Archives > Juin 2007La malédiction de la sitcom![]()
Comme pour une série télé, même quand on est pas passionné il est parfois difficile de décrocher et j'ai depuis quelques mois seulement accepté ma dépendance à ce strip. Je me moque de savoir si Marten finira avec Dora ou Faye, je ne souris pas toujours mais je ne m'ennuie pas vraiment non plus. J'imagine que la fin viendra quand l'auteur en décidera, moi je n'ai qu'a patienter et continuer à le lire une minute chaque jour, impuissant. Comment gagner tous les concours de nouvelles et se faire du blé ?
![]() Dans la foulée, il fait remarquer que ces 8 règles fonctionnent tout à fait et sont de la plus haute pertinence mais que la plupart des grands auteurs ne prennent pas le temps de les respecter... à l'exception notable de la première. A quoi servent des règles qui ne servent pas ?, me direz-vous. Comme dirait l'autre, il n'y a pas de bonne règle qui n'ait jamais été contournée au moins une fois. Pour le reste, chacun se débrouille comme il peut ou comme il veut. Les nouvelles étant généralement ce qui est le plus simple (rapide) à écrire, c'est aussi ce que les gens sont le plus susceptibles de tenter et de vous faire lire en vous demandant votre avis. Il est toujours bon d'avoir un avis autorisé avant de faire de la peine à un ami...
Avec ça, les milliers de concours de nouvelles organisés par les mairies, les supermarchés, les revues, les bibliothèques et association sont dans la poche..... Je, la Mort et le Rock'n'Roll Chuck Klosterman est critique rock à Spin magazine, dans la réalité mais dans son autofiction aussi. Je, la Mort et le Rock'n'Roll ("une histoire vraie à 85%" écrit Klosterman) aurait pu être d'un ennui profond, tellement ses thèmes sentent le revival de la littérature rock des dernières années : narcissisme, usage de stupéfiants divers, cynisme chic, et du rock, du rock, la grande putain du rock, muse prêtant son corps au tout et n'importe quoi littéraire.Alors, qu'est ce qui fait que le roman de Klosterman fonctionne ? Les blagues, un peu. La mort, beaucoup. Klosterman livre dans son oeuvre tout ce qu'il intériorise dans sa véritable existence. Sorte de faux timide rongé par une conscience aiguë de ses défauts et une espèce de culpabilité aussi éternelle qu'irraisonnée, il écrit quelque part à la croisée du détachement clinique, des confessions psychopathologiques, et du surréalisme d'un metteur en scène attaqué par sa propre imagination. Saupoudrez le tout d'humour de cimetière, de classements sociologiques basés sur les drogues, les alcools et les régions d'où vous venez, et de références quasi-névrotiques à KISS où aux mastodontes préhistoriques, et vous obtiendrez un livre attachant, pas foncièrement génial mais suffisament original et (drôlement) morbide pour n'être jamais ennuyeux, et contenant la chronique de Kid A (Radiohead) la plus intéressante (et bizarre) que j'aie jamais lue. Vous obtiendrez aussi une véritable petite encyclopédie sur les morts violentes de rockeurs (ou inspirées par des rockeurs, ou causées par des rockeurs...) depuis 1950. Ça vous fera rire... Moonlight Hotel : la politique internationale à mourir de rire...
Roman politique et satirique d'un grand reporter du New York Times Magazine, de Vanity Fair et Esquire, Moonlight Hotel propose un excellent décryptage des motivations et du fonctionnement de la politique internationale, et notamment des relations de puissance qui unissent les grands pays (les Etats-Unis et l'Angleterre, ici) aux petites nations, états timbre-poste et anciennes colonies. Le KUTAR est un obscur royaume arabe où le héros, David Richards, jeune diplomate de 34 ans, est en charge à l'Ambassade Américaine des politiques de développement et projets économiques. Le jeune homme contrôle des études fumeuses et carottages destinés à repérer des ressources rares qui le sont tellement qu'elles n'existent pas, vole de "repas de l'ambassadeur" en "soirées de l'ambassadeur", enfilant dans son superbe appartement des beaux quartiers les quelques attachées culturelles, femmes délaissées ou étudiantes touristes qui se présentent, en se demandant ce qu'il est venu faire là. Le roman démarre vraiment lorsqu'on apprend que les rebelles du Nord s'agitent un peu plus que d'habitude. La crise s'envenime (bombardements, blocus, pertes civiles, menace sur la royauté) et conduit le pays au bord du gouffre. La satire démarre avec l'appel au secours lancé par un David Richards, encore pénétré par les idéaux de liberté et de solidarité supposément portés par son pays, à une intervention de l'Oncle Sam. L'intrigue, cocasse et tragique à la fois, se concentre autour de la situation au Moonlight Hotel, où David Richards se réfugie pendant le siège de la capitale avec une jeune autochtone dont il tombe amoureux, l'ambassadeur britannique, un journaliste américain chasseur de scoops pas dupe de ce que recouvre le rêve américain une fois exporté et quelques personnages secondaires très bien croqués. A l'image des Rois du Désert (le film), et sans céder sur la langue, la forme et le sérieux narratif (quelques scènes de description du Kutar sont très réussies), Moonlight Hotel réussit donne du sens le sourire aux lèvres. Du grand et bon boulot, à lire sur la plage ou ailleurs... Moonlight Hotel Le Dernier Nabab : chef d'oeuvre inachevé
Dernier livre de Francis Scott Fitzgerald, le Dernier Nabab aurait sans nul doute été un aussi beau et grand livre qu'il a été un bon film de cinéma - Elia Kazan, Robert Mitchum, Robert de Niro. Fitzgerald, en 1940, n'est plus que l'ombre de celui qu'il a été quinze ans avant. Sa flamboyance dont on peut lire les traces anciennes sur son visage, devenu rouge et soufflé, sent désormais le gin à plein nez. Fitzgerald prend appui sur la vie du producteur Irvin Thalberg pour inventer Monroe Stahr, le producteur héros du Dernier Nabab (The Last Tycoon). Au lieu de peindre, comme cela deviendra la mode plus tard, un Hollywood d'opérettes où les crocs sont tirés sur les ambitions, les superficialités en 1ère couche, Fitzgerald donne un point de vue incroyablement équilibré mais désabusé sur les choses de la vie et du cinéma. Monroe Stahr est un producteur jadis précoce (il a démarré à 23 ans), qui à la quarantaine est essoré. Sa femme est morte et il s'abrutit dans le travail, enchaînant les réunions et les visionnages de rushes, prenant dix décisions à la minute, sur un rythme enivrant. Stahr souffre du coeur et n'a sûrement plus que quelques mois à vivre. Il y a une langueur et un érotisme somptueux dans le Dernier Nabab qui font de ce livre dont il manque un bon tiers (celui-ci a été reconstitué à partir des plans de l'auteur si bien qu'on connaît la fin et qu'on peut en lire un résumé) une sublime balade introspective. Le personnage de Monroe Stahr est d'une épaisseur dramatique impressionnante et sûrement le plus beau personnage de Fitzgerald, le plus crédible, le plus incroyablement américain qu'il ait jamais inventé. Note : j'en profite pour signaler la sortie d'un numéro hors-série de la revue Transfuge, consacré entièrement à l'oeuvre de Fitzgerald. Le dernier nabab
Le travail du Bronze
![]() Diamétralement opposé en tout point au 300 de Frank Miller, l'Age de Bronze d'Eric Shanower n'en est pas moins, euh... disons "bon". Les évènements racontés dans cette BD fleuve (trois tomes à ce jour, sept annoncés) sont ceux de la Guerre de Troie, dont la part fictionelle avérée est bien plus grande que celle de la bataille des Thermopyles et pourtant le sujet est abordé avec le plus grand soucis d'exactitude historique, par rapport aux textes d'Homère et d'autres et par rapport à la géographie, à l'architecture et à tout ce que l'archéologie peut nous apprendre sur l'époque où cette guerre aurait eut lieu. Tout est raconté clairement malgré une distribution gigantesque et un vaste background à expliquer, les contradictions des différentes version de l'histoire sont gérées de manière plutôt satisfaisante et le tout dégage un impression de maîtrise et d'assurance.
Il y a pourtant quelques bons côtés à ce classicisme forcené. Il ne viendrait à personne l'idée de critiquer le coeur du scénario, c'est à dire "l'Histoire" de la Guerre de Troie de la même façon qu'il critiquerait, par exemple, le Seigneur des Anneaux ou Star Wars, tout comme on ne regarde pas aujourd'hui Les Dix Commandements avec le même oeil que La Passion Du Christ. L'Age de Bronze, lu plus comme une oeuvre d'artisanat que d'art remplit parfaitement sa tâche, celle de présenter une histoire de Troie avec clarté et efficacité , rigueur et exhaustivité. L'âge de bronze Eric Shanwoer Akiléos Pierre Jourde prend la littérature dans l'estomacPosté par Easywriter le 26.06.07 à 13:05 | tags : roman
![]() Ce village existe c'est Lussaud (en illus.) et Jourde le connaît bien. Il décrit à l'occasion d'une veillée funèbre, et avec des accents qui évoquent parfois Huysmans, les derniers mouvements d'un monde qui n'en finit plus de mourir : celui d'une paysannerie aux moeurs désuètes, à la faux-culterie qu'on voudrait croire pudeur, aux Dieux tristes : "l'Alcool, l'Hiver, la Merde et la Solitude". On l'aura compris, le livre n'emprunte pas les mêmes paisibles sentiers que le journal de Pernaut. Pas de tonnelier buccolique ou d'élection de Miss Vignes. Plutôt des chemin boueux où croisent "les couples défaits, les fortunes dispersées, les professions abandonnées". Certains se pendent d'avoir moissonné leurs enfants cachés dans les blés. La trentaine d'habitants de Lussaud s'est reconnue trop évidemment dans certaines descriptions et a chassé à coups de pierres et de poings l'écrivain et sa famille quand ceux-ci revinrent sur les lieux quelques mois après la parution du texte. Ce qui est courageux de la part de Jourde c'est d'avoir aussi fortement territorialisé son intrigue, chose à laquelle les écrivains français ne s'essaient que trop rarement et qui donne corps à l'écrit de tant d'Américains géniaux. Ceux qui ne renoncent pas à mettre à jour la vérité, à remuer la terre qui ment autant qu'eux. Dans les compte-rendus du tribunal, les paysans de Lussaud semblent d'ailleurs moins se plaindre moins des mensonges éhontés que contiendrait le livre, que du retour du refoulé que l'ouvrage a entraîné. Pays perdu
La critique en rébus du dernier Beigbeder Bon comme c'est pas facile, vous pouvez lire la page solutions : Au secours pardon, Frédéric Beigbeder sur le mag livres. La Vita Nova de Dante à la moulinette MBKL'écrivain philosophe jadis connu sous le nom de MBK (Mehdi Belhaj Kacem pour ceux qui n'ont pas suivi les aventures de l'ancien M. Delaume) nous fait le beau cadeau d'une nouvelle traduction de la Vita Nova (ou Nuova, selon les époques et les traductions) du seigneur Dante Alighieri. Ecrit à la fin du XIIIème siècle, publié après sa mort et surtout sa Divine Comédie, la Vita Nova est un petit bouquin étrange et totalement aberrant du sens commun. Le jeune Dante y présente, sous une forme, qui tient de l'autobiographie amoureuse (on se croirait chez Leopardi cinq cents ans plus tard), de l'essai ou du livre saint, mystique, morbide, ou alors de l'explication de texte, la version officielle et sentimentale de sa rencontre avec la sublime Béatrice, héroïne de toute sa littérature et sens (unique) de sa vie - rappelons toutefois que Dante est marié, père d'une multitude d'enfants etc.
Ce qui fait le charme de la Vita Nova, c'est justement son caractère anachronique et maladroit bien que totalement maîtrisé. Les jeunes d'aujourd'hui se marreront rien qu'à entendre le projet et son origine : Dante rencontre une fille lorsqu'il a neuf ans, flashe dessus, et ne la revoit ensuite qu'à 18 ans. Petit bourge de l'époque, il nous raconte donc sur une centaine de pages comment il va être amené, de temps à autre, à croiser Béatrice dans sa belle ville de Florence, à la saluer d'un signe de tête ou à récupérer de quelques mots échangés avec et sur elle et qui le plongent dans des délires passionnels (enthousiastes ou dépressifs) qu'on peut trouver totalement disproportionnés par rapport à la simple réalité des faits. Pour ne rien arranger, Béatrice meurt dans la foulée. L'art de Dante (son seul horizon) sera de rendre compte de sa folie amoureuse (et fictive) en composant à chaque fois un sonnet de quelques vers qu'il donne à lire à ses proches et à le disséquer en direct. Le livre-poème est à cet égard surprenant, totalement sincère, naïf et en même temps témoignant d'une maturité dans les explications de texte qui porte sur elle la démesure du projet qui suivra. La Vita Nova n'est pas grand chose de plus que ça : le délire poétique d'un (jeune) homme qui fantasme un amour de jeunesse et fait porter sur son objet une ambition incommensurable. Béatrice devient en plus d'une jeune fille sexy, une porte ouverte sur le sacré, la béatitude et le divin. Le mélange des genres et des registres est rendu assez précisément par la traduction de Belhaj Kacem. Celui-ci s'attache notamment à rendre la richesse d'une langue qui évolue entre l'autocomplaisance précieuse, la description affligée d'une maladie amoureuse, l'illumination foldingue, la simplicité régressive et la pure beauté conceptuelle. Il faut s'accrocher souvent pour ne pas se moquer de Dante (pris à la lettre, depuis 2007, tout est ici risible), mais aussi pour ne pas verser une larme lorsque Béatrice est emportée par la mort et laisse Dante seul avec son écriture du fantasme et sa peine. La fin de la Vita Nova est un grand moment de littérature. Dante promet de se taire sur cette affaire jusqu'à ce qu'il ait trouvé une forme susceptible d'exprimer tout ce qu'il a à dire. Puisque la forme n'existe pas encore, il va l'inventer. La Divine Comédie est en marche. La Vita Nova en est une sorte de brouillon, un double mineur mais annonciateur sur le mode quasi-pathologique de ce qui deviendra le plus grand chef d'oeuvre absurde de la littérature mondiale. La Vita Nova démontre de façon probante qu'un projet (un sentiment) imbécile et sans originalité (dire l'Amour qui n'existe pas, transcender une relation sans réalité) peut tout à fait amener à une oeuvre exceptionnelle. Comme disait à peu près Sade, l'écriture consiste à identifier l'unique source de sa folie et à la cultiver (ou à s'y consacrer, je ne me souviens plus). Dante Alighieri a Béatrice, rien que ça. Il s'y accroche comme un mort-de-faim. C'est le plus allumé de tous les écrivains et sûrement pour cette raison qu'il est l'un des meilleurs. La Vita Nova est le premier ouvrage égotiste moderne, un hymne à l'intoxication du Moi par lui-même, et en même temps le premier livre à en faire exploser le cadre par delà les frontières de l'individu. The Filth : Morrisson en forme (de quoi) ?
![]()
La sortie française de The Filth l'excellente série de Grant Morrisson, dont on avait parlé il y a quelques semaines, permet de rouvrir le débat sur les qualités scénaristiques de ce dernier, qu'on a comparé, un temps, et en partie grâce à The Filth, au pape des comics Alan Moore. Sans être le chef d'oeuvre annoncé, The Filth n'en reste pas moins un exemple du style intellectualisé et touffu de Morrisson, une BD ambitieuse et qui ne marche que si on la nourrit de ses propres craintes et angoisses.
De la probabilité d'être lu dans le métroPosté par Myosotis le 22.06.07 à 17:37 | tags : elucubration
Le rêve de tout écrivain (je pense) est de pouvoir observer incognito, dans le métro par exemple, une jolie fille ou un homme en train de lire l'un de ses livres. Dans le silence de la contemplation (ok, entre les roumains qui mendient et les impros de violons mal accordés, les pleurs de gamins et les touristes qui traînent un sac de 10 m3 et menacent de vous exploser les rotules si vous ne tournez pas les genoux), l'écrivain peut alors juger sur pièce des effets de sa prose sur un visage et une conscience humaines. N'ayant jamais eu l'occasion d'assister à ce phénomène avec mes propres productions, j'ai essayé de réfléchir à la question : combien faut-il vendre de livres, quand on est écrivain, pour avoir une chance de croiser une jolie nana en train de lire l'un de ses livres dans le métro ? Le problème est évidemment mathématique et doit s'appuyer sur des hypothèses que d'autres, plus doués que moi en statistiques, pourront compléter si ça les amuse. Pour ma part, j'ai évidemment eu à maintes reprises l'occasion de croiser des lecteurs de Marc Lévy, de Jean d'Ormesson, de Beigbeder, de PPDA et Amélie Nothomb. Et je ne parle pas des lecteurs d'écrivains morts ou classiques, qui, de fait, se retrouvent hors champ de cette étude. Il semble donc que si vous vendez plus de 80 000 livres, la probabilité soit forte que vous puissiez par ce biais espionner vos lecteurs en toute discrétion. Le modèle est néanmoins neutralisé dans la mesure où VOUS ne pouvez peut-être plus (pour un tas de raisons) prendre le métro si vous vendez autant et êtes célèbre. Je n'ai jamais vu, du moins, l'un de ces auteurs sur aucune ligne francilienne. Reprenons néanmoins la modélisation : si on nomme x vos ventes totales, on peut considérer qu'à un instant t, seuls 10% de vos lecteurs lisent votre livre en même temps (le livre ayant une durée de vie de 6 mois). Si 20% de ces lecteurs habitent en région parisienne, le taux de lecteurs susceptibles d'être croisés dans le métro est de 10% de (20%x), 2% de vos ventes. En admettant qu'en heure de pointe, 1% des personnes d'IDF se retrouvent dans les transports en commun soit 0,02% de vos ventes en valeur absolue et que vous y trouviez aussi (posons 0,02% de chances), la probabilité que vous vous rencontriez, sachant que vous ne pouvez observer dans votre périmètre-wagon qu'une dizaine de personnes serait de l'ordre de 0,02 au carré divisé par 10 puissance 4. Au global (et si je ne me suis pas trompé), la chance de croiser un de ses lecteurs est de l'ordre de 4 x 10 puissance moins 6 ou 7, ce qui représenterait quelque chose comme x chances sur un million ou x chances sur 10 millions, ce qui est à la fois peu et assez, probabilité qui doit être divisé par 4/5 si on considère qu'1 lecteur sur 5 est un homme et redivisé par 1/3, si on admet qu'il y a une jolie femme toutes les 3 femmes (proportion un peu haute peut-être) Si vous vendez une dizaine de milliers de livres, ce qui n'est pas mal du tout, on voit très nettement, et selon les lois de la probabilité retournées de Terry Pratchett et Douglas Adams, que vous ne vendez pas suffisamment pour avoir des chances sérieuses de croiser l'une de vos belles lectrices et TROP pour que les probabilités se retournent sur elles-même et vous donnent ce bénéfice par accident. Il y a donc une presque impossibilité mathématique à ce qu'un écrivain de calibre "moyen-plus" accède au bonheur suprême, ce qui encore une fois, suffit à illustrer la vanité et la désespérance attachée à ce "métier". Je suis évidemment preneur de toute démonstration qui nierait cette triste réalité ou de toute expérience qui la contradirait. (A suivre donc)
Kitaro est un peu repoussant
Il est d'ailleurs judicieux d'avoir publié ces deux ouvrages indépendants avant de s'attaquer au plus gros morceau de l'oeuvre du mangaka manchot : outre le fait que l'éditeur a pu jauger la demande, il a pu attirer son attention avec un premier album ultra-respectable (et respecté puisqu'il a obtenu le grand prix à Angoulême) et aussi la préparer à mieux accepter le côté un peu vieillot de Kitaro. Kitaro est un petit mort-vivant qui n'a qu'un oeil (si on ne compte pas celui équipé de bras et de jambes qui se perche souvent sur son épaule) et qui erre dans le japon contemporain pour résoudre les problèmes surnaturels des hommes tels que les vampires ou les chats mangeurs d'homme. On a d'abord l'impression d'avoir à faire à une histoire d'horreur un peu naïve, puis à une série humoristique pour enfants quelque part entre Charles Addams et Walt Disney sans l'élégance de l'un ou de l'autre. Ces premiers chapitres n'ont vraiment d'intérêt que comme artefacts de la culture populaire japonaise et risquent d'en repousser plus d'un. Très vite pourtant, Mizuki a trouvée la voie qu'on lui connait déjà en France, un mélange de tradition japonaise et d'idiosyncrasies comico-humanistes. Ses talents de conteurs s'affirment aussi assez rapidement passées les maladresses du début.
Kitaro Le Repoussant Shigéru Mizuki Cornélius L'envers du paradis : quand Fitzgerald devient écrivain
![]() C'est justement l'histoire de cet Envers du Paradis que celle d'un double de l'auteur, jeune homme en pleine construction et à la recherche d'une figure de "père" pour exprimer sa vraie nature. En sus, Fitzgerald trouve bon d'inclure dans la trame du roman quelques poèmes (rappelons qu'il a vécu comme un flash/révélation sa découverte de la poésie anglaise) dont la qualité est pour le moins contestable. Malgré tout ça (l'envers du paradis raconte le parcours intellectuel, spirituel, littéraire, économique et sentimental d'un jeune étudiant posant à une "carrière", ses déceptions, ses enthousiasmes,...), l'Envers du Paradis connaît un grand succès commercial en ce début des années 20 (1919/1921) et devient emblématique d'une certaine idée du cool. Fitzgerald enchaînera assez vite sur The Beautiful and Damned, Gatsby le magnifique, Tendre est la Nuit (Tender is the night) avant de s'abîmer dans la picole, laissant son dernière roman et chef d'oeuvre inachevé (on reparlera du Dernier Nabab très bientôt). La lecture de l'Envers du Paradis reste salutaire si l'on veut comprendre pourquoi un mauvais livre peut devenir un grand livre. Si l'écriture est moyenne, si les techniques romanesques sont celles d'un auteur en apprentissage, l'Envers dégage une attitude, une classe, et une énergie désinvolte qui incarnent à la perfection l'instant historique où l'Amérique se réveille plus belle et libre que le monde entier. L'Envers du Paradis
Ce que les hommes appellent amourEtrange impression que celle laissée par la lecture de ce roman brésilien de Machado de Assis. Ecrit au XIXème siècle, le livre fait figure aujourd'hui (avec son auteur - inconnu au bataillon pour moi qui n'y connaîs rien, rappelons-le, en littérature sud-américaine), de classique de la littérature de l'époque. Machado de Assis est un écrivain, semble-t-il archétypal, d'une bourgeoisie vieillissante, vaguement internationaliste, mêlant récits de la vie quotidienne et vues désabusées et pessimistes sur le monde. Dans ce roman-journal, un vieux diplomate de retour dans son pays après des années passées à l'étranger tient un journal quotidien où il relate les événements de sa vie d'aujourd'hui, ses pensées et états d'âme. La fin du livre, si elle ne sert pas les intérêts amoureux de notre homme, s'envole vers les cimes littéraires, posant avec une efficacité à nous tirer les larmes une appréciation mi-cruelle, mi-lucide, sur le passage du temps, le vieillissement et le sens de la vie. Machado De Assis réussit avec Ce que les Hommes appellent amour un livre qu'on trouve étonnamment peu... brésilien et un grand moment de littérature d'anticipation. Ceux qui goûtent l'autofiction telle qu'on la pratique aujourd'hui (les histoires de mandarine et les liaisons jet-set) auront intérêt à venir y voir. Ce que les hommes appellent amour
Autobiographie mal vieillie
L'accumulation des clichés est intriguante. Dominique Goblet fait des réussites en se disant "si je gagne au moins une partie sur trois ça voudra dire qu'il pense à moi". Je ne me suis jamais lancé ce genre de défi absurde, moi, pourtant j'ai l'impression que tous les auteurs de BD en glissent un dans leur autobiographie. Suis-je normal ? Je n'ai jamais été voir un psy non plus. Je n'ai pas un traumatisme enfantin qui explique toute ma vie. Dois-je m'inquiéter ? L'émotion ou la sincérité dans l'art me font presque toujours rouler des yeux aussi mais ce qui me brise le coeur, vraiment, c'est de voir les années de travail passer à travers les pages de ce livre et l'inspiration s'en aller toujours plus loin. Cette première scène était si réussie... "Faire semblant c'est mentir" Je m'appelle Chloe, je suis Indochinoise depuis 23 ans
"Bonsoir. Je m'appelle Chloé et je suis indochinoise depuis 23 ans. J'avais dix ans quand j'ai commencé, c'était dans un camping, l'été de la mort de ma mère. J'ai d'abord écouté en cachette, sur des transistors qui traînaient, pendant des fêtes. Au retour des vacances, je crois que c'était déjà trop tard. Le 45-tours, l'album, les suivants, les maxis, les pirates. Ca a duré comme ça toute mon adolescence. Le réveil sonnait à peine qu'il me fallait ma première chanson. Quelque chose de fort, si possible. Avec beaucoup de synthés dedans. Ca m'apaisait autant que ça me rendait forte. Comme du ciment qui m'engrossait, affermissant les fondations. Je n'étais qu'un drame iodé, soudain l'épique m'envahissait, pulsations, neurotransmetteurs. C'était devenu vital, plus que les Lexomil." Le style Delaume fonctionne assez bien dans ce dispositif allégé. Ses séquences nominales sont efficaces, intelligibles. Evidemment, il faut se farcir Indochine (mais bon...) et aussi quelques inserts qui font la marque de fabrique et l'identité littéraire de l'auteur (les drames familiaux ne sont jamais loin et suggèrent la détresse de la narratrice, posés là comme pour faire peur, avec une grande discrétion, et sans explication inutile, pour une fois, serait-on tenté de souligner). Certains diront de la Dernière Fille Avant la Guerre que c'est un attrape-nigauds, un livre arty comme les autres, écrit avec beaucoup de désinvolture et en roue libre. On peut y voir aussi un petit travail juste et précis, plein d'émotion et de tendresse. Disons que La Dernière Fille avant la guerre est un Chloé Delaume pour les Nuls, ceux qui n'ont pas aimé les autres livres et n'aimeront peut-être pas les autres mais reconnaissent que cette fille fait de la littérature en conscience, une littérature programmatique et intelligente, et qui, même si on la tient pour un anti-modèle, doit être abordée avec respect et considération. Capucin, pas très propre
![]()
Capucin de Florence Dupré La Tour est une BD difficile à expliquer, ce qui m'embête d'autant plus qu'elle est vraiment bonne. A défaut, commençons par essayer de la résumer : ce second tome trouve le héros et titre de la série, fils d'un chevalier de la table ronde déchu, entrer en possession d'une baguette magique qui s'avère appartenir à Merlin l'enchanteur. Ce dernier n'est plus qu'un vieux squelette faiblard et oblige Capucin à l'emmener voir la fée Morgane quand sa baguette se coince. Ensemble, avec le jumeau magique que Merlin offre à Capucin comme cadeau d'anniversaire, ils formeront une sorte de famille un peu bancale. Dit comme ça, ça n'aide pas beaucoup, je suis désolé. Dois-je répéter que c'est bien ? Il y a sans doute beaucoup à dire sur le dessin de madame Dupré La Tour. Il évoque forcément un peu Joann Sfar, avec qui elle a collaboré sur Petit Vampire et qui l'a enrôlé dans la collection Bayou. Certains ont comparé le premier tome de Capucin à Donjon et je ne peut que croire que la comparaison est juste n'étant pour ma part jamais parvenu à lire un des albums d'héroic-fantasy de Sfar et Lewis Trondheim. Avec mes références plutôt limitées en la matière, je trouve juste que tout ça sent les seventies et je pense en particulier à Fred, l'auteur de Philémon. Plus près de nous on peut aussi évoquer Junko Mizuno mais ce petit jeu ne nous mène pas très loin. Capucin évoque comme nom celui de son auteur avant tout autre.
Capucin Florence Dupré La Tour Gallimard, collection Bayou Dans l'enfer de Dante(c)
Plus flippant et convaincant que jamais, Maurice Dantec abuse un peu trop de la macro-idéologie pour affiner son analyse. Il fallait bien deux papiers à Benjamin Berton pour en venir à bout. Il y est parvenu : Lire sur le mag - l'enfer de Dante(c) partie 1 On allait oublier : Bon anniversaire Maurice !!
Le dernier WestLondoner : Michael Moorcock Etonnant Voyageur 2
La colonie britannique venue au festival Etonnants Voyageurs de Saint Malo n'était sans doute pas plus nombreuse que les années précédentes mais particulièrement bien choisie pour les amateurs de littérature d'anticipation puisqu'aux côtés de Martin Amis, figuraient au casting de l'édition 2007, Ian Sinclair, auteur d'un ouvrage collectif non traduit encore regroupant sur le thème Londres, City of Disappearances des nouvelles de JG Ballard, Amis, Self, Chris Petit,.... Sur le plateau également (et impliqué dans un thème marronnier que j'eus l'honneur de hanter de ma présence mutique - 2 phrases en 1 heure - sur la fiction & le réel, le toujours passionnant Christopher Priest, auteur du très bon Monde Inverti, du Prestige (roman magique qui donna le livre qu'on sait) ou encore de la novelisation alimentaire, mais pour une fois pas ridicule, du Existenz de Cronenberg), mais aussi et surtout du pape de la SF tout court et tous genres confondus : Michael Moorcock. Pour beaucoup de badauds (familles blanches à dominante catholique et personnes agées comme sur 100% des manifestations littéraires), Michael Moorcock, qui fait son poids également, n'évoquait pas autre chose que le cinéaste américain Michael Moore, le -cock, les années et la classe en plus (costume de lin blanc réglementaire porté sur un étrange mélange - pour cause de "goutte"? - d'une sandale en cuir et d'un soulier tressé). Aussi ai-je été surpris de voir qu'aucune légion de fans d'Elric, Hawkmoon ou de Jerry Cornelius ne l'attendait pour lui baiser les pieds. Alors que n'importe quel François Reynaert est acclamé, reconnu et observé, un type qui a dirigé la mythique revue New Worlds, vendu des livres par millions, collaboré avec le Blue Oyster Cult et inventé certains des multivers les plus convaincants de notre siècle peut se balader dans l'incognito le plus total. Venu s'expliquer principalement sur la réédition française de son chef d'oeuvre classique, Mother London, dont on a déjà parlé, Moorcock à l'inverse de Martin Amis s'impose d'emblée comme un interlocuteur convivial, attentif et bonhomme. L'oeil pétille, la barbe blanche évoque celle d'un Père Noël patapouf inoffensif (mais un rien pervers), tandis que la voix dans un anglais londonien parfait est si limpide et intelligible que n'importe quelle personne qui a étudié l'anglais plus de dix minutes a l'impression de comprendre ce dont il est question. Interrogé sur son rapport à "Londres-ville monde" (thème imposé) et sur la genèse de son écriture, Moorcock que je serre dix minutes plus tard alors qu'il semble complter les voiliers sur le mort, avec sa palme au pied, émet les idées suivantes (que je résume) : 1. Entre la position de vieux con et de sage prophète, il reconnaît qu'il n'a jamais fait qu'écrire sur Londres et que la ville se perd. Londres est sa ville, celle où il est né où presque. Moorcock, comme les personnages de Mother London, prétend avoir développé un rapport symbiotique avec la ville et spécialement avec l'Ouest de Londres, Noting Hill Gate, Portobello, qui l'empêche aujourd'hui de franchir la Tamise ou de s'aventurer dans l'Est. Moorcock parle de la nostalgie du vieux Londres et de sa destruction systématique par Thatcher et ses successeurs. La réinvention d'un Londres nouveau autour du quartier de Dockland, de l'espace du Millenium marque une volonté de transférer l'énergie de la ville millénaire vers un noeud énergétique capitaliste, franchisé et aseptisé. Moorcock prétend que sa mort prochaine marquera la mort des voix de Londres. Fasciné par la théorie et son exposé qui répond tout à fait à mes propres intérêts, je n'ose pas demander s'il n'y a pas finalement là dedans qu'une variante sur le "c'était mieux avant". Moorcock continue. 2. Moorcok évoque ensuite sa méthode d'écriture pour Mother London et avoue que ses personnages de fous sociaux capables d'entendre toutes les voix de Londres, par delà les époques, n'ont pas une grande importance pour lui, même si, après quelques romans noirs et violents, il avait envie de retrouver des caractères sympathiques et humains. Pour lui, le roman n'est qu'un plan, une carte, l'exposé d'une théorie dont les personnages sont les porteurs, les éléments indispensables. Pour Mother London, Moorcock me confie qu'il a travaillé à partir de quelque théorie scientifique dont il ne se souvient plus le nom exact (cela lui arrive à 2 ou 3 reprises dans notre conversation, ces trous de mémoire) mais qui, sur ce qu'il m'en dit, ont trait aux plans à spirale et aux fractales. Mother London est un roman organisé autour d'un coeur ou choeur historique (le Londres du Blitz) et d'une répétition de double motif (en chapitre) déclinés personnage à personnage. Je demande quelques explications mais Moorcock ne souhaite visiblement pas entrer dans les détails. Tout ceci, me dit-il, ne relève finalement que d'un travail autobiographique, les souvenirs sont la plupart les miens, mais je les ai organisés de telle sorte que le désordre soit désordonné mais parfaitement rationnel dans sa déraison. Ouaip. Appuyé sur sa cane, Moorcok progresse le long du port de Saint Malo et rejoint à la vitesse du vieil homme, les tentes de dédicace. Une sorte d'assistante l'accompagne qui paraît plus "prêtée par le festival" que relever de sa vie privée. Il parle de revenir un jour à Paris, ville où il a déjà vécu, pour voir s'il peut quitter Londres. Son séjour aux Etats Unis (plusieurs décennies), lui revient aussitôt, sachant qu'il n'y retournerait aujourd'hui pour rien au monde. "I think it is the last time i will ever leave the capital. Non, non, London is where i should stay". Je pense au titre de The Fall, qui parlait en réalité du Capitole. Mais bon.... Tente un stupide : "But, you are in Saint Malo", histoire de faire un peu d'humour et de montrer que... peut-être... cette histoire de localisation de l'écriture est à prendre avec des pincettes. Il me regarde surpris et l'oeil en joie balance : "It is Grande Bretagne, afterall". Sur le stand, pas un chien, Moorcock s'installe, commande un verre d'eau et sort une plume à dédicace de science-fiction d'un étui. Un ado se pointe. Je me dis que je tiens enfin le fan d'Elric. Look gothique, cheveux longs, l'allure à jouer au foulard. Il regarde le vieux Moorcock, la couverture de ses bouquins et passe outre. Moorcock repositionne ses livres sur le stand et pose sa cane sur le comptoir.
Un bon Delaume : La dernière fille avant la guerreCommençons par la conclusion, puisque c'est ce qui importe : j'ai pris du plaisir à lire le dernier livre de Chloé Delaume, sorti il y a quelques semaines maintenant dans la collection Naïve, et ce n'est pas si fréquent. Disons même que c'est la première fois. Si les vingt dernières pages du texte sont quelque peu en deça d'un démarrage émouvant et drolatique, La dernière fille avant la guerre est un livre à découvrir et à consommer sans modération (1h de lecture tout au plus), avec légèreté, un petit exercice de style qui témoigne de la science narrative et de la finesse d'une écrivain qui, de mon point de vue (biaisé et inobjectif), est plus efficace dans les formes courtes et affranchies d'enjeu que lorsqu'elle pose à de plus grandes ambitions ou à rénover le langage. La dernière fille avant la guerre
Promethea peu à peu la révélation
Dit comme cela Promethea ressemble à un comics traditionnel mais il s'en éloigne au fil des tomes. Sur le 4, Moore quitte les sentiers battus, faisant exploser avec JH Williams III, le dessinateur, les codes de la case et des bulles, pour déstructurer la bande-dessinée et nous donner à lire un manuel de mystique panthéiste et humaniste. Il ne faut pas lire Promethea pour suivre une histoire (on s'en fout très vite - encore que...) mais pour réfléchir avec et hors du livre et en prendre plein les mirettes. Promethea est LA bd à lire, la plus exigeante et atypique que nous ait proposé Alan Moore jusqu'ici. Elle paraîtra ampoulée et précieuse à certains, voire carrément chiante comme la mort, mais elle représente en quelque sorte le stade suprême de ce qu'on appelle l'intelligent comics, le pendant de l'essai philosphique ou du livre religieux, dans l'univers narratif extrêment codifié de la BD tous publics. Rappelons que Promethea est publié par la ligne ABC, censée faire partie d'un ensemble mainstream destiné aux ados américains. D'ici quelques mois, Moore produira aussi le volume 3 de sa ligue des gentlemen extraordinaires. Autre événement très attendu. Promethea 4
Eden Sur Seine : pourquoi, pourquoi, pourquoiTransformer une inquiétude sentimentale en combat politique, organiser une grève mondiale des femmes en produisant un film pornographique. Je ne sais pas au juste ce qui m'a fait lire cet Eden sur Seine : le fait de l'avoir reçu sûrement, la référence à des thèmes altermondialistes ou le name-dropping de noms réels intervenant dans la trame du roman, qui me ramenait de fait à quelques obsessions personnelles (Clémentine Autain en apparition fugitive, Jack Ralite et même Jack Lang,....). Premier roman d'un homme engagé dans les dits mouvements (Olivier Berthelot), Eden sur Seine "s'offre à nous" dans toute la splendeur de son concept : un livre, roman traditionnel, qui raconte une histoire dont je parlerai juste après, un blog et un site associés qui reprennent, prolongent et donnent corps au sujet du livre. . Le moins que l'on puisse dire et que des deux composantes, c'est la composante multimedia ou web qui est la plus réussie.
Tout cela pour dire qu'en matière d'écriture romanesque, il faut, d'une part, se méfier des inspirations qui ne seraient que théoriques (encore qu'elles valent souvent mieux que rien), mais surtout prendre garde aux bonnes idées premières qui en deviennent d'extrêmement mauvaises dès qu'on passe au cap de la réalisation. Il est presque incroyable que l'auteur de ce livre ne se soit pas rendu compte, pendant qu'il composait cet Eden, qu'il allait droit dans le mur. On lui fera crédit d'y être allé tout droit et à pleine vitesse, ce qui, pour l'avenir, est un encouragement. Eden sur Seine Olivier Berthelot
Le sombre avenir de Tsutomu NiheiPosté par 2goldfish le 07.06.07 à 12:14 | tags : science-fiction
![]() Dans ce manga un personnage taciturne, dont on ne sait s'il est homme ou machine, erre dans de gigantesques constructions déserte et n'y rencontre principalement que des machines, des robots architectes occupés à la construction de bâtiments inutiles ou des machines parasites qui se nourrissent des restes de la civilisation. Les rares hommes qu'on y trouve encore se cachent, vivant dans la peur d'un environnement qu'ils ont bien du créer mais où ils n'ont plus leur place. Même les incohérences et les trous du scénario (un problème beaucoup trop courant dans les manga) deviennent des qualités : là où l'homme à disparu, le sens est parti avec lui. Et puis il y avait aussi le dessin incroyable de Nihei, dont l'imagination pour les créatures à la HR Giger n'a d'égale que son talent pour les paysages urbains désolés et absurdes quasi-escheriens.
J'aime trop ce que je vois pour que ce que lis vienne totalement le gâcher, et je pourrais en fin de compte me tromper comme je l'avais fait la première fois que j'ai posé les yeux sur BLAME!, mais mon pronostic pour le futur est plutôt sombre. Abara Tsutomu Nihei Glénat Israel Potter, mieux que Harry et ses frères
Le rapport entre Harry et Israel est plus que ténu, même si je ne désespère que la confusion des noms pourra amener quelques lecteurs à passer de l'un à l'autre par erreur; l'avantage littéraire n'allant évidemment pas à celui qui détient ces dernières années l'avantage commercial. Israel Potter est un travail plutôt oublié et mésestimé du grand Herman Melville, auteur de Pierre ou les Ambiguités, Billy Budd, de Moby Dick ou du court mais brillant Bartleby, le scribe. L'histoire de ce livre (250 pages) est assez amusante pour être rappelée : Melville est américain et connaît au moment où il l'écrit un "trou d'air" dans sa carrière d'écrivain, dont il ne s'échappera pour ainsi dire plus jamais de son vivant. Ses livres se vendent mal (à peine quelques centaines d'exemplaires), son éditeur original lui a refusé Pierre ou les Ambiguités, jugé trop compliqué et métaphysique, ainsi qu'un autre projet dont le manuscrit sera perdu par la suite intitulé The Isle of The Cross. Melville vit sur le compte de sa famille et de son frère en particulier qui a réussi dans le monde des affaires. En tant qu'écrivain, il hésite entre plusieurs projets et essaie de gagner un peu d'argent avec des travaux d'écriture de nouvelles ou de courts récits pour les revues de l'époque. C'est dans ce cadre que naît le projet Israel Potter, feuilleton écrit entre 1854 et 1855, et qui paraîtra finalement dans le mensuel de la revue Putnam. Bizarrerie des bizarreries, le livre provient d'un livre-confession sorti quelques années plus tôt, en 1824, racontant les mémoires d'un soldat devenu marin puis vagabond pendant la guerre opposant les Etats-Unis à l'Angleterre et qui mènera à l'Indépendance de l'ancienne colonie. Le paysan Potter, enrôlé dans l'armée qui n'est pas encore américaine, est fait prisonnier par les anglais et va vivre une épopée incroyable : servir d'espion pour Benjamin Franklin, s'entretenir dans les jardins de Kew avec le roi d'Angleterre en personne, rencontrer quelques flibustiers célèbres et tenter des coups terroristes absolument insensés. Balotté comme un bois mort au milieu de l'océan, le pauvre Israel gardera toujours l'espoir et cette envie irrépressible de s'emparer d'une liberté que le monde lui refuse. L'infortune congénitale dont il est affecté le condamne au fil des scènes à enchaîner les emmerdes et les drames, mais aussi à porter en permanence sur lui l'héroïsme bravache et inconscient qui caractérise, selon Melville, l'âme américaine. Là où l'auteur réalise un tour de force, c'est en conciliant à la perfection l'aventure picaresque et burlesque du héros, et une réflexion réellement émouvante sur son parcours. La réussite de cette biographie haute en couleurs est couronnée par une dernière partie (20 pages) qui tient du génie : Potter est rejeté une ultime fois par la vie en Angleterre. Melville choisit d'évoquer 40 ans de sa vie en quelques lignes et de le refaire débarquer, avec son fils, en Amérique, sur le terrain même où l'aventure a commencé. Sans en dire plus, disons que le procédé (qui évidemment n'existait pas dans la version dont est tirée le roman), fonctionne à la perfection et suffirait presque et si le reste n'était pas tout aussi aimable, à faire de ce livre un livre à ne pas rater. On pourrait en dire à peu près autant de l'oeuvre de Melville, pas assez considérée, et qui tient, d'où qu'on la considère, aussi bien ou mieux la route que d'autres plus prisées de notre époque (Hawthorne son ami,Faulkner ?, Fitzgerald?).
James Crumley : Lourde auto-critique d'un géant du polar US
Bien sûr, la pulsion de mort habite tous ses romans depuis le début mais dans Folie Douce l'autocritique et la noirceur atteint un point telle que l'auteur va jusqu'à s'en prendre à lui-même et à son œuvre avec une férocité inaccoutumée. Ici, Shugrue devra encore une fois affronter les noirs démons du secret et de la névrose, et se frotter au pire enemi d'un homme : son meilleur ami. Une course sauvage pour le privé à la petite semaine, plus tout jeune et passablement éprouvé par la vie (voir, les Serpents de la frontière), avec qui l'auteur n'est pas tendre pour autant. Difficile en effet de ne pas faire le parallèle entre ses polars plein d'une psychologie brut de décoffrage, mêlant philosophie Nietzschéenne et mythe de l'ouest sauvage où tout se règle encore à coup de revolver, et le portrait sans concession du psychiatre manipulateur de Folie Douce. A la manière du Krummel (Notez la quasi homonymie) de Un pour marquer la cadence son premier roman, un recit post-viêt-nam, les situations vécues par les personnages de Crumley font souvent l'objet d'exutoires sado-masochistes et sanglants, expression du mal être et de la culpabilité porté par l'auteur depuis le viêt-nam. Une période évoquée au fil des pages, mais dont l'auteur ne dit rien ou presque, hormis dans le premier roman suscité. Hélas, et tant mieux, avec Folie Douce Crumley rate sa cible, en l'occurence lui-même, puisque c'est la tendresse et l'émotion qui prédomine chez le lecteur à la lecture de ce portrait à charge. De fait, peu d'auteurs sont capable d'une telle honnêteté, malheureusement, cet exercice purificatoire ne semble pas avoir moralement réussi au principal intéressé dont on attend pourtant les romans avec toujours autant d'impatience. Go on James ! James Crumley - Folie Douce (Folio Policier) Les hommes sans visage
(Les hommes sans visage) Ils n'avaient pas de visage. Certains affichaient un large sourire de tête de mort, l'ivoire clair des dents illuminant la chair déchirée, des cavités profondes à la place des yeux. D'autres ne possédaient même pas de sourire - tout ce qu'il y avait d'humain en eux avait été arraché en une fraction de seconde par l'explosion de la mine. Euclides évitait de lever les yeux. Il circulait entre les pupitres et tout ce qu'il voyait c'était des jambes, des chaussures,; des pantlons élimés mais propres, des souleirs éculés et cependant cirés, brillant comme s'ils étaient neufs. Certains de ces hommes n'avaient qu'une chaussure. Que faisaient-ils de celle qui était superflue ? Peut-être achetaient-ils la paire en commun avec un autre mutilé. Le type qui avait perdu le pied droit cherchait quelqu'un qui n'avait plus le gauche et ils allaient acheter ensemble des souliers. Euclides détestait les mines. mine : engin de guerre camouflé ou dissimulé qui contient des matières explosives, et qui sert à détruire des remparts, des tranchées des individus, etc (dictionnaire Aurélio.) D'aucuns arment les mines de façon à tromper et à blesser les sapeurs. On peut, par exemple, attacher une grenade à la base de la mine; le sapeur désarme la mine, respire avec soulagement, "une de moins", tire dessus et ce faisant dégoupille à son insu la grenade... un... deux... trois... Boum ! Cet extrait n'est pas forcément caractéristique du ton et du mouvement de cette Guerre des Anges mais donne un aperçu du talent narratif et descriptif de l'auteur, de la qualité de sa réflexion romanesque. Dans la vallée de l'amour avec Farid Al-Din Attar Je poursuis mon parcours parmi les poètes persans avec Farid Al-Din Attar et cet extrait de la vallée de l'Amour. Farid Al-Din Attar est né en Perse (Iran) au milieu du XIIème siècle. Poète mystique, fils d'un "pharmacien, chimiste, botaniste" aisé, Attar est resté célèbre pour sa Conférence des Oiseaux.
La vallée qui suit est la Vallée de l'Amour. Pour y entrer, tu dois avoir le cœur bouillant. Comment dire ça autrement ? L'homme doit être le feu, en personne. Le visage de celui qui aime ou est aimé doit être bordé par les flammes, incandescent et irrésolu, comme le feu lui-même. L'amour véritable n'admet pas d'arrière-pensées. Par l'amour, le Bien et le Mal cessent d'exister. « Mais toi, dont l'esprit ne touche pas terre et qui se fout de tout, tu te moqueras de ce discours, tes dents n'y mordront pas avidement. Une personne qui a de la loyauté en elle tient son argent prêt, sa tête disponible, pour s'unir à ses amis. Les autres se contentent de brandir ce qu'ils feront pour toi... demain. Celui qui ne s'engage pas de cette façon là du côté de la loyauté, entier et sans retenue, ne sera jamais affranchi de la tristesse et de la mélancolie qui le plombent. Il sera agité et torturé jusqu'à ce que le faucon atteigne son but. Si un poisson est poussé par les vagues sur la plage, hors de l'eau, ne se débattra-t-il pas pour regagner l'onde ? « Dans cette vallée, l'amour est représenté par le feu, la raison par la fumée. Quand vient l'amour, la raison s'efface. Car la raison ne peut vivre sous la folie de l'amour. L'amour n'a rien à faire avec la raison des hommes. Si tu avais la conscience claire et l'esprit tourné vers le dedans, tu saurais voir de tes yeux la structure atomique du monde visible. Mais si tu regardes les choses avec les yeux de la raison commune, tu ne comprendras jamais combien il est vital d'aimer. Seul un homme qui a vécu et goûté la liberté peut accéder à ce bienfait. Celui qui veut venir jusque dans cette vallée doit y venir avec mille cœurs au moins, et être prêt à les sacrifier les uns après les autres à chaque seconde.
Fragment d'Histoire Future
"C'est vers la fin du XXVème siècle de l'ère préhistorique jadis appelée ère chrétienne, qu'eut lieu, comme on sait, la catastrophe inattendue d'où procèdent les temps nouveaux, l'heureux désastre qui a forcé le fleuve débordé de la civilisation à s'engloutir pour le bien de l'homme. J'ai à raconter brièvement ce grand naufrage et ce sauvetage inespéré si rapidement accompli en quelques siècles d'efforts héroïques et triomphants. Bien entendu, je passerai sous silence les faits particuliers qui sont connus de tous et ne m'attacherai qu'aux grandes lignes de cette histoire. Mais auparavant, il convient de rappeler en peu de mots, le degré de progrès relatif auquel l'humanité était déjà parvenue, dans sa période extérieure et superficielle, à la veille de ce grave événement." Ecrit en 1879 et publié quelques années plus tard, ce Fragment d'Histoire Future, dont le petit extrait ci-dessus constitue l'introduction, est un petit trésor d'anticipation écrit par le sociologue et criminaliste Gabriel Tarde, chercheur réputé de la seconde moitié du XIXème siècle. En quelques 130 pages, Tarde propose ici ce qu'on appelle une UTOPIE SOCIALE sous forme quasi-romanesque et très habilement menée qui lui permet de réfléchir in concreto et de poser les bases, comme Fourier avait pu le faire à peu près en même temps, d'une société idéale. Dans ce Fragment d'Histoire Future, les hommes sont confrontés à un refroidissement du soleil (élément tout à fait crédible en corollaire du réchauffement climatique) lequel induit une nouvelle glaciation, une disparition d'à peu près toutes les espèces animales de surface et, entre autres désastres, une stérilisation des terres arables. La population chute, la civilisation vacille, obligeant les derniers hommes, menés par un leader inspiré, charismatique et imaginatif à entraîner tout son petit monde dans l'aventure du néotroglodysme, soit à abandonner, dans une scène sublime et définitivement, la surface hostile pour habiter les grottes, les entrailles de la terre chauffées par son noyau en fusion. Une société ultraévoluée se développe alors en quelques siècles, communautariste (puisque la Grotte Terre ne fait qu'un), où l'on se nourrit exclusivement de champignons et de viande congelée ou en sorbet (les animaux ont été pris dans les glaces). Les évocations de Tarde sont d'une simplicité et d'une beauté rare, changeant ce texte court en un très beau travail de poésie et d'évocation romantique. La nouvelle civilisation dépasse l'ancienne en tout et dépasses les obstacles techniques qui se dressent sur le chemin de son essor. Ce bel ouvrage rappelle l'apport des scientifiques au domaine de la littérature d'anticipation, qu'ils fussent docteurs, sociologues ou philosophes, et l'importance particulière de cette seconde moitié du XIXème dans l'émergence et l'invention des grands thèmes modernes de SF : entre Jack London, H G Wells, Jules Verne et les autres, c'est à ce moment si particulier où la raison et l'imagination se téléscopent autour de la notion de progrès, qu'explose le genre. Ce petit bijou se télécharge en plus gratuitement ici : |
Discussions en cours sur le forum livres :
|