d'une philosophie empiriste et saluez l'œuvre d'un Hume ou d'un Locke, lui se vante d'être un hégélien chevronné : "la dialectique, y a qu'ça d'vrai", affirme-t-il péniblement. Vous pourriez trouver un terrain d'entente, mais il commence à vous citer des faux concepts en allemand et vous agace sérieusement. Il est temps de passer aux choses sérieuses. Un combat, un vrai. Les philosophes aussi peuvent faire du free-fight. Il suffit de posséder son "philotoy", et, après l'avoir suffisamment entraîné, de le faire monter sur le ring. Je vous présente mes favoris :
Vous pouvez voir plus de philotoys sur son site (classés par catégorie : les Anciens, les rationalistes, les existentialistes, etc...) et lire aussi les fiches descriptives qui leur sont associés. Vous apprendrez ainsi que la principale faiblesse d'un Bertrand Russell tient dans ses opinions trop radicales au sujet de la guerre et des armes nucléaires, quand celle de Nietzsche est tout simplement... d'être fou. Rawi Hage, devant Roth, Atwood, Pynchon et les autres... Alors qu'il n'en est qu'à son premier roman, Rawi Hage a remporté, face à quelques géants de la littérature moderne (comme Roth, Pynchon, Atwood), le Impac Dublin Literary Award. Ce prix, qui couronne des œuvres écrites ou traduites en langue anglaise, est aussi prestigieux qu'il est généreux (le lauréat se voit remettre une somme de 100 000 euros).Il faut préciser que Rawi Hage, montréalais d'origine libanaise, a écrit son roman De Niro's Game dans sa troisième langue (l'anglais, après l'arabe et le français). Le jury a tenu à récompenser cette œuvre pour "son originalité, sa puissance, son lyrisme, tout autant que son humanité". Rawi Hage a déjà remporté de nombreux autres prix, notamment celui des Libraires au Québec. De Niro's Game, dont le titre fait référence au jeu mortel de la roulette russe dans le film Deer Hunter avec De Niro, retrace l'odyssée de Bassam et Georges, deux amis d'enfance, dans le chaos de la guerre civile du Liban des années 80. Une histoire qui laisse une place certaine à l'autobiographie, pour l'auteur qui a lui-même vécu neuf ans sous les bombes. Après réception du prix, Rawi Hage a d'ailleurs déclaré : "Je suis un homme chanceux. Après un long voyage marqué par la guerre, le déplacement et la séparation, j'ai l'impression d'être l'un des rares vagabonds assez privilégié pour avoir été récompensé, et pour cela je suis très reconnaissant". Aujourd'hui âgé de 44 ans, Rawi Hage est arrivé assez tard à l'écriture, après avoir pratiqué quelques temps la photographie. Beaucoup voient déjà en lui un "talent majeur de la littérature", qui s'est ainsi retrouvé parmi les finalistes de l'Impac Prize aux côtés de noms internationalement connus : Andreï Makine, l'irlandais Patrick McCabe, Yasmina Khadra. De Niro's Game sortira en France en septembre chez Denoël, en même temps que paraîtra en anglais son deuxième roman, Cockroach (Anansi). Un chose est sûre, nous en reparlerons. Ne vendez pas PessoaFernando Pessoa est le plus insaisissable des poètes du siècle dernier. Mais aussi, le plus incontournable. Grande figure du patrimoine littéraire portugais, l'auteur du Livre de l'intranquillité mérite d'être (re)découvert, et à l'infini, infinie comme l'est son œuvre signée sous différents "hétéronymes" (un terme auquel tient Pessoa, celui de pseudonyme ne correspondant pas à son projet). Bernardo Soares, Alberto Caiero, Ricardo Reis, Alvaro de Campos : ces noms où résonne un inquiétant mystère. La douleur et la rêverie, transfigurées par l'écriture, triomphantes face au néant qui les guette derrière chaque verbe. Mais encore ces lectures qui font mal.... "Mon isolement m'a façonné à son image et à sa ressemblance. La présence d'une autre personne - même d'une seule - entrave aussitôt ma pensée et, tandis que pour un homme normal le contact avec autrui est un stimulant pour son expression et son discours, ce contact, chez moi, est un antistimulant - si toutefois ce mot forgé de toutes pièces est jugé recevable par la langue. Je suis tout à fait capable, en tête en tête avec moi-même, d'imaginer d'innombrables traits d'esprit, de promptes réparties à des phrases que personne n'a prononcées, fulgurations d'une sociabilité intelligente sans personne à la ronde ; mais tout cela s'évanouit dès que je me trouve en présence d'une personne physique ; je perds toute intelligence, je ne peux plus dire un mot et, en moins d'une petite heure, je tombe de sommeil. Oui, parler avec les gens me donne envie de dormir. Seuls mes amis imaginaires, appartenant à un monde spectral, seuls les entretiens se déroulant en rêve possèdent pour moi une réalité véritable et un juste relief, et l'esprit se trouve aussi présent en eux qu'une image dans un miroir." (Le Livre de l'intranquillité, Christian Bourgois, extrait du fragment n°49 (p.78))
Plus de soixante-dix ans après la mort de Fernando Pessoa, une affaire concernant des manuscrits et lettres signés de sa main fait polémique au Portugal. Le neveu du poète, en possession de ces documents, a décidé de les vendre aux enchères, ce qui rendrait impossible une étude de ces écrits inédits. Le trésor comporte notamment une correspondance avec Aleister Crowley, un écrivain, astrologue et magicien britannique, connu pour ses activités occultes, et qui aurait initié le satanisme en Grande-Bretagne. Pessoa a également laissé le manuscrit d'un roman inachevé, "Boca Do inferno" ("La Bouche de l'enfer"), qui traite du faux suicide de Crowley.
Cet épisode laisse imaginer le grand intérêt que peut présenter la correspondance en possession de l'héritier. La Bibliothèque Nationale de Lisbonne tient donc à s'opposer fermement à la vente. Si son directeur, Jorge Couto, ne parvient pas à trouver un accord avec la famille, il pourrait bien employer des mesures juridiques : depuis 2007, une loi permet aux bibliothèques d'empêcher la vente de manuscrits considérés comme héritage national.
Source : The Independant (14 juin 2008) Pourquoi les superhéros croient-ils en dieu ?
Lex Luthor, le méchant suprême, est quant à lui qualifié de Nietzschéen Athée. Au delà de l'anecdote, le site montre que non seulement on peut être superhéros et croire en Allah, Yahvé ou Jésus-Christ, mais que souvent les principales oppositions superhéroïques (chaque héros a son ennemi préféré) est doublée d'un conflit religieux larvé. Si l'on s'intéresse aux caractères véhiculés par les religions, on se rend compte que les scénaristes (ce à quoi on avait jamais pensé) se sont souvent appuyés dessus pour caractériser leurs héros. Les Musulmans sont plutôt représentés parmi les SuperVillains mais ont pu être incorporés à certains moments parmi les héros pour signifier l'ouverture du genre et son oecuménisme. L'autre question qui peut être posée à travers ce panorama est évidemment la nécessité d'avoir foi en un dieu lorsqu'on est quasiment immortel, invincible et qu'on rêve d'être maître du monde. Là encore, le fait que les superhéros (qui sont souvent des extra-terrestres de formation) croient illustrent 2 points non négligeables : 1) que tout homme fort est un homme faible. On a beau pouvoir voler, soulever un tracteur avec le sexe ou faire fondre du babybel avec les yeux, la faiblesse est la caractéristique du bipède conscient, le doute ce qui le constitue à travers le temps, l'espace, etc. Du coup, Dieu intervient dans tous les cas et d'où qu'on se place, pour apporter une super-réponse non aux super-questions mais avant tout aux questions qui hantent le quotidien. Cela contredit évidemment l'idée reçue qui veut que ne croient que ceux qui ont une faille ou une crainte particulière. On peut très bien ne rien craindre et chercher à se protéger. Dire ceci n'est pas grand chose mais prend une certaine importance si l'on considère que même Superman se fait apparemment du mouron... pour pas grand chose. 2) que, et là encore on taquine l'évidence, chacun a besoin d'un plus fort que soi. Ceux qui connaissent un peu les débats d'initiés des comics (Hulk est-il plus fort que la Chose ?) liront ici que ces questionnements sont relativisés par les croyances des uns et autres. Chaque superhéros a son talon d'Achille, sa kryptonite mais bien plus que ça, il est tendanciellement attiré vers les autres. A l'exception de quelques loups solitaires (Wolverine peut-être quand il n'est pas dans les X-Men, le Punisher,...) et sur quelques périodes bien marquées, tout héros aussi puissant soit-il éprouve le besoin de s'allier pour survivre et combattre la peine d'être au monde. Les grandes franchises (JSA, JLA, XMen,...) fonctionnent de cette façon. Superman est l'ami forcé de Batman qui le protège de lui-même parfois (voir le récent Justice d'Alex Ross ou Kingdom Come du même). Dieu, dans cet univers, et plus largement dans le nôtre, occupe cette même place, une figure bizarremment plus maternelle que paternelle, plus apaisante que stimulante qui peut, le cas échéant, prêter main forte ou amener une solution au bon moment. Tout ça pour dire que si les superhéros sont humains, les humains ont toutes les chances de se comporter à leur tour comme des superhéros, et qu'encore une fois, on a parlé pour... ne rien dire ou ne dire que ce que tout le monde savait déjà. En cette période d'épreuves de philosophie bachelière, autant dire qu'on est en plein dans l'actualité. Humain trop humain, comme dit Lex Luthor. Bac Philo 2008 : des perles à venir![]() La philo au lycée, ou on adore ou on déteste. Avoir un professeur hors-norme, façon Robbin Williams dans Le Cercle des Poètes Disparus, peut pousser à l'un comme à l'autre. Avoir un papa spinoziste, ou une grande sœur nietzschéenne, aussi.Mais antécédents sophistes ou pas, tous les candidats au baccalauréat ont dû plancher ce matin pendant quatre heures sur un sujet de philosophie à choisir parmi trois autres.
- La perception peut-elle s'éduquer ? - Une connaissance scientifique du vivant est-elle possible ? - Une explication d'un extrait des Cahiers pour une morale de Jean-Paul Sartre.
- Peut-on désirer sans souffrir ?
- L'art transforme-t-il notre conscience du réel ?
Même si ce genre d'épreuve relève du souvenir lointain pour certains d'entre nous, on accordera quand même que disserter sur ce genre de question à huit heures du matin, montre en main, n'est pas si évident. La difficulté principale étant de trouver la juste mesure entre les deux principaux écueils de l'exercice : il ne faut ni recracher son cours, ni se perdre dans des considérations trop générales. On sait désormais que valider cette épreuve ne revient pas à être un grand philosophe, mais qui sait ? On trouve toujours des perles, y compris de très drôles. En voici quelques-unes, cru 2007 : "Socrate a été contraint de se suicider lui-même." Bon courage en tout cas aux bachoteurs comme aux pros de la glandouille, pour le reste des épreuves à venir. Will Self balade son Livre de DaveWill Self nous offre ici une belle lecture balade de près de 10 minutes à l'arrière d'un taxi. L'occasion est belle pour lui de nous faire entendre le rythme et la poésie du Livre de Dave (The Book of Dave), roman maousse où le journal intime et amer d'un taxi londonien raciste et désabusé devient, quelques siècles plus tard, et alors que la civilisation a disparu (ou est devenue tout à fait autre chose) une Nouvelle Bible aux conséquences tout à fait surprenante. Comme l'extrait le prouve, Self en a profité pour réviser pas mal le cockney et inventer une novlangue du futur. Will Self - The Book of Dave (Viking - 495 pages - non traduit) Gore Vidal, Bush et l'irréparable![]() ![]() ![]() ![]() ![]() Faut-il se sentir misanthrope pour être un intellectuel aujourd'hui ? Peut-on décrypter un monde envers lequel on éprouverait de la complaisance et de la sympathie ?![]() Le romancier et essayiste américain Gore Vidal laisse plutôt penser que non. Ce cousin éloigné d'Al Gore, qui avait fait scancale avec The City and the Pillar en 1948 (premier roman américain à mettre en scène des personnages homosexuels), est également connu pour ses positions anti-impérialistes, et le regard acerbe qu'il jette sur le monde. L'écrivain qui publie cette semaine un recueil d'essais (The Selected Essays of Gore Vidal) s'est récemment exprimé dans plusieurs journaux, à la fois sur ses travaux littéraires et sur sa vision du monde actuel. Dans une interview publiée samedi dans le quotidien espagnol El Mundo, il a ainsi déclaré qu'il faudrait aux Etats-Unis "100 ans pour réparer tout le mal" commis par le président Georges W. Bush. Gore Vidal s'était radicalement opposé à la guerre en Irak, considérant que les décisions prises à ce sujet par le président américain revenaient à violer la constitution américaine. L'auteur de Création et de Julien l'Apostat voit dans le gouvernement de son pays une dictature, "qui contrôle à loisir les médias". A 82 ans, Vidal se considère lui-même comme l'un des derniers grands écrivains "intellectuels" américains, avec Norman Mailer ou Kurt Vonnegut. "Les écrivains aujourd'hui ne savent rien de l'histoire, ils veulent seulement écrire sur eux-mêmes", explique-t-il. Un constat bien souvent entendu, à l'heure où la littérature peut facilement être dissociée de toute pensée. La nécessité de réengagement des écrivains se fera bientôt plus urgente. Gore Vidal, lui, s'est prononcé en faveur de Barack Obama, candidat démocrate aux prochaines présidentielles américaines : "j'ai pensé un moment qu'il était démagogue, mais il est intelligent et un président intelligent serait une authentique nouveauté à la Maison Blanche".
Retrouvez toute l'actu des élections américaines sur le blog politique C'est celui qui le dit qui y est (8) : pourquoi lire Virgine Despentes...Virginie Despentes est souvent identifiée comme l'une (ou l'un) des écrivains français les plus trash qu'il nous soit possible de lire et qui bénéficie, bon an mal an, d'une renommée nationale. Si son aura a beaucoup pâli ces dernières années, son succès populaire reste important et les critiques s'accordent pour saluer (c'est toujours mauvais signe) la validité de ses intuitions, l'originalité de son univers, lire... "c'est une freaks qui fait peur, on n'aime pas trop ce qu'elle fait, on ne le comprend pas, mais c'est pour cela que c'est bien." Sorti en 1995, au sein d'un recueil de onze nouvelle paru sous le titre Mordre au travers, le texte qui a servi de support à cette adaptation filmée est sans doute ce que Despentes a écrit de plus percutant, d'affreux et de terriblement réaliste. Despentes n'est pas contrairement à ce qu'on pourrait penser une sorte de Palahniuk hexagonal. Elle choque rarement pour choquer et semble habitée en permanence par le sens de sa propre lutte. Dans "A terme", Despentes expose clairement sa philosophie des personnages : tout le monde est plombé par le destin, tout le monde est plombé par ses déterminismes sociaux. Une mère accouche seule et entreprend de torturer son nouveau-né. Il ne s'agit pas de méchanceté gratuite mais d'une forme (assez peu) subtile et ultraviolente de report du désamour ou de la privation de tendresse qu'elle a elle-même reçu sur l'être qui naît. Il y a toujours chez Despentes (peut-être un peu moins avec le temps) une rage désespérée qui donne à son oeuvre une force de percussion et un impact étonnants. Les héros doivent faire face à un double fardeau dont le dégagement est généralement impossible : celui d'être des femmes, dominées, malmenées et réduites la plupart du temps au statut de pots à jouir, celui d'être pauvres, qui plus que tout, les rend incapables de s'échapper de la mouize. Despentes est aussi scandaleuse que l'était Zola en son temps. Elle est scandaleuse d'avoir toujours la plume ancrée dans le réel, un réel poisseux, surréel et surgras, à la limite du fantastique tant il sent la théorie qu'on a placée, au chausse-pied (mais totalement intuitivement), dans un cadre narratif. Son style (qu'on aime ou qu'on aime pas, disent ceux qui ne savent pas trop quoi en penser) n'est rien comparé à ce qu'elle exprime. On peut considérer qu'elle écrit mal, qu'elle écrit vulgaire, qu'elle manque de contenance, mais ce n'est pas l'essentiel. Despentes est l'exemple même d'une écriture qui se laisse déborder par sa propre énergie, qui est fondée par sa propre capacité à se déborder elle-même. L'écriture chez elle n'est que le vecteur maladroit d'un récit (ses livres les plus travaillés sont des échecs littéraires qui font toc), qu'on imagine aussi bien porté par l'oral (le conte) que par l'image (le cinéma). Est-ce à dire que Despentes n'est pas un écrivain ? C'est à peu près le contraire qu'il faut entendre. Despentes est, à sa façon maladroite et imparfaite, une figure possible de l'écrivain de demain, un écrivain pour lequel l'usage de la langue ne serait plus qu'un accessoire, un truchement, un canal aussi étroit qu'une connexion 256kb, pour se connecter au torrent des histoires, au torrent du réel. Si nous nous branchions directement sur le flux, il est probable que nous ne résisterions pas à sa puissance. Despentes est là pour en donner une représentation, une interface médiocre qui nous donne une idée de ce que serait un roman téléchargé depuis l'endroit où il est pensé : la boîte noire du cerveau tordu, pervers et lugubre de n'importe quel écrivain. C'est pour cette raison que Despentes dépassera toujours des types comme Moix qui joue au scandaleux pour la galerie, la chochotte Mazarine et ses Oui-Oui fout le bébé au frigo pour la télé ou même Ravalec et ses histoires vieille France à la Audiard. Despentes est branchée à la source comme Dantec l'est dans son genre. C'est là qu'on trouve la meilleure poudre, la plus forte et celle dont il ne faut pas abuser. Bifrost et ActuSF ont 20 ans à eux deux ! ça se fête !Vous ne saviez pas quoi faire ce soir ? Qu’à cela ne tienne, Actu SF, site de référence dans le domaine de la science-fiction et ami du Cafard Cosmique, et Bifrost, la revue des mondes imaginaires (qu’on ne vous présente plus, ou alors vous ne lisez pas Millefeuilles) ont quelque chose à vous proposer à l’occasion de leurs 10 ans respectif, soit 20 ans global. Dans le petit monde de la SF faites-moi confiance, on sait s’amuser, surtout quand on a 20 ans (et on le sait, « on est pas raisonnable quand on a 20 ans »). Pour l’occasion, la revue SF et le site vous invite à fêter cet anniversaire en dédicace, en musique et en … football puisqu’une télé sera mise à disposition des acharnés du ballon rond ! Gageons que cela va provoquer moulte débats, et qu’un des auteurs invités (car, oui, il y en aura) aura bien l’idée de nous pondre un roman de science-fiction autour du foot dans les années à venir… A suivre donc.
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Les festivals de bédé se mordent la queue
Il y a bien eu une paire de conférence peut-être intéressantes que j'ai loupées mais il faut dire ce qui est, ce festival est consacré à la bédé qui est achetée et lue par les gens, pas par moi. Une honte au pays de l'exception culturelle où on se méfie normalement du commerce au profit de la "vraie" création. A vrai dire je n'ai rien bien sûr contre la bédé commerciale ni contre le fait qu'elle ait ses festivals. J'ai même passé un très bon moment, j'ai dîné avec les auteurs finlandais et suis même quasiment devenu pote avec l'excellent Marko Turunen. Il y avait, si on cherchait bien, quelques bonnes choses dans ce festival. Les festivaliers avaient l'air contents eux aussi. Les organisateurs étaient sympathiques. Ce qui me pose problème, c'est que qu'on organise pas de festival de cinéma autour des productions de Luc Besson, que Marc Lévy n'est l'invité d'honneur nulle part, qu'à Avignon on n'invite pas Jean Roucas. Le lectorat de la bédé "alternative" et "indépendante" est pourtant souvent plus "grand public" que la bédé dite mainstream. Persepolis parle à plus de monde que Trolls de Troy, mais les lecteurs de Persepolis ne vont pas dans les festivals de bédé parce que ceux ci sont plein des lecteurs de Troll de Troy. La bande dessinée, voyez vous, c'est beaucoup moins populaire que le cinéma, la littérature "classique" ou le théâtre et c'est aussi beaucoup moins subventionné. On fait les festivals qu'on peut, donc, en s'assurant de bien attirer le "grand public BD" quitte à ignorer le "grand public tout court" et les "petits publics" rongeront les os qu'on veut bien leur lancer. Sommaire exceptionnel de Bifrost, la revue des mondes imaginaires
« Volume », car en fait de revue, Bifrost pèse bien sa demi-livre et compte près de 180 pages ! Au programme, une section critique pléthorique, parfois parti pris, mais tellement revigorante dans le « petit » milieu de la SF trop souvent conventionnel. Les amateurs profiteront également de deux nouvelle inédites, dont le troublant « Origam-X » de Stéphane Beauverger et « La Nuit des Pétales » de Laurent Genefort. Sans oublier les « rubriques » habituelles, Les Anticipateurs (où l'histoire de la SF à travers les âges par maître Frédéric Jaccaud), Scientifiction (le genre littéraire à l'aulne des véritables découvertes scientifique) et les fameuses « infodéfonce et vracanews ». A déguster sur la plage bien sûr, ou le soir, sur la terrasse d'un bungalow en regardant passer d'étranges créatures portées par le vent du sud... Birfost N°50 - Dossier Tim Powers (dans toutes les bonnes librairies) C'est celui qui Lévy qui y est : la preuve par le texteJ'avais promis d'arrêter avec ça mais l'irruption la semaine dernière des piles monstrueuses de Marc Lévy (il ne manque plus que le carton-pâte à forme humaine découpée dans l'antichambre) dans mon supermarché préféré, mon kiosque préféré, ma libraire préférée, m'ont donné une folle envie, après mes précédentes tentatives, de lire le dernier ouvrage de notre écrivain national. Avec Marc Lévy, il faut l'avouer : c'est le syndrome de Stendhal permanent, un déluge de couleurs (voyez comment le livre est composé en bleu/rouge comme le collant de Superman, héhé), de livres, des caractères qui peuvent être lus à dix mètres de distance, un nombre de mots par page infime, des livres aux formes ramassées, épurées. L'ivresse est assurée. Dans un réflexe salutaire, j'ai confié mon portefeuille et ma carte bancaire à une amie pour ne pas céder à la tentation et repousser le désir de posséder l'ouvrage. Je suis rentré, ai pris un bain froid (souvenez vous de l'atmosphère moite de la semaine dernière) avant d'être repris par mon obsession. Mais de quoi le livre pouvait-il bien parler ? Vous noterez que les quatrièmes de couverture de Marc Lévy sont toujours assez élusives. C'est un fait exprès, non ? Bien sûr, m'a répondu l'oracle. Ainsi, le lecteur a l'impression que le roman va parler de ce dont il a envie qu'il lui parle. Moins on en dit, moins on segmente le public, moins on décourage les gens qui ont acheté par le passé, d'acheter à nouveau. Il y a un secret dans le succès des best-sellers à nom : il ne faut pas lancer l'idée que le livre qui sort est moins bon que le précédent. Dès lors, c'est la spirale de l'insuccès. Du coup, il faut banaliser l'objet et son contenu. Alors j'ai replongé et je me suis lancé sur le net avec l'idée de télécharger le roman gratuitement sur un site pirate avant de m'arrêter sur le site de l'auteur (une nouvelle fois) et de lancer cette vidéo, lecture du premier chapitre de Toutes ces choses qu'on ne s'est pas dites. (j'avais déjà vérifié que Marc n'avait pas oublié le "s" à "dites", cela aurait fait désordre, il y a accord évidemment car les choses sont placées avant....) Je pensais me chauffer avec la belle voix de Marc et puis flop. L'effet verbalisation m'a fait débander. Toutes les choses qu'on ne s'est pas dites se sont effondrées... d'être dites. J'ai écouté la séquence audio comme si je lisais le livre, comme si l'écrit passait devant mes oreilles pour ce qu'il est : une sorte de conte pour grands enfants, écrit comme on parle ou parlé comme on écrit mal. Un père surgit dans la vie de sa fille. C'est doux, c'est neuf ? Ecrit par Marc Lévy. Avec adoucissant ? Ouah. Le syndrome de Stendhal avait reflué. J'étais sain et sauf, guéri jusqu'à ma prochaine escapade en librairie. Je suis à peu près certain qu'ils seront là, qu'elles seront là, les piles comme des triffides tendues vers le ciel, sifflant dans le vent. - quel intérêt de parler d'un livre que t'as pas lu ? - Aucun. - C'est le filon Lévy, hein. La grande vache sacrificielle du blog Livres. La tête de turc à cornes, le gendre idéal qu'on écartèle, l'ami de la famille, le beau-frère souriant,... - Sûrement. Louis Skorecki, sors de ce corps. Il est où Skorecki d'ailleurs ? Toutes ces choses qu'on ne s'est pas dites de Marc Lévy. Robert Laffont. Craig Davidson : Le goût du sang
En effet, Juste être un homme pose donc cette question toute bête : C'est quoi un homme aujourd'hui ? Est-ce un mastard autoritaire fan de foot ou de rugby agrippé (...)
Craig Davidson - Juste être un homme (Terre d'Amérique/Albin Michel)
William Gibson en couverture de M&CD
Au sommaire ce mois : Le nouvel album de Mark Stewart en écoute, une discussion "musique et politique" autour du blog éponyme de Sylvain Gauthier, interview de l'artiste Ghislain Poirier, poète québécois du son global et rencontre avec Rémi Dury, inventeur d'un instrument pour jouer de la musique électroacoustique en temps réel. M&CD c'est aussi bien sûr, des reportages sur des évènements (ici la scène Australienne, Suisse et Française), des chroniques de romans SF et un copieux agenda. A noter également, encore du papier, la parution de la deuxième édition du Guide des Festivals Numériques. Une bible dans son genre, puisqu'il recense près de 250 festivals consacrés aux musiques électroniques, arts numériques et multimédia; en France comme à l'International, pour la saison 2008-2009. Ponctué par des interviews de directeurs de cette nouvelle génération de festivals, ce guide est aussi disponible en format numérique (PDF avec plus de 6 000 liens cliquables), en téléchargement sur le site de MCD: www.digitalmcd.com ( NB d'Easywriter : A noter encore que notre éminent collaborateur participe avec son talent habituel à ce magazine ami) Chuck Palahniuk interviewe l'héroïne de Snuff, son dernier roman....
Le business de Chuck Palahniuk est florissant. La cote de l'auteur est à son maximum et devrait atteindre son apogée fin septembre avec la sortie cinéma très attendue de Choke (voir l'extrait ci-dessous), adaptation qui a l'air un peu foireuse de son roman emblématique à base de.... régurgitations intempestives et de clubs d'addicts.
En attendant et presque accessoirement, l'écrivain américain sort son nouveau roman, le scandaleux Snuff, successeur de l'excellent Rant (Peste pour les francophones). Pour l'occasion (on en dira plus quand on l'aura lu), Palahniuk s'est payé une manière originale de faire sa promotion en interviewant pour amazon.com son héroïne, une star du porno sur le retour, nommée Cassie Wright, créature qui rappelle la Divine de John Waters et qui, bien sûr, est complètement fictive. Dans Snuff, salement éreinté par la critique qui ne lui a trouvé que peu de qualités (lire que le roman a été plutôt mal accueilli), la grosse Cassie, à la recherche d'un dernier événementiel, choisit de tirer sa révérence en tournant une dernière séquence pornographique : un gang-bang géant où elle s'enverrait, jusqu'à la mort, 600 mecs à la queue-leu-leu.
Le récit est envoyé par 3 des prétendants qui attendent dans l'antichambre, avec d'autres types, l'audience sexuelle de cette nouvelle Pénélope du X. L'intérêt du roman résiderait ainsi dans le chorus des 3 voix, leurs 3 histoires et la variété de leurs attentes. Comme à son habitude, Palahniuk est accusé d'en faire beaucoup et de rechercher l'effet trash maximum (difficile de faire pire question thème, cette fois) au détriment de l'écriture. Les fans du Cult ont réagi vivement à la curée et arguent que l'auteur n'a jamais offert une critique sociale aussi virulente depuis Fight Club. Verdict d'ici quelques semaines....
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