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Gottfried Bürger n'a pas eu 361 ans le 1er janvier 2008

Posté par Myosotis le 31.12.07 à 10:20 | tags : poésie, roman

Gottfried August Bürger fait partie, comme Isaac Asimov, des écrivains nés le 1er janvier (ou le 31 décembre, selon les sources). Si on choisit d'en parler aujourd'hui, ce n'est pas seulement pour cette raison (même si... un petit peu quand même), pas plus qu'on ne souhaite placer 2008 sous le signe des amitiés franco-allemandes (encore que...), mais bien parce qu'il mérite une petite évocation en ces temps de libation.
Le bon Bürger est donc né le 1er janvier 1747 dans le centre de l'Allemagne. Il est mort 47 ans plus tard (toujours en Allemagne) après une carrière assez bien remplie de poèmes romantiques. Sa célébrité, qui lui vaudra un beau buste au Walhalla, le panthéon allemand, Bürger la tient autant à ses ballades sublimes et réellement émouvantes (à l'image de cette Merveille des fleurs reproduite ici et qui nous fait démarrer l'année avec le coeur artichaut) qu'à son implication dans la lecture et la relecture des traditions populaires.
Son oeuvre la plus célèbre est la traduction, réinvention des Aventures du Baron de Münchausen qui reste, dans son genre loufoque et ultraromanesque, un monument des amoureux de la fiction totale. Bürger, entre 1786 et 1789, se consacre à la mise en forme de ces récits plus ou moins anonymes et les change grâce à son talent en un monument de la littérature européenne. On ne saurait trop conseiller à ceux qui n'ont jamais lu les aventures du Baron de lâcher leur Tartarin de Tarascon (qui en est l'un des "produits dérivés" franchouillards) pour s'y coller dès à présent.
Bürger reste, à cette époque, assez connu pour sa vie sentimentale agitée. Il fait partie des personnes qui ont aimé deux soeurs, en même temps, ou à la suite, ce qui n'est jamais sans complications. La Molly de ses poèmes (il ne s'en cache pas) et qu'il épousera à la mort de sa première femme (sa soeur aînée donc) est plus jeune et plus sexy que sa légitime. On imagine les tensions que ces rapports triangulaires ont pu créer dans un foyer qu'ils ont d'ailleurs partagé un temps.
Entre ses romances et ses reprises de légendes populaires, Bürger fournit quelques travaux théoriques sur l'art d'écrire qui n'ont à ma connaissance pas été traduits en français (ou du moins pas vendus depuis longtemps). On trouve, en revanche, ses meilleurs textes en bonne place dans les anthologies et les recueils spécialisés.
Sans vous le recommander chaudement, son oeuvre constitue un détour intéressant, si vous aimez la chaleur humaine et les émotions qui titillent le coeur.

DANS une vallée silencieuse brille une belle petite fleur ; sa vue flatte l'œil et le cœur, comme les feux du soleil couchant ; elle a bien plus de prix que l'or, que les perles et les diamants, et c'est à juste titre qu'on l'appelle la merveille des fleurs./ Il faudrait chanter bien long-temps pour célébrer toute la vertu de ma petite fleur et les miracles qu'elle opère sur le corps et sur l'esprit ; car il n'est pas d'élixir qui puisse égaler les effets qu'elle produit, et rien qu'à la voir on ne le croirait pas./ Celui qui porte cette merveille dans son cœur devient aussi beau que les anges ; c'est ce que j'ai remarqué avec une profonde émotion dans les hommes comme dans les femmes, aux vieux et aux jeunes, elle attire les hommages des plus belles âmes , telle qu'un talisman irrésistible./ Non, il n'est rien de beau dans une tête orgueilleuse, fixe sur un cou tendu, qui croit dominer tout ce qui l'entoure ; si l'orgueil du rang ou de l'or t'a raidi le cou, ma fleur merveilleuse te le rendra flexible, et te contraindra à baisser la tête./ Elle répandra sur ton visage l'aimable couleur de la rose, elle adoucira le feu de tes yeux en abaissant leurs paupières ; si ta voix est rude et criarde, elle lui donnera le doux son de la flûte, si ta marche est lourde et arrogante, elle la rendra légère comme le zéphyr./ Le cœur de l'homme est comme un luth fait pour le chant et l'harmonie, mais souvent le plaisir et la peine en tirent des sons aigus et discordants : la peine, quand les honneurs, le pouvoir et la richesse échappent à ses vœux ; le plaisir, lorsque ornés de couronnes victorieuses, ils viennent se mettre à ces ordres./ Oh ! comme la fleur merveilleuse remplit alors les cœurs d'une ravissante harmonie ! comme elle entoure d'un prestige enchanteur la gravité et la plaisanterie ! Rien dans les actions alors, rien dans les paroles qui puisse blesser personne au monde ; point d'orgueil, point d'arrogance, point de prétentions !/ Oh! que la vie est alors douce et paisible ! Quel bienfaisant sommeil plane autour du lit où l'on repose ! La merveilleuse fleur préserve de toute morsure, de tout poison ; le serpent aurait beau vouloir te piquer, il ne le pourrait pas !/ Mais, croyez-moi, ce que je chante n'est pas une fiction, quelque peine qu'on puisse avoir à supposer de tels prodiges. Mes chants ne sont qu'un reflet de cette grâce céleste, que la merveille des fleurs répand sur les actions et la vie des petits et des grands./ Oh! si vous aviez connu celle qui fit jadis toute ma joie : la mort l'arracha de mes bras sur l'autel même de l'hymen ; vous auriez aisément compris ce que peut la divine fleur, et la vérité vous serait apparue, comme dans le jour le plus pur./ Que de fois je lui dus la conservation de cette merveille ! elle la remettait doucement sur mon sein, quand je l'avais perdue ; maintenant un esprit d'impatience l'en arrache souvent, et toutes les fois que le sort m'en punit, je regrette amèrement ma perte.//Ô toutes les perfections que la fleur avait répandues sur le corps et dans l'esprit de mon épouse chérie , les chants les plus longs ne pourraient les énumérer : et comme elle ajoute plus de charmes à la beauté, que la soie, les perles et l'or, je la nomme la merveille des fleurs, d'autres l'appellent la modestie.


Rien de tel pour démarrer l'année en beauté et en mentant.




Lecture de Labo : Dresden Codak

Posté par 2goldfish le 28.12.07 à 10:31 | tags : bd, comics, lectures de bureau, science-fiction, web

 

Passons en revue si vous le voulez bien les défauts traditionnels du webcomic moyen : un auteur qui maîtrise mieux Photoshop que les bases du dessin ; des références obscures pour tout non-spécialiste dans telle ou telle ténébreuse niche ; des compositions ambitieuses mais qu'on ne sait pas dans quel sens lire ; un auteur qui après une poignée de strip perd la terre de vue et se lance dans de grandes fresques à suivre beaucoup trop ambitieuses...
Dresden Codak cumule tout ça : des couleurs informatiques bien plus réussies que le dessin dessous ; des pages labyrinthiques ; de nombreux gags incompréhensibles de presque tous, en dehors de la communauté scientifique ; et la série de gags originelle a même laissé place dernièrement à une histoire à suivre de voyageurs temporels et d'OVNI/robot.


Bref, ça devrait être mauvais. Mais franchement, si vous aimez les couleurs qui pètent, les blagues sur l'interprétation de Copenhague et Carl Jung, vous serez certainement prêt à passer outre les pages mal construites et les faiblesses du dessin des premières. Toutefois, les choses s'améliorent petit à petit, et les dernières pages sont presque lisibles.

 







Jonathan Franzen vous souhaite la bienvenue dans sa zone d'inconfort

Posté par Easywriter le 27.12.07 à 16:02 | tags : éditions de l'olivier, roman

Avec la Zone d'Inconfort , Jonathan Franzen ne sacrifie pas aux rites du genre autobiographique moderne : nostalgie brodée sur le mode ironique, références pop tous azimuts, ancrage générationnel explicite.

Jugez plutôt : le jeune Jonathan a été élevé dans le Missouri et parle peu des névrosés de la côte Est (ou Ouest), a fréquenté avec enthousiasme des clubs de scouts chrétiens, étudié l'allemand et nourrit une passion particulièrement diserte et vraiment passionnante pour l'ornithologie (si, si).
N'étaient ses très belles pages sur Charlie Brown et Peanuts, le romancier ne nous adresserait quasiment aucun clin d'oeil.

Le pitch ? Alors qu'il visite une dernière fois la maison familiale promise à la vente, Franzen déroule ses souvenirs adolescents, premières émois sexuels, cavalcades débiles avec les potes, expérience de la honte familiale, etc...

Rien de bien original dans son propos, et pourtant, en six chapitres qui se lisent comme autant de brèves nouvelles, l'auteur des Corrections offre un livre particulièrement émouvant conçu comme un "pré-roman" : thèmes personnages et événements sont au rendez-vous sans que l'écrivain n'ait encore trouvé le liant qui en ferait une bonne grosse fiction agencée et rassurante.

Et c'est précisément cet aspect inabouti qui lui permet de sublimer la commune chronique des jours perdus en une réflexion autrement troublante sur l'intimité dévoilée. Sur ce qu'implique le fait de se dire et de ne pas y arriver. Franzen y est maladroit jusque dans la description de sa maladresse, de sa gaucherie.

Et fanfaronne nettement moins que dans son ouvrage précédent. Rétrospectivement, La zone d'inconfort éclaire d'ailleurs un fait qu'on peinait à identifier jusqu'ici dans Les Corrections : Franzen a un problème assez sérieux avec l'intimité, y compris celle de ses personnages, une sorte de psychorigidité littéraire partiellement masquée par une verve inouïe mais qui cache plus qu'elle ne révèle.

Car l'auteur ne manque ni d'inventivité ni de puissance d'évocation et a justement les défauts de ses qualités : érudit et ambitieux, il est régulièrement beaucoup trop bavard et Les Corrections pâtissait de ce que voulant à tout prix maîtriser totalement son ouvrage, il allait jusqu'à sacrifier inutilement certains personnages sur l'autel de ses pesantes démonstrations. On croyait lire un chirurgien méticuleux et on subissait finalement 700 pages de la prose d'un artificier surdoué.

Cette fois Franzen laisse intact ce qui résiste. Conscient qu'il y a ce que disent les mots et ce qu'ils cachent. Que la littérature a autant à voir avec le fait de dire que celui de taire. Dans la zone d'inconfort il n'y a pas de place pour le show.

On veut donc croire que l'auteur a moins échoué dans une entreprise autobiographique que réussi à créer une forme fidèle à ce qu'est toute histoire personnelle racontée : la quête nécessaire et forcément ratée du sens à travers la reconstitution hasardeuse de sa vie.
Comme un ornithologue obsessionnel peut perdre la sienne à traquer dans les marais, un furtif canard siffleur qui se dérobera sans cesse à son regard.

 

la Zone d'Inconfort

Jonathan Franzen

Editions de l'Olivier

 

 




Mort@17 : la BD sanglante pour les filles

Posté par Myosotis le 27.12.07 à 10:31 | tags : comics

Les jeunes mecs n'ont pas le monopole des comics. Preuve en est cette série habile d'Howard Josh, publiée en creator owned chez Akileos et dont le tome 3 sort ces jours-ci.
Mort@17 est un comic book conçu et développé pour les chippies, les girlies, mais aussi disons-le, pour les mecs qui aiment entre deux éventrations de zombies regarder une jolie nana en culotte de coton.
Dans cette série, la jeune et jolie Nara, 17 ans, est assassinée et revient mystérieusement à la vie dotée de pouvoirs qui lui permettent (merci Buffy The Slayer) de lutter contre les forces du mal. On apprend que son assassinat a été commandité par une sorte de secte maléfique qui veut s'emparer des âmes humaines (bon, ok, c'est moyen comme plan) et qui est vaguement commandée de façon pyramidale par un dénommé Bolabogg. Nara, qui fait partie des élues à pouvoirs, fait l'objet des convoitises des deux camps et décide finalement de rejoindre celui.... des bons. Elle dégomme des créatures zombies et part en virée avec sa copine. Dans le tome 2, qui est encore plus savoureux, on assiste au suicide assez dérangeant (sur 2 ou 3 pages) d'une jeune adolescente, double sexy de l'héroïne, Violet Gray, qui elle fera le choix inverse.

Derrière des scénarios assez convenus, il faut bien l'avouer, Josh propose un modèle narratif qui mêle les motifs d'une BD d'horreur traditionnelle et l'évocation intimiste des troubles de l'adolescence chez les filles. On est jamais dans Mort@17 dans une analyse digne de Mme de la Lafayette, mais le fait est que le personnage principal qui parle sexe, règles (parfois), émois, et réagit comme une belle jeune fille en fleurs, a des choses à dire. Josh a un dessin qui rappelle le trait de crayon de Bruce Timm, soit une ligne claire facile à appréhender et un dessin qui correspond tout à fait à cette tentative d'un livret mainstream décalé.
Pour ceux qui aiment ça, Mort@17 ressemble (en moins bon) à un mélange de Daria et de Buffy contre les Vampires. On y trouve ce mélange d'action et de second degré salutaire. Sans être la BD du siècle, les trois tomes de la série se lisent vite et agréablement, s'améliorant même au fil de l'installation et du développement des personnages.


Mort@17, Tome 1
Mort@17, Tome 2 : Le sang des saints
Mort@17, Tome 3
Josh Howard
Akileos




Le dernier homme : Margaret Atwood et l'apocalypse

Posté par Myosotis le 26.12.07 à 15:34 | tags : roman
Oryx and Crake, ou Le dernier homme en français, est l'oeuvre la plus récente de Margaret Atwood, l'un des écrivains (Canadienne) d'anticipation les plus justement remarqués, auteur notamment de l'excellent La servante écarlate, dont on avait parlé il y a quelques mois (ou années).
Le dernier homme est dans la même lignée dystopique que cet ouvrage de référence, mais évolue dans un contexte de proximité avec notre monde qui en renforce l'impact. On entend par dystopie, une sorte d'utopie à l'envers (les spécialistes ont une théorie qui dit à peu près le contraire, mais elle serait trop compliquée à résumer ici), c'est-à-dire l'invention d'un monde proche du nôtre (à partir d'hypothèses crédibles donc), où tout aurait mal tourné au lieu de s'agencer en paradis. La dystopie est ainsi en littérature l'occasion d'exacerber des phénomènes qu'on peut aujourd'hui identifier comme "potentiellement dangereux" ou inquiétants et de regarder ce qu'ils donneraient, si, par mégarde, ils prenaient le contrôle du monde.

Le Dernier Homme, comme son titre l'indique, renvoie ainsi à la mythologie évoquée il y a quelques jours à l'occasion de la sortie de Je suis une légende : celle d'un monde où l'homme tel qu'on le connaît aujourd'hui aurait disparu à l'exception d'un... unique représentant.
Ecrit en 2003, Le Dernier Homme se focalise sur le récit d'un dénommé Snowman - Jimmy dans l'ancien monde, ami du principal responsable de tout ça. La narration se déploie entre l'évocation de la vie actuelle de Snowman et le récit de ce qui s'est passé. Snowman survit et évolue sur une Terre peuplée de créatures hostiles (des louchiens véroces, anciens canidés dopés au gène de pitbulls), débarrassée de tout souvenir de l'ancienne civilisation. Les seules créatures amicales sont les fils et filles d'Oryx et de Crake, homo sapiens modifiés, gentils comme des coeurs (débiles) et nés sur les cendres de l'humanité. Les fils et filles sont niais, privés d'émotions véritables et figurent une race humaine améliorée qui n'a plus besoin réellement de se nourrir (ses fonctions digestives ont été remplacées par une sorte de matrication bovine), de s'aimer ou de lutter pour se reproduire. Les Nouvelles Femmes ont des chaleurs, le cul bleu quand il est mûr, et ont des vulves artificielles qui leur permettent de se faire saillir sans échauffement jusqu'à ce qu'elles tombent enceinte (de partenaires multiples). Parallèlement à cette description savoureuse, Snowman nous révèle l'histoire de la Terre à rebours depuis sa rencontre adolescent avec Crake, le futur génie monstre de la génétique, jusqu'à la chute de la maison mère.Le dernier homme
Margaret Atwood
10/18

 


 




Le Livre Noir de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires

Posté par 2goldfish le 26.12.07 à 10:30 | tags : alan moore, comics, vo
Ce Black Dossier n'est pas le véritable troisième tome des aventures de la Ligue des gentlemen extraordinaires d'Alan Moore et Kevin O'Neill. La Ligue, rappelons-le, est une Bd au concept simple et génial : les héros de la littérature victorienne parmi lesquels Alan Quatermain, l'Homme Invisible et le Capitaine Némo, sont embauchés par les services secrets britanniques pour lutter ensemble contre les menaces du monde moderne : Fu Manchu, les Martiens de la La Guerre des Mondes etc...
Jusqu'ici, nous avons eu droit à deux aventures en Bd de la Ligue, et à une, paraît-il, horrible adaptation cinématographique.

Black Dossier n'est donc pas le troisième épisode de la série, mais plutôt un interlude ou un supplément de luxe qui s'avère finalement encore meilleur que le matériel d'origine. Dans les première pages de la Bd, nous retrouvons Mina et Allan, les deux héros des précédents volumes, mystérieusement rajeunis dans le Londres des années 1950 alors en pleine transition après la chute du régime de Big Brother. Mina séduit un espion playboy, qui aime les vodka-martini secouées mais pas frappées, qui se fait appeler Jimmy (pour des raisons de droit, comme plusieurs de ses collègues des fifties, il ne sera jamais plus clairement identifié). Elle l'utilise pour infiltrer l'ancien Ministère de l'Amour et subtiliser le fameux Black Dossier.
La suite de la Bd sera une course poursuite entre les voleurs et Jimmy, assisté d'Emma Peel et Bulldog Drummond (espion britannique pré-Bond), pourtant cette course poursuite n'est qu'une succession d'entractes, ce qui nous permet de souffler entre deux tranches du Black Dossier volé, intégralement reproduit dans les pages de l'album.

Ce dossier est censé présenter l'histoire de la Ligue, de sa première incarnation avec Gulliver, Prospero et Davy Crockett aux plus récentes aventures d'Allan et Mina en Amérique parmi les beatniks. Moore et O'Neill s'en donnent à coeur joie et multiplient les pastiches : d'une fausse pièce inachevée du célèbre biographe William Shakespeare à un hilarant mix entre l'auteur comique P.G. Wodehouse et l'effrayant H.P. Lovecraft en passant par une Tijuana Bible (Bd porno) "1984" et un très drôle chapitre à la Kerouac dans lequel Mina et Allan stoppent le diabolique Docteur Sachs. Il y a forcément plus de références qu'on ne saurait reconnaître, mais peu importe, ça fait partie du jeu : Black Dossier est deux fois plus ludique encore que les précédentes aventures de la Ligue. Les dernières pages font même usage de la troisième dimension grâce à une paire de lunettes fournies avec le livre.


Black Dossier est cependant plus que ludique. C'est aussi une histoire de la fiction et de son rôle depuis l'aube de l'humanité, un traité de dissidence sexuelle plus condensé et efficace que Lost Girls et une démonstration de l'étendue du talent de dessinateur de Kevin O'Neill. D'une certaine façon, c'est un travail plutôt mineur pour Alan Moore, et pourtant on est encore une fois époustouflé par son génie.

Une ultime précision : l'avenir pourrait me faire mentir, nous avons déjà eu de telles frayeurs finalement infondées avec Lost Girls, mais il semblerait bien que le président de DC comics, très en colère après Alan Moore, ait décidé d'empêcher la publication de ce Black Dossier en dehors des USA. Sa lecture demande un très bon niveau en anglais. Toutegois, voyons les choses du bon côté : le dollar ne vaut plus rien pour nous autres riches Européens et même en tenant compte des frais de port, on peut importer la Bd pour une bouchée de pain.


The League of Extraordinary Gentlemen: Black Dossier
Alan Moore, Kevin O'Neill
DC Comics/America's Best Comics



Ballard de Noël : je regarde Home sur Youtube

Posté par Myosotis le 24.12.07 à 10:30 | tags : ballard, elucubration, youtube


J'ai reçu hier matin dans ma boîte aux lettres le programme télé (gratuit de la ville du Mans) pour les fêtes de fin d'année et j'ai réalisé que, comme la précédente,  Arthur et Patrick Sébastien risquaient de m'accueillir en 2008 si je n'y prenais garde. Je ne lis pas, par principe, les soirs de Nouvel An ou de Noël, mais je regarde la télé. Pas de bamboula en instance, pas d'amis dans le périmètre (voilà ce que c'est que d'habiter Le Mans et de travailler le jour du réveillon) et juste la perspective d'un repas, peut-être surgelé, à partager en amoureux devant une émission enregistrée dans les derniers jours du mois d'août. Cela ne sentait pas très bon et je me doutais bien que je n'allais pas être le seul à devoir me les farcir.

Heureusement, je me suis souvenu que j'avais toujours en stock (sur Youtube) l'adaptation par la BBC d'une nouvelle de J.G. Ballard, mon écrivain chouchou, tirée du recueil Fièvre guerrière.
La nouvelle qui a servi à cette excellente adaptation s'appelle The Enormous Space et raconte l'histoire d'un type, Gerard Ballantyne, plutôt doux et BCBG, qui a assisté à un accident de voiture qui le hante. Lorsque sa femme demande le divorce (chose qu'il n'avait pas vu venir), Gerard décide de s'enfermer chez lui et de n'en plus bouger, histoire de se couper complètement d'un monde qui lui veut du mal. S'enfonçant peu à peu dans la folie (il survit en se nourrissant exclusivement de ce qu'il trouve dans la maison, comme s'il était dans le Sahara ou dans la Jungle), le héros va vivre une expérience extraordinaire qui change le Cocooning en une sorte de Koh-Lanta hardcore. Le renfermement sur soi (et sur la maison - on se croirait dans une adaptation filmée de Levinas) se double d'une plongée métaphysique qui est tout aussi bouleversante et spectaculaire que la perspective du lieu clos et parfaitement étanche. Je ne raconte pas la fin de cet excellent film, mais je me suis promis de le revoir avant le 31 décembre, histoire de me pousser dehors de chez moi ou d'échapper aux autres croque-morts en différé.

Ceux qui hésitent à se mettre un masque, une plume dans les cheveux (ou ailleurs) et à jeter des confettis, pourront toujours jeter un oeil sur cet Home sinistre. Il vaut mieux sortir que de voir ça. Ballard a à peu près senti toutes les tendances du monde contemporain, vu toutes les horreurs et les risques auxquels il nous exposait, à l'exception de Sébastien et Arthur un soir de nouvelle année. S'il avait incorporé le modèle de la télévision française à sa nouvelle, il est probable que des millions d'Anglais seraient morts à l'heure qu'il est.



Classe affaires : Une héroïne comme on ne les aime pas !

Posté par Solaris le 23.12.07 à 09:22 | tags : gallimard, roman
Nb : la notule ci-dessous a été rédigée par Montsé, lectrice assidue de Mille-feuilles. Toi aussi, propose tes lectures, chroniques, élucubrations via l'espace client.
Je ne devrais pas le dire, mais ce qui m’a encouragé à lire le roman de Benjamin Berton, Classe Affaires, est avant tout l’admiration que je porte à notre très estimé critique littéraire de Fluctuat (je n'en fais pas trop Myosotis ?!)
Connaissant son style mordant, je m’attendais à tout. Et pourtant, dès les premières pages, je suis tombé sur le cul, expression tout à fait dans le ton !

Oui, j’avoue, son roman m’a cloué. Comment avouer que les yeux me sortaient des orbites au fur et à mesure que je découvrais nos petits désagréments de femme étalés en premières pages. Benjamin Berton, l’affreux, ose, avec humour et sans détours, raconter le combat incessant que nous menons entre autre contre la pilosité… Voyez plutôt :
Les hommes ne comprennent rien aux poils. Bien qu’ils en soient eux-mêmes tapissés, ils se montrent d’une intolérance brutale quand ils découvrent du crin sous une aisselle ou deux poils au nombril. Ils aiment les peaux lisses et déposer des baisers sur la ligne de friche du pubis. Mais il faut que cette ligne ait de la rigueur et ressemble à la frontière est-allemande avant la chute du mur, avec les barbelés pour délimiter les territoires… Nanou, comme un général d’armée, passe en revue les dégâts sur le champ de bataille encore chaud de la veille. Il paraît difficile de s’aventurer à l’air libre avec des poils et des idées noires. Sans cesse il faut développer des stratégies et intervenir avec des moyens nouveaux. Plus on coupe, rase, cire-ôte les poils et plus ils s’étendentClasse Affaires
Benjamin Berton
Gallimard






John C.Wright : L'âge d'or et la fin de l'histoire

Posté par Maxence le 21.12.07 à 16:03 | tags : philosophie, roman, science-fiction

La science-fiction est un genre philosophique par excellence. C'est ce qui fait sa richesse et qui fait aussi que les arguments de ses détracteurs prétextant qu'il s'agit d'une littérature pour adolescent boutonneux ne tiennent pas. Et ce n'est pas le cycle (une geste, ou une saga, pour être précis) de L'Oecumène d'or de John C. Wright qui contredira cette affirmation.

Dans L'Oecumène d'Or (The Golden Age en VO) sous-titré Une geste de l'avenir lointain, l'auteur nous présente une société entièrement gérée par des intelligences artificielles, nommées "sophotechs", qui s'occupent principalement de l'aspect juridique, énergétique, stratégique et économique des affaires humaines tout en pourvoyant à leur plaisir dans des univers virtuelles ultra-sophistiqués. Le genre humain s'est donc asservi volontairement pour son plus grand bien. Les planètes de notre système solaire sont toutes colonisées, ou servent de matière première à la Terre. Mieux, dans cette société véritablement post-humaine, la mort a disparu depuis longtemps. Les humains ne se reproduisent plus de manière "naturelle", ou presque, mais effectuent des copies, des doubles, des artefacts les représentants à divers endroit de l'univers. Ils vivent de toute façon plus généralement dans d'immenses simulations informatiques.

Tout semblerait donc (enfin) parfait dans le meilleur des mondes possibles, si ce type de civilisation sclérosée par un confort lénifiant, la quête du plaisir immédiat et le conservatisme rampant, ne comportait pas aussi de gros défauts : l'ennui tout d'abord, le manque de défi et d'ambition ensuite, ainsi que la peur du changement.
Pourtant, dans un univers où le soleil entrera un jour en expansion et réduira les planètes qui l'entourent en cendre, l'humanité devrait se soucier de son avenir. Un avenir qui, pour certains, se situe dans les étoiles. Mais dans une société comme celle de l'Oecumène d'Or, quand les conditions sont optimales, tout changement est considéré comme une dangereuse régression ou au moins comme une dégradation.



L'Oecumène d'or : Une geste de l'avenir lointain
John C. Wright
(Le Livre de Poche)




Christian Bourgois éditeur : une maison d'édition orpheline

Posté par Solaris le 21.12.07 à 12:06 | tags : christian bourgois, news, roman
L'éditeur français Christian Bourgois est décédé jeudi à Paris des suites d'un cancer.

Fondateur de la maison d'édition qui porte son nom, il aura contribué à faire découvrir au public francophone de grands écrivains étrangers, dont Alexandre Soljenitsyne, Gabriel Garcia Marquez, William Burroughs, Antonio Lobo Antunes.
Issu de la bourgeoisie d'Antibes, il souhaite intégrer Normale Sup. Ses projets sont contrariés par son père qui préfère le soustraire à l'influence de ses camarades de khâgne, vivier notoire de gauchistes. Elève brillant du Lycée Louis-Le-Grand, il sera diplômé de l'IEP de Paris, second d'une promotion dans laquelle se trouve également un certain Jacques Chirac. Après un an à l'ENA, il démissionne, car son ambition le porte vers un autre milieu. Passionné de lecture et amoureux des livres, il rejoint la maison Julliard (1959).
En 1966, il fonde au sein du groupe Les Presses de la Cité (qui a précedemment racheté les éditions Julliard) sa propre maison d'édition. Christian Bourgois éditeur devient le reflet de ses goûts en matière de littérature, qui se définissent essentiellement par l'éclectisme et la qualité.
Le Seigneur des Anneaux, tout comme Les Versets sataniques font partis de son catalogue.

Disparu à l'âge 74 ans, Christian Bourgois laisse derrière lui une maison d'édition qui aura été tout au long de ses années au service de la littérature.



Poésie et hermétisme : Partie de neige de Paul Celan

Posté par Myosotis le 20.12.07 à 15:57 | tags : le seuil, poésie

Archipaillettes de minerai, tout au ond de l'effervescence, patriarches.

Tu t'en tires / en faisant / comme si, avec eux, parlaient / des angiospermes, leur disant / une parole
franche. / Trace calcaire trompette.
Le perdu trouve / dans les dolines karstiques /
pauvreté, clarté.

Parmi les reproches qu'on fait parfois à la poésie et qui expliqueraient son manque de succès (?) auprès des "affreuses masses populaires", figure en bonne place celui de l'hermétisme et du détachement du réel.

C'est exactement ce pourquoi il faut fréquenter la poésie de Paul Celan, écrivain juif allemand-austro-hongrois-russe-roumain-ukrainien (au fil des changements d'appartenance de sa province natale), né en 1920, suicidé en 1970 (probablement après s'être jeté dans la Seine) et qui est souvent considéré comme l'un des plus grands poètes en langue allemande du XXe siècle. Son hermétisme se nourrit du réel et ne constitue pas une limite à la découverte de son travail, mais une condition.

Après Auschwitz, Celan (pour faire simple) va réapprivoiser les mots et tenter de leur faire dire ce qu'ils ne peuvent plus dire : le silence d'après, le silence qui suit l'extermination et entoure le présent.

Il triture la matière, réduit les mots à rien, simplifie la structure poétique de façon radicale jusqu'à la désosser, à faire de ses poèmes des alignements de mots, de monosyllabes, de sons qui bizarremment convoquent une petite musique souvent élégante et énigmatique.

Partie de neige : Edition bilingue français-allemand (ou la Part de Neige selon les traductions) est un recueil tardif qui sera publié après sa mort et qui regroupe des textes poussant à l'extrême cette "nouvelle non-doctrine".
L'hermétisme est évidemment total, puisqu'on n'y comprend pas grand-chose (il suffit de lire le petit poème qui précède pour s'en rendre compte), mais ce n'est pas parce que Celan fait le malin. Bien au contraire, son hermétisme est un hermétisme fructueux qui étrangement incorpore une dose gigantesque de réalité. Celan se passionne pour les termes scientifiques, mélange l'organique et le technique pour évoquer la texture d'un réel à la fois désacralisé et presque effrayant.

Le titre du recueil (qui ressort au Seuil dans une traduction que les spécialistes ont loué pour sa justesse et qui est sûrement très bonne) évoque à la perfection l'impression que donne la confrontation avec ses séquences poétiques : celle de marcher sur du vent, un matin enneigé, quand on se pêle les miches. Tout est silence, mystère et douceur. Il y a chez Celan une froideur humaine qui inspire le respect et la crainte. On ressent à la fois la peine qui soutient l'assemblage des mots, la douleur qui les relie, en même temps que l'immense force nécessaire à leur arrachement au... néant. A partir du milieu des années 60, le poète fréquente les hôpitaux psychiatriques. Cela ne se sent pas ici. On est pas chez Artaud, dans l'éruption.

Celan est un homme mort depuis le début. La démonstration vivante qu'on peut encore écrire après tout ça. On cite souvent sur ce sujet Adorno qui avait affirmé (un peu vite) qu'aucune poésie ne serait plus possible après l'extermination des juifs. Il y avait une part de vrai dans ces propos mais une part seulement. Il se trouve que des poètes comme Celan ont racheté par leurs expériences (et d'une certaine façon par leur vie) le droit pour tous les autres de prolonger l'aventure. Pour ceux qui ont suivi ça sur le blog Musiques, le travail d'un type comme Scott Walker, dernière période, lorgne vers ces horizons là et use des mêmes instruments. De là à dire que Celan et Walker sont à mettre sur le même plan, il y a un pas que je ne franchis pas.


Partie de neige : Edition bilingue français-allemand
Paul Celan




Brad-Pitt Deuchfalh : et si c'était...

Posté par Solaris le 19.12.07 à 15:50 | tags : elucubration, roman

Le mystère demeure entier. Aucun indice ne filtre quant à la véritable identité du blogueur prétendument âgé de 17 ans.

Brad-Pitt Deuchfalh refusant obstinément tout entretien (exception faite de quelques échanges par mail), difficile de se faire une juste idée de qui il est vraiment. Sur Flu, nous avons donc émis des hypothèses. Du "déjà envisagé et dementi" (Nothomb ?), du "pourquoi pas c'est bien son genre" (Beigbeder ?), de l'incongru (Despentes ? Delarue ?). Bref, rien de bien probant...
Comme plusieurs avis valent mieux qu'un, nous avons décidé d'inviter deux confrères à se pencher sur le phénomène Brad-Pitt D. Pensent-ils vraiment qu'un adolescent puisse être l'auteur de ce blog ? Et si une personnalité se cachait derrière ce pseudo, qui envisageraient-ils ?

 


Christophe Greuet, Journaliste culturel au Midi Libre, blogueur sur Culture Café
J'ai entendu parler de ce blog et du livre qui en a été tiré, bien sûr. J'ai même été lire plusieurs billets sur le blog, mais je dois vous avouer que mon intérêt pour lui n'a pas dépassé le raz des pâquerettes (et je reste poli). Je comprends assez mal d'ailleurs la frénésie médiatique autour d'un tel nano-phénomène.
En l'occurence, bien sûr qu'un adolescent, ou très jeune adulte, peut être l'auteur d'un tel blog. Je pense même que la plupart des adolescents pourrait faire mieux que cela. Quant à savoir si c'est un écrivain professionnel, c'est effectivement une éventualité, car je pense qu'un adolescent aurait plus besoin de reconnaissance sous son vrai nom qu'un tel souhait d'anonymat. Quant à l'identité de celui qui se cacherait derrière, je n'en sais rien. Mais ce doit être un auteur en quête de publicité, ce qui correspond à 99 % de la profession !

Alexandra, Journaliste et co-créatrice du blog Buzz littéraire
Je pense qu'un adolescent peut tout à fait écrire avec talent et sensibilité. Je me souviens d'un véritable choc littéraire en lisant les textes d'une blogueuse de 17 ans à l'époque (Satinella).
En ce qui concerne Brad-Pitt Deuchfalh, je n'ai pas été particulièrement touchée par son style ni son univers, tout en lui reconnaissant un véritable ton. Pour autant, il y a quelques indices qui peuvent faire douter quant à son âge véritable. Un ado ne ressent en général pas le besoin de préciser que ses textes sont l'oeuvre d'un "vrai" garçon de 15 ans (comme s'il redoutait déjà qu'on le soupçonne). De plus, ses textes sonnent un peu cliché parfois (comme celui sur les règles). Enfin l'indice le plus flagrant est le fait qu'il a refusé de se montrer aux différents éditeurs qui l'ont contacté (sauf M6Editions avec qui il a signé).
Toutefois j'ai le sentiment qu'il s'agit de quelqu'un de jeune, même s'il n'est peut-être pas collégien (je le vois difficilement avoir plus de 30 ans). C'est quelqu'un qui maîtrise Internet et l'informatique (logiciels de retouche) sur le bout des doigts.
Quelqu'un qui travaille peut-être au contact de jeunes (pion, prof ?). En tout cas quelqu'un qui lit Citato (un magazine qui est uniquement distribué dans les lycées, il faut connaître...). Dans tous les cas, quelque soit son âge, le plus important en tant qu'auteur, c'est qu'il ait rencontré son lectorat qui lui est fidèle.
Honnêtement, je ne pense pas qu'une célébrité se cache derrière ce blogueur... Mais si l'on devait inventer, je dirai Titeuf pour l'humour un peu gras et potache qu'il partage tous les deux.


Retrouvez Brad-Pitt Deuchfalh en entretien sur ados.fr


La vie rocambolesque et insignifiante de Brad-Pitt Deuchfalh
Brad-Pitt Deuchfalh
M6Editions

 






Je suis une légende : le livre ou le film ? (3)

Posté par Myosotis le 19.12.07 à 10:24 | tags : élucubration, le livre ou le film ?


Le film sort aujourd'hui. Mais j'ai eu la chance (Amis pirates américains, merci) de regarder en avant première le I am a Legend adapté de Richard Matheson avec Will Smith dans le rôle principal. La comparaison du livre et du film nous donne une nouvelle et excellente occasion de variation sur notre thème favori du moment (après Stardust, 30 jours de nuit) : le livre ou le film ? Là encore, et pour des raisons différentes de la dernière fois, le match est plus serré qu'on ne l'aurait cru, s'agissant d'un chef d'oeuvre de la SF daté de 1954, ayant fait en 1964 et 1971 déjà l'objet de deux adaptations inégales ET d'un film avec... Will Smith qui n'est pas notre acteur favori.

Dans le livre et le film, Je suis (une) légende - l'absence ou l'existence de l'article a toute son importance et mériterait un billet à lui seul - un homme appelé Robert Neville est le dernier survivant de la race humaine (pense-t-on) après qu'une contamination virale ou bactérienne ait changé tout le voisinage en vampires supposément débiles et glouglouteurs de sang. Neville se balade en ville dans la journée, joue avec son chien, fait ses courses dans des supérettes abandonnées et trucide des vampires qui roupillent, avant de se planquer la nuit dans sa maison bunker, tandis que les méchants bonhommes l'attendent ou le menacent.
Dans le livre, Neville est une épave humaine (la dernière du stock avant clôture), boit comme un trou et est miné par des visions de sa famille disparue (je ne dis pas comment). Les vampires déposent de temps à autre une carcasse de nana à la porte de chez lui, histoire de lui plomber le moral. En journée, il fait des expériences et nous fait part de son ennui extrême tout en dissertant de manière scientifique sur l'origine et le fonctionnement du virus vampirique. Dans le film, le schéma est assez similaire, si ce n'est que Neville semble avoir une forme morale un cran au-dessus. Il bouffe bio, a l'air assez joyeux malgré la pesanteur de la solitude et vit sa vie à la cool (du moins en apparence), Will Smith étant parfait avec son allure dégingandée pour suggérer un degré de bien-être supérieur au personnage du livre. Le plus bizarre, alors qu'on pourrait crier à la trahison (Neville sombre contre Neville clair), le Neville-Smith n'est pas inférieur psychologiquement au Neville du bouquin. On voit bien pourquoi le personnage a été éclairci (se taper Will Smith est déjà rude mais un Will Smith qui fait la tronche ou joue la gravité non merci) mais aussi ce qu'un personnage plus lumineux amène comme dynamisme.
Alors que le livre s'appuie sur la répétition des jours, l'ennui et le caractère tragique des situations, le film s'intéresse à la manière de l'excellent 28 jours plus tard (film écrit par notre chouchou Alex Garland, rappelons-le) sur la ville sinistrée, le désert, la solitude cinématographique. Depuis L'Armée des 12 singes, les panoramiques apocalyptiques de grandes villes sont une belle réussite et l'on se prend à penser que les évocations du film sont ici supérieures à ce que le livre nous avait donné à voir. Pour la nuit, en revanche, le cinéma est clairement en retrait. Le réalisateur cède aux travers de vouloir faire de l'action quand Matheson faisait de la dépression. La mort du chien, dans le même registre, fonctionne aussi bien en image qu'à lire. Pour des raisons qui tiennent sans doute à notre éducation et à la structure de notre cerveau, il semble qu'on soit plus réceptif aujourd'hui lorsqu'on voit la mort à l'écran que lorsqu'on la lit. Est-ce une question de génération ? En tout cas, sur ce terrain, le film (en quantité de larmes versée) fonctionne presque mieux que la version originale.

On ne parlera pas ici de la fin comparée des deux histoires. La fin du livre est assez géniale, depuis l'arrivée de l'amie Ruth, jusqu'au dernier jour et son retournement de perspective. Celle du film la suit d'assez près, mais avec une morale moins dramatique et moins perturbante. Les variations de l'un à l'autre des supports illustrent non pas une intention artistique différente (on peut supposer que le réalisateur n'a pas eu les mains libres sur sa chute, d'autant plus que, d'après la rumeur, la fin a été retournée après projection devant les fameux panels-tests qui dictent le montage final des hyperproductions US), ni une limite de l'un ou l'autre media, mais tout simplement la liberté supplémentaire (quasi infinie) dont bénéficie l'écrit par rapport à l'image.

 


Au tableau d'affichage final, on peut donner le livre vainqueur, si l'on aime les histoires qui commencent et finissent mal ; mais placer le film assez près derrière si l'on se situe dans un registre plus divertissant et léger que réflexif. Comme l'A.I. de Spielberg/Kubrick, on se trouve ici dans une SF littéraire ou cinématographique qui s'adresse à tous et s'entend du plus grand nombre. Elle n'est pas parfaite et a des défauts sur le plan artistique ; mais n'en est pas moins intelligente et sacrément emballante.
Dans les deux cas, la chair de poule est à portée, levée à la fois par la crainte et l'émotion. On aime ça.




Inversion de Brian Evenson : Roman (Mormon) de l'année 2007

Posté par Myosotis le 18.12.07 à 15:54 | tags : le cherche-midi, roman
J'ai repéré ce roman un peu tardivement pour qu'il puisse prétendre (sous mon influence sournoise auprès de mes camarades) à une place dans notre top 5 des meilleurs romans de l'année. Je m'en mords les doigts.
Brian Evenson qui est un jeune auteur américain (41 ans), de religion mormone (il s'est fait exclure de sa communauté dès qu'il est "entré en littérature") nous livre avec Inversion un roman remarquable et glaçant de talent. L'auteur qui compte plusieurs romans à son actif n'a bénéficié que d'une traduction en 2006, chez LOT49 la collection de Claro (dont il assure, une fois n'est pas coutume, les traductions en anglais), pour un ouvrage (pas lu) regroupant des nouvelles et baptisé Contagion. En attendant de pouvoir en lire plus, Inversion suffit à notre bonheur.

L'histoire démarre sur un schéma de connaissance dans l'Amérique des classes moyennes. Le jeune Rudd, adolescent timide de 19 ans, complexé et cancre (sauf en anglais), vit avec sa mère, après la mort violente de son père (suicide ?), dans le culte mormon. L'ambiance est stricte et pas folichonne. Rudd est plutôt solitaire, n'aime pas sa mère, mais ni plus ni moins que les enfants de cet âge. En farfouillant à la cave, il découvre dans les papiers de son père un courrier qui lui révèle l'existence possible d'un demi-frère, nommé Lael, qui habiterait, avec sa mère, à portée de scooter. Rudd part à la recherche de Lael, le retrouve et en fait son ami fidèle, celui notamment auquel il demande de l'aider pour un exposé scolaire sur son "héros mormon historique".Inversion
Brian Evenson
Le Cherche Midi








Lady Snowblood : Kill Kazuo

Posté par 2goldfish le 18.12.07 à 10:49 | tags : manga

Lady Snowblood est un gros manga avec un large bandeau jaune sur lequel il est écrit "le manga qui a inspiré Kill Bill".
Le bon côté, c'est que ça cache un peu le travail raté de l'éditeur français qui plagie l'éditeur américain qui plagiait l'affiche de Kill Bill. D'ailleurs, ce serait plutôt l'adaptation cinématographique, que le manga lui-même, qui aurait inspiré Quentin Tarantino. Le marketing a ses raisons bien sûr et on ne va pas lui en vouloir, mais on aurait bien vu un bandeau "Kazuo Koike, l'auteur à cause de qui vous lisez des mangas" à la place.

Kazuo Koike est un scénariste spécialisé dans les mangas de samouraïs/ninjas/yakuzas (bref, de Japonais qui s'entretuent). Il est entre autre l'auteur de Crying Freeman et de Lone Wolf & Cub. Les thèmes adultes de ses mangas (comprendre par là que non seulement on y découpe à grands coups de sabre mais qu'en plus on y baise allègrement) ont éveillé l'intérêt de pas mal d'Occidentaux dans les années 1970-1980, en premier parmi eux Frank Miller, et ils y ont en bonus découvert une façon de raconter totalement nouvelle, le fameux "découpage cinématographique" du manga.

On pourra débattre de la justesse du qualificatif, le découpage de Lady Snowblood par exemple joue bien du rythme d'une manière qui évoquait sans doute le cinéma au lecteur occidental habitué à des comics ou des BD européennes plutôt statiques, cependant il le fait par un jeu sur la taille et la forme des cases ainsi que des compositions de page bourrées de diagonales dans tous les sens, des techniques totalement étrangères au cinéma. Aujourd'hui, on qualifierait plus volontiers de cinématographique les comics très statiques influencés par le découpage "écran large" que Warren Ellis a élaboré avec Bryan Hitch sur The Authority.

Cela dit, Koike a certainement été influencé par le cinéma de Sergio Leone. Ses combats au sabre doivent beaucoup aux duels au pistolet de l'Italien. Lady Snowblood est une histoire de vengeance bête et méchante. Dans une prison pour femmes, une détenue meurt en donnant naissance à une fille à qui elle laissera pour tout héritage une liste de noms et une dette de sang. Devenue adulte, la petite fille est une tueuse au sang froid qui gagne sa vie en louant ses talents et en profite pour rechercher les hommes dont elle doit se venger.

Koike est un scénariste suffisament habile pour qu'on ne s'ennuie pas. Il peint en arrière-plan le Japon de la fin du XIXe siècle, en pleine perte d'identité avec l'arrivée des Occidentaux et de leurs armes à feu. Pourtant, l'important ce n'est pas cette histoire assez banale, mais plutôt, comme chez Leone, la scène d'action vers laquelle tout tend depuis le début. C'est là que toute l'habileté de ses découpages éclate au grand jour, mise en valeur par le dessin efficace de Kazuo Kamimura.


Lady Snowblood
Kazuo Koike (scénario), Kazuo Kamimura (dessin)
Kana Senseï




Le recueil de contes de J.K. Rowling vendu près de 2,7 millions d'Euros

Posté par Solaris le 17.12.07 à 11:54 | tags : livre, news

 



Acquisition record : 1,95 millions de livres (2,7 millions d'Euros) pour l'unique exemplaire des Contes de Beedle le Barde mis aux enchères lors d'une vente qui s'est tenue chez Sotheby's à Londres. L'acquéreur n'est autre que le groupe américain Amazon.com.
Le livre de contes a été réalisé de la main de J.K. Rowling, auteur de la saga Harry Potter. Il existe sept exemplaires des Contes de Beedle le Barde, tous en reliure cuir avec des ornementations en pierres semi-précieuses ou en argent. Les six autres ouvrages seraient destinés à "ceux qui ont été le plus impliqués" dans l'édition des sept volets de Harry Potter, selon l'interview précédemment accordée par J.K Rowling à la BBC.
1,95 million de livres, c'est environ 40 fois plus que l'estimation la plus haute envisagée pour ce manuscrit. Et le fruit de cette vente sera entièrement reversé à la fondation The Children's Voice, co-fondée par l'écrivaine britannique, et qui oeuvre, entre autre, auprès des orphelins d'Europe de l'Est.

Amazon a créé sur son site une page spéciale entièrement consacrée au recueil. Toutefois, aucune précision ne filtre quant à une éventuelle publication grand public...

 




Anticyclopédie Universelle

Posté par 2goldfish le 17.12.07 à 10:04 | tags : histoire, livre

L'Anticyclopédie universelle, c'est un peu comme Wikipedia : une tentative douteuse de couvrir tout de la flore à la religion en passant par l'Histoire et la coiffure de Robin des Bois, mais vous feriez mieux de ne pas trop vous y fier. Contrairement à Wikipedia, l'Anticyclopédie est garantie cent pour cent fausse, sans aucune de ces vérités qui viennent semer le doute sur les pages de l'encyclopédie collaborative désormais concurrente de Google.

On trouve dans l'anticyclopédie un portrait de l'homme préhistorique via un questionnaire de Proust, des révélations sur l'implication du KGB dans Pif Gadget, des conseils pour réussir un bon autodafé et une double page de pub de Kim Jong-Il (un peu comme le Figaro, donc).

Malgré quelques légères tendances satiriques, l'Anticyclopédie donne avant tout dans un humour absurde plutôt poli et bien élevé. C'est d'ailleurs là que le bouquin est le meilleur, quand il cesse d'être une parodie d'encyclopédie traditionnelle pour ressembler davantage à l'encyclopédie d'un monde parallèle fantaisiste ou à l'oeuvre d'un idiot savant qui ne comprendrait rien au monde qui l'entoure.

Emmanuel Vincenot et Emmanuel Prelle
Mille Et Une Nuits

Lire aussi : Knol : comment Google veut croquer Wikipedia sur le blog Aeiou 



Le Journal modeste d'Hervé Di Rosa : entre la ligne et le mot

Posté par Myosotis le 14.12.07 à 16:50 | tags : livre

 

 

Les cahiers sont, sous une forme que je m'oblige à garder, comme des traces que ma main a dessinées - un instant où mon esprit fonctionne pour faire ça et pas autre chose. Il y a beaucoup de fantaisie, des citations et des plans de ce que j'ai entrepris ou dont je rêve. Le monde des images est si vaste que j'essaie de le répertorier, de le capturer à ma manière. Heureusement, il est sans fin, sinon j'en aurais fini. Ces cahiers peuvent faire découvrir des fragments du monde. J'en prélève des signes qui sont aussi des constats sociologiques et politiques. Ils ne sont pas évidents au premier coup d'oeil. Je magnifie les armes à feu, les armes de destruction, les missiles par exemple. (...) Le réel habite mes dessins même si ce ne sont pas des dessins de la réalité...


Je ne suis toujours pas un grand fan des "Beaux-Livres", mais il m'arrive (comme beaucoup) d'avoir dans ce domaine des coups de coeur dont ce Journal modeste fait partie. Constitué d'un long entretien entre le peintre et dessinateur sétois Hervé Di Rosa et un journaliste spécialisé (aux questions plus que pertinentes), ce Journal Modeste reprend un certain nombre de dessins tirés des cahiers de Di Rosa, évoluant entre différents styles et différentes intentions.

 

A côté de son oeuvre qu'on peut considérer comme principale, bien que cela ne veuille pas dire grand chose, le peintre, ancien membre du mouvement Figuration Libre dans les années 1980 (Combas, Lamarche-Vadel) et créateur du Musée International des Arts Modestes, a gardé à portée de main de grands cahiers qu'il a assujettis, en journal intime, carnets de voyage, ou de croquis, bloc-notes, polaroïd picturo-littéraire à sa "créativité domestique". Les dessins qui figurent dans ce livre sont tout bonnement suprenants et splendides, influencés par les séjours américains (l'auteur vit à Miami sur la période) ou mexicains, par le "bas" des cultures populaires (les pulps mexicains, les comics US), les croquis de Di Rosa ont parfois des allures de cartoons majestueux, de pense-bête ou de visions figées pour d'autres illustrations. Leur beauté repose parfois sur leur style, leurs couleurs ou leur caractère inachevé. Dans tous les cas, comme sous l'effet de petits poèmes en prose-torpille, on est fasciné par cette auto-organisation de la mémoire qui se met en place devant nous.


Retrouvez l'intégralité de la chronique de Journal modeste.


Journal Modeste
Hervé di Rosa (entretiens avec Patrick Amine)
Buchet Chastel, les cahiers dessinés



Les meilleures ventes

Posté par Solaris le 14.12.07 à 10:31 | tags : best-seller, news, roman


Semaine du 3 au 9 décembre 2007 :
Il est parfois difficile de commenter le classement hebdomadaire des meilleures ventes. Car, comment se renouveler ?

Une nouvelle fois, on retrouve le prix Renaudot 2007, mais sans le Goncourt sur ses talons. En effet, quid d'Alabama Song de Gilles Leroy, tandis que Chagrin d'école de Daniel Pennac caracole en tête. Suivi au loin par un autre roman, celui de J.K. Rowling (Ce n'est pas possible. Il y a forcément un lobby pro-Harry Potter qui s'est constitué et qui achète chaque semaine par milliers le tome 7 !?)
Dans la catégorie Biographie, Mais qu'est-ce qu'on va faire de toi ? de Michel Drucker passe devant Une vie de Simone Veil. Et fait son entrée avec un essai politique sur les dernières élections présidentielles Ségolène Royal (Ma plus belle histoire, c'est vous).

Enfin, au rayon Bd, toujours XIII Tome 19 ainsi que XIII Tome 18. Sans oublier le tome 33 de Naruto réalisé par Masashi Kishimoto, qui vient de sortir.

 




30 jours de nuit : le livre ou le film ? (2)

Posté par Myosotis le 13.12.07 à 16:06 | tags : comics, elucubration, le livre ou le film ?

 

 

Alors que les 2 tomes de 30 jours de nuit, comic book américain de Niles et Templesmith, reviennent en bonne place dans les étals de librairie pour Noël, sort prochainement l'adaptation cinématographique du premier volume de cette série horrifique et romantique par David Slade et avec, dans les rôles principaux, Josh Hartnett et la sublime Melissa George.
Contrairement à ce qu'on avait dit de Stardust (le livre à 4 coudées devant le film), le match entre la BD et le film est plus serré qu'on aurait pu le croire. Le "pitch" partagé (la BD et le film parlent exactement de la même chose, quasi plan à plan) est imparable. En Alaska, dans la petite commune de Barrow, le soleil se couche annuellement pour une période de 30 jours. Pendant cette nuit éternelle, la majorité des habitants quittent la ville, laissant le shérif, sa famille et quelques personnes, isolés du reste du monde. Ils continuent à bosser, à vivre, à s'aimer en attendant le... retour du soleil. Malheureusement pour eux, alors qu'il neige et qu'il caille, le village est attaqué par une bande de vampires superféroces avec des têtes de suppositoires victoriens. Pendant 30 jours, ils vont devoir survivre à l'invasion...

Alors que la BD jouait beaucoup sur le charme étrange des peintures de Templesmith, le seul et véritable héritier (bien qu'il s'en défende) de Dave Mc Kean, le film joue l'angoisse réaliste à plein nez. La lisibilité cinématographique, son image tendent à renforcer l'effet de frousse que la virtuosité de Templesmith transformait en un climat onirique. Les vampires mettent beaucoup plus les jetons et s'expriment dans un patois Roumain et d'une voix gutturale que le comics, et pour cause, ne pouvait pas laisser imaginer. De la même manière, le twist final ("Eben" Josh Hartnett se sacrifiant pour sauver tout le monde, avant d'enchaîner sur un coucher de soleil mortel en amoureux) est presque aussi émouvant, voire un peu plus compte tenu de l'extrême beauté des acteurs choisis, en images que sur le papier. Dans les deux cas, les deux supports peinent à faire sentir (parce que la BD est trop courte et parce que le montage du film laisse à désirer), la notion de durée de la période de survie.

Le trait de Templesmith est trop dynamique et trop concentré sur ses effets verticaux (la neige, la nuit, le sang) pour suggérer les 30 jours qui n'en finissent pas, les non-levers de soleil et l'attente des humains traqués par les vampires. Le film n'y parvient pas plus, incapable de se soustraire à son rythme semi-hollywoodien de poursuites, séquences d'évasion, plans à la con ou morceaux de bravoure, pour laisser respirer et frissonner son monde. Du coup, BD et film peuvent, pour une fois, être renvoyés presque dos à dos, autour d'un semi-échec qui tient autant à des erreurs de gestion (artistique, s'entend) qu'à des défauts intrinsèques des médias. Sur le terrain de l'attente, du temps qui passe... lentement et de l'angoisse, il est assez difficile de rivaliser avec le roman. Est-ce à dire que les mots contiennent par leur double dimension spatiale et sonore, par leur lettrage, leur plumage et leur configuration intrinsèque (un après l'autre) une qualité que les autres n'ont pas ? Ce n'est pas si sûr. Le film qui attend ennuie (souvent). La BD qui attend est souvent prétentieuse. Le livre qui attend (on parlera de Je suis la ou une légende bientôt) peut être un chef-d'oeuvre. Le roman attend toujours, d'une façon ou d'une autre. Il aura plus de mal à pétiller et à rivaliser sur le champ de l'action, de l'humour qui fuse. Chacun ses armes, ce qui ne veut pas dire qu'on ne puisse pas trouver d'exceptions, de contre-exemples etc.

En vue de Noël, néanmoins, on ne recommandera jamais assez la lecture des 30 jours de nuit ou la visualisation de ce bon film, parce que les bonnes idées ne sont pas aussi nombreuses qu'on croit. Celle qui soutient 30 jours de nuit est la plus simple, la plus courte (le 2e tome ouvre sur autre chose), et la plus belle qu'on ait lu depuis... The Fountain, autre livre devenu film (ou vice versa).

 




Top Ten : ce qui reste après l'Alan Moore

Posté par Myosotis le 13.12.07 à 11:00 | tags : alan moore, comics
Alors que leur créateur lance cet automne le troisième tome de sa La Ligue des gentlemen extraordinaires, tome 1 (on reviendra prochainement sur ce Black Dossier très attendu), les superflics mutants du 10e district s'offrent leur première escapade sans Alan Moore et Gene Ha, sous la plume de l'écrivain newbie Paul Di Filippo et du dessinateur Jerry Ordway.
Rappelons que Top Ten est l'une des séries-phare lancée par Alan Moore dans le cadre de sa ligne tout public ABC et un mélange assez savoureux de 21 Jump Street, de Mike Hammer (?) et de n'importe quelle sitcom américaine. Di Filippo, qui semble être un auteur de SF connu (?), mais qu'on ne connait pas, se tire plutôt pas mal de la lourde charge qui consiste à succéder à Moore.

S'appuyant sur des personnages solides auxquels il n'ajoute pas grand chose, il situe l'intrigue de cette nouvelle mini-série cinq ans après les derniers événements qui avaient secoué Néopolis. On retrouve la bande de Top Ten rassemblée pour un barbecue champêtre telle qu'on l'avait laissée ou presque : le vieux commissaire gay est aux manettes, le chien robot en chef de meute lancé dans une procédure d'adoption avec sa fidèle épouse humaine, ToyGirl (la fille aux jouets mécaniques) à la colle avec un Ken en plastique qui s'envoie en l'air avec Barbie derrière son dos, un couple bleu de frère et soeur incestueux, etc. Di Filippo ajoute quelques recrues à la fine équipe, dont une très jolie sirène qui se balade tantôt dans son bocal les seins à l'air ou allume sa collègue goudoue en ondulant sur sa queue.

Côté intrigue, la nouvelle aventure est tordue mais ne manque pas de piment : les Top Ten ont fort à faire avec une sorte de Dr Fatalis spectral géant (tête de mort à l'appui) qui distribue de la drogue de synthèse virale contaminant tout le monde et qui transforme les gens en zombie. Ajoutez à cela que la mairie est tenue par un babouin débile aux manières de cochon, que celui-ci manque déclencher un conflit social en remplaçant le commissaire homo par un ancien militaire et cela donne une bonne mixture irracontable, sans que cela ne déshonore aucunement l'esprit libre et libertaire de la série. Di Filippo en fait peut-être un peu trop dans le pathos (la mort de la mère du CowBoy) et se perd parfois dans les pistes qu'il a lui-même ouvertes. Pourtant, on ne peut pas lui en vouloir d'avoir essayé de rivaliser avec l'intensité narrative d'Alan Moore. Côté dessin, et c'est la bonne surprise, Jerry Ordway fait oublier le Gene Ha des premiers épisodes (on met de côté le Top Ten 49rs et ses ambiances crépusculaires) en truffant ses planches de détails subliminaux (des apparitions de cartoon célèbres comme Popeye, Jimmy Corrigan et d'autres) et en respectant le cahier des charges : Néopolis est une ville de BD sublime, un bonheur pour les yeux et un personnage à elle toute seule.

On a beau patauger un peu vers la fin, Top Ten : Au delà de l'ultime frontière est une prolongation honorable à une série importante, un bon divertissement dans un environnement impeccable, où les héros parlent super-pouvoirs mais aussi crise du logement, adoption ou sexualité. Le nouveau duo a, en cela, accentué l'une des tendances de Moore et Ha qui était de faire primer la vie des policiers sur leurs enquêtes. L'équilibre de l'ensemble en pâtit peut-être, mais on s'amuse plutôt bien et cela suffit à notre bonheur. On n'ira pas néanmoins jusqu'à conseiller ce tome à ceux qui n'ont pas apprivoisé les personnages de Top Ten et leurs petits secrets en de précédentes occasions : ils n'y verraient que du (petit) feu et ce serait dommage.



Top Ten : Au delà de l'ultime frontière
Paul Di Filippo, Jerry Ordway
Marvel Panini France



L'Ange à la fenêtre d'Occident : le meilleur du fantastique pragois

Posté par Myosotis le 12.12.07 à 16:00 | tags : roman
Pas facile de revenir au XXIe siècle ces dernières semaines, j'en suis conscient. Les griffes du XIXe siècle sont particulièrement puissantes et ne lâchent pas leur petite proie journalistique quand elles l'ont agrippée. Celles du début du XXe ne font pas de cadeaux non plus, quand le XXIe siècle aiguise encore ses "griffes de lait". Certains s'impatientent et réclament de la nouveauté. Hé bien, la nouveauté, qu'on se le dise, n'appartient pas plus au présent qu'au futur : la nouveauté (malheureusement) est souvent plutôt derrière que devant, à l'image de cet ultramoderne Ange à la fenêtre d'Occident de l'austro-tchèque Gustav Meyrink, qu'on avait laissé la dernière fois avec son célébrissime Le Golem.

Cette fois, Meyrink a quelques années de plus (12 pour être précis, puisqu'on est désormais en 1927) et s'achemine tranquillement vers sa fin (il lui reste 5 ans au compteur et aucun autre livre...). Le succès s'est éloigné ; on le conspue un peu partout et il s'est absorbé corps et âme dans l'ésotérisme : expérience à la poudre de perlimpinpin, invocations de satans à nichons pointus... La réputation de Meyrink est celle d'un excentrique, tendance menaçante pour la population qui voit les coups dans les murs, les explosions et la visite de succubes comme un danger bien réel, au point qu'on lui a lapidé sa maison quelques années plus tôt et qu'il a dû quitter Prague. Au lieu de se racheter une conduite et d'écrire L'élégance du hérisson, Meyrink se démène pour livrer le roman d'alchimiste ultime, le plus tordu, fantastique, inquiétant, sensuel, sombre et gothique que la Terre ait porté depuis les Proverbes infernaux de William Blake et le Moine de Matthew Lewis : l'Ange à la fenêtre d'Occident.

Le livre devrait plaire un maximum à ceux qui sont fans de Lynch et ont apprécié le dernier Coppola, L'Homme sans âge, ceux qui pensent que le temps n'est pas si linéaire qu'on croit et peut faire d'étranges mouvements sur lui-même, voire aller jusqu'à soutenir de sa matière molle des entreprises aussi foireuses que la réincarnation à distance ou la transmutation des âmes.
C'est ce qui se passe ici avec le narrateur, un écrivain médiocre dont tout le monde se fout (tiens, tiens), qui retrouve, suite à la disparition de son cousin, dans ses archives un tas de documents ayant appartenu à un mystérieux ancêtre du XVIe siècle, l'alchimiste star John Dee (lequel a inspiré également un ouvrage plus récent à l'ami Peter Ackroyd). L'écrivain se plonge dans les lettres, le journal intime de Dee et révèle un monde souterrain, où les personnages de la vie de Dee vont trouver une prolongation (sur)naturelles dans le monde d'aujourd'hui.
Les récits s'enchevêtrent comme dans le Manuscrit de Saragosse puissance 10, les destinées. La gouvernante remplaçante devient la fiancée perdue..., il y a 400 ans. L'antiquaire collectionneur se change en un passeur de services ésotériques à la solde du camp des vainqueurs. Une mystérieuse princesse russe incarne la tentation tout azimut et le règne du désir sur l'âme. L'écrivain s'enfonce dans une confusion identitaire, confond le monde réel et le monde des esprits, a des visions, des rêves érotiques fabuleux et se met à lutter contre une folie douce et dure, tandis que Meyrink dévoile peu à peu les secrets et la vie de John Dee. L'alchimiste fait boire un filtre d'amour à la reine Elisabeth d'Angleterre, rêve de devenir Roi du Groenland (la terre verte), avant de s'engager dans un périple d'aventurier en compagnie d'un assistant allumé qui communique avec un Ange... à la fenêtre d'Occident, vert de surcroît, capable de transformer le métal en or à partir d'une poudre rouge.
A Prague, les deux hommes se lient avec l'Empereur et tentent de gagner des positions. La longue décadence de John Dee rythme le tout, tandis que la vie réelle de l'écrivain s'enfonce à toute berzingue (un bel accident de voiture donnera la clé de l'énigme) entre tous ces réels possibles.

L'oeuvre de Meyrink est un chef-d'oeuvre indépassable de complexité narrative, et un travail quasi futuriste qui préfigure tout ce qu'on lira par la suite au sujet des multivers, des réalités alternatives, en littérature, au cinéma ou en bd. Quelques passages peuvent paraître un peu longuets, mais sont inépuisables et ouvrent des veines de sens et de non-sens qui restent longtemps après qu'on a refermé le livre. Assez peu docte (l'intérêt du livre est que l'ésotérisme est présenté digestement et sans longs pensums gothiques sur tel ou tel esprit), le roman est à la fois d'inspiration gothique, horrible mais ouvre une forme rénovée de fantastique où le dérangement n'est pas mis en valeur par une réalité stable, mais par une réalité elle-même détraquée.
Sans conteste (avec 80 ans de retard), le livre de l'année.


Ange à la fenêtre d'Occident
Gustav Meyrink




Il était une fois Fables

Posté par 2goldfish le 12.12.07 à 10:31 | tags : comics

Enfin a été reprise la publication en France du fabuleux Fables dont Myosotis nous avait parlé en termes élogieux il y a longtemps déjà. Ce comic book du scénariste Bill Willingham et du dessinateur Mark Buckingham (principalement en tout cas, car d'autres dessinateurs de passages l'épaulent souvent) mérite effectivement qu'on se penche sur lui. N'oublions pas l'excellent encreur Steve Leialoha, tant que nous y sommes, puisque le livre est produit sur le traditionnel modèle taylorien des comics.

Fables raconte l'histoire d'un grand groupe de personnages de contes de fée en exil dans notre monde depuis qu'un mystérieux "adversaire" les a chassés de leur dimension. Les deux personnages principaux sont Blanche-Neige, responsable de "fabletown", quartier de New York où vivent les "fables", et Bigby, ou le grand méchant loup qui a pris forme humaine et rejoint le côté des gentils pour devenir chef de la police des fables.

Dit comme ça, Fables sonne comme un comic book qui tente comme tant d'autre de surfer sur la vague Alan Moore/Neil Gaiman et avec beaucoup de retard.
En interview, Bill Willingham explique d'ailleurs que le concept trouve son origine dans un dessin animé parodiant les contes de fée qu'il a vu enfant (comme Watchmen aurait été inspiré par une parodie des supers-héros parue dans MAD) et dans un projet abandonné de spin-off du Sandman de Gaiman. Rapidement, Fables a heureusement trouvé sa propre voie : plutôt que d'utiliser les contes de fées dans une tentative de commentaire post-moderne sur la fiction, Willingham construit une véritable histoire et n'ironise jamais sur le ridicule ou la profondeur de son concept.

S'il y a un sujet à Fables, c'est probablement la politique. Cela ne saute pourtant pas aux yeux : l'exil des fables peut-être lu comme une métaphore de la diaspora juive, mais, la plupart du temps, aucune référence directe n'est faite à l'actualité. La BD est plus une série de contes moraux de plus en plus complexes : la grande simplicité des personnages (la plupart, que ce soit le Prince Charmant ou Cendrillon, ne sont que de simples archétypes unidimensionnels que Willingham ne cherche aucunement à épaissir) permet une grande lisibilité des situations, quand bien même elles impliquent un casting des plus larges. Toute la richesse de Fables tient donc dans l'accumulation des histoires et des personnes.

Buckingham au dessin aide beaucoup : il a établi avec son ancien (et plus célèbre) collaborateur Chris Bachalo un style très personnel de découpage, multipliant les motifs et les symboles un peu comme J.H. Williams l'a fait dans Promethea. Ce qui peut n'être qu'un gimmick simpliste ("et si les pages avec le Prince Charmant avait la forme d'un blason ?") s'avère parfaitement adapté à la nature archétypale des personnages.

Fables est un truc plutôt rare : un comic book politique plutôt conservateur, et néanmoins subtil ainsi que nuancé, une longue fresque à la Sandman, qui ne se prend jamais pour plus qu'elle n'est et, avec plus de soixante numéros parus aux USA, une série qui ne semble jamais devoir s'arrêter sans qu'on le regrette.


Fables, Tome 1 : Légendes en exil
Fables, Tome 2 : La ferme des animaux
Fables, Tome 3 : Romance
Fables, Tome 4 : Le dernier bastion
Bill Willingham, MarK Buckingham, James Jean




Les éditeurs en fête à la Halle Saint-Pierre

Posté par Solaris le 11.12.07 à 15:10 | tags : livre, news

La fin de l'année se profile. Afin de clôturer en beauté 2007, les éditions Passage piétons et L’Œil d’or ont entrepris de réunir une quarantaine de maisons d’édition indépendantes au sein de la Halle Saint-Pierre.
Du 12 décembre au 8 janvier 2008, Les éditeurs font fête. Une librairie éphémère, visant à valoriser fictions, livres d’artistes, ouvrages jeunesse, essais en tous genres et OLNI (objets livresques non identifiés), sera mise en place. De plus, quatre artistes ont été conviés : Sarah d’Haeyer (Lille), Julie Maret (Marseille), Katrin Stangl (Allemagne) et Aurélie Pagès (Paris). Ceux-ci présenteront leurs oeuvres dans le cadre de l'exposition Sans gravité.


Jean-Luc d'Asciano de L'Oeil d'Or s'est prêté au jeu de l'interview.
Les éditeurs en fête en questions sur Flu.

- Quel est le but de cette manifestation ?
Mettre en avant des éditeurs privilégiant autant la forme que le fond, souvent peu présent dans les réseaux habituels de librairies.

- Actuellement, que représentent les petites maisons d'édition dans le marché ?
Pour des raisons structurelles, ce sont elles qui permettent l'émergence des nouveaux talents ou la publication de texte pointus. Les grosses maisons ne peuvent, pour des raisons de rentabilité, publier de livre n'ayant pas au moins 2.000 acheteurs potentiels. La vente moyenne d'un titre en philosophie ou poésie (pour citer des exemples, somme toute, les plus clichés) est de 500 exemplaires.

- Quelles sont vos attentes par rapport à ces rencontres que vous préparez ?
Ventes, surprises, rencontres, verres de vin, projets ultérieurs lancés à l'occasion des trois termes précédents, lecteurs heureux, éditeurs aussi.


Halle Saint-Pierre, Passage Piétons et L'Oeil d'Or présentent : Les éditeurs font fête
Du 12 décembre au 8 janvier 2008
2 rue Ronsard (Paris, 18e)
Métro 12, Station Anvers
Ouvert tous les jours de 10h à 18h
Sauf les 26 décembre et 1er janvier ; fermeture à 16h les 25 et 31 décembre.




Tout le monde aime American Elf

Posté par 2goldfish le 11.12.07 à 10:20 | tags : comics, lectures de bureau

 

... Enfin, sauf moi, mais je fais déjà suffisament mon Schtroumpf grognon dans ces lignes.
American Elf, c'est le journal dessiné de James Kochalka, Américain qui aime se dessiner en elfe. Ne me demandez pas pourquoi. Il y raconte les insignifiantes anecdotes de sa vie de tous les jours. Tout le monde (attention je dis bien tout le monde) ne fait que de dire que c'est génial. Cela doit certainement l'être. Je dois pour ma part reconnaître qu'il serait difficile de détester ce strip.

En tout cas je ne pouvais pas vous signaler que Kochalka a enfin abandonné son antique système d'abonnement, et que dorénavant les immenses archives d'American Elf sont mises gracieusement à votre disposition sur le web. Pensez à dire merci.

 




Les meilleures ventes : La fiction, une valeur sûre

Posté par Solaris le 10.12.07 à 14:50 | tags : best-seller, news, roman

 



En novembre, le roman a su gagner les faveurs du public, celui-ci choisissant de s'intéresser aux lauréats 2007 des prix Renaudot et Goncourt. Seule la biographie de Simone Veil, Une vie, parvient à rivaliser vraiment avec le genre.
Il semble que le Renaudot se vende mieux que le Goncourt, et surtout que les autres prix ne font pas beaucoup d'émules... Et tandis que Muriel Barbéry continue d'écouler son stock de hérisson, les Adam et Eve d'Amélie Nothomb sont déjà repartis pour un paradis lointain et oublié.


Romans/Fiction
1. Chagrin d'école de Daniel Pennac (Gallimard)
2. Alabama Song de Gilles Leroy (Mercure de France)
3. L'élégance du hérisson de Muriel Barbery (Gallimard)
4. Le mystère des dieux de Bernard Werber (Albin Michel)
5. La rêveuse d'Ostende d'Eric-Emmanuel Schmitt (Albin Michel)


Essais/Documents
1. Une vie de Simone Veil (Stock)
2. Mais qu'est-ce qu'on va faire de toi ? de Michel Drucker (Robert Laffont)
3. Anticancer prévenir et lutter grâce à nos défenses naturelles de David Servan-Schreiber (Robert Laffont)
4. Je vous fais juges de Rachida Dati et Claude Askolovitch (Grasset)
5. La nuit du Fouquet's d'Ariane Chemin et Judith Perrignon (Fayard)


Source : Classement mensuel IPSOS-Livres Hebdo




Miss France : Pourquoi la lecture ne rend pas plus laid que le cheval....

Posté par Myosotis le 10.12.07 à 11:28 | tags : elucubration
La France va mieux, tout le monde le dit. Depuis samedi soir, la Miss France est réellement jolie et n'a pas l'air totalement stupide lorsqu'elle ouvre la bouche. Pour la première fois (me semble-t-il) d'ailleurs, le site de l'émission nous gratifie d'une fiche individuelle des candidates en lice lors de l'émission de samedi dernier et nous affranchit sur leurs lectures. De l'élue, la réunionaise Valérie Bègue (on ne peut pas tout avoir), on découvre ainsi que son livre de chevet est... L'alchimiste de Paulo Coelho. Miss Auvergne lit Harry Potter ; Miss Provence Le Nom de la rose, d'Umberto Eco; la Picardie "Le château de verre" d'une mystérieuse Jeannette Walls, Miss Loire-Forez n'a pas répondu à la question et écoute de la musique "extrêmement variée"; Miss Artois Hainaut (ma circonscription natale) s'envoie Si c'est un homme de Primo Levi au petit déj; Miss Limousin rien non plus; Miss Languedoc-Roussillon lit la trilogie du Le Seigneur des Anneaux ; Miss Tahiti Paulo Coelho ; Miss Corse l'ABC de la graphologie ; Miss Bretagne Acide sulfurique d'Amélie Nothomb ; Miss Comminges-Pyrénées le Da Vinci Code. Et je m'en tiens là, histoire de ne pas ajouter l'ami Marc Lévy qui figure à 2 ou 3 reprises dans le top des miss.


Il est amusant de voir que, si ces jeunes filles n'ont pas prémédité leur coup et maquillé leurs goûts (à considérer qu'elles lisent vraiment, ce qu'on peut supposer à la lecture de ce qui précède), leur liste de lecture ressemble à n'importe quelle autre liste de lecture un tantinet commerciale d'à peu près n'importe quelle Française dite "moyenne".
Sans qu'on soit particulièrement bouleversé par cette information, on peut néanmoins en tirer une série d'enseignements qui valent ce qu'ils valent :

1. Les jolies filles ne sont génétiquement pas incapables de lire.
Cette idée reçue a depuis longtemps été battue en brèche (je me souviens de cette galerie photos de jolies filles au livre, relayée ici l'année dernière). Mais, il faut le redire et le redire encore : lire ne rend pas laide, ça abîme juste les yeux. On peut s'appliquer sur le visage un Flaubert ou un Marc Lévy, comme on se ferait un masque au concombre. Cela donne bonne mine et éclaire le regard d'une lueur que les hommes (certains hommes) savent repérer au premier coup d'oeil. La lecture, d'où qu'on se place, est une activité beaucoup plus saine pour un mannequin que le ski (les genoux) ou surtout le cheval qui vous déforme les jambes et risque de vous laisser paralysée comme Toulouse Lautrec.

2. Que les Miss n'ont pas cité une seule fois L'élégance du hérisson...
Est-ce le signe d'une prochaine dégringolade du titre après des mois au sommet des ventes ? Est-ce que le livre, aussi bon soit-il, n'a pas bouleversé les vies au point d'être cité (encore ou déjà) en qualité de "livre de chevet". Si l'on considère qu'un livre de chevet est un livre qu'on est susceptible de lire et de relire, pourquoi citer l'Alchimiste, Marc Lévy ou même l'ABC de la Graphologie et pas le hérisson ?

3. Que Miss Paris lit actuellement Les hommes viennent de Mars et les filles de Vénus
Ce qui explique sans doute qu'elle ait une tête d'extraterrestre. La honte pour l'Ile de France !

4. Qu'il est très peu probable, sur ma liste de lecture, que je sois sélectionné un jour pour le Concours des Miss France
Et ce, malgré mes formes incomparables. De toute manière, je ne faisais pas la taille minimale pour défiler, mais bon.... Le réglement du concours prévoit-il d'éliminer une nana superbien roulée qui lirait Dantec, Chuck Palahniuk et Alain Robbe-Grillet ?

5. Qu'on lit les mêmes âneries sur l'ensemble du territoire français
(si on concourt pour le titre de Miss), sans que le Sud de la France se différencie du Nord. Autre idée reçue qui est battue en brèche. Même si, dieu merci, 85% des filles de la téléréalité restent nées entre Saint-Tropez et Montpellier. Peut-on dire pour autant que le jacobinisme a fait autant que le capitalisme pour la diffusion de la bêtise ?

6. Que le portrait de Miss Calédonie est manquant sur le site et indiqué "bientôt disponible".
Mais quand au juste ?

7. Qu'il faut vraiment que je lise Paulo Coelho si je veux emballer les filles.


http://missfrance.tf1.fr/missfrance/les-miss/0,,3632328,00-miss-reunion-.html




Walden, Thoreau et la vie qu'on mène...

Posté par Myosotis le 07.12.07 à 17:41 | tags : essai, roman
 

La cote de l'écrivain Henry David Thoreau est actuellement en hausse, comme si cet auteur classique américain, poète, essayiste, pamphlétaire était redécouvert par enchantement, 153 ans après la publication de son ouvrage culte, Walden ou La vie dans les bois. Est-ce l'effet Al Gore(t) ? Un nouveau signe de la critique en marche du consumérisme outrancier ? Ou tout simplement une expression parmi d'autres des tocades bidons de l'homo capitaliste pour le retour à la nature, le bio, l'IKEA et le pin blanc composite ?

Walden, publié en 1854 donc, est un livre à découvrir pour plusieurs raisons. La première est que ce livre est formidablement bien écrit, et tout à fait spirituel. Thoreau qui est un homme d'extraction modeste, enseignant à ses heures, est aussi l'ami du poète (transcendantal) Emerson et ce type d'esprits libres dont seuls peuvent accoucher les Etats-Unis. Son fait d'armes le plus connu reste d'avoir refusé de payer ses impôts, parce qu'il était opposé à la guerre contre le Mexique et à l'esclavage. Thoreau théorise La désobéissance civile (ou civique) et devient une sorte de rempart intellectuel contre les atteintes de l'Etat à la... morale.

Fasciné par les sciences naturelles, les sports "nature" (il pratique le canoe,...) qui ne sont pas à l'époque ce qu'ils sont aujourd'hui, Thoreau expérimente au milieu des années 1850 : le retrait du monde... pour mieux le connaître. La démarche n'est ni religieuse, ni particulièrement philosophique. Thoreau pense qu'une coupure avec les conditions de vie matérielles de l'homme "urbanisé" lui permettra de mieux apprécier, au sens de peser, la vie contemporaine. Il construit une cabane de quelques mètres carrés sur le terrain d'un ami près des Etangs de Walden, dans le Massachussets, et y vit chichement pendant 2 ans et 2 mois.


Lisez la suite de la chronique de Walden ou La vie dans les bois


Walden ou La vie dans les bois
Henry David Thoreau
Gallimard




Les Eternels de Jack Kirby

Posté par 2goldfish le 07.12.07 à 10:16 | tags : comics, jeunesse

On se sent un peu stupide en écrivant sur Jack Kirby. Le scénario des Eternels, son dernier travail important pour Marvel dans les années 1970, évoque au mieux celui des Mystérieuses Cités d'Or mais, avouons-le, on dit ça par pure flatterie : cette histoire de races mystérieuses créées par des dieux extra-terrestres serait ridicule même au sein d'une Gloubi-boulga night. Les personnages sont de risibles clichés, dont on n'aurait pas voulu dans un film d'aventure muet à Hollywood en 1920 et malgré toute la sympathie que nous inspirent ses créations antérieures tout aussi simples (mais attachantes comme la Chose des Quatre Fantastiques, Hulk, les New Gods, etc...), on ne peut considérer les Eternels que comme l'oeuvre d'un génie cramé, usé par des années de service au comic book et qui balance une nouvelle idée toute les trois pages, non pas parce qu'il est inspiré comme par le passé mais probablement parce que comme nous il s'est déjà lassé de la précédente.

Peu importe la médiocrité du scénario : Kirby était alors au sommet de son art en tant que dessinateur. Il avait depuis longtemps parfait son style unique de composition et de mise en scène conçu pour que chaque élément du dessin semble vous sauter dessus comme si vous aviez mis des lunettes 3D. Ses héros avaient des costumes couverts de symboles géométriques complexes qui n'étaient encore rien comparés aux constructions folles à la limite de l'architecture escherienne qu'étaient les machines de Kirby, des vaisseaux spatiaux incas aux outils mystérieux de dieux, ces constructions ont dû donner des maux de têtes et des érections à Moebius, Giger, Mignola et un million d'autres.

Cerise sur le gateau, le dessin de Kirby bénéficiait pour une fois d'un encrage plutôt bon de Mike Royer et de couleurs propres et nettes (c'est déjà beaucoup à l'échelle de ce qu'a subit Kirby) de Glinys Wein passées par un travail de restauration impeccable des studios Marvel pour une réédition "Deluxe" intégrale.

Dernière bonne nouvelle : on peut parfaitement suivre le scénario inepte des Eternels en se contentant de lire les bulles en diagonale (et en zappant complétement les redondants pavés narratifs) pour s'attarder à loisir sur le dessin spectaculaire. C'est en tout cas ce que j'ai fait après avoir scrupuleusement et péniblement lu "sérieusement" les premiers épisodes de l'intégrale. Les Eternels restent un des travaux les plus mineurs de Kirby et ne doivent leur réédition qu'à la récente résurrection des personnages par Neil Gaiman, mais on peut espérer, pourquoi pas, qu'un succès en librairie ouvrirait la voie à une réédition des New Gods.


Les Eternels : L'intégrale
Jack Kirby
Marvel France 



Lucius Shepard : Le bayou des derniers jours

Posté par Maxence le 06.12.07 à 10:53 | tags : elucubration, roman, science-fiction

En tant que genre apparenté de la science-fiction, le fantastique est un genre quasi-psychanalytique qui interroge l'humanité à la lumière de l'inconscient. Alors que la science-fiction actualise les mythes et les légendes d'hier en entrant en résonance avec une certaine vision de l'avenir, le fantastique plonge dans un univers intérieur mystérieux dans lequel survit, souvent malgré nous, des bribes de rites, de croyances et de superstition. Or, c'est bien connu, à toutes les époques de l'histoire, l'humanité a cédé à la tentation d'utiliser la technologie pour donner une forme physique et théorique aux croyances qui l'habitent fussent-elles totalement anti-scientifiques. C'est la tekne, à la fois "science, art et technique" en grec, appliquée au vaste champ de l'inconscient. Mais notre monde scientiste à tendance à dénigrer ces croyances ancestrales qui sont pourtant bien vivantes dans l'esprit de nos contemporains. C'est pourquoi il est nécessaire de parler de Lucius Shepard, un écrivain de science-fiction qui use de légendes fantastiques et d'exotisme corrompue, mais aussi de modernité, pour exorciser les démons de notre civilisation.

 

Ecrivain américain, reporter de guerre, infatigable voyageur et baroudeur émérite, Lucius Shepard fait parti de la génération des Philip K. Dick, Norman Spinrad & Co., autant dire la frange rock'n'roll, exubérante et engagée de la SF des 70's. Mais Shepard est aussi un écrivain au style fluide, proche des grands auteurs anglo-saxons, comme Ernest Hemingway ou Joseph Conrad. C'est également le spécialiste d'une littérature fantastique teintée de modernité qui mélange aussi bien, rites vaudous, légendes urbaines et futur proche. Les personnages de Shepard, sont un peu comme les personnages de La Plage d'Alex Garland, des occidentaux paumés, aux prises avec des forces et des coutumes qui les dépassent. C'est le cas de Jack Mustain, le héros de Louisiana Breakdown, dernier roman de l'Américain traduit aux éditions du Bélial.

 

Raconté comme un compte à rebours vers le désastre et la perdition, Louisiana Breakdown se déroule en un peu moins de 48 heures dans la moiteur des marais de la Louisiane profonde : Immobilisé malgré lui dans la ville de Graal, Jack Mustain va faire connaissance avec sa population haute en couleur, saturée de chaleur et de secrets. Une bourgade du sud profond qui semble condamnée d'avance et sombre lentement dans la démence sous l'ombre omniprésente du cyclone Katrina. Un lieu où il ne fait pas bon tomber amoureux, un endroit enfin, ou charmes anciens et maléfices sont plus que jamais vivant dans le cœur de ceux qui y vivent.

En styliste hors-pairs, Lucius Shepard évoque la moiteur de la Louisiane, le silence des marais et le mystère des bayous. Bien sûr, on peut parfois penser que l'auteur joue avec les clichés, mais c'est véritablement sa manière, très cinématique, de poser l'ambiance et de décrire cette région du monde où la fiction dépasse bien souvent la réalité. Une région dont il connaît bien les mœurs et de coutumes et dont l'écrivain livre une description quasi-anthropologique, quand ce n'est pas tout simplement photographique. En ce sens, Louisiana Breakdown offre une bonne introduction à l'univers décalé de cet écrivain hors-normes. Un véritable bain de jouvence dans le panorama, parfois un brin morose, de la littérature contemporaine.


Louisiana Breakdown
Lucius Shepard
Editions du Bélial




Jul et son Guide du Moutard

Posté par Solaris le 05.12.07 à 15:56 | tags : bd, news

Le prix René Goscinny est décerné chaque année à un jeune scénariste de bande dessinée pour l'une de ses réalisations.
Hier, le jury a désigné son lauréat 2007 (au troisième tour). La 15e édition a donc récompensé Le guide du moutard : Pour survivre à 9 mois de grossesse de Jul (Vents des Savanes).

45 albums étaient sélectionnés, dont Miss Endicott de Jean-Christophe Derrien (Le Lombard), face auquel Jul était confronté au cours des dernières délibérations.

Le Guide du Moutard relate le déroulement d'une grossesse parallèlement à celui de la campagne électorale présidentielle.
Des situations burlesques, un humour caustique, des dessins expressifs. En bref, le journal d'une grossesse tout au long duquel l'attente conduit à des extrapolations ubuesques.
Si vous deviez tomber dessus au détour d'un rayon, n'hésitez pas. Cet album vaut le coup d'oeil.


Le guide du moutard : Pour survivre à 9 mois de grossesse
Jul
Vents des Savanes




Seven Soldiers, encore un tour de passe-passe de Grant Morrison

Posté par 2goldfish le 05.12.07 à 10:42 | tags : comics

On avait déjà parlé de Seven Soldiers à mi-chemin. Arrivé au bout de la publication des quatre volumes du projet fleuve de Grant Morrison, on peut enfin en venir aux premières conclusions. En surface, Seven soldiers est un long, complexe "cross-over" super héroïque plutôt bien foutu, en particulier au niveau des dessins (par une miriade d'auteurs trop nombreux pour être énumérés). S'y mêlent des hommages au passé du comic book (à Jack Kirby en particulier) et règlement de comptes avec l'histoire récente des super-héros. Nul doute que si les super-héros vous passionnent (comme c'était encore mon cas il n'y a pas si longtemps) vous trouverez largement votre compte dans ces BD pleines de monstres, de magiciens et de types en collant qui s'échangent gaiement de gros pains enrichis en super pouvoirs.

Morrison se met en scène lui-même comme l'une des mystérieuse figures qui tissent la trame de l'univers des super-héros, le type de commentaires méta-textuel auquel il nous a habitués depuis ses débuts. On y découvre sa fascination récente pour les "univers partagés", ceux de Superman, Batman etc... Créations qui dépassent largement leurs auteurs (mais pas leurs propriétaires, des conglomérats sans visage que Morrison passe curieusement sous silence dans son enthousiasme). D'une certaine façon ces univers sont la réalisation du rêve post-moderne et magique qui anime les créations de Morrison comme celles d'Alan Moore depuis les années 1980.

Tout ça n'est cependant "que" la surface : Seven Soldiers est un roman à clé qui offre un nombre de serrures virtuellement infini. Le nombre et la richesse des théories sur Seven Soldiers disponible en ligne et au choix un testament à la complexité de l'oeuvre, sa capacité à supporter les théories les plus folles, l'imagination de ses lecteurs ou les compétences de charlatan de Morrison.
Vraisemblablement, Seven Soldiers serait une métaphore de l'évolution passée et future des comics mais aussi de l'humanité toute entière, suivant la théorie des Spyral Dynamics qui prétend expliquer très simplement... tout. Les lecteurs de Morrison sont habitués à le voir souscrire à toutes sortes de théories plus ou moins bancales, mystiques et folles et, tant qu'il reste dans la fiction et ne nous fait pas un coup à la L. Ron Hubbard, ses lubies ne devraient pas nous inquiéter outre mesure.

On peut aussi lire Seven Soldiers comme une métaphore kabbalistique, comme un sigil magique destiné à donner le contrôle de DC comics à Morrison (et ça à l'air plutôt bien parti pour réussir) ou bien juste comme un nouvel épisode du dialogue à sens unique entre Morrison (qui parle) et Alan Moore (qui n'écoute pas). Vous pouvez aussi certainement y superposer votre lecture toute personnelle de l'ancien testament, un manuel de montage Ikea ou votre classement des personnages de films de John Hugues favoris via Facebook. Après ça, qui peut dire si la BD est bonne ou pas ? Seven Soldiers est peut-être une arnaque mais, si c'en est bien une, elle est grandiose.







Seven soldiers of victory, Tome 1 : Etranges aventures
Seven soldiers of victory, Tome 2 : Les trois jours du mort
Seven soldiers of victory, Tome 3 : Qui a tué les sept soldats ?
Seven soldiers of victory, Tome 4 : A jamais dans nos mémoires 
Grant Morrison
Panini Comics 




Pourquoi on meurt plus sur les pages impaires...

Posté par Myosotis le 04.12.07 à 14:54 | tags : elucubration, roman
 

Ma curiosité continue, année après année, et heureusement pour moi, de s'appliquer spontanément à d'étranges objets d'étude.
En relisant Balzac (Le Père Goriot), dont je parlais hier, il m'a semblé que, dans le domaine romanesque, beaucoup de morts célèbres se produisaient sur des pages impaires plutôt que sur des pages paires.

Les pages impaires, comme vous le savez, sont des pages de droite pour le lecteur, tandis que les pages paires sont à gauche, puisqu'il est coutumier que les livres commencent à la page 1 ou 3 ou 5 et jamais sur la 2, 4 ou 6.
Je me suis donc demandé si, par nature, le fait que cette mort intervienne à main droite avait son importance et si on pouvait en tirer une sorte de vérité sur les meilleures façons de mourir dans le roman. On peut évidemment dire que ce phénomène n'a pas de sens et que tout cela dépend de l'édition et de toute façon, ne repose jamais sur un choix de l'écrivain mais toujours sur un arbitrage (fortuit) de l'éditeur ou du type qui met les livres en page.
J'ai néanmoins mené une petite enquête scientifique sur ma propre bibliothèque et étudié cette affaire sur une sélection de livres très variés, allant du classique au moderne.

Sur un échantillon de 20 livres où il y a des morts, Le Rouge et le Noir, Madame Bovary, le Père Goriot, La Cousine Bette, Les Racines du Mal, Les Noronsoff de Jean Lorrain, le Le Golem de Meyrink, Girlfriend dans le coma, Germinal..., et j'en passe, je me suis aperçu que mon intuition était juste : 16 morts étudiées (j'entends par mort le moment où le romancier indique que la personne cesse de respirer et/ou démarre son agonie) avaient lieu sur des pages impaires et 7 seulement sur des pages paires. (pour les matheux, il y avait plusieurs morts dans certains bouquins étudiés, d'où la somme de 23).

Ce qui signifie que dans 69,5% des cas de mon échantillon (non représentatif, mais qui comportait des éditions Poche comme des livres de collection), la mort intervient dans les romans alors que le lecteur se tient sur la page de droite. Cette observation vaut que la mort intervienne de maladie, de mort accidentelle ou soit provoquée par un meurtrier. Cela semble d'autant plus vrai que le mort est un personnage important du récit et que l'on soit près de la fin du livre. On peut supposer que le positionnement spatial de la mort ait un rapport (assez obscur) avec l'intensité de celle-ci et son importance pour le livre.

Si l'on essaie de trouver une explication à ce phénomène singulier, on peut imaginer que la mort en page impaire tombe comme une conclusion (une chute) à l'assemblage narratif constitué par les deux pages ouvertes du livre, ce qui a pour effet de tenir le lecteur en haleine et de ne pas créer une rupture en repoussant la mort à la page qui suit.
Souvent, et si l'on regarde ce qui suit la mort d'un personnage de roman, on s'aperçoit que l'auteur préfère terminer sa page de droite sur la mort du personnage avant de conclure son ensemble (paragraphe, scène, chapitre ou livre tout court) par une description échappatoire (un coucher de soleil, une morale, une scène conclusive), qui de fait tombe sur la page suivante, la page paire de gauche. D'une façon tout aussi générale, on peut supposer que cette disposition des morts romanesques correspond et ça va s'en dire à notre sens de lecture occidental.
Il est possible (mais je n'ai pas poussé l'analyse jusque-là) que les morts japonais de roman ou les morts de manga, les morts arabes se posent dans l'exact autre sens. La mise en mort ferait dans ce cas écho non seulement à une question pratique (ne pas interrompre une continuité par un tourne-page), mais aussi à une respiration culturelle.

En tout état de cause, si vous êtes héros de roman, il est recommandé de se méfier des pages impaires et de penser à enfiler à chaque fin de page paire un gilet pare-balles, un casque ou carrément de disparaître de la narration pour aller pisser, fumer une cigarette ou se rendre à la piscine. Car globalement, mais c'est une autre histoire (spectacle oblige), les personnages de roman ne meurent jamais hors-champ (sauf dans les romans russes).

 




William Gibson : Le cyberpunk à travers les mailles du réseau

Posté par Maxence le 04.12.07 à 11:33 | tags : roman, science-fiction

Alors que les éditions J'ai Lu réédite, Neuromancien, Comte zéro et Mona lisa s'eclate, les trois premiers romans de William Gibson (dits, de la Sprawl Trilogy) accompagnés de son recueil de nouvelles, Gravé sur chrome, sous la forme d'un Omnibus titré Neuromancien et autres dérives du réseau, impossible de faire l'impasse sur ce qui fut certainement l'un des plus intéressants mouvements littéraires issu de la science-fiction du 20ième siècle : le cyberpunk, un mouvement littéraire né au début des années 1980 est largement influencé par la new wave anglo-saxonne des années 1970, représentée par des auteurs comme J.G. Ballard, Michael Moorcock, Harlan Ellison ou Samuel Delany.

En tant que genre, le cyberpunk, se caractérise par une fascination pour les technologies de l'information, l'informatique et les formes d'invasion, ou de mutation, du corps et de l'esprit induites par les nouvelles technologies. La société dépeinte dans les romans cyberpunk est fortement contrastée, séparant les très pauvres des très riches de manière radicale. Les multinationales ont la mainmise sur de nombreux domaines de la sphère sociale, qu'il s'agisse de l'emploi, du droit ou de la vie privée. Les protagonistes des romans cyberpunk sont constamment connectés, de manière plus ou moins légal selon les revenus et la classe social, au réseau des réseaux. Ça vous rappelle quelque chose ?
 

Cet univers, on le doit à de nombreux auteurs, mais avant tout à William Gibson Ford, l'inventeur de ce qui restera dans les annales de l'histoire comme "le cyberespace". Une "réalité virtuelle", un paysage de données, qu'il définit comme une représentation 3D des ordinateurs reliés en réseau de part le monde. (On notera que pour Gibson, cette "hallucination consensuelle" comme il l'a nommée, concerne en premier lieu les transactions de capitaux internationaux.) Un espace qui ressemble fort à notre Internet, à une différence près, et non des moindres, les visiteurs, pirates, hackers et police des corporations, y naviguent réellement pour s'y livrer une bataille sans merci. Mais cet espace virtuel abrite aussi des entités mystérieuses, parfois discrètes, parfois omnipotentes et omniprésentes, les IA, ou Intelligences Artificielles. Ça vous rappelle encore quelque chose ? Bravo, dans Matrix les frères Wachowski lui ont tout piqués !


Lire le portrait de William Gibson sur Fluctuat.
Voir aussi une interview sur le site du Cafard Cosmique.




Sandman 7 de Neil Gaiman : Vies Brèves & Longs plaisirs

Posté par Myosotis le 03.12.07 à 17:23 | tags : comics

On voudrait que les publications du Sandman ne se terminent jamais mais il faudra bien s'y résoudre : un jour, il n'y en aura plus.
Vies Brèves est le volume n°7 de la série des Sandman écrite par Neil Gaiman et dessinée ici par Thompson Locke et désormais éditée par Panini Comics (possible que ce soit le 8ème livre néanmoins, je n'ai pas vérifié). C'est peut-être le meilleur tome de la série depuis l'excellent Jouons à Etre Toi.

Vies Brèves repose sur une narration tout ce qu'il y a de plus limpide : la plus jeune des Eternels (en apparence), la foldingue Delirium, parvient à convaincre son frère Dream (le Sandman, donc) de s'embarquer dans une "aventure" à la recherche de leur frère disparu, le barbu et nordique Destruction. Sandman, qui sort d'un énième et douloureux chagrin d'amour, abandonne alors son royaume pour suivre sa frangine, sans enthousiasme d'abord (le moins que l'on puisse dire est que les liens familiaux chez les Eternels sont assez particuliers) puis avec l'idée (commune) que la quête est plus importante que son terme. Le duo tente alors de renouer le fil de la disparition (Destruction est parti de son plein gré et a choisi d'abandonner sa charge) en rencontrant les personnes qui ont vu leur frère ces dernières 200 années (ou à peu près).

Le récit principal est entrecoupé, comme d'habitude, de flashbacks ou de mini-histoires qui se trouvent toutes reliées avec une inventivité et une force stupéfiantes aux personnages principaux. On navigue alors entre les dimensions, entre les continents mais surtout au milieu d'un océan de drames humains ou posthumains bouleversants. Les indices qui mènent à Destruction ont une fâcheuse tendance à disparaître dans des crimes ou morts horribles, à partir desquels Gaiman développe avec finesse sa sombre vision du monde. La notion de mortalité est au coeur de la plupart des histoires et avec elle, et en contrepoint gothique, l'espace d'humanité et de sentimentalisme qui caractérise la race humaine. Il est difficile de ne pas se laisser attendrir par la faiblesse psychologique de la jeune soeur, de ne pas se laisser contaminer par la tristesse ontologique et gothique du Sandman qui habite le récit de bout en bout de sa présence.

Vies Brèves (dont le titre est à lui seul un manifeste) se termine sur les vingt ou trente meilleures pages de la saga : Sandman retrouve, dans des scènes déchirantes, son fils abandonné Orphée, dont la tête avait été coupée il y a quelques siècles de ça. Les retrouvailles seront intenses et nous laisseront baba tant le récit, partout surréaliste, excessif, réussira à retomber sur ses pieds, solides et à développer une morale surprenante sur le sens des responsabilités et le fardeau qui incombe à chacun. Sandman est une série que ses plus enthousiastes thuriféraires qualifient de "shakespearienne" : on voit bien pourquoi. Le dessin a beau être dérangeant, criard et finalement peu engageant, on trouve, dans chaque volume, la même démesure et la même débauche de moyens que dans les pièces du dramaturge, la même facilité surtout, à partir du foisonnement, à aboutir à des "conclusions" d'une pureté sidérante, d'une simplicité... biblique. Ceux qui continuent de snober les "comics" par principe seront bien inspirés de jeter un oeil sur cette série, de domestiquer l'âpreté du graphisme, parce que les romans sont rares, les films sont rares qui offrent une telle dose d'évasion, de stimulation intellectuelle et de plaisir.


Sandman, Tome 7 : Vies brèves
Neil Gaiman
Panini Comics




Entretien avec Laurent Fétis : Techno Animal

Posté par Maxence le 03.12.07 à 12:44 | tags : news, polar

Rencontre avec Laurent Fétis, dont le dernier roman Un grand bruit blanc est publié dans la collection Polar Rock des éditions Mare Nostrum.


Votre dernier roman, Un grand bruit blanc chez Mare Nostrum mélange fantasy et polar dans une ambiance electro-techno, c'est une chose que vous aviez envie de faire depuis longtemps, immortaliser vos nuits dans un polar ?
Je parle toujours (plus ou moins) de choses vécues, relatées, vues ou ressenties, donc il était logique que j'insère des éléments ou des nuits entières dans mes textes.


Le monde que vous décrivez c'est le monde de la nuit, ses codes, ses rites, ses modes. Sa face strass et paillettes et celle, plus obscure, des psychopathes de tout poil. Vous avez aussi une réputation de fêtard et clubber invétéré. Vous aviez envie de faire de cet univers un portrait réaliste ou au contraire, de le rendre encore plus fou ?
En réalité, je sors aussi pour bosser (oui personne ne va me croire)... Outre les "castings" nocturnes (personnages, situations, dialogues), je réfléchis souvent mieux vers 4 heures du matin, après avoir bu quelques cocktails colorés, à fond sur le dancefloor, les idées viennent. Il m'arrive d'avoir des visions assez marquées et parfois très fortes. Généralement, je trouve les fins de mes romans en club ou en after. Le réalisme peut surgir de la folie et vice versa. Ecrire sur ces moments, en y ayant participé "physiquement" est très important pour moi. J'essaye de sauver des impressions fugaces, des instants très forts qui ont tendance à s'évaporer. J'ai pratiquement 500 pages sur les années 2003/2006, de chroniques de soirées, de concerts, de démos, de films de l'étrange festival etc...


Quel sera votre prochain projet ? Un roman toujours, polar ? Généraliste ? SF ?
Je viens de boucler la suite du Lit de béton. Cela devrait s'appeler Guerre en enfer !, court roman très spécial, que j'ai voulu assez insoutenable. Entre SF/roman de guerre/gore, avec également une parabole sur le monde de l'entreprise...
Sinon, je reprends en ce moment mon opus cyber-punk et d'autres textes mis de côté. Je profite également de mon blog tout neuf pour ressortir des nouvelles et mettre quelques chroniques de soirées en ligne.


Consultez l'interview de Serguei Dounovetz, directeur de la collection Polar Rock des éditions Mare Nostrum
Retrouvez la chronique de Serial loser de Pierre Hanot






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