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Archives > Juin 2007

La malédiction de la sitcom

Posté par 2goldfish le 30.06.07 à 10:42 | tags : bd, web
J'ai longtemps eu une relation conflictuelle avec Questionable Content, le premier webcomic que j'ai jamais lu. Le truc c'est que je l'ai découvert dans ses premiers mois en 2003 ou 2004, que je l'ai trouvé plutôt sympathique mais que je n'avais guère de point de comparaison à l'époque et que je sais aujourd'hui qu'il existe d'autres choses bien meilleures dans l'univers du webcomic, certaines que je lis et d'autre pas. J'ai donc souvent envisagé de laisser tomber la lecture quotidienne du strip de Jeph Jacques sans jamais m'y résoudre.

 

Questionable Content a commencé comme un strip mal dessiné (cf l'illustration à gauche) dans lequel un jeune homme, double assez transparent de l'auteur, passait son temps à se plaindre de son boulot à son anthro-PC, un robot/ordinateur anthropomorphique, et à faire des blagues que seuls les lecteurs de Pitchfork pouvaient comprendre. Au fil des mois pourtant le dessin s'est amélioré (pouvez vous croire qu'entre les deux illustrations de ceux billet l'évolution a été continue, sans aucun bouleversement brutal ?) et le strip s'est transformé en une sorte de sitcom à la friends à l'humour pas vraiment transcendant mais sympathique et au casting large qui passe son temps à discuter les vies amoureuses des uns et des autres. L'auteur lui a abandonné le boulot dont il se plaignait constamment pour travailler sur sa BD à plein temps, vivant des revenus de la publicité sur son site et de la vente de t-shirts qu'il promeut grêce à son strip. J'ai développé une certaine sympathie pour lui grâce aux petits messages qui accompagne chaque nouvel épisode, un peu comme s'il était lui même un personnage de plus de son histoire, peut-être le plus intéressant.

Comme pour une série télé, même quand on est pas passionné il est parfois difficile de décrocher et j'ai depuis quelques mois seulement accepté ma dépendance à ce strip. Je me moque de savoir si Marten finira avec Dora ou Faye, je ne souris pas toujours mais je ne m'ennuie pas vraiment non plus. J'imagine que la fin viendra quand l'auteur en décidera, moi je n'ai qu'a patienter et continuer à le lire une minute chaque jour, impuissant.




Comment gagner tous les concours de nouvelles et se faire du blé ?

Posté par Myosotis le 29.06.07 à 11:53 | tags : élucubration, nouvelle

 

Dans son livre Bagombo Snuff Box, l'écrivain récemment disparu Kurt Vonnegut Jr, auteur, entre autres, du très bon Breakfast des Champions, sur lequel on reviendra prochainement, définit fort justement les 8 règles à respecter pour écrire une nouvelle (ou plusieurs).
Dans la foulée, il fait remarquer que ces 8 règles fonctionnent tout à fait et sont de la plus haute pertinence mais que la plupart des grands auteurs ne prennent pas le temps de les respecter... à l'exception notable de la première. A quoi servent des règles qui ne servent pas ?, me direz-vous.
Comme dirait l'autre, il n'y a pas de bonne règle qui n'ait jamais été contournée au moins une fois. Pour le reste, chacun se débrouille comme il peut ou comme il veut. Les nouvelles étant généralement ce qui est le plus simple (rapide) à écrire, c'est aussi ce que les gens sont le plus susceptibles de tenter et de vous faire lire en vous demandant votre avis. Il est toujours bon d'avoir un avis autorisé avant de faire de la peine à un ami...

 

  1. Fais en sorte, par ta nouvelle, d'utiliser le temps de celui qui te lit et t'est totalement étranger de telle sorte qu'il ou elle n'ait pas le sentiment de le perdre.
  2. Donne au lecteur au moins un personnage dans lequel il ou elle peut s'incarner.
  3. Chaque personnage de ton histoire doit avoir envie de quelque chose, et même si ça doit être seulement envie d'un verre d'eau.
  4. Chaque phrase doit ou faire avancer l'histoire ou révéler de nouveaux éléments sur le personnage.
  5. Démarre le plus près possible de la fin.
  6. Sois sadique. Peu importe si tu as des personnages sympas et innocents, fais en sorte que des trucs horribles et affreux leur arrivent et te permettent d'illustrer qui ils sont.
  7. N'écris qu'à une seule personne. Si tu ouvres une fenêtre et fais l'amour au monde, ton histoire va attraper une pneumonie.
  8. Donne à tes lecteurs un maximum d'info le plus vite possible. Envoie chier le suspense. Le lecteur doit avoir une compréhension complète de ce qui se passe, où ça se passe et quand, et ce afin qu'ils terminent l'histoire eux-mêmes quand bien même tu n'y arriverais pas ou si le livre était bouffé dans les dernières pages par des cafards.

Avec ça, les milliers de concours de nouvelles organisés par les mairies, les supermarchés, les revues, les bibliothèques et association sont dans la poche.....







Je, la Mort et le Rock'n'Roll

Posté par Flyer le 29.06.07 à 10:29 | tags : livre, naïve editions, copinage
Chuck Klosterman - Je, la Mort et le Rock'n'RollChuck Klosterman est critique rock à Spin magazine, dans la réalité mais dans son autofiction aussi. Je, la Mort et le Rock'n'Roll ("une histoire vraie à 85%" écrit Klosterman) aurait pu être d'un ennui profond, tellement ses thèmes sentent le revival de la littérature rock des dernières années : narcissisme, usage de stupéfiants divers, cynisme chic, et du rock, du rock, la grande putain du rock, muse prêtant son corps au tout et n'importe quoi littéraire.
Alors, qu'est ce qui fait que le roman de Klosterman fonctionne ? Les blagues, un peu. La mort, beaucoup. Klosterman livre dans son oeuvre tout ce qu'il intériorise dans sa véritable existence. Sorte de faux timide rongé par une conscience aiguë de ses défauts et une espèce de culpabilité aussi éternelle qu'irraisonnée, il écrit quelque part à la croisée du détachement clinique, des confessions psychopathologiques, et du surréalisme d'un metteur en scène attaqué par sa propre imagination.
Saupoudrez le tout d'humour de cimetière, de classements sociologiques basés sur les drogues, les alcools et les régions d'où vous venez, et de références quasi-névrotiques à KISS où aux mastodontes préhistoriques, et vous obtiendrez un livre attachant, pas foncièrement génial mais suffisament original et (drôlement) morbide pour n'être jamais ennuyeux, et contenant la chronique de Kid A (Radiohead) la plus intéressante (et bizarre) que j'aie jamais lue. Vous obtiendrez aussi une véritable petite encyclopédie sur les morts violentes de rockeurs (ou inspirées par des rockeurs, ou causées par des rockeurs...) depuis 1950. Ça vous fera rire...



Moonlight Hotel : la politique internationale à mourir de rire...

Posté par Myosotis le 28.06.07 à 10:37 | tags : belfond, politique, roman

Roman politique et satirique d'un grand reporter du New York Times Magazine, de Vanity Fair et Esquire, Moonlight Hotel propose un excellent décryptage des motivations et du fonctionnement de la politique internationale, et notamment des relations de puissance qui unissent les grands pays (les Etats-Unis et l'Angleterre, ici) aux petites nations, états timbre-poste et anciennes colonies.
Dans un contexte qui rappelle évidemment la guerre en Irak, la campagne d'Afghanistan mais peut-être et surtout Le Désert des Tartares, Scott Anderson invente un état du Moyen-Orient, inconnu de la plupart, et délibérément négligé par les grands de ce monde.

Le KUTAR est un obscur royaume arabe où le héros, David Richards, jeune diplomate de 34 ans, est en charge à l'Ambassade Américaine des politiques de développement et projets économiques. Le jeune homme contrôle des études fumeuses et carottages destinés à repérer des ressources rares qui le sont tellement qu'elles n'existent pas, vole de "repas de l'ambassadeur" en "soirées de l'ambassadeur", enfilant dans son superbe appartement des beaux quartiers les quelques attachées culturelles, femmes délaissées ou étudiantes touristes qui se présentent, en se demandant ce qu'il est venu faire là.

Le roman démarre vraiment lorsqu'on apprend que les rebelles du Nord s'agitent un peu plus que d'habitude. La crise s'envenime (bombardements, blocus, pertes civiles, menace sur la royauté) et conduit le pays au bord du gouffre. La satire démarre avec l'appel au secours lancé par un David Richards, encore pénétré par les idéaux de liberté et de solidarité supposément portés par son pays, à une intervention de l'Oncle Sam.
Un fonctionnaire du Ministère des Affaires Etrangères l'envoie bouler d'un courrier sublimement administratif et paradoxal où on lui expose que les rebelles pourraient bien être aussi féroces que les talibans (voire pire) mais que les USA ne peuvent pas intervenir puisque leur organisation est actuellement en cours de classement parmi les organisations terroristes et qu'on ne peut attaquer que si l'organisation est reconnue comme terroriste, ni proposer des négociations dans la mesure où on ne négocie pas avec des... terroristes ou personnes susceptibles de le devenir.

L'intrigue, cocasse et tragique à la fois, se concentre autour de la situation au Moonlight Hotel, où David Richards se réfugie pendant le siège de la capitale avec une jeune autochtone dont il tombe amoureux, l'ambassadeur britannique, un journaliste américain chasseur de scoops pas dupe de ce que recouvre le rêve américain une fois exporté et quelques personnages secondaires très bien croqués.
Anderson parvient à merveille à décrire le lâchage en règle des grandes nations vis à vis d'un pays ami (le Kutar est membre du Commonwealth) mais qui ne représente AUCUN intérêt stratégique et le malaise réel et métaphysique que ce dernier provoque chez ses loyaux serviteurs. L'ambiance est d'autant plus tendue et le roman exaltant qu'Anderson ne donne aucune indication sur les fameux rebelles sanguinaires, se contentant de laisser ses personnages dans la contemplation dramatique de leurs assauts (les pertes au sein du MoonLight Hotel seront loin d'être négligeables).
Jusqu'à l'audacieux rebondissement final (savoureux), Moonlight Hotel est un roman d'une belle intelligence, à l'écriture limpide et sans aspérités, une vision ultralucide et surtout divertissante de la géopolitique et de ses ressorts.

A l'image des Rois du Désert (le film), et sans céder sur la langue, la forme et le sérieux narratif (quelques scènes de description du Kutar sont très réussies), Moonlight Hotel réussit donne du sens le sourire aux lèvres. Du grand et bon boulot, à lire sur la plage ou ailleurs...

Moonlight Hotel
Scott Anderson
Belfond




Le Dernier Nabab : chef d'oeuvre inachevé

Posté par Myosotis le 27.06.07 à 12:42 | tags : roman

Dernier livre de Francis Scott Fitzgerald, le Dernier Nabab aurait sans nul doute été un aussi beau et grand livre qu'il a été un bon film de cinéma - Elia Kazan, Robert Mitchum, Robert de Niro.
A cette époque, Fitzgerald est à Hollywood. Sa femme Zelda est à moitié folle, internée, tandis que lui, malgré le succès d'écriture de Tendre est la Nuit (mauvaises ventes, encore), a accepté un boulot de scénariste tricard pour le cinéma.

Fitzgerald, en 1940, n'est plus que l'ombre de celui qu'il a été quinze ans avant. Sa flamboyance dont on peut lire les traces anciennes sur son visage, devenu rouge et soufflé, sent désormais le gin à plein nez. Fitzgerald prend appui sur la vie du producteur Irvin Thalberg pour inventer Monroe Stahr, le producteur héros du Dernier Nabab (The Last Tycoon). Au lieu de peindre, comme cela deviendra la mode plus tard, un Hollywood d'opérettes où les crocs sont tirés sur les ambitions, les superficialités en 1ère couche, Fitzgerald donne un point de vue incroyablement équilibré mais désabusé sur les choses de la vie et du cinéma. Monroe Stahr est un producteur jadis précoce (il a démarré à 23 ans), qui à la quarantaine est essoré. Sa femme est morte et il s'abrutit dans le travail, enchaînant les réunions et les visionnages de rushes, prenant dix décisions à la minute, sur un rythme enivrant. Stahr souffre du coeur et n'a sûrement plus que quelques mois à vivre.
Sa vie bascule lorsqu'il croise le "sosie" de sa femme défunte pendant une inondation des studios. Il identifie Kathleen, une femme qui ne fait pas grand chose et en tombe amoureux. Le titre du manuscrit de Fitzgerald était The Love of The Last Tycoon : A western. Il est exact. Fitzgerald fait raconter l'histoire, dans un montage narratif tordu mais brillant, par une jeune femme amoureuse de Stahr. La passion discrète que vivent le producteur et sa mystérieuse maîtresse constitue évidemment le noyau en fusion de ce roman. Fitzgerald en profite bien sûr pour peindre dans un style quasi réaliste (une nouveauté pour lui) la complexité des rapports sociaux à Hollywood : depuis les syndicats, jusqu'aux scénaristes (le bas de la chaîne) en passant par les producteurs et actionnaires.

Il y a une langueur et un érotisme somptueux dans le Dernier Nabab qui font de ce livre dont il manque un bon tiers (celui-ci a été reconstitué à partir des plans de l'auteur si bien qu'on connaît la fin et qu'on peut en lire un résumé) une sublime balade introspective. Le personnage de Monroe Stahr est d'une épaisseur dramatique impressionnante et sûrement le plus beau personnage de Fitzgerald, le plus crédible, le plus incroyablement américain qu'il ait jamais inventé.
Comme souvent chez l'auteur, il n'y a que cette histoire de l'Amérique qui compte vraiment. Après avoir l'âge du Jazz, l'écrivain le referme et peint, comme Pasolini le fera avec l'Italie trente ans plus tard, l'épuisement d'une société, l'asséchèment d'une dynamique sociale. Fitzgerald ne raconte pas la mort ou la naissance d'Hollywood, mais le passage fondamental d'une économie proto-capitaliste à l'économie libérale. Dans le grand saut, des éléments survivent et d'autres non. Le drame du Dernier Nabab (ce qui explique, sur le fond, pourquoi il n'est pas fini), c'est que son auteur sait qu'il ne fera pas partie du Nouveau Monde.

Note : j'en profite pour signaler la sortie d'un numéro hors-série de la revue Transfuge, consacré entièrement à l'oeuvre de Fitzgerald.

Le dernier nabab
Francis Scott Fitzgerald

 




Le travail du Bronze

Posté par 2goldfish le 26.06.07 à 16:37 | tags : bd

 

Diamétralement opposé en tout point au 300 de Frank Miller, l'Age de Bronze d'Eric Shanower n'en est pas moins, euh... disons "bon". Les évènements racontés dans cette BD fleuve (trois tomes à ce jour, sept annoncés) sont ceux de la Guerre de Troie, dont la part fictionelle avérée est bien plus grande que celle de la bataille des Thermopyles et pourtant le sujet est abordé avec le plus grand soucis d'exactitude historique, par rapport aux textes d'Homère et d'autres et par rapport à la géographie, à l'architecture et à tout ce que l'archéologie peut nous apprendre sur l'époque où cette guerre aurait eut lieu. Tout est raconté clairement malgré une distribution gigantesque et un vaste background à expliquer, les contradictions des différentes version de l'histoire sont gérées de manière plutôt satisfaisante et le tout dégage un impression de maîtrise et d'assurance.

Le choix le plus déterminant de Shanower est d'avoir évacué les dieux de l'histoire, du moins en tant que personnages agissant directement sur l'intrigue. On pourra regretter par goût personnel cette vision terre à terre moderne, dieu sait que c'est mon cas, mais elle offre au moins quelques occasions à l'auteur de faire preuve d'ingéniosité comme quand la Pomme de Discorde devient l'accessoire d'une rêverie érotique. Malheureusement il semble que ce soit là la limite de la vision d'Eric Shanower. Ses dessins, par ailleurs d'une grande qualité, s'approchent de très près de ce qu'on pourrait appeler un non-style, et son découpage est aussi efficace que dénué d'imagination. Il en va de même pour le scénario qui semble refuser la moindre coupe, avec les dialogues empesés qui vont avec.

Il y a pourtant quelques bons côtés à ce classicisme forcené. Il ne viendrait à personne l'idée de critiquer le coeur du scénario, c'est à dire "l'Histoire" de la Guerre de Troie de la même façon qu'il critiquerait, par exemple, le Seigneur des Anneaux ou Star Wars, tout comme on ne regarde pas aujourd'hui Les Dix Commandements avec le même oeil que La Passion Du Christ. L'Age de Bronze, lu plus comme une oeuvre d'artisanat que d'art remplit parfaitement sa tâche, celle de présenter une histoire de Troie avec clarté et efficacité , rigueur et exhaustivité.

L'âge de bronze

Eric Shanwoer

Akiléos




Pierre Jourde prend la littérature dans l'estomac

Posté par Easywriter le 26.06.07 à 13:05 | tags : roman

 

L'écrivain Pierre Jourde avait donc publié Pays perdu, bref ouvrage dans lequel l'auteur de La littérature sans estomac décrivait le retour de deux frères dans un village paumé du Cantal où ils passèrent quelques vacances d'enfance.
Ce village existe c'est Lussaud (en illus.) et Jourde le connaît bien. Il décrit à l'occasion d'une veillée funèbre, et avec des accents qui évoquent parfois Huysmans, les derniers mouvements d'un monde qui n'en finit plus de mourir : celui d'une paysannerie aux moeurs désuètes, à la faux-culterie qu'on voudrait croire pudeur, aux Dieux tristes : "l'Alcool, l'Hiver, la Merde et la Solitude".
On l'aura compris, le livre n'emprunte pas les mêmes paisibles sentiers que le journal de Pernaut. Pas de tonnelier buccolique ou d'élection de Miss Vignes. Plutôt des chemin boueux où croisent "les couples défaits, les fortunes dispersées, les professions abandonnées". Certains se pendent d'avoir moissonné leurs enfants cachés dans les blés.

La trentaine d'habitants de Lussaud s'est reconnue trop évidemment dans certaines descriptions et a chassé à coups de pierres et de poings l'écrivain et sa famille quand ceux-ci revinrent sur les lieux quelques mois après la parution du texte.
Certains critiques s'indignèrent qu'on puisse ainsi s'attaquer à la littérature et trouvèrent là matière à quelques épanchements éditoriaux que la littérature du moment leur autorisait si rarement. Si on veut croire au pouvoir et à la force de l'écrit et de la fiction; alors il faut se féliciter qu'un auteur prenne une gifle par celui qui se sent directement concerné - aux tribunaux ensuite de protéger les citoyens victimes d'agression. La semaine dernière le tribunal d'Aurillac a d'ailleurs condamné cinq des agresseurs à des peines de prison avec sursis.

Ce qui est courageux de la part de Jourde c'est d'avoir aussi fortement territorialisé son intrigue, chose à laquelle les écrivains français ne s'essaient que trop rarement et qui donne corps à l'écrit de tant d'Américains géniaux. Ceux qui ne renoncent pas à mettre à jour la vérité, à remuer la terre qui ment autant qu'eux. Dans les compte-rendus du tribunal, les paysans de Lussaud semblent d'ailleurs moins se plaindre moins des mensonges éhontés que contiendrait le livre, que du retour du refoulé que l'ouvrage a entraîné.
" Ce livre il n'est pas bien pour Lussaud" a lâché laconiquement une des femmes vengeresses. La survie d'une communauté dépend aussi de ce que ses membres sont capables de taire, de feindre d'oublier. Des arrangements que chacun fait avec la vérité pour éviter la honte et la guerre. L'écrivain en bon mauvais augure ravive les plaies, qu'il se trompe ou non. Jourde contre Lussaud c'est finalement le procès de deux fictions qui s'affrontent. Celle qui dit et celle qui tait.
La Présidente du tribunal d'Aurillac a bien résumé l'affaire : " On a laissé mijoter les rancoeurs. Ce qui a fait défaut, c'est le dialogue. Le pays perdu est aussi le pays du silence."

Pays perdu
Pierre Jourde
L'esprit des péninsules

 





La critique en rébus du dernier Beigbeder

Posté par Myosotis le 25.06.07 à 15:39 | tags : élucubration, roman

  

Bon comme c'est pas facile, vous pouvez lire la page solutions :

Au secours pardon, Frédéric Beigbeder sur le mag livres.




La Vita Nova de Dante à la moulinette MBK

Posté par Myosotis le 25.06.07 à 11:35 | tags : gallimard, poésie, roman

L'écrivain philosophe jadis connu sous le nom de MBK (Mehdi Belhaj Kacem pour ceux qui n'ont pas suivi les aventures de l'ancien M. Delaume) nous fait le beau cadeau d'une nouvelle traduction de la Vita Nova (ou Nuova, selon les époques et les traductions) du seigneur Dante Alighieri. Ecrit à la fin du XIIIème siècle, publié après sa mort et surtout sa Divine Comédie, la Vita Nova est un petit bouquin étrange et totalement aberrant du sens commun. Le jeune Dante y présente, sous une forme, qui tient de l'autobiographie amoureuse (on se croirait chez Leopardi cinq cents ans plus tard), de l'essai ou du livre saint, mystique, morbide, ou alors de l'explication de texte, la version officielle et sentimentale de sa rencontre avec la sublime Béatrice, héroïne de toute sa littérature et sens (unique) de sa vie - rappelons toutefois que Dante est marié, père d'une multitude d'enfants etc.

Ce qui fait le charme de la Vita Nova, c'est justement son caractère anachronique et maladroit bien que totalement maîtrisé. Les jeunes d'aujourd'hui se marreront rien qu'à entendre le projet et son origine : Dante rencontre une fille lorsqu'il a neuf ans, flashe dessus, et ne la revoit ensuite qu'à 18 ans. Petit bourge de l'époque, il nous raconte donc sur une centaine de pages comment il va être amené, de temps à autre, à croiser Béatrice dans sa belle ville de Florence, à la saluer d'un signe de tête ou à récupérer de quelques mots échangés avec et sur elle et qui le plongent dans des délires passionnels (enthousiastes ou dépressifs) qu'on peut trouver totalement disproportionnés par rapport à la simple réalité des faits. Pour ne rien arranger, Béatrice meurt dans la foulée.

L'art de Dante (son seul horizon) sera de rendre compte de sa folie amoureuse (et fictive) en composant à chaque fois un sonnet de quelques vers qu'il donne à lire à ses proches et à le disséquer en direct. Le livre-poème est à cet égard surprenant, totalement sincère, naïf et en même temps témoignant d'une maturité dans les explications de texte qui porte sur elle la démesure du projet qui suivra. La Vita Nova n'est pas grand chose de plus que ça : le délire poétique d'un (jeune) homme qui fantasme un amour de jeunesse et fait porter sur son objet une ambition incommensurable. Béatrice devient en plus d'une jeune fille sexy, une porte ouverte sur le sacré, la béatitude et le divin. Le mélange des genres et des registres est rendu assez précisément par la traduction de Belhaj Kacem. Celui-ci s'attache notamment à rendre la richesse d'une langue qui évolue entre l'autocomplaisance précieuse, la description affligée d'une maladie amoureuse, l'illumination foldingue, la simplicité régressive et la pure beauté conceptuelle. Il faut s'accrocher souvent pour ne pas se moquer de Dante (pris à la lettre, depuis 2007, tout est ici risible), mais aussi pour ne pas verser une larme lorsque Béatrice est emportée par la mort et laisse Dante seul avec son écriture du fantasme et sa peine.

La fin de la Vita Nova est un grand moment de littérature. Dante promet de se taire sur cette affaire jusqu'à ce qu'il ait trouvé une forme susceptible d'exprimer tout ce qu'il a à dire. Puisque la forme n'existe pas encore, il va l'inventer. La Divine Comédie est en marche. La Vita Nova en est une sorte de brouillon, un double mineur mais annonciateur sur le mode quasi-pathologique de ce qui deviendra le plus grand chef d'oeuvre absurde de la littérature mondiale. La Vita Nova démontre de façon probante qu'un projet (un sentiment) imbécile et sans originalité (dire l'Amour qui n'existe pas, transcender une relation sans réalité) peut tout à fait amener à une oeuvre exceptionnelle. Comme disait à peu près Sade, l'écriture consiste à identifier l'unique source de sa folie et à la cultiver (ou à s'y consacrer, je ne me souviens plus). Dante Alighieri a Béatrice, rien que ça. Il s'y accroche comme un mort-de-faim. C'est le plus allumé de tous les écrivains et sûrement pour cette raison qu'il est l'un des meilleurs. La Vita Nova est le premier ouvrage égotiste moderne, un hymne à l'intoxication du Moi par lui-même, et en même temps le premier livre à en faire exploser le cadre par delà les frontières de l'individu.




The Filth : Morrisson en forme (de quoi) ?

Posté par Myosotis le 24.06.07 à 10:00 | tags : comics

 

 

La sortie française de The Filth l'excellente série de Grant Morrisson, dont on avait parlé il y a quelques semaines, permet de rouvrir le débat sur les qualités scénaristiques de ce dernier, qu'on a comparé, un temps, et en partie grâce à The Filth, au pape des comics Alan Moore.
The Filth peut, en effet, être considéré, avec Gary Erskine et Chris Weston aux dessins, comme le grand oeuvre de Morrisson, l'équivalent dans l'oeuvre de Moore d'un V pour Vendetta, politique, froid et engagé. Dans The Filth, on partage les aventures d'un dénommé Greg Feely, type en apparence tout à fait normal qui mène, en réalité, des activités pour le compte du Filth, une organisation secrète qui veille au nettoyage de la réalité souillée par des "résidus" liés à des perturbations du continuum temporel. Ces souillures, ces mauvaises choses, sont ce qui pourrissent la vie des gens que nous sommes. C'est un peu brutal dit comme cela mais la trame imaginée par Morrisson vaut bien, au plan de la définition, une création de Moore ou de Philip K. Dick. Ce qui pêche comme toujours chez lui, et malgré la qualité globale de cette BD, c'est le respect de son intuition initiale.
Au lieu de s'en tenir au thème de départ, Morrisson choisit de briser la linéarité de l'intrigue et de faire partir les aventures de Feely/ Slade dans tous les sens. On peut dès lors s'extasier devant la paranoïa ambiante, devant la richesse de son univers, ou regretter que cela parte dans tous les sens. Malgré ces travers, The Filth, qui bénéficie aussi d'une intro-mise en bouche de qualité, reste un excellent divertissement qui brasse des thèmes SF classiques et nous permet de croiser des personnages sublimes : amateurs de chats, aphasiques ou autres.
Entre Matrix, Blade Runner et les Watchmen, Morrisson joue aussi habilement de la double personnalité du héros et de l'opposition héroïsme/normalité qu'elle met en place. Il parle comme Burroughs du thème du contrôle policier des citoyens et met en garde contre la manipulation sociale.

Sans être le chef d'oeuvre annoncé, The Filth n'en reste pas moins un exemple du style intellectualisé et touffu de Morrisson, une BD ambitieuse et qui ne marche que si on la nourrit de ses propres craintes et angoisses.

 




De la probabilité d'être lu dans le métro

Posté par Myosotis le 22.06.07 à 17:37 | tags : elucubration

Le rêve de tout écrivain (je pense) est de pouvoir observer incognito, dans le métro par exemple, une jolie fille ou un homme en train de lire l'un de ses livres. Dans le silence de la contemplation (ok, entre les roumains qui mendient et les impros de violons mal accordés, les pleurs de gamins et les touristes qui traînent un sac de 10 m3 et menacent de vous exploser les rotules si vous ne tournez pas les genoux), l'écrivain peut alors juger sur pièce des effets de sa prose sur un visage et une conscience humaines.

N'ayant jamais eu l'occasion d'assister à ce phénomène avec mes propres productions, j'ai essayé de réfléchir à la question : combien faut-il vendre de livres, quand on est écrivain, pour avoir une chance de croiser une jolie nana en train de lire l'un de ses livres dans le métro ? Le problème est évidemment mathématique et doit s'appuyer sur des hypothèses que d'autres, plus doués que moi en statistiques, pourront compléter si ça les amuse. Pour ma part, j'ai évidemment eu à maintes reprises l'occasion de croiser des lecteurs de Marc Lévy, de Jean d'Ormesson, de Beigbeder, de PPDA et Amélie Nothomb. Et je ne parle pas des lecteurs d'écrivains morts ou classiques, qui, de fait, se retrouvent hors champ de cette étude. Il semble donc que si vous vendez plus de 80 000 livres, la probabilité soit forte que vous puissiez par ce biais espionner vos lecteurs en toute discrétion. Le modèle est néanmoins neutralisé dans la mesure où VOUS ne pouvez peut-être plus (pour un tas de raisons) prendre le métro si vous vendez autant et êtes célèbre. Je n'ai jamais vu, du moins, l'un de ces auteurs sur aucune ligne francilienne.

Reprenons néanmoins la modélisation : si on nomme x vos ventes totales, on peut considérer qu'à un instant t, seuls 10% de vos lecteurs lisent votre livre en même temps (le livre ayant une durée de vie de 6 mois). Si 20% de ces lecteurs habitent en région parisienne, le taux de lecteurs susceptibles d'être croisés dans le métro est de 10% de (20%x), 2% de vos ventes. En admettant qu'en heure de pointe, 1% des personnes d'IDF se retrouvent dans les transports en commun soit 0,02% de vos ventes en valeur absolue et que vous y trouviez aussi (posons 0,02% de chances), la probabilité que vous vous rencontriez, sachant que vous ne pouvez observer dans votre périmètre-wagon qu'une dizaine de personnes serait de l'ordre de 0,02 au carré divisé par 10 puissance 4. Au global (et si je ne me suis pas trompé), la chance de croiser un de ses lecteurs est de l'ordre de 4 x 10 puissance moins 6 ou 7, ce qui représenterait quelque chose comme x chances sur un million ou x chances sur 10 millions, ce qui est à la fois peu et assez, probabilité qui doit être divisé par 4/5 si on considère qu'1 lecteur sur 5 est un homme et redivisé par 1/3, si on admet qu'il y a une jolie femme toutes les 3 femmes (proportion un peu haute peut-être)

Si vous vendez une dizaine de milliers de livres, ce qui n'est pas mal du tout, on voit très nettement, et selon les lois de la probabilité retournées de Terry Pratchett et Douglas Adams, que vous ne vendez pas suffisamment pour avoir des chances sérieuses de croiser l'une de vos belles lectrices et TROP pour que les probabilités se retournent sur elles-même et vous donnent ce bénéfice par accident. Il y a donc une presque impossibilité mathématique à ce qu'un écrivain de calibre "moyen-plus" accède au bonheur suprême, ce qui encore une fois, suffit à illustrer la vanité et la désespérance attachée à ce "métier".

Je suis évidemment preneur de toute démonstration qui nierait cette triste réalité ou de toute expérience qui la contradirait.

(A suivre donc)

 

 

 




Kitaro est un peu repoussant

Posté par 2goldfish le 21.06.07 à 12:34 | tags : manga

Ce premier volume de Kitaro Le Repoussant, manga populaire au Japon à un niveau équivalent à celui d'Astro Le Petit Robot ou par chez nous disons... Tintin, s'ouvre sur une introduction de l'éditeur qui nous explique tout l'intérêt culturel d'une oeuvre qui aurait pratiquement à elle seule réconciliée les japonais avec leurs racines mystiques et leur inconscient. NonNonBâ et 3, Rue des Mystères, les deux recueils de Shigéru Mizuki parus précédemment chez Cornélius s'ouvraient déjà sur pareille note mais aucun des deux n'en avait tant besoin.

Il est d'ailleurs judicieux d'avoir publié ces deux ouvrages indépendants avant de s'attaquer au plus gros morceau de l'oeuvre du mangaka manchot : outre le fait que l'éditeur a pu jauger la demande, il a pu attirer son attention avec un premier album ultra-respectable (et respecté puisqu'il a obtenu le grand prix à Angoulême) et aussi la préparer à mieux accepter le côté un peu vieillot de Kitaro. Kitaro est un petit mort-vivant qui n'a qu'un oeil (si on ne compte pas celui équipé de bras et de jambes qui se perche souvent sur son épaule) et qui erre dans le japon contemporain pour résoudre les problèmes surnaturels des hommes tels que les vampires ou les chats mangeurs d'homme.

On a d'abord l'impression d'avoir à faire à une histoire d'horreur un peu naïve, puis à une série humoristique pour enfants quelque part entre Charles Addams et Walt Disney sans l'élégance de l'un ou de l'autre. Ces premiers chapitres n'ont vraiment d'intérêt que comme artefacts de la culture populaire japonaise et risquent d'en repousser plus d'un. Très vite pourtant, Mizuki a trouvée la voie qu'on lui connait déjà en France, un mélange de tradition japonaise et d'idiosyncrasies comico-humanistes. Ses talents de conteurs s'affirment aussi assez rapidement passées les maladresses du début.

Ai-je déjà mentionné en parlant de Mizuki combien malgré mon grand amour pour ses mangas je n'ai pas grand chose à dire sur eux ? Non ? En tout cas j'ai un sacré sentiment de déjà-vu en tentant tant bien que mal d'écrire ce billet. Pour me rassurer, je peux me dire que je n'ai rien lu ailleurs sur Mizuki qui ne me semble beaucoup plus réussi que mes propres tentatives (ça m'arrive pourtant souvent). Peut-être est-ce la grande humilité de ces oeuvres qui s'accorde mal des louanges qu'elles méritent pourtant. Il devrait encore praître onze autres volumes de Kitaro Le repoussant. Assez de temps, espérons-le, pour que tout le monde trouve son chemin et ses mots vers lui.

 

Kitaro Le Repoussant

Shigéru Mizuki

Cornélius




L'envers du paradis : quand Fitzgerald devient écrivain

Posté par Myosotis le 20.06.07 à 14:54 | tags : fitzgerald, roman

 

Le premier roman de Francis Scott Fitzgerald est un roman affreux mais suffisamment important dans l'histoire de la littérature américaine pour qu'on lui consacre quelques lignes. Tiré d'un premier jet encore plus horrible de l'auteur, alors inconnu et tout à fait étranger au milieu des lettres, le manuscrit de l'Envers du Paradis a été rattrapé in extremis par l'éditeur. Il est d'ailleurs probable que sa non-publication aurait conduit à la non-existence de Fitzgerald l'écrivain, celui-ci considérant, à l'américaine, la littérature comme un moyen parmi d'autres de réussir dans la vie. 

C'est justement l'histoire de cet Envers du Paradis que celle d'un double de l'auteur, jeune homme en pleine construction et à la recherche d'une figure de "père" pour exprimer sa vraie nature.
La 1ère partie baptisée "L'Egotiste Romantique" en dit, sur son seul titre, du niveau de Fitzgerald à l'époque. Le roman est truffé de digressions vaguement psychologisantes, d'avis péremptoires sur la vie et son cours, de réflexions adolescentes et de références mal digérées d'auteurs tels que Byron, John Keats, Coleridge.

En sus, Fitzgerald trouve bon d'inclure dans la trame du roman quelques poèmes (rappelons qu'il a vécu comme un flash/révélation sa découverte de la poésie anglaise) dont la qualité est pour le moins contestable. Malgré tout ça (l'envers du paradis raconte le parcours intellectuel, spirituel, littéraire, économique et sentimental d'un jeune étudiant posant à une "carrière", ses déceptions, ses enthousiasmes,...), l'Envers du Paradis connaît un grand succès commercial en ce début des années 20 (1919/1921) et devient emblématique d'une certaine idée du cool. Fitzgerald enchaînera assez vite sur The Beautiful and Damned, Gatsby le magnifique, Tendre est la Nuit (Tender is the night) avant de s'abîmer dans la picole, laissant son dernière roman et chef d'oeuvre inachevé (on reparlera du Dernier Nabab très bientôt).

La lecture de l'Envers du Paradis reste salutaire si l'on veut comprendre pourquoi un mauvais livre peut devenir un grand livre. Si l'écriture est moyenne, si les techniques romanesques sont celles d'un auteur en apprentissage, l'Envers dégage une attitude, une classe, et une énergie désinvolte qui incarnent à la perfection l'instant historique où l'Amérique se réveille plus belle et libre que le monde entier.
Avec l'Envers du Paradis, Fitzgerald invente l'Age du jazz, l'Age du cool, invente Hollywood (qui existait avant, je sais...), les blondes aux dents blanches, les films de college, les pantalons en lin clair, les pulls torsadés et la littérature glam des Ellis et consorts. Dire d'un livre qu'il invente la représentation qu'une nation a d'elle-même est sûrement exagéré, mais n'est pas totalement idiot s'agissant de ce livre-là. L'Envers du paradis est un excellent titre pour désigner le plus immature des pays-continents, le seul dont l'Histoire s'écrive jusqu'à 2001 au présent fantasmé. On peut considérer que Fitzgerald est un écrivain nettement surévalué, à condition qu'on en dise autant...des Etats-Unis.

L'Envers du Paradis
Francis Scott Fitzgerald

 

 

 




Ce que les hommes appellent amour

Posté par Myosotis le 19.06.07 à 10:57 | tags : métailié, roman

Etrange impression que celle laissée par la lecture de ce roman brésilien de Machado de Assis. Ecrit au XIXème siècle, le livre fait figure aujourd'hui (avec son auteur - inconnu au bataillon pour moi qui n'y connaîs rien, rappelons-le, en littérature sud-américaine), de classique de la littérature de l'époque. Machado de Assis est un écrivain, semble-t-il archétypal, d'une bourgeoisie vieillissante, vaguement internationaliste, mêlant récits de la vie quotidienne et vues désabusées et pessimistes sur le monde. Dans ce roman-journal, un vieux diplomate de retour dans son pays après des années passées à l'étranger tient un journal quotidien où il relate les événements de sa vie d'aujourd'hui, ses pensées et états d'âme.
Cela n'aurait rien d'intéressant si Machado ne plaçait ce "héros malgré lui" au coeur d'une intrigue amoureuse qui nous tiendra en haleine pendant les 2/3 du livre. Le narrateur fait le pari avec sa soeur qu'une jeune veuve, dont le mari vient d'être emporté, se remariera. Il devient dès lors le principal observateur du théâtre des sentiments qui se noue dans les quartiers chics de Rio, tombe sous le charme de la belle affligée, puis commente avec une délicatesse et une justesse d'analyse son lent réveil aux émotions. La forme du journal intime (qui ne nous rappelle presque que des mauvais souvenirs en France) est ici utilisée à l'ancienne, abritant des lettres que l'auteur s'envoie à lui-même, des pensées mélancoliques et élégantes qui font penser, par leur modernité, leur tristesse mais également leur énergie contemplative, aux livres de Serge Doubrovsky. La comparaison peut paraître évidemment déplacée à 100 ans de distance mais Machado De Assis épouse le même mode narratif mais aussi la gamme de sentiments du pape franco-juif de l'auto-fiction, ce savant mélange de philosophie, de confession et de jugement distancié sur l'existence. Bien sûr, il faut, en plus, se coltiner chez le brésilien une bonne dose de descriptions datées des us et coutumes de la bonne société (je vais chez l'un, je vais chez l'autre, je prends le thé et je discute dans le boudoir,...) qui peut perdre en route le lecteur qui ne se souvient plus que la Princesse de Clèves est le livre le plus sexy du monde.

La fin du livre, si elle ne sert pas les intérêts amoureux de notre homme, s'envole vers les cimes littéraires, posant avec une efficacité à nous tirer les larmes une appréciation mi-cruelle, mi-lucide, sur le passage du temps, le vieillissement et le sens de la vie. Machado De Assis réussit avec Ce que les Hommes appellent amour un livre qu'on trouve étonnamment peu... brésilien et un grand moment de littérature d'anticipation. Ceux qui goûtent l'autofiction telle qu'on la pratique aujourd'hui (les histoires de mandarine et les liaisons jet-set) auront intérêt à venir y voir.

Ce que les hommes appellent amour
Machado de Assis
Métailié

 




Autobiographie mal vieillie

Posté par 2goldfish le 18.06.07 à 11:36 | tags : bd

"Faire semblant c'est mentir" de Dominique Goblet commence superbement dans des pages jaunies par le temps. Elles auraient douze ans mais les huiles utilisées vieillissent très mal, nous dit on dans l'introduction. L'auteur y raconte ses retrouvailles avec un père qu'elle n'a pas vu depuis des années. Elle lui présente sa fille, il lui donne sa version des évènnement de son enfance, il boit, les silhouettes se déforment, les lettres aussi, la réalité vacille un peu. Le processus de transformation de la mémoire des faits à leur relation, dans la bouche du père puis dans le livre de la fille, tout ça est dit avec un brio dans des pages qui elles mêmes nous parviennent abimées. C'est comme une mise en garde et c'est assez efficace.

L'introduction nous a aussi prévenu que les pages suivantes ont été réalisées sur une période de douze ans, qu'elles ont plus ou moins bien vieilli, que la technique aussi a évolué. Dans les faits, on remarque surtout que les huiles ont laissé la place au crayon, qu'il est à peu près toujours bien conservé et que surtout le dessin se fait plus sage, plus classique. Le plus gros changement cependant est un changement de ton. Goblet a du lire le million de BD autobiographiques parue dans ces douze années et décider de faire pareil. Si au début elle cherche encore un peu à donner le change en glissant des silhouettes fantomatiques dans ses pages pour représenter, vous savez, le "fantôme d'une relation passée", on a l'impression qu'elle sculpte ses métaphores avec des mouffles : la femme trompée victime de crises de cécité, l'amant en quête d'une seconde chance qui s'énerve parce qu'un cordonnier lui dit de jeter ses vieilles chaussures, etc...

L'accumulation des clichés est intriguante. Dominique Goblet fait des réussites en se disant "si je gagne au moins une partie sur trois ça voudra dire qu'il pense à moi". Je ne me suis jamais lancé ce genre de défi absurde, moi, pourtant j'ai l'impression que tous les auteurs de BD en glissent un dans leur autobiographie. Suis-je normal ? Je n'ai jamais été voir un psy non plus. Je n'ai pas un traumatisme enfantin qui explique toute ma vie. Dois-je m'inquiéter ? L'émotion ou la sincérité dans l'art me font presque toujours rouler des yeux aussi mais ce qui me brise le coeur, vraiment, c'est de voir les années de travail passer à travers les pages de ce livre et l'inspiration s'en aller toujours plus loin. Cette première scène était si réussie...

 "Faire semblant c'est mentir"
Dominique Goblet
L'association




Je m'appelle Chloe, je suis Indochinoise depuis 23 ans

Posté par Myosotis le 15.06.07 à 13:18 | tags : delaume, naïve editions, roman

"Bonsoir. Je m'appelle Chloé et je suis indochinoise depuis 23 ans. J'avais dix ans quand j'ai commencé, c'était dans un camping, l'été de la mort de ma mère. J'ai d'abord écouté en cachette, sur des transistors qui traînaient, pendant des fêtes. Au retour des vacances, je crois que c'était déjà trop tard. Le 45-tours, l'album, les suivants, les maxis, les pirates. Ca a duré comme ça toute mon adolescence. Le réveil sonnait à peine qu'il me fallait ma première chanson. Quelque chose de fort, si possible. Avec beaucoup de synthés dedans.

Ca m'apaisait autant que ça me rendait forte. Comme du ciment qui m'engrossait, affermissant les fondations. Je n'étais qu'un drame iodé, soudain l'épique m'envahissait, pulsations, neurotransmetteurs. C'était devenu vital, plus que les Lexomil."

Le style Delaume fonctionne assez bien dans ce dispositif allégé. Ses séquences nominales sont efficaces, intelligibles. Evidemment, il faut se farcir Indochine (mais bon...) et aussi quelques inserts qui font la marque de fabrique et l'identité littéraire de l'auteur (les drames familiaux ne sont jamais loin et suggèrent la détresse de la narratrice, posés là comme pour faire peur, avec une grande discrétion, et sans explication inutile, pour une fois, serait-on tenté de souligner). Certains diront de la Dernière Fille Avant la Guerre que c'est un attrape-nigauds, un livre arty comme les autres, écrit avec beaucoup de désinvolture et en roue libre. On peut y voir aussi un petit travail juste et précis, plein d'émotion et de tendresse. Disons que La Dernière Fille avant la guerre est un Chloé Delaume pour les Nuls, ceux qui n'ont pas aimé les autres livres et n'aimeront peut-être pas les autres mais reconnaissent que cette fille fait de la littérature en conscience, une littérature programmatique et intelligente, et qui, même si on la tient pour un anti-modèle, doit être abordée avec respect et considération.

Lire la critique de l'ouvrage 




Capucin, pas très propre

Posté par 2goldfish le 14.06.07 à 11:23 | tags : bd

 

 

Capucin de Florence Dupré La Tour est une BD difficile à expliquer, ce qui m'embête d'autant plus qu'elle est vraiment bonne. A défaut, commençons par essayer de la résumer : ce second tome trouve le héros et titre de la série, fils d'un chevalier de la table ronde déchu, entrer en possession d'une baguette magique qui s'avère appartenir à Merlin l'enchanteur. Ce dernier n'est plus qu'un vieux squelette faiblard et oblige Capucin à l'emmener voir la fée Morgane quand sa baguette se coince. Ensemble, avec le jumeau magique que Merlin offre à Capucin comme cadeau d'anniversaire, ils formeront une sorte de famille un peu bancale. Dit comme ça, ça n'aide pas beaucoup, je suis désolé. Dois-je répéter que c'est bien ?

Il y a sans doute beaucoup à dire sur le dessin de madame Dupré La Tour. Il évoque forcément un peu Joann Sfar, avec qui elle a collaboré sur Petit Vampire et qui l'a enrôlé dans la collection Bayou. Certains ont comparé le premier tome de Capucin à Donjon et je ne peut que croire que la comparaison est juste n'étant pour ma part jamais parvenu à lire un des albums d'héroic-fantasy de Sfar et Lewis Trondheim. Avec mes références plutôt limitées en la matière, je trouve juste que tout ça sent les seventies et je pense en particulier à Fred, l'auteur de Philémon. Plus près de nous on peut aussi évoquer Junko Mizuno mais ce petit jeu ne nous mène pas très loin. Capucin évoque comme nom celui de son auteur avant tout autre.

Celle ci manipule les formes et les couleurs de ses personnages avec une maîtrise impressionnante. Le résultat est souvent exubérant et aussi un peu précieux et un peu laid, comme les personnages qui parlent comme dans un livre - le genre de livre qu'heureusement personne n'écrit plus - et qui sont égoïstes, cruels et facétieux mais animés d'une force vitale inébranlable. Elle les manipule comme elle manipule aussi les contes médiévaux dont elle met à jour les dessous psycho-sexuels pas très propres. Le livre en est plein et on soupçonne même l'auteur d'avoir ramené les siens avec elle. C'est un peu inévitable quand on joue à la pâte à modeler mais ce serait vraiment manquer de classe d'en dire plus au sujet de cette jeune femme ici. Je dois cependant vous dire que la lecture de sa BD est parfois assez inconfortable, notamment à cause des dessous pas très propres que le lecteur a forcément lui aussi sur lui. Une dernière fois il faut que je vous dise que malgré ce que vous pourriez croire, j'entends toutes ces choses comme des compliments.

 

Capucin

Florence Dupré La Tour

Gallimard, collection Bayou




Dans l'enfer de Dante(c)

Posté par Easywriter le 13.06.07 à 16:50 | tags : albin michel, science-fiction

Dernier volet de son hallucinant (et halluciné) Théâtre des opérations, American black box de Maurice Dantec programme la désintégration finale d'un occident à bout de souffle, sous les coups d'un Islam pré-totalitaire et unifié.

Plus flippant et convaincant que jamais, Maurice Dantec abuse un peu trop de la macro-idéologie pour affiner son analyse. Il fallait bien deux papiers à Benjamin Berton pour en venir à bout. Il y est parvenu :

Lire sur le mag - l'enfer de Dante(c) partie 1
- Dantec, l'american psycho partie 2

On allait oublier : Bon anniversaire Maurice !!

 




Le dernier WestLondoner : Michael Moorcock Etonnant Voyageur 2

Posté par Myosotis le 13.06.07 à 11:56 | tags : elucubration, sf

La colonie britannique venue au festival Etonnants Voyageurs de Saint Malo n'était sans doute pas plus nombreuse que les années précédentes mais particulièrement bien choisie pour les amateurs de littérature d'anticipation puisqu'aux côtés de Martin Amis, figuraient au casting de l'édition 2007, Ian Sinclair, auteur d'un ouvrage collectif non traduit encore regroupant sur le thème Londres, City of Disappearances des nouvelles de JG Ballard, Amis, Self, Chris Petit,.... Sur le plateau également (et impliqué dans un thème marronnier que j'eus l'honneur de hanter de ma présence mutique - 2 phrases en 1 heure - sur la fiction & le réel, le toujours passionnant Christopher Priest, auteur du très bon Monde Inverti, du Prestige (roman magique qui donna le livre qu'on sait) ou encore de la novelisation alimentaire, mais pour une fois pas ridicule, du Existenz de Cronenberg), mais aussi et surtout du pape de la SF tout court et tous genres confondus : Michael Moorcock.

Pour beaucoup de badauds (familles blanches à dominante catholique et personnes agées comme sur 100% des manifestations littéraires), Michael Moorcock, qui fait son poids également, n'évoquait pas autre chose que le cinéaste américain Michael Moore, le -cock, les années et la classe en plus (costume de lin blanc réglementaire porté sur un étrange mélange - pour cause de "goutte"? - d'une sandale en cuir et d'un soulier tressé). Aussi ai-je été surpris de voir qu'aucune légion de fans d'Elric, Hawkmoon ou de Jerry Cornelius ne l'attendait pour lui baiser les pieds. Alors que n'importe quel François Reynaert est acclamé, reconnu et observé, un type qui a dirigé la mythique revue New Worlds, vendu des livres par millions, collaboré avec le Blue Oyster Cult et inventé certains des multivers les plus convaincants de notre siècle peut se balader dans l'incognito le plus total.

Venu s'expliquer principalement sur la réédition française de son chef d'oeuvre classique, Mother London, dont on a déjà parlé, Moorcock à l'inverse de Martin Amis s'impose d'emblée comme un interlocuteur convivial, attentif et bonhomme. L'oeil pétille, la barbe blanche évoque celle d'un Père Noël patapouf inoffensif (mais un rien pervers), tandis que la voix dans un anglais londonien parfait est si limpide et intelligible que n'importe quelle personne qui a étudié l'anglais plus de dix minutes a l'impression de comprendre ce dont il est question. Interrogé sur son rapport à "Londres-ville monde" (thème imposé) et sur la genèse de son écriture, Moorcock que je serre dix minutes plus tard alors qu'il semble complter les voiliers sur le mort, avec sa palme au pied, émet les idées suivantes (que je résume) :

1. Entre la position de vieux con et de sage prophète, il reconnaît qu'il n'a jamais fait qu'écrire sur Londres et que la ville se perd. Londres est sa ville, celle où il est né où presque. Moorcock, comme les personnages de Mother London, prétend avoir développé un rapport symbiotique avec la ville et spécialement avec l'Ouest de Londres, Noting Hill Gate, Portobello, qui l'empêche aujourd'hui de franchir la Tamise ou de s'aventurer dans l'Est. Moorcock parle de la nostalgie du vieux Londres et de sa destruction systématique par Thatcher et ses successeurs. La réinvention d'un Londres nouveau autour du quartier de Dockland, de l'espace du Millenium marque une volonté de transférer l'énergie de la ville millénaire vers un noeud énergétique capitaliste, franchisé et aseptisé. Moorcock prétend que sa mort prochaine marquera la mort des voix de Londres. Fasciné par la théorie et son exposé qui répond tout à fait à mes propres intérêts, je n'ose pas demander s'il n'y a pas finalement là dedans qu'une variante sur le "c'était mieux avant". Moorcock continue.

2. Moorcok évoque ensuite sa méthode d'écriture pour Mother London et avoue que ses personnages de fous sociaux capables d'entendre toutes les voix de Londres, par delà les époques, n'ont pas une grande importance pour lui, même si, après quelques romans noirs et violents, il avait envie de retrouver des caractères sympathiques et humains. Pour lui, le roman n'est qu'un plan, une carte, l'exposé d'une théorie dont les personnages sont les porteurs, les éléments indispensables. Pour Mother London, Moorcock me confie qu'il a travaillé à partir de quelque théorie scientifique dont il ne se souvient plus le nom exact (cela lui arrive à 2 ou 3 reprises dans notre conversation, ces trous de mémoire) mais qui, sur ce qu'il m'en dit, ont trait aux plans à spirale et aux fractales. Mother London est un roman organisé autour d'un coeur ou choeur historique (le Londres du Blitz) et d'une répétition de double motif (en chapitre) déclinés personnage à personnage. Je demande quelques explications mais Moorcock ne souhaite visiblement pas entrer dans les détails. Tout ceci, me dit-il, ne relève finalement que d'un travail autobiographique, les souvenirs sont la plupart les miens, mais je les ai organisés de telle sorte que le désordre soit désordonné mais parfaitement rationnel dans sa déraison. Ouaip.

Appuyé sur sa cane, Moorcok progresse le long du port de Saint Malo et rejoint à la vitesse du vieil homme, les tentes de dédicace. Une sorte d'assistante l'accompagne qui paraît plus "prêtée par le festival" que relever de sa vie privée. Il parle de revenir un jour à Paris, ville où il a déjà vécu, pour voir s'il peut quitter Londres. Son séjour aux Etats Unis (plusieurs décennies), lui revient aussitôt, sachant qu'il n'y retournerait aujourd'hui pour rien au monde. "I think it is the last time i will ever leave the capital. Non, non, London is where i should stay". Je pense au titre de The Fall, qui parlait en réalité du Capitole. Mais bon.... Tente un stupide : "But, you are in Saint Malo", histoire de faire un peu d'humour et de montrer que... peut-être... cette histoire de localisation de l'écriture est à prendre avec des pincettes. Il me regarde surpris et l'oeil en joie balance : "It is Grande Bretagne, afterall". Sur le stand, pas un chien, Moorcock s'installe, commande un verre d'eau et sort une plume à dédicace de science-fiction d'un étui. Un ado se pointe. Je me dis que je tiens enfin le fan d'Elric. Look gothique, cheveux longs, l'allure à jouer au foulard. Il regarde le vieux Moorcock, la couverture de ses bouquins et passe outre. Moorcock repositionne ses livres sur le stand et pose sa cane sur le comptoir.

 




Un bon Delaume : La dernière fille avant la guerre

Posté par Myosotis le 12.06.07 à 12:47 | tags : naïve editions, roman

Commençons par la conclusion, puisque c'est ce qui importe : j'ai pris du plaisir à lire le dernier livre de Chloé Delaume, sorti il y a quelques semaines maintenant dans la collection Naïve, et ce n'est pas si fréquent. Disons même que c'est la première fois.
Respectant le cahier des charges qui veut qu'un écrivain expose en libre variation (essai, roman, évocation - forme ouverte donc) son lien à un artiste ou à une oeuvre musicale, Chloé Delaume consacre en une centaine de pages un bel hommage angoissé à sa passion de jeunesse (et d'aujourd'hui) pour le groupe français Indochine. On peut penser ce qu'on veut d'Indochine (du mal, rien que du mal, en ce qui me concerne), Delaume s'amuse de son intoxication de jeunesse sur un ton plein de nostalgie, de culpabilité (revendiquée - Indochine, les Cure français) et de tendresse pour le groupe des frères Sirkis. La dernière fille avant la guerre est un livre drôle, écrit avec des moyens simples mais suffisamment original pour ne pas tomber dans la simple évocation de souvenirs d'ado.
Fidèle à ses dispositifs narratifs, Delaume s'invente un dialogue avec son "double de l'intérieur" ou "ancien moi du dedans", une jeune Anne qui, pour faire simple, parasite Delaume clivée et constitue sa part (d'ombre) fan du groupe. Pour une fois, le mécanisme fonctionne complètement et permet un jeu délicat et intelligent sur la personnalité et ses composantes.
Le livre est l'occasion pour elle de reparcourir plutôt habilement l'histoire du groupe, son look, l'influence de ses codes et de son imagerie gothique sur les adolescents. On retrouve sur la fin une Delaume en cours de désintoxication indochinoise à deux doigts de rechuter lorsque le leader du combo la contacte pour qu'elle compose quelques textes pour un futur album. Ce que l'écrivain réussit ici très bien, c'est à suggérer la part invisible de nos attachements rock, de nos tocades personnelles, l'itinéraire individuel (mais partagé par beaucoup) qui passe par une affirmation de son gôut propre, la revendication de son originalité mais aussi l'agrégation inévitable à une tribu, à une clique ou à une église capable d'accueillir l'aspiration à l'existence autonome.

Si les vingt dernières pages du texte sont quelque peu en deça d'un démarrage émouvant et drolatique, La dernière fille avant la guerre est un livre à découvrir et à consommer sans modération (1h de lecture tout au plus), avec légèreté, un petit exercice de style qui témoigne de la science narrative et de la finesse d'une écrivain qui, de mon point de vue (biaisé et inobjectif), est plus efficace dans les formes courtes et affranchies d'enjeu que lorsqu'elle pose à de plus grandes ambitions ou à rénover le langage.

La dernière fille avant la guerre
Chloe Delaume
Naïve

 

 




Promethea peu à peu la révélation

Posté par Myosotis le 11.06.07 à 13:31 | tags : alan moore, comics

Preuve qu'il ne faut jamais désespérer, Panini prend la relève de Semic pour nous offrir en mars ce tome 4 de Promethea, oeuvre majeure du génie Alan Moore, et sur le tome 3 de laquelle nous, pauvres français, étions restés bloqués plus de 3 ans. Par delà l'interrogation qui subsiste : pourquoi sommes nous traités si mal ? Pourquoi faut-il compter sur ce goutte à goutte misérable pour avoir accès à une série qui s'est achevée depuis quasiment 2 ans ailleurs ?, cette publication est une excellente nouvelle. Il restera à Panini un livre normalement pour boucler cette incroyable aventure dans la kabbale et la mystique propre à Alan Moore.
Pour ceux qui auraient raté les épisodes précédents, Promethea est l'histoire d'une jeune étudiante timide "posant au lesbianisme"(mais peu importe puisqu'elle dépassera assez vite les genres) qui est choisie pour devenir la prochaine incarnation d'une ancienne déesse et superhéroïne, Promethea. Promethea est la création littéraire d'un poète et de plusieurs dessinateurs de comics qui incarne la féminité (donc l'écriture, l'inspiration) et est armée d'un caducée (bâton doré à tête de serpent). La jeune Sophie Bangs se change alors en une sublime créature dotée de pouvoirs magiques et qui va, durant toute la série, partir à la découverte de ses pouvoirs (soit de sa nature féminine) en voyageant dans un monde magique où lui seront dévoilés peu à peu la grande sémiologie du monde, sa sexualité, son énergie, l'étendue de son pouvoir.

Dit comme cela Promethea ressemble à un comics traditionnel mais il s'en éloigne au fil des tomes. Sur le 4, Moore quitte les sentiers battus, faisant exploser avec JH Williams III, le dessinateur, les codes de la case et des bulles, pour déstructurer la bande-dessinée et nous donner à lire un manuel de mystique panthéiste et humaniste. Il ne faut pas lire Promethea pour suivre une histoire (on s'en fout très vite - encore que...) mais pour réfléchir avec et hors du livre et en prendre plein les mirettes.
Le tome 5 réservera à ceux qui tiendront jusqu'au bout une sorte de révélation graphique et sacrée qui annonce le futur grand livre de Moore sur la magie. Promethea y sera notamment à 2 doigts de provoquer la fin du monde (histoire cross over qu'on retrouve dans les pages de Tom Strong - bloqué par ailleurs en cours de traduction), tandis que Moore offrira sur sa dernière livraison, une représentation inédite : l'épisode 32 est un épisode-monde où le numéro est une seule et même page-synthèse. Mais on en reparlera.

Promethea est LA bd à lire, la plus exigeante et atypique que nous ait proposé Alan Moore jusqu'ici. Elle paraîtra ampoulée et précieuse à certains, voire carrément chiante comme la mort, mais elle représente en quelque sorte le stade suprême de ce qu'on appelle l'intelligent comics, le pendant de l'essai philosphique ou du livre religieux, dans l'univers narratif extrêment codifié de la BD tous publics. Rappelons que Promethea est publié par la ligne ABC, censée faire partie d'un ensemble mainstream destiné aux ados américains.

D'ici quelques mois, Moore produira aussi le volume 3 de sa ligue des gentlemen extraordinaires. Autre événement très attendu.

Promethea 4
Alan Moore 

 




Eden Sur Seine : pourquoi, pourquoi, pourquoi

Posté par Myosotis le 08.06.07 à 15:22 | tags : roman

Transformer une inquiétude sentimentale en combat politique, organiser une grève mondiale des femmes en produisant un film pornographique. Je ne sais pas au juste ce qui m'a fait lire cet Eden sur Seine : le fait de l'avoir reçu sûrement, la référence à des thèmes altermondialistes ou le name-dropping de noms réels intervenant dans la trame du roman, qui me ramenait de fait à quelques obsessions personnelles (Clémentine Autain en apparition fugitive, Jack Ralite et même Jack Lang,....).

Premier roman d'un homme engagé dans les dits mouvements (Olivier Berthelot), Eden sur Seine "s'offre à nous" dans toute la splendeur de son concept : un livre, roman traditionnel, qui raconte une histoire dont je parlerai juste après, un blog et un site associés qui reprennent, prolongent et donnent corps au sujet du livre. . Le moins que l'on puisse dire et que des deux composantes, c'est la composante multimedia ou web qui est la plus réussie.
Le blog est joliment troussé, même s'il a fermé depuis, et présente la dimension edenique du projet : ou comment faire vivre une utopie et créer du lien sentimental et humain, puis politique entre les hommes. Le livre en revanche, et il faut bien l'avouer, compte parmi les plus étranges et foireux qu'il m'ait été donné de lire ces dernières années.
La narration s'articule autour de deux personnages-projets : un descendant de Gustave Eiffel qui décide de créer en Seine Saint Denis un Eden pour montrer que l'utopie est à portée de main; une nana moderne, vaguement arty et féministe, qui veut déclencher une révolte des femmes en provoquant une grève internationale et solidaire. Sur ce mini-exposé, on se dit que cela passe encore.

Là où le roman déraille, c'est quand l'auteur choisit de donner corps à ses fondements théoriques : Eiffel décide de doubler la fondation de son royaume merveilleux d'une recherche de l'âme soeur par la voie du réseau, au motif que... démontrer la possibilité qu'un homme rencontre à l'échelle de la planète l'amour idéal serait une allégorie convaincante de la capacité d'actualisation des utopies. Côte nana, l'héroïne pense que la grève viendra de la projection d'un film de boules qu'elle réaliserait dont la splendeur, une fois projetée, suffirait à faire prendre conscience aux femmes qu'elles sont belles et libres. Evidemment (et pour faire converger les deux idioties), Berthelot fait se rencontrer les deux projets : la femme idéale d'Eiffel devient l'actrice (au bout de la page 10 - ce qui déclenche l'autodestruction du concept et du livre) et le porno sera tourné sur la Tour Eiffel. A ce stade, on évolue de catastrophe en catastrophe. Eden sur Seine devient dès lors un livre sans queue ni tête, mi-sentimental et gnangnan, mi-branché et naïf dont la justification politique originelle n'a plus aucune consistance.

Tout cela pour dire qu'en matière d'écriture romanesque, il faut, d'une part, se méfier des inspirations qui ne seraient que théoriques (encore qu'elles valent souvent mieux que rien), mais surtout prendre garde aux bonnes idées premières qui en deviennent d'extrêmement mauvaises dès qu'on passe au cap de la réalisation. Il est presque incroyable que l'auteur de ce livre ne se soit pas rendu compte, pendant qu'il composait cet Eden, qu'il allait droit dans le mur. On lui fera crédit d'y être allé tout droit et à pleine vitesse, ce qui, pour l'avenir, est un encouragement.

Eden sur Seine

Olivier Berthelot

 

 




Le sombre avenir de Tsutomu Nihei

Posté par 2goldfish le 07.06.07 à 12:14 | tags : science-fiction

 

J'ai toujours été plus que dubitatif devant ces gens qui affirment queTerminator serait une oeuvre visionnaire sur la fin de l'homme, un chef d'oeuvre de science fiction pessimiste. Je n'ai rien contre le fait de lire dans les oeuvres de divertissement populaire plus qu'il n'y a été écrit, mais il faut savoir s'arrêter avant de l'écrire nous même. Ce véritable chef d'oeuvre de science fiction sur la "fin de l'homme", je l'ai rencontré quelques années plus tard sous la forme d'un manga, le BLAME! de Tsutomu Nihei. 

Dans ce manga un personnage taciturne, dont on ne sait s'il est homme ou machine, erre dans de gigantesques constructions déserte et n'y rencontre principalement que des machines, des robots architectes occupés à la construction de bâtiments inutiles ou des machines parasites qui se nourrissent des restes de la civilisation. Les rares hommes qu'on y trouve encore se cachent, vivant dans la peur d'un environnement qu'ils ont bien du créer mais où ils n'ont plus leur place. Même les incohérences et les trous du scénario (un problème beaucoup trop courant dans les manga) deviennent des qualités : là où l'homme à disparu, le sens est parti avec lui. Et puis il y avait aussi le dessin incroyable de Nihei, dont l'imagination pour les créatures à la HR Giger n'a d'égale que son talent pour les paysages urbains désolés et absurdes quasi-escheriens.

Ma grande peur une fois BLAME! terminé après dix tomes était que Nihei ne soit le cheval d'une seule course. Je ne voyais pas vraiment à quelle autre fin il pourrait exploiter son talent et ses obsessions, finalement assez répandues mais trop souvent heusreuse de rester confinées dans un ghetto SF ou Heroic-Fantasy onaniste. Le premier tome de la nouvelle série de Nihei, "Abara" confirme malheureusement mes craintes : le prétexte à ces planches toujours aussi magnifiques est une histoire de monstres et d'organisations plus ou moins secrètes et plus ou moins rivales dont on perd vite le fil sans trop le regretter, aidé en cela par une série de termes et de noms japonais qu'on confond tous entre eux.

J'aime trop ce que je vois pour que ce que lis vienne totalement le gâcher, et je pourrais en fin de compte me tromper comme je l'avais fait la première fois que j'ai posé les yeux sur BLAME!, mais mon pronostic pour le futur est plutôt sombre.

Abara

Tsutomu Nihei

Glénat




Israel Potter, mieux que Harry et ses frères

Posté par Myosotis le 06.06.07 à 11:12 | tags : roman

Le rapport entre Harry et Israel est plus que ténu, même si je ne désespère que la confusion des noms pourra amener quelques lecteurs à passer de l'un à l'autre par erreur; l'avantage littéraire n'allant évidemment pas à celui qui détient ces dernières années l'avantage commercial. Israel Potter est un travail plutôt oublié et mésestimé du grand Herman Melville, auteur de Pierre ou les Ambiguités, Billy Budd, de Moby Dick ou du court mais brillant Bartleby, le scribe. L'histoire de ce livre (250 pages) est assez amusante pour être rappelée : Melville est américain et connaît au moment où il l'écrit un "trou d'air" dans sa carrière d'écrivain, dont il ne s'échappera pour ainsi dire plus jamais de son vivant. Ses livres se vendent mal (à peine quelques centaines d'exemplaires), son éditeur original lui a refusé Pierre ou les Ambiguités, jugé trop compliqué et métaphysique, ainsi qu'un autre projet dont le manuscrit sera perdu par la suite intitulé The Isle of The Cross. Melville vit sur le compte de sa famille et de son frère en particulier qui a réussi dans le monde des affaires. En tant qu'écrivain, il hésite entre plusieurs projets et essaie de gagner un peu d'argent avec des travaux d'écriture de nouvelles ou de courts récits pour les revues de l'époque.

C'est dans ce cadre que naît le projet Israel Potter, feuilleton écrit entre 1854 et 1855, et qui paraîtra finalement dans le mensuel de la revue Putnam. Bizarrerie des bizarreries, le livre provient d'un livre-confession sorti quelques années plus tôt, en 1824, racontant les mémoires d'un soldat devenu marin puis vagabond pendant la guerre opposant les Etats-Unis à l'Angleterre et qui mènera à l'Indépendance de l'ancienne colonie.
Israel Potter, le livre de Melville, est donc une re-création, une variation sur un livre pourri, écrit par un nègre quelconque, et, au final, une réinvention géniale. Les aventures d'Israel Potter sont utilisées par l'écrivain pour illustrer ses thèses sur la nature (vaine) de l'humanité et le caractère accidentel (et providentiel) des destinées humaines.

Le paysan Potter, enrôlé dans l'armée qui n'est pas encore américaine, est fait prisonnier par les anglais et va vivre une épopée incroyable : servir d'espion pour Benjamin Franklin, s'entretenir dans les jardins de Kew avec le roi d'Angleterre en personne, rencontrer quelques flibustiers célèbres et tenter des coups terroristes absolument insensés. Balotté comme un bois mort au milieu de l'océan, le pauvre Israel gardera toujours l'espoir et cette envie irrépressible de s'emparer d'une liberté que le monde lui refuse. L'infortune congénitale dont il est affecté le condamne au fil des scènes à enchaîner les emmerdes et les drames, mais aussi à porter en permanence sur lui l'héroïsme bravache et inconscient qui caractérise, selon Melville, l'âme américaine. Là où l'auteur réalise un tour de force, c'est en conciliant à la perfection l'aventure picaresque et burlesque du héros, et une réflexion réellement émouvante sur son parcours. La réussite de cette biographie haute en couleurs est couronnée par une dernière partie (20 pages) qui tient du génie : Potter est rejeté une ultime fois par la vie en Angleterre. Melville choisit d'évoquer 40 ans de sa vie en quelques lignes et de le refaire débarquer, avec son fils, en Amérique, sur le terrain même où l'aventure a commencé. Sans en dire plus, disons que le procédé (qui évidemment n'existait pas dans la version dont est tirée le roman), fonctionne à la perfection et suffirait presque et si le reste n'était pas tout aussi aimable, à faire de ce livre un livre à ne pas rater. On pourrait en dire à peu près autant de l'oeuvre de Melville, pas assez considérée, et qui tient, d'où qu'on la considère, aussi bien ou mieux la route que d'autres plus prisées de notre époque (Hawthorne son ami,Faulkner ?, Fitzgerald?).

 

 




James Crumley : Lourde auto-critique d'un géant du polar US

Posté par Maxence le 05.06.07 à 11:19 | tags : elucubration, poche, polar

Au début des années 00, James Crumley, l'ours hardboiled de la "danse" du même nom vit une période de dépression intense. Presque huit ans au fond du gouffre, qui le cloueront au lit et iront jusqu'à lui faire perdre toute envie d'écrire. Il s'en explique d'ailleurs pudiquement dans les remerciements qui ouvrent Folie douce, roman édité en 2005 (chez Fayard Noir) et réédité en poche ce mois. Folie Douce est donc une forme de bilan de dépression nerveuse. Entre trip halluciné, autodérision et gueule de bois, Crumley plonge C.W. Shugrue (son personnage fétiche au côté de Milo Milodragovitch, avec lequel l'auteur alterne les "enquêtes" d'un livre à l'autre, exception faite des Serpents de la Frontière qui voit la réunion de nos deux anti-héros) dans une histoire très noire et quasi-suicidaire. L'art de la digression, l'intrigue indémêlable à la Chandler, la violence et la noirceur sont toujours là, mais au delà des clichés se cache un étrange sentiment de détestation, chose plutôt rare chez le solide cow boy du Montana qu'on aime voir en James Crumley.

Bien sûr, la pulsion de mort habite tous ses romans depuis le début mais dans Folie Douce l'autocritique et la noirceur atteint un point telle que l'auteur va jusqu'à s'en prendre à lui-même et à son œuvre avec une férocité inaccoutumée. Ici, Shugrue devra encore une fois affronter les noirs démons du secret et de la névrose, et se frotter au pire enemi d'un homme : son meilleur ami. Une course sauvage pour le privé à la petite semaine, plus tout jeune et passablement éprouvé par la vie (voir, les Serpents de la frontière), avec qui l'auteur n'est pas tendre pour autant. Difficile en effet de ne pas faire le parallèle entre ses polars plein d'une psychologie brut de décoffrage, mêlant philosophie Nietzschéenne et mythe de l'ouest sauvage où tout se règle encore à coup de revolver, et le portrait sans concession du psychiatre manipulateur de Folie Douce. A la manière du Krummel (Notez la quasi homonymie) de Un pour marquer la cadence son premier roman, un recit post-viêt-nam, les situations vécues par les personnages de Crumley font souvent l'objet d'exutoires sado-masochistes et sanglants, expression du mal être et de la culpabilité porté par l'auteur depuis le viêt-nam. Une période évoquée au fil des pages, mais dont l'auteur ne dit rien ou presque, hormis dans le premier roman suscité. Hélas, et tant mieux, avec Folie Douce Crumley rate sa cible, en l'occurence lui-même, puisque c'est la tendresse et l'émotion qui prédomine chez le lecteur à la lecture de ce portrait à charge. De fait, peu d'auteurs sont capable d'une telle honnêteté, malheureusement, cet exercice purificatoire ne semble pas avoir moralement réussi au principal intéressé dont on attend pourtant les romans avec toujours autant d'impatience. Go on James !

James Crumley - Folie Douce (Folio Policier)




Les hommes sans visage

Posté par Myosotis le 04.06.07 à 18:22 | tags : extrait, métailié, roman

(Les hommes sans visage)

Ils n'avaient pas de visage. Certains affichaient un large sourire de tête de mort, l'ivoire clair des dents illuminant la chair déchirée, des cavités profondes à la place des yeux. D'autres ne possédaient même pas de sourire - tout ce qu'il y avait d'humain en eux avait été arraché en une fraction de seconde par l'explosion de la mine. Euclides évitait de lever les yeux. Il circulait entre les pupitres et tout ce qu'il voyait c'était des jambes, des chaussures,; des pantlons élimés mais propres, des souleirs éculés et cependant cirés, brillant comme s'ils étaient neufs. Certains de ces hommes n'avaient qu'une chaussure. Que faisaient-ils de celle qui était superflue ? Peut-être achetaient-ils la paire en commun avec un autre mutilé. Le type qui avait perdu le pied droit cherchait quelqu'un qui n'avait plus le gauche et ils allaient acheter ensemble des souliers. Euclides détestait les mines. mine : engin de guerre camouflé ou dissimulé qui contient des matières explosives, et qui sert à détruire des remparts, des tranchées des individus, etc (dictionnaire Aurélio.) D'aucuns arment les mines de façon à tromper et à blesser les sapeurs. On peut, par exemple, attacher une grenade à la base de la mine; le sapeur désarme la mine, respire avec soulagement, "une de moins", tire dessus et ce faisant dégoupille à son insu la grenade... un... deux... trois... Boum !

Cet extrait n'est pas forcément caractéristique du ton et du mouvement de cette Guerre des Anges mais donne un aperçu du talent narratif et descriptif de l'auteur, de la qualité de sa réflexion romanesque.




Dans la vallée de l'amour avec Farid Al-Din Attar

Posté par Myosotis le 04.06.07 à 12:51 | tags : poésie

Je poursuis mon parcours parmi les poètes persans avec Farid Al-Din Attar et cet extrait de la vallée de l'Amour. Farid Al-Din Attar est né en Perse (Iran) au milieu du XIIème siècle. Poète mystique, fils d'un "pharmacien, chimiste, botaniste" aisé, Attar est resté célèbre pour sa Conférence des Oiseaux.
Dans cette chronique en vers, les oiseaux du monde entier partent à travers 7 vallées à la recherche de leur roi Simurgh (qui veut dire 30 oiseaux - chose qui aura une importance décisive à la fin). Ils traverseront comme Ulysse et d'autres héros picaresques bien des difficultés, des tempêtes et des régions avant d'arriver au bout (surprenant) de leur quête. Je n'en dis pas plus pour ceux qui voudraient s'engager dans l'aventure mais la lecture de la Conférence des Oiseaux est aussi facile et fluide que la compréhension du passage qui suit. D'une certaine manière, elle dépasse par sa simplicité les évocations de Dante et par sa justesse, l'émotion qui se dégage de la poésie de Léopardi. On peut lui reprocher d'être "simpliste" et de ne pas pousser aussi loin l'allégorie que d'autres, mais le style d'Attar est d'une beauté évidente qui saute aux yeux (et sûrement aussi aux oreilles) et se présente comme une ligne claire poétique difficilement égalable. Ce qui frappe dans l'aventure des vallées, c'est évidemment l'effort de dépouillement qui est exigé à chaque fois des oiseaux. Le mysticisme d'Attar (la dernière vallée - celle de la dépravation et de la mort - nous ramène brutalement au monde) est fascinant par sa pureté, son utilisation d'un symbolisme puissant et ses tentations panthéistes.

La vallée qui suit est la Vallée de l'Amour. Pour y entrer, tu dois avoir le cœur bouillant. Comment dire ça autrement ? L'homme doit être le feu, en personne. Le visage de celui qui aime ou est aimé doit être bordé par les flammes, incandescent et irrésolu, comme le feu lui-même. L'amour véritable n'admet pas d'arrière-pensées. Par l'amour, le Bien et le Mal cessent d'exister.

« Mais toi, dont l'esprit ne touche pas terre et qui se fout de tout, tu te moqueras de ce discours, tes dents n'y mordront pas avidement. Une personne qui a de la loyauté en elle tient son argent prêt, sa tête disponible, pour s'unir à ses amis. Les autres se contentent de brandir ce qu'ils feront pour toi... demain. Celui qui ne s'engage pas de cette façon là du côté de la loyauté, entier et sans retenue, ne sera jamais affranchi de la tristesse et de la mélancolie qui le plombent. Il sera agité et torturé jusqu'à ce que le faucon atteigne son but. Si un poisson est poussé par les vagues sur la plage, hors de l'eau, ne se débattra-t-il pas pour regagner l'onde ?

« Dans cette vallée, l'amour est représenté par le feu, la raison par la fumée. Quand vient l'amour, la raison s'efface. Car la raison ne peut vivre sous la folie de l'amour. L'amour n'a rien à faire avec la raison des hommes. Si tu avais la conscience claire et l'esprit tourné vers le dedans, tu saurais voir de tes yeux la structure atomique du monde visible. Mais si tu regardes les choses avec les yeux de la raison commune, tu ne comprendras jamais combien il est vital d'aimer.

Seul un homme qui a vécu et goûté la liberté peut accéder à ce bienfait. Celui qui veut venir jusque dans cette vallée doit y venir avec mille cœurs au moins, et être prêt à les sacrifier les uns après les autres à chaque seconde.

 




Fragment d'Histoire Future

Posté par Myosotis le 01.06.07 à 13:09 | tags : roman

"C'est vers la fin du XXVème siècle de l'ère préhistorique jadis appelée ère chrétienne, qu'eut lieu, comme on sait, la catastrophe inattendue d'où procèdent les temps nouveaux, l'heureux désastre qui a forcé le fleuve débordé de la civilisation à s'engloutir pour le bien de l'homme. J'ai à raconter brièvement ce grand naufrage et ce sauvetage inespéré si rapidement accompli en quelques siècles d'efforts héroïques et triomphants. Bien entendu, je passerai sous silence les faits particuliers qui sont connus de tous et ne m'attacherai qu'aux grandes lignes de cette histoire. Mais auparavant, il convient de rappeler en peu de mots, le degré de progrès relatif auquel l'humanité était déjà parvenue, dans sa période extérieure et superficielle, à la veille de ce grave événement."

Ecrit en 1879 et publié quelques années plus tard, ce Fragment d'Histoire Future, dont le petit extrait ci-dessus constitue l'introduction, est un petit trésor d'anticipation écrit par le sociologue et criminaliste Gabriel Tarde, chercheur réputé de la seconde moitié du XIXème siècle. En quelques 130 pages, Tarde propose ici ce qu'on appelle une UTOPIE SOCIALE sous forme quasi-romanesque et très habilement menée qui lui permet de réfléchir in concreto et de poser les bases, comme Fourier avait pu le faire à peu près en même temps, d'une société idéale. Dans ce Fragment d'Histoire Future, les hommes sont confrontés à un refroidissement du soleil (élément tout à fait crédible en corollaire du réchauffement climatique) lequel induit une nouvelle glaciation, une disparition d'à peu près toutes les espèces animales de surface et, entre autres désastres, une stérilisation des terres arables. La population chute, la civilisation vacille, obligeant les derniers hommes, menés par un leader inspiré, charismatique et imaginatif à entraîner tout son petit monde dans l'aventure du néotroglodysme, soit à abandonner, dans une scène sublime et définitivement, la surface hostile pour habiter les grottes, les entrailles de la terre chauffées par son noyau en fusion. Une société ultraévoluée se développe alors en quelques siècles, communautariste (puisque la Grotte Terre ne fait qu'un), où l'on se nourrit exclusivement de champignons et de viande congelée ou en sorbet (les animaux ont été pris dans les glaces). Les évocations de Tarde sont d'une simplicité et d'une beauté rare, changeant ce texte court en un très beau travail de poésie et d'évocation romantique. La nouvelle civilisation dépasse l'ancienne en tout et dépasses les obstacles techniques qui se dressent sur le chemin de son essor.

Ce bel ouvrage rappelle l'apport des scientifiques au domaine de la littérature d'anticipation, qu'ils fussent docteurs, sociologues ou philosophes, et l'importance particulière de cette seconde moitié du XIXème dans l'émergence et l'invention des grands thèmes modernes de SF : entre Jack London, H G Wells, Jules Verne et les autres, c'est à ce moment si particulier où la raison et l'imagination se téléscopent autour de la notion de progrès, qu'explose le genre.

Ce petit bijou se télécharge en plus gratuitement ici :






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