Archives > Avril 2008John Boyne : des rayures qui font mouche Il était une fois un Garçon au pyjama rayé. Un livre jeunesse qui explosa les records de vente en divers endroits du monde, en Espagne surtout (ou le titre devient El niño con el pijamas de rayas...). Son histoire n'avait rien à voir avec la sorcellerie, rien de drôle ni de magique. Son histoire, c'est celle de l'extermination des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.L'auteur de ce best-seller, John Boyne, est irlandais. Sans doute ne s'attendait-il pas à un tel succès. Son éditeur espagnol (Salamendra) avait par exemple acquis son titre avec prudence, un tirage à 5000 exemplaires pour commencer, un lancement discret. C'est une interview de l'écrivain dans le quotidien El Pais qui va donner une véritable impulsion médiatique à l'ouvrage. Tout le monde se met à lire El Niño... L'éditrice Sigrid Kraus remarque que "c'est un livre que toute la famille lit, un pont entre les générations.Mark Herman, et prévue pour le 12 septembre prochain.
Sur le site de John Boyne, on peut voir les couvertures du livre dans toutes les langues où il a été traduit. Livres de foire Ce blog est le blog « livres » de Fluctuat mais, avouons le, il ne couvre qu'une infime partie du sujet : en dehors de l'occasionnelle élucubration de Myosotis, nous nous limitons généralement aux romans, essais et bédés. Les livres de cuisine gay des sixties, éditions illustrées de Don Quichotte du XVIIIème siècle et revue du travestissement américain vintage, vous trouverez plutôt ça sur le blog Room 26 Cabinet Of Curiosity de la bibliothèque Beinecke de l'Université de Yale. Spécialisée dans les livres rares et les manuscrits, cette bibliothèque vient d'ouvrir un blog pour faire partager au monde entier les curiosités de son immense fond. On hésite encore à vendre les livres comme de la lessive, du moins les romans, mais les montrer comme des bêtes de foire n'a jamais posé de problème à personne. Houellebecq : trop tard pour la fesséeDans ses bouquins comme dans les (nombreuses) interviews qu'il a pu donner, Michel Houellebecq n'a jamais été très sympa avec ses parents. Surtout pas avec sa mère, qu'il décrit, notamment dans Les Particules élémentaires, comme une hippie dégénérée, qui aurait oublié d'élever ses gosses, préférant se consacrer à ses nombreux amants. ![]() Dans une interview parue dans les Inrocks, il l'avait déclarée morte. Sauf que la maman en personne, Lucie Ceccaldi, âgée de 83 ans, vit à la Réunion. Et s'octroie aujourd'hui un droit de réponse publique, en publiant à son tour un bouquin aux éditions Scali, L'Innocente. Selon le site Bakchich, plusieurs maisons d'édition auraient décliné la proposition de la mère Houellebecq, en raison du poids que pèse désormais le fils dans le milieu. On se souvient effectivement des nombreuses tribulations éditoriales de l'écrivain, de l'insistance de Lagardère pour garder celui-ci chez Fayard, alors qu'il menaçait de claquer la porte.
Lucie Ceccaldi sait sans doute qu'il est bien trop tard pour remonter les bretelles à son insolent de fils. Elle n'en dira pas moins ce qu'elle pense : « Avec Michel Houellebecq, mon fils, on pourra commencer à se reparler le jour où il ira sur la place publique, ses Particules élémentaires dans la main, et qu'il dira : "je suis un menteur, je suis un imposteur, j'ai été un parasite, je n'ai jamais rien fait de ma vie, que du mal à tous ceux qui m'ont entouré. Et je demande pardon" ». Elle ajoute que « le succès de ses Particules élémentaires repose sur une imposture, afin de suivre le courant porteur "de la mode". Tuer sa mère, c'était dans l'air du temps. il n'a d'ailleurs rien inventé en la matière. Vipère au poing d'Hervé Bazin, c'était bien avant lui. » Pas mal envoyé. Normalement, les histoires de famille, cela ne nous regarde pas... Mais à partir du moment où on y règle ses comptes à coups de bouquins, on peut suivre ça sans remords. Ce qui est drôle, c'est qu'en dépit de la virulence du conflit qui agite ces deux-là, la solidarité de famille fonctionne toujours. La mère et le fils vont pouvoir se faire mutuellement de la pub. Une ordure : Irvine Welsh et son Bad Lieutenant
En sortant en 1997 (2000 pour la traduction française aux Editions de l'Olivier), l'affreux Une ordure, Irvine Welsh livrait son roman le plus noir, le plus moralement borderline et sûrement le plus puissant. Une Ordure raconte la "descente aux enfers" (encore qu'il y soit déjà) d'un flic écossais qui, après le départ de sa femme Carole (pour des raisons qu'on ignore assez longtemps, est-ce un simple voyage chez sa mère ou une rupture définitive ?), sombre dans une décadence totale, physique, morale et j'en passe. Bruce Robertson est cette sorte de héros, proche par le comportement excessif du Bad Lieutenant d' Abel Ferrara et Harvey Keitel, mais avec un supplément d'âme et de fougue littéraire en plus, qui rend son portrait, énoncé à la 1ère personne, particulièrement troublant. Irvine Welsh Points Seuil
Où en sont les m@nuscrits de Léo Scheer ? On a beaucoup parlé, ces derniers temps, via les élucubrations de Myosotis, et vidéo à l'appui, des auteurs les plus incroyablement (et injustement, pour certains) lus du moment. Ces auteurs-là, on peut les aimer. Ou pas. Inutile de rentrer de nouveau dans ce débat qui ne présente, au fond, aucune issue. Mais ceux qui vendent leurs livres comme des petits pains ont-ils besoin qu'on parle autant d'eux ? Vous me rétorquerez, besoin ou pas, ça n'empêche pas qu'on en parle. Ok.Inversons complètement la tendance. Parlons d'auteurs dont nous pouvons être sûrs que personne ne les connaît, pour la seule et bonne raison qu'ils ne sont pas encore publiés. Vous le savez peut-être, le site des éditions Léo Scheer propose depuis plusieurs mois la rubrique M@nuscrit, qui permet aux internautes de mettre leur manuscrit en ligne, et, de fait, d'être lus, commentés, notés. Bien entendu, le support numérique de lecture n'a rien d'une révolution, et on ne compte plus le nombre d'ouvrages mis en ligne par des écrivains en herbe. Mais il faut souligner qu'ici, ce sont des éditeurs eux-mêmes qui s'y mettent. L'initiative de Léo Scheer avait soulevé de nombreuses interrogations. S'agissait-il d'expérimenter de nouvelles formes de publications, de se faire un coup de pub, de rechercher la perle rare ? La rubrique M@nuscrit avait été inaugurée avec un seul texte, Rater Mieux d'une certaine Barberine. Depuis, d'autres l'ont rejoint, et on y compte désormais une cinquantaine de titres. Alors si l'on veut bien mettre un instant de côté toutes les problématiques éditoriales liées à cette expérience, aller y faire un tour peut valoir le coup. D'abord, il est intéressant de pouvoir consulter un travail brut, sur lequel l'éditeur précise ne pas intervenir. Et puis, à lire les quatrième de couverture, on peut peut-être faire de belles rencontres (mais il faut pouvoir lire des pages entières sur un écran...). Voir les M@nuscrits de Léo Scheer
Les freaks, c'est chic
Freakangels est un nouveau webcomic hebdomadaire scénarisé par rien moins que Warren Ellis. Ce n'est sans doute pas anodin de voir un scénariste aussi réputé et "bankable" (il devrait très prochainement hériter du principal titre x-men à la suite de Grant Morrisson et Joss Whedon) se lancer dans un ambitieux projet de comic gratuit pour le web. Il a l'appui de l'éditeur américain Avatar Press (une version papier est bien sûr prévue plus tard) et le site comme la bédé ont la marque d'un professionnalisme que les webcomics n'acquièrent en général qu'après plusieurs années (ou plus souvent jamais). Il y a un forum déjà très actif, un flux RSS (youpi !), une interface simple et claire et des lecteurs, déjà beaucoup de lecteurs (77 000 la première semaine, dieu sait combien aujourd'hui).
Ce qui arrive ensuite, pour l'instant, c'est qu'on est introduit à une ribambelle de personnages, tous autant de clichés "ellis-éen" cyniques et râleurs... Mais on ne va pas se mettre à regarder dans la bouche d'un cheval offert, n'est-ce pas ? D'autant plus que Paul Duffield au dessin s'avère plutôt talentueux. Son style mélange habilement l'influence des mangas pour filles avec un côté plus européens et des couleurs à tomber.
On pourra regretter de voir que, offert une telle occasion, Ellis produise un peu toujours la même chose mais son idée semble plus être pour l'instant de changer le "contenant" plutôt que le "contenu". On peu espérer que Freakangels ouvre la voie à d'autres auteurs de comics "traditionnels", loin des offres online moyenâgeuses de DC Comics et Marvel. John Skelton : slameur au XVIe siècle...
Ce magicien des mots est l'inventeur des "skeltoniques", un système de versification ultra-moderne, où les vers sont libres et courts, et où les rimes plates peuvent se répéter jusqu'à douze fois de suite. De forme très orale, les poèmes sont faits pour être déclamés.
A la cour, Skelton est poète officiel du roi : il passe pour un surdoué et un insolent. Il est l'auteur notamment d'une trilogie satirique, constituée de Vas-y, Perroquet, cause !, Clout le Plouc et Faîtes un tour à la cour, récemment traduite en français, et qui prenait pour cible le cardinal Wolsey, premier ministre du roi Henri VIII. L'autre tête de turc de Skelton, c'est Martin Luther, dont la Réforme le rendait méfiant :
Certains d'entre eux sentent du bec Vas-y, perroquet, cause ! suivi de Clout le plouc et de Faites un tour à la cour : Edition bilingue français-anglais, traduit de l'anglais par Pierre Trouillier, Les Belles Lettres (avril 2008) Contes carnivores : à dévorer
Comme hors d'œuvre, vous goûterez bien un peu de cette femme-orange : ou le récit d'un homme qui fit la rencontre de la plus étonnante des amantes, une femme qu'il fallut éplucher pour lui faire l'amour, avant de la boire jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien, pas un zeste ni un morceau de pulpe Contes carnivores Seuil Guillaume Musso, agent du futur ? C'est celui qui le dit qui y est (4)"Acceptez enfin de vendre le livre comme une savonnette, un parfum ou de la lingerie fine et le marché s'éclairera comme une aube nouvelle." Ces paroles prophétiques prononcées par un éditeur imaginaire dans une nouvelle de Jack London dont j'ai oublié le titre (ça fait sérieux !) étaient prémonitoires des débats qui agitent (assez peu finalement) le monde de l'édition. Le livre est-il un produit comme un autre ? Faut-il le vendre au supermarché ? Bah oui, d'ailleurs on ne s'en prive pas. Peut-on imaginer d'en faire la publicité ou de lui consacrer, comme ici, une sorte de bande-annonce, de lancement ou de teaser ? Cette petite séquence proposée par Guillaume Musso (qui remplacera pour l'occasion Marc Lévy, excusé..), est l'une des choses les plus intelligentes qu'il m'ait été donné de voir en provenance d'une maison d'édition française. Il faut bien avouer qu'en la matière, nous accusons encore une fois une bonne quinzaine d'années de retard sur les éditeurs anglo-saxons qui n'ont jamais eu ce questionnement de savoir si oui ou non pour vendre un ouvrage il fallait lui appliquer les techniques de... vente. Cela fait un bail que ce genre de mini-films existent. Il suffit de se promener sur Youtube pour découvrir, un peu partout, des séquences parfois supervisées par l'auteur lui-même qui ne font honte à personne. Tapez Coupland, tapez Gibson, tapez Bret Easton Ellis et vous verrez ce dont il est question. La Vieille France moisie n'a pas adopté le dixième des techniques de stimulation mercatico-intellectuelle : sites dédiés, pseudo univers qui crédibilise le livre, conférence de lancement sur Second Life, confettis-extrait qui sont des découpes du livre disposées dans une assiette et permettent de le... goûter comme on goûterait un saucisson... Heureusement pour nous, à défaut de nous faire basculer dans le futur de la littérature, Guillaume Musso, avec son physique de Sylvain Marconnet endimanché, ses faux airs de VRP de province, est là pour faire avancer l'histoire. Son dernier roman, Je reviens te chercher, porte bien son nom : sa main généreuse nous est tendue depuis une modernité dont nous devons pas avoir peur : site internet de niveau professionnel, lecture (ardue) du prologue de ce chef d'oeuvre en forme de livre virtuel (essayez donc de tourner les pages, p***), clip de lancement... Guillaume Musso est notre phare, notre lanterne. Son éditeur XO a tout compris et sait désormais que le marché du livre est un monde ultraconcurrentiel (je ne vous rappelle pas le nombre de livres qui sortent chaque mois - les petits imbéciles qui se plaignent des embouteillages le mercredi sur les écrans de cinéma n'ont jamais sorti un bouquin en septembre), où il n'y a de salut que dans la mise en place de franchises ou figures immédiatement identifiables par le consommateur (Nothomb, Houellebecq,...) ou par une logique poussée de différenciation produit. Il faut évidemment prendre exemple sur lui et faire tout pareil. L'avenir du roman français et plus généralement de son rayonnement à l'international reposent dans cette capacité à sortir de l'obscurantisme éditorial pour embrasser la modernité. Comme l'écrit Musso dans son dernier et sinistre opus (on peut être un vendeur moderne et vendre de la m***, ne l'oubliez jamais, si d'aventure les éditeurs français se décidaient à jouer le jeu), "Dépêchez-vous de vivre, dépêchez-vous d'aimer. Nous croyons toujours avoir le temps, mais ce n'est pas vrai. Un jour nous prenons conscience que nous avons franchi le point de non-retour, ce moment où l'on ne peut plus revenir en arrière. Ce moment où l'on se rend compte qu'on a laissé passer sa chance.." Ceux qui aiment Musso aiment-ils Marc Lévy, de la même façon ? Peut-on aimer un écrivain pour son physique comme on aimerait M Pokora ? Il faut lire Guillaume Musso parce qu'il fait partie des écrivains qui réussissent à remplir une page avec le plus petit nombre de mots au monde. Ses phrases sont si brèves qu'elles ressemblent à des éternuements, ses dialogues sont si courts qu'ils ressemblent à des tirades absurdes de Beckett. Ses situations sont si simples qu'elles ressemblent aux images mentales qui vous montaient au cerveau, lorsque vous étiez en Terminale, et essayez de vous représenter la différence entre le concept et la chose.... Quel rapport avec ce qu'on vient de dire ? Aucun évidemment et c'est ce qui est bien."C'est la rencontre improbable..." http://www.guillaumemusso.com/ (site qui vaut le détour) Les livres de nos mères Etre mère et rester femme, voilà qui ne relève pas de l'évidence. Devenir femme en restant l'enfant, non plus. De là sans doute naît la complexité de la relation mère-fille, que la psychanalyste Caroline Eliacheff et la sociologue Nathalie Heinich ont voulu exploré dans Mère-fille, une relation à trois. "Depuis Freud, la psychanalyse a évolué", expliquent les auteurs de cet essai. C'est parce qu'on ne peut plus tout expliquer par Œdipe, que la rédaction de cet ouvrage s'est imposé comme nécessaire. Dans le documentaire Mère Fille, pour la vie, réalisé par Paule Zajdermann, les deux spécialistes reviennent sur ce sujet qu'elles ont fini par maîtriser, à force d'entretiens, de témoignages, de lectures, d'observation et d'analyse. Mais cette fois, leur réflexion s'expose à la lumière d'extraits de films et d'œuvres littéraires. La Leçon de piano, Secrets et mensonges, Talons aiguilles, entre autres, constituent de parfaites références cinématographiques en la matière. En littérature, Madame Bovary symbolise par exemple celle qui est plus femme que mère. Le sujet donne surtout l'occasion de faire intervenir des femmes écrivains : Annie Ernaux, Pierrette Fleutiaux, Noëlle Châtelet, Marguerite Duras ou Doris Lessing viennent ainsi témoigner de leur relation avec leur mère, qu'elles ont chacune à leur manière abordée dans leur œuvre. La mère peut être envahissante, agaçante, destructrice, ou même absente. Sans elle, nous sommes moins que rien. Nous ne serions pas.
D'une façon plus générale, et au-delà de la seule relation mère-fille, il est vrai que la littérature regorge de romans consacrés à la figure maternelle, ou qui y font souvent allusion. Est-ce parce que l'écrivain, confronté à l'acte de création, éprouve le besoin de remonter à la sienne propre ? Parler de sa mère dans une œuvre, n'est-ce pas y faire intervenir une force originelle ? Lorsque j'évoque la figure de la mère dans la littérature, quelques ouvrages me reviennent naturellement en tête : Le Livre de ma mère, d'Albert Cohen, La Promesse de l'aube, de Romain Gary, Poil de carotte, de Jules Renard, La recherche de Proust, ou encore Le Château de ma mère de Pagnol. Bien entendu, la liste ne se termine pas. Et il y a autant de listes personnelles qu'il y a d'histoires maternelles. A l'infini. Mère Fille, pour la vie, de Paule Zajdermann, DVD, 1h03, MK2 éditions, 2005. Jim Dodge ou la métaphysique du canard
Ecrit en 1983, L'oiseau Canadèche raconte en une centaine de pages la longue vie d'un trio inattendu : un vieux fermier persuadé qu'il est devenu immortel le jour où un Indien à l'agonie lui a transmis la recette d'un whisky tord-boyaux supposément magique ; son petit fils marqué par la vie et obsédé par la construction de clôtures en tout genre sur le ranch ; et un canard géant (l'oiseau du titre, surnommé Cane à dèche, parce que... canne à pêche, je ne rentre pas dans le détail de l'explication). On pourrait ajouter à ce trio un sanglier sacrément méchant et un rien surnaturel, mais cela pourrait laisser croire qu'on se situe avec Jim Dodgedans le grand n'importe quoi, ce qui est loin, très loin d'être le cas. L'oiseau Canadèche Point Virgule (Seuil)
Aimé Césaire : la Martinique orpheline de son poète
Aimé Césaire, le père de la négritude, s'en est allé. La mort décrit un cercle brillant au-dessus de cet hommela mort étoile doucement au dessus de sa tête la mort souffle, folle, dans la cannaie mûre de ses bras la mort galope dans la prison comme un cheval blanc la mort luit dans l'ombre comme des yeux de chat la mort hoquette comme l'eau sous les Cayes la mort est un oiseau blessé la mort décroît la mort vacille la mort est un patyura ombrageux la mort expire dans une blanche mare de silence. Gonflements de nuit aux quatre coins de ce petit matin
Homme de gauche, sa carrière politique débute avec son élection en tant que député de Martinique, sous l'étiquette du Parti communiste français (1945). Il participe alors à la création d'un nouveau statut pour les quatre anciennes colonies françaises (Martinique, Guadeloupe, Guyane et Réunion), les futures DOM. Il est également élu maire de Fort-de-France. "Papa Césaire" administrera la capitale foyalaise sans interruption de 1945 à 2001, avant de céder la place à son dauphin Serge Letchimy et d'être gratifié du titre de maire honoraire. L'écrivain guadeloupéen Daniel Maximin souligne d'ailleurs l'investissement absolu de Césaire pour son île natale : "Un des mots les plus forts dans son oeuvre, c'est "bâtir". En tant que maire de Fort-de-France, l'obsession c'était d'édifier, de construire en dur pour faire face aux cyclones de l'histoire et de la géographie." Un militant, un homme engagé dont les idées et les luttes imprègnent l'oeuvre. En 1950, son Discours sur le colonialisme sonne le rappel du réveil des identités culturelles. Il y dénonce l'oppression exercée par l'Occident sur le Tiers-Monde. Toutefois, c'est Cahier d'un retour au pays natal qui demeure l'ouvrage incontournable du maître. Séduit par l'universalité de Césaire, par sa poésie surréaliste, l'écrivain français André Breton l'édite et le préface. 65 pages incarnant les débuts de sa quête identitaire et devenant, notamment, la référence des intellectuels noirs des générations à venir.
Des planches, des marteaux et des requinsEntre 4 Planches, le court-métrage/superproduction des Requins Marteaux qui a fait le tour des festivals de BD est enfin visible online sur le site Monsieur Ferraille. Ce film raconte l'histoire de Sami, celèbre auteur de Poupinou et Ratafiolle, bédé à succès qui repose sur une démarche autoriale nouvelle ("être créatif tout en étant innovant"). Entre 4 Planches est une satire du monde de la bédé, un film noir et une production aux valeurs remarquable. Nul doute que les scénaristes ont eux aussi cherché à "être créatifs tout en étant innovants". Oui bon, c'est sympa quoi. Pensez surtout à aller faire un tour au Supermarché Ferraille en sortant. ![]()
Bruce Wagner : Hollywood, l'usine à dingues
L'écrivain, également scénariste de série (Wild Palms, c'est lui !), acteur et producteur connaît intimement ce milieu, ses peoples et ses secrets, l'envers du décor n'en a donc plus aucun pour lui. L'américain, qui travaillait il y a deux ans avec David Cronenberg sur Maps the Stars (en court d'adaptation par le réalisateur canadien) est en effet intime des "stars". Bruce Wagner Sonatine Umberto Eco, couronné duc
L'essayiste et romancier italien s'est vu décerné, la semaine dernière, le Prix du Royaume de Redonda, qui récompense chaque année depuis 2001, un auteur ou un cinéaste non hispanique pour l'ensemble de son oeuvre. Le jury a voulu couronner Umberto Eco (par le titre de duc et un chèque de 6000 euros) pour "la finesse de ses travaux, son érudition si vaste et son infatigable curiosité". Le royaume de Redonda est une république idéale des lettres, gouverné par l'écrivain espagnol Javier Marias (Fondateur du Prix), et dont le nom fait référence à une île inhabitée des Petites Antilles. Umberto Eco, à qui l'on doit une révolutionnaire théorie de la réception en littérature, rejoint donc la pléiade d'écrivains et de réalisateurs qui "siège" à Redonda. Pedro Almodóvar y est le Duc de Trémula, Francis Ford Coppola le Duc de Megalopolis, Antonio Lobo Antunes le Duc des Crocodiles, Pierre Bourdieu y a été le Duc du déracinement. Parmi les lauréats de ces derniers années, on peut citer J. M. Coetzee, Eric Rohmer, Ray Bradbury, tous devenus ducs et jurés à leur tour. Le fonctionnement du royaume de Redonda a quelque chose d'assez ésotérique, tout comme le sont par ailleurs les oeuvres des deux premiers rois de Redonda, Matthew Phipps Shiel (Felipe I) et John Gawsworth (Juan I). Ce qui plaira sans doute à Umberto Eco, auteur du Pendule de Foucault et de Kant et l'ornithorynque, pour le côté initié, et plus récemment, d'une Histoire de la laideur.
Le site officiel du Royaume de Redonda
Art Spiegelman est-il fini ?
Sexe, censure et tribunaux Il faudrait pouvoir s'insurger à chaque fois que sévit injustement la censure.Nouvel exemple en Indiana, (état du centre des Etats-Unis), où les élus siégeant au Congrès ont décidé de mettre en place un flicage anti-porno. Une loi votée fin mars oblige désormais les commerces susceptibles de vendre des "contenus sexuellement explicites" à se faire enregistrer auprès des autorités de l'Etat, afin de faciliter leur contrôle. Les sex-shops sont les premiers à être touchés par le nouveau dispositif. Le problème, c'est que la loi est énoncée de façon si vague, si vaste, qu'elle peut tout à fait s'appliquer aux libraires, quand bien même ceux-ci ne feraient que diffuser des œuvres littéraires ou des manuels d'éducation sexuelle. Après tout, qu'est-ce qu'un "contenu sexuellement explicite" ? Selon la Constitution de l'Indiana : "Tout ce qui décrit et représente la nudité, un comportement ou une excitation sexuels". Les puritains ont parlé. Le diable habite les pages dangereuses de romans blasphématoires, il faut protéger nos jeunes de la perdition. Les libraires, qui se verront désormais dans l'obligation de payer de nouvelles charges à l'Etat pour assurer leur suivi par les autorités locales, ont de quoi être furieux. D'abord, ils se retrouvent là face à une violation du premier amendement, qui défend la liberté d'expression. Et puis, depuis quand un dealer de livres est-il réputé pour être dangereux ? L'American Booksellers For Free Expression prévoit de porter l'affaire devant les tribunaux. La loi, parfois, c'est quand même bizarre. Au fond, ne suffit-il pas d'avoir un peu d'imagination, doublée d'une once de paranoïa, pour voir le mal partout... En version française : vous ne trouvez pas que dans Martine à la plage, la jupe de la fillette est un peu courte, et fait par conséquent de l'ouvrage un exemple de mauvaise vertu à l'égard des petites filles ? D'autant plus aberrant que si nous devions retirer d'une librairie tous les ouvrages comportant des allusions sexuelles, il ne resterait sans doute pas grand-chose. Pas même la Sainte Bible. (Sur le rapport entre sainteté et sexualité, vous pouvez lire un billet sur le blog sexe) Les Essais de Thoreau : la bravoure tranquille "Nous nous imaginons que tout le vacarme de la religion, de la littérature et de la philosophie qui se fait entendre du haut des chaires, dans les salles de conférence et dans les salons se répercute dans tout l'univers, que c'est un bruit aussi général que celui de la terre tournant sur son axe. Mais si un homme dort profondément, il va tout oublier entre le coucher et le lever du soleil. C'est le mouvement de trois pouces d'un balancier dans un coffre d'horloge qui rend sensible à chaque instant le grand pouls de la nature. Quand nous ouvrons les paupières et les oreilles, il disparaît avec fracas dans un nuage de fumée commme les wagons sur la voie ferrée. lorsque je découvre un objet de beauté dans le coin le plus reculé de la nature, l'esprit serein et discret qu'exige sa contemplation me rappelle à quel point le secret d'une vie privée est inexprimale, tant elle est empreinte de silence et de modestie.
C'est dans un recoin fort tranquille et béni qu'il convient d'apprécier la beauté que renferment les mousses. Quel admirable entraînement procure la science en préparation des combats de la vie active ! En vérité, la vaillance incontestée que supposent ces études, est beaucoup plus impressionnante que la bravoure triomphale du guerrier. (...) La bravoure tranquille de l'homme est admirable. Son oeil est fait pour saisir poissons, fleurs, oiseaux, quadrupèdes et bipèdes. La science fait toujours preuve de bravoure car savoir, c'est savoir ce qui est bien; le doute et le danger reculent devant elle."
Si on voulait faire de la vraie et bonne critique (ce qui n'est pas toujours compatible avec notre travail de présentation des livres), il faudrait oser ne rien ajouter à cet extrait de l'Histoire Naturelle du Massachussets de Henry David Thoreau, l'un des essais repris dans cette nouvelle anthologie. L'écriture de Thoreau parle d'elle-même : tout ici n'est que nature Henry David Thoreau Edition Le mot et le reste
On connaît la chanson à l'Académie
L'autre petit chamboulement dans l'affaire, c'est que Jean-Loup ne fait pas spécialement dans l'essai ou la conférence : sa spécialité à lui, ce sont les chansons et les scénarios. De Serge Reggiani à Jacques Dutronc, en passant par Dalida, Julien Clerc, et bien d'autres, Jean-Loup Dabadie a écrit pour plusieurs générations d'interprètes. Les paroles signées de sa plume ont parcouru assez de chemin pour être collectivement fredonnés : "Ma préférence'" (Julien Clerc), "Tous les bateaux, tous les oiseaux" interprétée par Polnareff, mais aussi, pour le même chanteur, "On ira tous au paradis", dont on a bien vu ces derniers temps que le refrain valait aussi pour les immortels. Dabadie est l'auteur des scénarios et dialogues d'une trentaine de films dont plusieurs sont cultes, comme César et Rosalie, ou Les choses de la vie de Claude Sautet. Il a également écrit des sketches pour des humoristes comme Guy Bedos. Le scénariste et parolier avait déjà été candidat en 1989. Cette fois, il a pu franchir la porte que Charles Trenet avait vu se refermer en 1983. Heureux et ému, il déclare qu'avec son nouveau statut, il continuera de faire ce qu'il a toujours fait, "travailler pour la défense et l'illustration de la langue française" L'arrivée de Dabadie est plutôt bienvenue sous la coupole : il est vrai que la langue française, ce n'est pas que le dico, c'est la chanson et le cinéma aussi.
Natalie Dee est drôleJe pourrais écrire tout un tas de trucs pour vous expliquer en quoi les dessins quotidiens de Natalie Dee sont excellents et pourquoi vous devriez les lire. Je ne sais vraiment pas ce que j'écrirais au delà de "drôle", "inventif", "coloré" et quelques autres adjectifs que j'ai toujours sous la main mais je trouverais sans doute. Sauf que franchement, même si je suis censé habiller un minimum les liens que je balance ici, ça vous ennuierait vous et moi et nous ne sommes pas là pour ça : nous sommes là pour que vous ayez quelque chose à lire au bureau. Natalie Dee, donc... elle est drôle. Bob Dylan, le lauréat
Bob Dylan est bien plus qu'un chanteur. Un poète qui met ses mots en musique, s'approprie le monde en image et mélodie, multipliant ainsi à l'infini la puissance d'évocation de ses textes.Le jury du Prix Pulitzer, qui récompense traditionnellement des travaux journalistiques, a décerné lundi une mention spéciale au chanteur, comme cela était déjà arrivé pour d'autres grands musiciens, comme John Coltrane ou Thelonious Monk. Le jury explique qu'il salue cet artiste "pour son profond impact sur la musique pop et la culture américaine, à travers des compositions lyriques au pouvoir poétiques extraordinaire." Dylan avait déjà été nommé au Prix Nobel de littérature en 1997 : c'est dire comme son talent littéraire est désormais reconnu par toutes les instances.
Les influences du chanteur font plus qu'apparaître sous forme d'allusions ou de citations dans son oeuvre, elles font partie de lui. Allen Ginsberg, Dylan Thomas, Arthur Rimbaud, pour rappeler les plus évidentes. Dylan a encore ceci de poétique qu'il a toujours su rester Dylan, cela même lorsqu'il explorait jusqu'à l'extrême le principe de l'altérité. Le "Je est un autre" écrit par Rimbaud, Dylan ne l'a pas seulement chanté. Gamin au chapeau de cow-boy, provocateur en détresse, tombeur de femmes, chrétien à la foi exacerbée : autant de figures saisies par Todd Haynes dans son film consacré au chanteur, I'm Not There (dont vous pouvez lire la critique sur Flu). Le nom choisi par les fans de Bob Dylan pour sa nouvelle tournée, Never Ending Tour, consacre aussi à sa manière le poète qu'il est. Poète celui qui, par la diversité de son œuvre (rock, folk, country, blues, jazz), par les multiples conversions qui ont jalonné son existence, apprend que l'on peut se renouveler en restant définitivement soi-même.
Un Extrait de "My Back Pages", de l'album Another Side Of Bob Dylan (1964). (Ce morceau a été largement repris, et a notamment été interprété, pour l'anniversaire des 30 ans de carrière du chanteur, par Roger McGuinn, Tom Petty, Neil Young, Eric Clapton, George Harrison et Dylan lui-même.)
Crimson flames tied through my ears
Half-wracked prejudice leaped forth
(Des préjugés à demi-ruinés me poussaient vers l'avant
Regarde toujours la vie du mauvais côté
C’est une chose de lire les histoires de Jimmy Corrigan ou Quimby The Mouse et voir Ware peindre des personnages parfaitement pitoyables, c’en est une autre de retrouver le même misérabilisme dans son autoportrait. C’est que les carnets de dessins de Ware sont bourrés de croquis pas toujours intéressants visiblement réalisé surtout quand il n’avait vraiment rien d’autre à faire, d’où une multitude de portraits d’inconnus attendant à l’aéroport, d’amis vus de dos en train de conduire et de paysages urbains probablement observés depuis un arrêt de bus.
Pour en savoir plus sur le Graphic Novel, lisez le dossier spécial sur Flu
The Acme Novelty Library Date Book Vol. 2 1995-2002 Oog & Blik Le Virtuose... porte bien son nom Cette affaire-là va mal finir. A force d'en parler et d'en lire, à force d'enquiller les excellents ouvrages de la bibliothèque hispano-américaine de Métailié, on va finir par y prendre goût et faire des infidélités définitives à notre ligne anglo-saxonne. Le virtuose, court roman de 192 pages, nous vient du Chili.Son auteur qui nous est inconnu, comme à chaque fois ou presque, compte déjà 5 traductions dans la même collection sur lesquels on va se jeter dès qu'on en aura l'occasion. Hernan Rivera Letelier a 58 ans et est originaire d'une région désertique et minière du pays (les mines de nitrate d'Atacama) où il a notamment travaillé comme ouvrier puis employé (dixit la biographie officielle). Peu importe à vrai dire ce qu'il a fait avant. On peut prendre son pied (ah,ah, blague à retardement) avec ce Virtuose, sans rien y connaître du Chili, des mines de salpêtre, voire même du football sud-américain. Métailié - 192 pages - sortie le 20 mars 2008
Marc Lévy : c'est celui qui le dit qui y est (3)J'ai beau réécouter et reregarder cette vidéo en boucle, je n'arrive toujours pas à en saisir entièrement le sens. On a parfois peur, lorsqu'on attaque la lecture d'un livre de ne pas être à la hauteur de son ambition : trop bête, trop ras des pâquerettes ou trop obnubilé par les basses contingences (l'intrigue, les personnages, les rebondissements) pour comprendre ce qui est à comprendre. On peut ainsi se sentir trop petit pour des monuments de la littérature comme l'oeuvre de Proust (en général), des romans comme Le tunnel de William Gass, ce genre de choses mais aussi, pour cette même raison, passer à côté de miniatures tout aussi intrigantes ou exigeantes. Si l'on considère que l'auteur a raison d'écrire ce qu'il écrit (pourquoi l'écrirait-il sinon?), de dire ce qu'il dit, c'est que le lecteur a toujours tort. Au lieu de critiquer, il doit prendre sa part dans l'échec de sa propre lecture et, s'il n'est pas content, changer tout simplement de livre, d'auteur ou de cerveau. Si l'on retourne à cette déclaration incroyablement intelligente de Marc Lévy mais finalement si peu intelligible (pour un con d'auditeur comme nous, ne nous méprenons pas), c'est qu'il ne faut pas confondre lorsqu'il s'agit de lire ou d'écouter : intelligence et lecture. Il y a des auteurs intelligents qui écrivent des livres cons, des livres cons qui ont des auteurs cons et des livres intelligents qui sont écrits par des cons. Sûrement aussi des livres intelligents écrits par des gens intelligents, mais peu importe puisqu'il y a probablement plus de gens intelligents que de livres qui le sont. De la même façon, des lecteurs stupides aiment des livres stupides (c'est le cas le plus simple) mais des lecteurs intelligents peuvent aimer des livres cons (pour des raisons intelligentes ou très connes) comme des lecteurs idiots aimer des livres moins bêtes et choisir de le rester (con) ou non. Lorsqu'un écrivain s'exprime sur un livre en dehors d'une lecture, ce n'est souvent pas, contrairement à ce qu'on croit, le livre qui parle mais son auteur. A ce stade, il doit être clair que les deux n'ont rien à voir et ne peuvent pas vous apprendre grand chose l'un sur l'autre. Les enfants de la liberté ne vous disent pas grand chose sur Marc Lévy et Marc Lévy pas grand chose non plus de ce que vous ressentirez lorsque vous lirez son livre. Du coup (et on revient en arrière), il n'y a pas de salut pour le lecteur qui ne peut pas écouter grand monde pour se faire une opinion et est obligé de se lancer à peu près seul dans un dialogue (de sourd) avec le livre qu'il choisit. La critique qui suit souvent sa propre logique n'est pas toujours de bon conseil, ce qui fait qu'on est bien avancé. Tout ça pour ça, donc ? Bah oui, il faut parfois pas mal de temps pour un aller-retour en évidence, surtout si on ne veut dire du mal de personne. Radio Crumb
En tant qu'introduction à Crumb, c'est sans doute assez bancal, on recommandera aux auditeurs d'avoir lu quelques bédés et d'avoir vu le film de Terry Zwygoff avant de s'intéresser à ce que tous ces gens ont à dire sur un homme et une oeuvre à la fois assez aisés à saisir pour peu qu'ils soient attaqués par le bon bout et trop riche et complexe pour être résumée en quelques mots. Restent des témoignages et des observations qui intéresseront celui qui croit avoir déjà à peu près cerné la personnalité de Robert Crumb. Ecoutez le podcast tant qu'il est là. Si tu lis ça, je couche pasLe Libé daté d'hier a soulevé une question amusante, et qui peut aussi, si on est vraiment sensible, s'avérer assez épineuse. Peut-on coucher avec quelqu'un dont les goûts littéraires laissent à désirer ? C'est la Sunday Book Review du New York Times qui a d'abord consacré une page entière au sujet, dans un article titré «It's not you, it's your books», et signé Rachel Donadio. Le truc aurait pu tout aussi bien venir de l'agaçante Carrie Bradshaw de Sex and the City. Un peu de vocabulaire : le literary dealbreaker est donc une "rupture pour cause littéraire". Si ce motif peut paraître complètement futile, il n'est pas si aberrant que ça. Au contraire, il renvoie plus généralement au problème de savoir si deux personnes aux goûts culturels complètement opposés peuvent être amoureusement compatibles. Agnès Jaoui en avait fait le moteur de son film Le Goût des autres, avec Bacri en chef d'entreprise pas très branché culture.L'auteur de l'article de Libé, Edouard Launet, a surtout relevé les réactions des lecteurs du NY Times. D'un côté, il y a ceux qui n'ont pas compris que la question vaut seulement pour un happy few, vivant principalement dans "le sud de Manhattan ou quelques arrondissements centraux de Paris", et qu'elle peut bien évidemment être considérée comme une grosse blague. Ceux-là s'insurgent contre l'intolérance d'un partenaire qui vous préférerait plutôt en passionné(e) de Proust que de Danielle Steel (oui, là on fait dans l'extrême). Ensuite, il y a ceux qui classent assez catégoriquement certains ouvrages comme potentielles causes littéraires de rupture. Trio vainqueur : le Da Vinci Code de Dan Brown, L'alchimiste de Paulo Coelho et Les Cerfs-volants de Kaboul de Khaled Hosseini. Enfin, une autre école, à laquelle Edouard Launet n'adhère pas du tout, qui voudrait, en gros, que "les filles qui aiment James Joyce ne sont pas nécessairement super au lit". C'est vrai qu'il faut, d'abord, en trouver assez pour pouvoir comparer. Jean-Luc Delarue dirait : "si vous avez déjà rompu avec un partenaire en raison de ses goûts littéraires, ou si vous choisissez vos partenaires en fonction de ses goûts littéraires, venez témoigner."
Lire l'article d'Edouard Launet : "Rupture littéraire, on achève bien d'imprimer" dans Libération Cartographie des goûts littéraires : du nul au sublime
Possible qu'on ait déjà mentionné ce site par le passé, mais sans doute pas pour dire la même chose, alors, comme deux fois valent mieux qu'une seule, on ne saurait trop conseiller d'aller y refaire un tour. L'interface n'est pas des plus élaborées mais le site literature-map permet en tapant le nom d'un auteur de voir instantanément la liste des auteurs proximes ou proches par l'ambiance, le style, les thèmes, l'époque, l'esprit, et qu'il est possible de lire à leur tour.
Les lecteurs, dont je suis, qui travaillent par cercles concentriques autour d'obsessions individuelles (découverte d'un livre sur un thème donné, une accroche = découverte d'un auteur = épuisement de tous les livres de cet auteur puis retour et passage à un autre auteur) apprécieront le procédé qui permet, à peu de frais (bien que d'une façon assez robotique) de sauter d'un auteur à l'autre et donc d'alimenter la machine compulsive. La typologie des parcours de lecture est presque aussi variée que les lecteurs eux-mêmes mais ne doit pas dissimuler que nous avons tous un profil opératoire bien défini qui n'est que rarement le fruit du hasard.
Presque autant que ce qu'on lit, la manière dont on vient aux livres est révélatrice de ce qu'on y cherche. Il y a les lecteurs qui musardent et picorent du livre au hasard des découvertes, ceux qui travaillent sur les quatrièmes de couvertures, selon la couleur de la jaquette, qui aiment telle ou telle maison d'édition, les lecteurs qui suivent les magazines ou qui relèvent d'un groupe ou d'une école de lecture (les blogs de filles, fluctuat, le cercle des vierges disparues, le club des lecteurs nerd, les gothiques...), ceux qui ont une démarche scientifique, une orientation exclusive, une approche par genre, ceux qui ont des tendances pantagruéliques (tout lire, tout connaître) mais aucun qui fait n'importe quoi.
De là à dire qu'on lit comme on vit, et qu'on pourrait tirer quelque chose de votre spectographie de lecteur (quels livres ?, combien ?) et inventer une science concurrente ou complémentaire de la psychanalyse, il n'y a qu'un pas qu'on ne franchira pas aujourd'hui. Les études sociologiques dont on peut lire de temps en temps les conclusions (que lisent les français ?) restent jusqu'ici à la surface des choses et sont commandées pour la plupart à des fins économiques (le rapport livre/journal, le rapport essais/romans/documents). Quelqu'un qui voudrait s'amuser pourrait dresser une étude clinique des liens entre la personnalité et les choix de lecture qui, sans nul doute, nous apprendrait des choses. On pourrait ainsi "profiler" les lecteurs comme on "profile" des serial killers, et pourquoi pas détecter les seconds d'après les premiers, dès le plus jeune âge (ça ne vous rappelle rien?). Ambitieux ou idiot ? A vous de voir... Les étudiants en lettres pourraient en faire un beau thème de recherche à mi-chemin entre les neurosciences et la littérature.
En attendant, la carte du tendre livre fonctionne pour le meilleur (tapez Burroughs par exemple, Bukowski ou Zola) et pour le pire (tapez Marc Levy, tapez Beigbeder et vous constaterez qu'ils sont presque les pires auteurs des orbites dont ils composent le centre). Vous constaterez ainsi, ce qu'on savait depuis longtemps, que souvent le nul cotoye le sublime, que, dans un périmètre de proximité, et autour de lignes communes, un bon écrivain peut virer au nul et un tocard au génie. Le filon des manuscrits bidons dévoilé dans TechnikartVendre un bouquin qu'on n'écrira jamais, non seulement c'est possible, mais en plus, ça rapporte. Olivier Malnuit de Technikart dévoile, dans un article du dernier numéro, via des anecdotes éloquentes et bien choisies, "Le filon des manuscrits bidons". Si le milieu de l'édition n'est pas connu pour être des plus reluisants, les pratiques décrites-là sont plutôt effarantes. Pour l'avoir vécu, Malnuit sait comment ça se passe. Question de fric (ou autre, mais tout y revient toujours), les directeurs de collection ont plutôt intérêt à faire signer moult contrats. Quand bien même ceux-ci ne seraient que paroles en l'air et billets verts, et n'aboutiraient jamais à la publication d'un bon livre (ni d'un mauvais d'ailleurs).
Pour ce genre d'échange, il existe un contexte propice : les petites fêtes mondaines où l'alcool coule à flot, ce qui permet à l'assemblée d'avoir chaud, aux éditeurs et écrivains de se rapprocher au point d'oser la main amicalement posée sur l'épaule. D'ailleurs, l'écrivain qui vend ses manuscrits bidons entre deux gorgées de vin, simplement en présentant l'idée géniale d'un génial bouquin à venir, porte un nom : l'apéro-pitcheur. Explications : "Pitch, pour cette manie détestable, depuis les années Ardisson, de tout résumer comme une critique de Télé Z. Apéro parce que les manuscrits dont on n'écrit que le titre commencent toujours autour d'un verre et s'arrêtent après avoir vidé la bouteille."
Ainsi Olivier Malnuit a-t-il lui-même vendu plus d'un livre fantôme mais prometteur : Journal d'un beauf au pays des branchés, La France s'emmerde, La France des RER. Il a eu l'idée du livre, il n'a jamais pu l'écrire. Et quand un pseudo-écrivain se fait une véritable profession de vendre des concepts à tout bout de champ sans jamais y donner suite, il devient un "pitchator", une "mitraillette à concepts". Le pitchator présente parfois un certain danger pour certains éditeurs, qui à force de verser des annonces dans le vent, risquent d'y laisser des plumes...
Il ne faut pas croire cependant que dans l'histoire, l'éditeur est celui qui se fait amèrement rouler. Ne pas oublier que celui-ci appartient à une espère qui connaît ses intérêts et sait comment les faire fructifier. Dans une interview qui vient compléter l'article de Malnuit, Emmanuel Pierrat (le superavocat de l'édition, auteur du Livre noir de la censure) explique que "certaines maisons d'édition comme Grasset signent avec des gens qui ont un vrai pouvoir, un carnet d'adresses ou une influence auprès des jurys des prix littéraires, en échange d'un bon paquet d'à-valoir. Jusqu'à peu, toute la presse signait ainsi chez Grasset". Des pots-de-vin déguisés en projet littéraire, c'est beau, non ?
Source : "Le filon des manuscrits bidons", par Olivier Malnuit, Technikart n°121, avril 2008.
Lecture en boucle : The Invisibles" de Grant Morrison
Il y a deux ans j'avais lu The Invisibles de Grant Morrison en V.O. et j'en avais même parlé un peu sur Mille feuilles, expliquant que "oui mes amis, c'était bien mais un peu n'importe quoi quand même". J'étais si jeune et innocent à l'époque, il faut bien le dire... Depuis j'ai lu beaucoup d'autres oeuvres de Morrison, j'ai appris à la comprendre et les Invisibles sont restés dans un coin de mon esprit qu'ils semblaient décidés à ne pas quitter. L'une des pensées qui m'assaillaient en lisant tous ses autres bouquins était qu'a l'exception notable de The Filth, ils n'arrivaient pas à la cheville des Invisibles... ce qui n'était pas si grave puisque c'était surtout du aux échelons que n'ont cessé de gravir les Invisibles dans ma tête. Grant Morrison, Steve Yeowell, Jill Thompson Panini/Vertigo PS : rendons à César ce qui est à César, ma lecture de The Invisibles doit énormément à l'analyse de Douglas Wolk.
Les Versets Sataniques au théâtreLa première adaptation au théâtre des Versets sataniques de Salman Rushdie a été joué dimanche dans un théâtre près de Berlin (Théâtre Hans-Otto, Postdam). Sous haute sécurité.
Ali Kizilkaya, le président du Conseil de l'islam d'Allemagne, a déclaré que la communauté musulmane ne voulait en aucun cas tenter d'empêcher la représentation, en regrettant toutefois "que les sentiments religieux des musulmans soient traités de manière si provocatrice", a-t-il déclaré à l'AFP. La pièce, mise en scène par Uwe Eric Laufenberg et Marcus Mislin, se veut très fidèle au roman. Toujours selon l'AFP, certaines scènes peuvent cependant se montrer peu consensuelles : comme celle d'un attentat terroriste, où une femme voilée, soulevant sa robe, dévoile son ventre recouvert d'explosif, mais aussi son sexe. Au final, la pièce aura duré près de trois heures trente, et recueilli dans l'ensemble l'approbation des spectateurs, bien que certains d'entre eux auraient confié à la sortie s'être ennuyés.
Si cette représentation s'est déroulée sans contestation remarquable, elle a assurément couru le risque de s'inscrire dans une lignée d'événements polémiques souvent autrement plus violents : comme la diffusion récente sur internet d'un film anti-islam réalisé par le député d'extrême droite néerlandais Geert Wilders, ou encore l'affaire des caricatures du prophète Mahomet qui avaient provoqué de nombreuses morts. Larousse vs Wikipédia : la fin de l'encyclopédie papier ?Depuis que tout le monde a pris la fâcheuse habitude de wikipédier pour un oui ou pour un non (c'est si rapide, si facile, si pratique, si gratuit), les pros traditionnels du dico et de l'encyclopédie souffrent peut-être de voir s'entasser dans leurs stocks les gros volumes qu'on ne commande plus pour Noël. Du coup, le géant Larousse décide donc de contre-attaquer, en se lançant à son tour à la conquête du terrain illimité (et apparemment ravageur) qu'est le web.
Mais Larousse s'y frotte sans s'y piquer : d'abord, les contributions devront obligatoirement être signées, et gérées uniquement par ses auteurs (contrairement à Wikipédia, ou chacun peut mettre du sien pour améliorer un article qu'il juge incomplet). Ensuite, Larousse établit une nette distinction entre ses contenus validés (censés faire autorité en matière de savoir encyclopédique) et les textes ajoutés par les internautes.
Nombreux sont les éditeurs d'encyclopédie qui testent l'accès sur le web, gratuit, ou payant, ou les deux au choix (Le Robert, Hachette, Encarta).
Encore une fois, il y a là de quoi mesurer la stupéfiante évolution de nos pratiques de lecture et de nos méthodes de recherches avec Internet. Symboliquement, l'encyclopédie est cet énorme ouvrage, en plusieurs volumes (qu'on va plus souvent consulter en bibliothèque, faute d'un gros héritage), dont les articles méritent d'être lus linéairement et attentivement. |
Discussions en cours sur le forum livres :
|