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Confusions de genres

Posté par 2goldfish le 31.05.07 à 11:00 | tags : bd, manga

 

On avait déjà parlé de Iô Kuroda, auteur entre autre du Clan Des Tengu, et c'était pour en dire le plus grand bien. Daiô, le recueil de ses histoires courtes que vient de publier Sakka est l'occasion cependant de corriger l'erreur de pronom faite à l'époque : Kuroda est apparemment une femme, comme l'indique sans doute son prénom, bien que je ne sache toujours pas avec certitude si Iô n'est pas plutôt son nom de famille. Cette confusion des genres aura au moins été l'occasion pour moi de vérifier l'inexactitude de l'idée répandue qu'on peut reconnaître le sexe d'un dessinateur dans son style (le "bon sens" voulant que les femmes fassent du "mou et lumineux" et les hommes quelque chose de plus "cassant et sombre". hum...). Dès lors en tant que journaliste mâle et hétérosexuel, il sera de bon ton pour moi d'écrire comme si je draguais l'auteur. Allons-y :
Daîo, c'est le recueil des histoires courtes de la charmante Iô Kuroda, jeune mangaka qui monte grâce à un pinceau très expressif et un peu fou qu'elle n'hésite pas à manipuler en tout sens, à maltraiter presque pour obtenir un résultat qui combine les avantages du crayonné avec la souplesse du pinceau, même si on la soupçonne, coquine, de tâter aussi un peu de la plume. Ces histoires qu'elle nous présente son pour une bonne part des oeuvres de jeunesse, dont on pardonnera volontiers les défauts scénaristiques pour s'attarder sur le trait, qu'elle a toujours eu si joli. Quand par contre pointe l'écriture surréaliste qu'on lui connaît sur les tengu, son marriage avec un dessin toujours vif et saisissant fait des merveilles, comme dans ce "Coupe du Monde 1962" qui juxtapose l'historiette d'un orphelin japonais et la crise des missiles de Cuba pour un résultat à la fois poignant et hilarant.
Malgré l'inhérente inégalité de ce genre de collection, on est immanquablement séduit par Kuroda même dans la légèreté de vignettes absurdes trop nombreuses. Ainsi lorsqu'elle s'offre le temps d'une dernière histoire aux mains d'un homme, le scénariste Yoshitomo Yoshimoto (quel nom ridicule !), si on peut apprécier la structure et la direction qu'il lui apporte, on ne manquera pas de regretter un peu la douce folie finalement si plaisante des oeuvres de Kuroda en solo.
Précisons avant d'en finir que si j'ai grossièrement infléchi mon ton, je n'en ai pas moins été absolument sincère.

 

Daiô
Iô Kuroda
Sakka

PS : J'ai depuis la rédaction de ce billet appris que ce n'était pas parce que ce rustre de Iô Kuroda s'était représenté comme une femme dans l'un de ses mangas qu'il en était une. Je suis maintenant à 90% certain que c'est un homme, en tout cas je suis sûr qu'il a un bouc. Mon intégralité journalistique ainsi que ma flemme générale me poussent à laisser le billet tel quel.




Le journalisme est un sport de combat

Posté par Maxence le 30.05.07 à 15:05 | tags : elucubration, extrait, polar

Profitant d'un moment de répits dans le cycle infernal des lectures du printemps, je relisais (miracle !) il y a peu, l'excellent Arizona Kiss du non moins excellent Ray Ring (traduit par Philippe Garnier, ce qui ne gâte rien) et je tombais en arrêt devant cette parfaite définition du journalisme (impression encore amplifiée par l'arrivée des médias numérique). Je ne résiste pas à l'envie de la partager avec vous, afin qu'au delà du cliché de "métier agréable" accompagné de tous ces "avantages", vous viviez avec nous la vie du journaliste au quotidien. Voici donc le journalisme selon Ray Ring, ou "la course contre la moissonneuse batteuse" : Que je vous explique comment c'est, de travailler pour un journal. Imaginez une moissonneuse, un de ces monstrueux engins batteuses-lieuses qui vous dévorent une rangée d'épis comme un rien. Imaginez qu'elle vous fonce droit dessus. Vous cavalez devant toute la journée, et le lendemain et le surlendemain, les mâchoires du monstre aux fesses, toutes ces pales d'acier qui cliquettent et vrombrissent et qui n'attendent qu'une chose de vous : un signe de fatigue, ou le moindre faux-pas. Le seul moyen de lui échapper, c'est de lui balancer quelque chose d'autre à broyer et digérer. Et ce que vous lui jetez en pâture, ce sont des articles, justement. Des mots et des photos. Une colonne sur ceci, une et demie sur cela, une photo en hauteur par-ci, une en largeur par-là, des rognures de nouvelles et de pelloche qu'on lui entasse dans la gueule, et c'est ce vomi qu'on étale à la truelle sur la page pour remplir les blancs entre les publicités. Chaque papier est un petit sursis, à peine suffisant pour vous donner le temps d'en pondre un autre, et un autre, et encore un autre. Jamais une longueur d'avance, jamais de répit, toujours sur la brèche. Toujours à la bourre, toujours un bouclage qui vous pend au nez, vous continuez à vous démener pour nourrir la machine. C'est ça, le journalisme. Ray Ring in Arizona Kiss (Folio Policier)







Foudres de guerre, enfin sur Terre !

Posté par Easywriter le 29.05.07 à 17:27 | tags : gallimard, roman

Cinq amis trentenaires, égarés dans leur jobs inutiles et les années 2010.Le plus charismatique d'entre eux, Carl Bara, décide de les faire changer de vie " Je ne m'étais pas suffisamment impliqué dans ma propre vie pour qu'elle me fasse réagir à ce point. Je pouvais respirer si peu que traverser les années sans remonter la surface ne me tirait pas un regret", pense le narrateur. Si on suivait la chronologie de l'histoire (ce n'est pas celle du livre) de Foudres de guerre il y aurait de quoi flipper : encore un bouquin basé sur les problèmes de cul des trentenaires neurasthéniques dont on va nous décrire la molle agonie.

N'ayez crainte, nos peurs sont factices, Foudres de guerre est un bon bouquin, la preuve en trois feuillets.




Etonnants Voyageurs : le jour où j'ai vu Martin Amis en vrai

Posté par Myosotis le 29.05.07 à 14:52 | tags : roman

Le festival Etonnants Voyageurs est de l'avis de beaucoup d'auteurs et de visiteurs l'un des plus sympathiques grands raoûts, où se pose la caravane littéraire française et internationale. Consacré cette année à la Littérature-Monde, titre d'un récent manifeste signé par une petite cinquantaine d'écrivains et qui encourage la littérature française ou de langue française à se penser comme une... littérature-monde ou internationale (je caricature comme souvent mais on en reparlera), l'Etonnants Voyageurs 2007 s'est déroulé samedi sous un soleil réjouissant, dimanche sous une pluie battante et s'achève ce lundi, alors que certains (dont moi) ont déjà repris le boulot.

Invité pour soutenir mes Foudres de Guerre et pour ne pas recevoir (malgré une place dans le quinté des finalistes) le prix du Roman décerné finalement à Carole Martinez pour Coeur Cousu (chez Gallimard qui m'a tout l'air de sponsoriser cette affaire - pas lu) et ses 10 000 euros de récompense, j'ai baillé aux corneilles toute la journée du samedi avant de participer à quelques débats intéressants le dimanche. L'occasion était belle surtout de croiser et d'arrêter pour quelques questions deux fantasmes de lecteur : les anglais Michael Moorcock et Martin Amis, légendes vivantes dans leur domaine et héros personnel, en ce qui me concerne, pour le fils de Kingsley. Du premier, je reparlerai plus tard puisqu'il a répondu à quelques unes de mes questions.

 

En savoir plus : Lire le récit de la rencontre Berton/Amis sur le mag. 



 


 




Greffier, drame de la conscience

Posté par 2goldfish le 29.05.07 à 13:02 | tags : bd

 

Greffier de Joann Sfar provoque chez son lecteur un mélange d'ennui profond et de fascination difficile à expliquer qui fait qu'on a régulièrement envie de faire une pause dans sa rébarbative lecture mais qu'on a toujours l'envie de tourner une fois de plus la page, juste pour voir. L'effet n'est pas très différent de celui d'une chaine musicale où les clips sont tous un peu mauvais mais où on reste bien trop longtemps parce que le prochain sera peut-être bon. Ce n'est pourtant pas que Greffier soit mauvais en lui même... Le livre est en fait une sorte de BD-reportage, surtout une prise de note à moitié dessinée durant le procès de l'UOIF et diverses organisations musulmanes contre Charlie Hebdo dans l'affaire des caricatures de Mahomet. 

Ce qui rend le livre d'un tel ennui c'est qu'outre le fait qu'on connaisse tous déjà le verdict (qui à la lecture de Greffier ne semble jamais avoir fait aucun doute), outre le fait que ni moi, ni vous ni sans doute aucun lecteur du livre ou de Charlie n'a besoin qu'on lui explique que la liberté de la presse, la liberté de rire des religions et toutes les libertés qui vont avec sont vachement importantes, outre aussi les répétitions et les lourdeurs inhérentes à un procès et outre, enfin, les commentaires inutiles de Sfar (tous les témoins de la défense sont déclarés intelligents, cultivés et beaux, et leur déclarations les plus éloquentes sont développées inutilement avec la ferveur d'un fan-boy démocrate), Sfar avoue lui même son incapacité à retranscrire la force de plusieurs de ces moments, l'émotion des témoins, la dramaturgie des interrogatoires qui font d'un procès un spectacle parfois appréciable.

Ce qui fait pourtant tout l'intérêt de ce Greffier, ce sont justement ses faiblesses, ses manquements et ses douleurs. C'est la "performance" d'une BD réalisée en direct, avec ratures, oublis et redites laissées intactes qui passionnent. Enfant, je croyais comme beaucoup les dessins animés dessinés en direct par un dessinateur fou au poignet en feu. Greffier, c'est un peu ça : une tentative perdue d'avance de retranscrire le son, l'image et le sens de l'évènement. On a tous au moins peiné pour prendre des notes dans un cours trop rapide et quand Sfar ne suit plus, on comprend. Quand il réussit par contre on est d'autant plus impressionné.

Avec la réalisation graduelle par l'auteur de l'impossibilité de sa tâche vient celle du sujet réél de la BD, elle même. Dès lors malheureusement Sfar entre dans le mode didactique qui semble être le sien par défaut (voir le lourdingue Chat du Rabin à ce sujet) et il plombe un bouquin tellement plus intelligent quand il n'avait pas tant conscience de lui même.

Greffier de Joan Sfar paru chez Shampoing




Grant Morrison : quatre soldats sur sept

Posté par 2goldfish le 28.05.07 à 12:34 | tags : comics

 

 

Seven Soldiers est le dernier grand projet en date de Grant Morrison, le scénariste écossais fou. Pour le coup il travaille dans le domaine du comic book "commercial" avec une sorte de grand "crossover" pour amateur de super héros qui s'assumme. Le principe est le suivant : sept héros de seconde zone passent tête d'affiche le temps d'une mini série de quatre épisodes, chacune de ses séries ayant son style et son dessinateur attitré et pouvant théoriquement se lire indépendament sans que le lecteur mal informé se doute que ces vingt-huit titres (plus une introduction et un épilogue dessiné par le génial J.H. Williams III) pris dans leur ensemble racontent l'histoire unique d'une équipe de super héros dont les membres ne se rencontrent jamais. Cette structure modulaire pour ce qu'elle a d'intéressant, perd beaucoup à la traduction puisqu'en France Seven Soldiers sera publié en quatre gros volume qui rassemblent les différentes séries dans l'ordre chronologique. Les différentes "séries" saucissonnées dans ces recueils sont cependant suffisamment différentes les unes des autres pour qu'on se rende bien compte qu'on n'est pas en train de lire un simple graphic novel en quatre épisodes.

Avec les deux premiers volumes parus, il est encore difficile de voir où va Morrison. On peut cependant juger des éléments individuels qui constituent seven soldiers, à savoir les quatre premiers soldats qui ont déjà fait leur apparition : Shining Knight est un chevalier de l'époque arthurienne transporté dans notre présent, Zatanna une magicienne qui lorgne du côté de Promethea, Guardian un héros/reporter façon Stan Lee et Klarion un échappé d'une société troglodyte puritaine et archaïque. Chacun de ces personnages subit une série d'épreuves qui va le transformer selon un shéma ultra-classique : Shining Knight apprend à vivre pour lui même, Guardian apprend à obéir, Klarion à désobéir...

Tout cela est fait avec une grande compétence, les dessinateurs sont tous excellents et les scénarii tournent rond et sont plein de petits clins d'oeil d'un titre à l'autre, bien qu'encore une fois surement plus appréciables dans le format de publication original. Le principal problème de tout celà étant que Morrison travaille dans les limites du genre sans jamais chercher à les dépasser, un classicisme auquel il ne nous avait pas jusque là habitué. Et quand le genre en question est le super héroïsme silver age de Guardian ou pire encore l'héroïc fantasy seventies (Shining Knight monte un cheval ailé, bon sang !) les limites sont bien vite atteinte. Il y a bien quelques tours de passe passe méta-textuels pour racheter un peu l'ensemble et on espère qu'un grand dessein apparaitra à la lecture des numéros suivants, mais pour l'instant Seven Soldiers n'est qu'un divertissement très anecdotique.

Seven Soldiers (deux tomes parus sur quatre prévus)

Grant Morrison

DC france




Rue de la Miséricorde : attention chef d'oeuvre

Posté par Myosotis le 25.05.07 à 11:50 | tags : métailié, roman

Les grands romans ne préviennent pas et se dénichent parfois là où et quand on ne s'y attend pas. Alors que je m'engageais tranquillement vers la lecture de ce qui paraissait, d'après la quatrième de couverture, un simple récit de marins fin XIXème siècle, brésilien et vaguement homoérotique, le chef d'oeuvre est apparu. Rue de la Miséricorde, auquel on préférera son titre original Bom-Crioulo (qui n'est autre que le surnom du héros, et signifie Bon-Noir), est un roman historiquement et littérairement parfait.
Ecrit par un jeune homme d'à peine trente ans, qui aura l'élégance mystérieuse de décéder deux ans après de la tuberculose, Bom-Crioulo raconte l'amour fou d'un marin-colosse brésilien et noir pour un jeune mousse capricieux et docile appelé Aleixo. En balançant une telle histoire en 1895, Caminha n'est pas le premier à parler d'homosexualité masculine évidemment mais tranche par la frontalité de son exposition et l'absence de culpabilité qui inspire Bom-Crioulo (la coutume voulant, à l'époque, que l'histoire homosexuelle soit reniée ou atténuée avant la fin). Tout ici est écrit et pensé avec la plus grande fluidité : le béguin entre le colosse d'ébène et son matelot aux allures de presque-fille, le passage à l'acte monstrueusement sensuel dans un recoin de la goélette, jusqu'à la chambre-pension qui sert de refuge aux amoureux. Caminha est aussi à l'aise dans la description des scènes de mer et de marine que dans la description des sentiments du héros. Très vite, le lecteur est amené à se poser des questions sur les sentiments du jeune homme et sur l'issue funeste que le sort réservera à un tel couple. Caminha entretient le suspense en ouvrant quelques pistes, comme celle du capitaine qu'on raconte ouvert et lui-même sensible à ce genre de choses. Mais l'ouverture ne débouchera sur rien et le livre cheminera vers sa fin en mode tragédie.
La langue, le traitement et le projet du romancier sont irréprochables tout au long des 168 pages de ce court roman, posant Boum-Crioulo au niveau qu'on pensait inatteignable de deux de ces aînés : le Billy Budd de Hermann Melville, chef d'oeuvre d'indécision et qui reproduit d'une certaine façon un type semblable de relation inégalitaire (Melville y met plus de retenue et crée un trio plus qu'un simple duo), d'une part, Querelle de Brest, de l'autre, soit l'un des plus beaux romans de Jean Genet et celui où la concentration de ses thèmes de prédilection est la plus forte. Il y a de tout cela dans cette Rue de la Miséricorde : un côté canaille dans la description des scènes de vie maritime, de l'amitié, de la sensualité et, surtout, une issue sublime et follement romantique. Le thème le plus fort, par delà l'amour qui relie les deux êtres du même sexe, est sûrement la captation de l'esprit et de la raison de l'aîné par le désir sexuel et amoureux. L'amour est une prise de possession du tempérament par la chair, de l'homme par l'homme, du faible par le fort (et non l'inverse). La détresse de Bom-Crioulo, délaissé peu à peu par son jeune amant, est d'une justesse et d'une beauté à faire frémir, au point qu'on a pu dire de ce personnage (et plus généralement du roman) qu'il était l'Othello homo. La comparaison n'est même pas usurpée tant ce livre, moderne et classique à la fois, mérite d'être découvert et ce, bien sûr, quelles que soient nos obédiences sexuelles.




La littérature américaine est-elle soluble dans l'alcool ?

Posté par Myosotis le 24.05.07 à 14:07 | tags : elucubration

 

Ayant eu l'occasion de me repencher récemment sur les vies et oeuvres des trois monuments de la littérature américaine que sont Jack London, Francis Scott Fitzgerald et Ernest Hemingway (de gauche à droite en illus.) et, m'a sauté aux yeux pour la première fois cette évidence : la littérature américaine du XXème siècle prend ses racines dans un fût de whisky et de gin. On peut bien sûr voir une simple coïncidence dans le fait que les trois auteurs majeurs d'une période décisive pour l'histoire littéraire américaine partagent un goût prononcé pour la bibine. On peut avancer que d'autres auteurs postérieurs ou antérieurs, non-américains, comme James Joyce, partagent le travers le plus répandu au monde, l'affaire était à creuser.

 

Tout d'abord, rappelons que si Fitzgerald, Hemingway et London peuvent être considérés comme les Pères Fondateurs de la littérature américaine, c'est tout simplement parce qu'ils donnent naissance aux trois veines thématiques et stylistiques romanesques les plus riches du pays : aventure, anticipation, style bûcheron poétique pour London qui est le plus vieux de la bande (1876-1916) et fonde le "roman pionnier" (dont on trouvera la trace aisément dans divers courants SF jusqu'à aujourd'hui), aventure, engagement, baroude et roman-somme, sur style journalistique poétique pour Hemingway (1899-1961), qui donne le "grand roman US", mondanités, drames psychologiques et belle société cruelle sur style luxe et enluminures cheap pour Fitzgerald (1896-1940) qui donne le "roman socio- glamour".

Si ces trois monstres picolent et en meurent, et si la littérature américaine picole dans la foulée (Poe, Bukowski, Vollmann) ou se came (Ellis, Burroughs, Vollmann), c'est bien parce que les conditions socio-historiques du pays et les vies intimes des bons écrivains américains les y incitent. Faut-il y voir une tentative de rédemption après le massacre des Indiens ? Bof. Ou alors une origine prolé-pionnière qui donnerait à tout citoyen américain un profil de trappeur habitué à son petit remontant ? Re-bof. Plus sérieusement, et si l'on s'en tient à ces 3 cas, on peut cibler les sources de l'alcoolisme littéraire américain dans 3 directions :

1. une origine sociale contrariée. Les trois hommes se tiennent mal dans leur classe sociale. Ils vivent mal le rêve américain et ne se sentent pas capables de supporter la place sociale que leur a accordée leur succès littéraire. Fitzgerald est un perpétuel déclassé qui aurait préféré être footballeur et qui a toujours vécu sa richesse comme instable et éphémère (elle le sera puisqu'il terminera comme scénariste de second ordre à Hollywood). London trimait pour maintenir son standing et financer ses rêves de navigation, accusant une sorte de culpabilité vis à vis des travailleurs qu'il avait quittés. Hemingway est une fin de ligne, élevé comme une fille dans une famille presque riche; il est de son milieu sans en être et dira de sa famille qu'ils avaient des "pelouses étendues, mais des esprits étroits"

2. une conception de l'écriture paradoxale : pour l'écrivain américain, écrire est une activité qui n'a pas la valeur européenne. Les trois hommes sont traversés par d'importantes contradictions entre leur ambition littéraire démesurée (et proportionnelle à leur talent) et une forme de mépris et de légèreté par rapport à leur gagne-pain. Les trois hommes alignent les travaux alimentaires, torchent certains récits et produisent pour vivre. Leur image de soi trinque puisqu'ils ont tous les trois l'impression de sacrifier leur talent ou plus justement de ne pas s'être réalisés.

3. Un romantisme contrarié : le cas Hemingway se prête un peu moins à l'analyse mais les trois auteurs partagent néanmoins une infidélité/fidélité amoureuse assez étonnante. Grands séducteurs malgré eux (Fitzgerald multipliera les conquêtes mais n'abandonnera jamais sa femme devenue folle, Hemingway se mariera quatre fois mais restera toujours seul et fidèle à son premier amour, London deux fois), ils sont tous les trois ambivalents par rapport à leurs propres aspirations amoureuses, déchirés qu'ils sont entre le playboy cowboy et l'homme tendre. Cette ambivalence fonde l'homme américain moderne jusqu'à aujourd'hui.

Ce qui plane sur cette psycho-analyse de bazar, c'est bien que l'écrivain américain est victime sur le plan de la vie personnelle mais bénéficiaire sur le plan littéraire de la différence de statut de l'écriture entre l'Europe et les Etats-Unis. D'un côté de l'Atlantique, la sacralisation de l'acte créateur permet de stabiliser l'auteur à succès (le coupant d'une inspiration et d'une méthode dilettante qui donnent tout son sel à l'art américain). De l'autre, la dégradation du genre ou sa non-reconnaissance absolue (on préfère un sportif ou un financier à un écrivain) condamne l'écrivain à vivre intérieurement entre deux mondes et donc à souffrir. De là, on peut conclure en disant qu'un écrivain français qui boit est un misérable, tandis qu'un écrivain américain qui boit est un homme courageux.

 

 

 




Repentance et amour de soi

Posté par 2goldfish le 24.05.07 à 11:53 | tags : bd

Les livres que vous conseillez à tous ceux que vous croisez - mais il y a aussi ces romans qu'on hésite presque à partager parce qu'il faudrait s'abaisser à les défendre et puis qui les mérite vraiment ? Des classiques, des contemporains.
Ceux que vous emporteriez sur une île déserte - ce qui est idiot d'ailleurs, je vous conseille en cas d'exil prolongé de ne choisir que des ouvrages que vous n'avez pas encore lus. Ceux qui ne sont pas objectivement bons mais on ne choisit pas toujours les compagnons de nos intimes bouleversements. Un mauvais livre parfois fait très bien l'affaire ( vous ne sifflotez que du Roy Orbison peut-être, bon alors...).

Les dix livres qui d'une manière ou d'une autre, pour les raisons que vous choisirez de partager ou de taire, vous ont bouleversé. A partir de là - et de surtout nos arbitraires arbitrages l'ouverture est une escroquerie politique vous le saviez non ? - nous batîrons la bibliothèque idéale de la communauté Flu. Nous pourrons ensuite faire de même avec la cuisine, la cave et les chambres afin de vivre tous ensemble et nous aimer d'amour.




La guerre des anges de José Eduardo Agualusa

Posté par Myosotis le 23.05.07 à 12:13 | tags : métailié, roman

Ceux qui, comme moi, ne sont pas familiers de la littérature sud-américaine et encore moins lorsqu'elle est écrite par un... auteur angolais, prendront un plaisir immense à lire un roman qui ouvre instantanément de nouvelles perspectives socio-culturelles tout en restant, sur le plan littéraire, dans les eaux ultrabalisées du polar barbouze. La guerre des anges de l'Angolais José Eduardo Agualusa, auteur de 47 ans vivant entre l'Angola, le Brésil et le Portugal, est un roman révolutionnaire ou qui parle de révolution sociale, un roman qui aborde frontalement la question du racisme anti-noir dans un Brésil qu'on associe ici plus à ses danseuses, à son équipe de football et à son pain de sucre qu'à ses gangs, ses trafiquants de drogue et ses flics contre-révolutionnaires.
L'intrigue se déroule principalement dans la seule ville de Rio et plus particulièrement dans les morros et favelas de Rio, d'où Jararaca, un jeune chef de bande ultracharismatique et intelligent, décide de provoquer une révolution des gueux. Les misérables s'arment auprès d'un vieux trafiquant angolais et se soulèvent contre une police corrompue et répressive qui a tué quelques enfants par accident. Dans cette pétaudière, un journaliste noir angolais... et nain, Euclides, tente de dénouer les liens entre son pays d'origine et ce nouveau frémissement d'une jeunesse héroïque. La Guerre des Anges a ainsi des élans pasoliniens lorsque Agualusa décrit la beauté et l'énergie rebelle des insurgés, leur courage et leur côté tête brûlée. L'auteur nous emmène dans les coulisses sombres d'un pays qui n'a pas coupé les ponts avec l'Afrique et dont les héros puisent leurs revenus dans le trafic de drogues. Le lecteur prend évidemment fait et cause pour les révolutionnaires et n'a plus qu'à se laisser guider par le mouvement épique et la belle galerie de personnages qu'aligne l'auteur.
Le principal talent d'Agualusa est, en effet, de donner corps à un Brésil souterrain autour de personnages admirablement bien croqués : le journaliste nain (et gay) est à la fois touchant et d'une grande justesse, le rappeur fou et camé Jacaré, un grand méchant exhubérant, les femmes brésiliennes sont ici sublimes et omniprésentes, comme Anastacia la spécialiste sensuelle des paradis artificiles et des vagins dentés, Florzinha, la femme fatale dont le double viendra régler ses comptes, ou Monte, l'exécuteur des basses oeuvres usé par l'Histoire.

Le seul reproche qu'on pourra faire à Agualusa est finalement de négliger pour ses ressorts la peinture de sa révolution, de ne pas s'attacher assez aux jeunes hommes et aux combats pour s'attarder sur les intrigues d'arrière-cour. Cette faiblesse est le prix à payer pour faire vivre et nous émouvoir avec ses caractères, mais empêche la Guerre des Anges d'être tout à fait autre chose q'un polar socio-critique passionnant et efficace. L'auteur est passé assez près d'un grand roman et nous d'une révélation.

La guerre des anges
José Eduardo Agualusa
Métailié

 




Blandine Le Callet, fraîche et neuve

Posté par Myosotis le 23.05.07 à 10:30 | tags : chick lit, roman

Je travaille comme un forcené pour lire ce qu'il y a de pire à votre place dans cette semaine française. Et on y est encore ici avec Cette Pièce Montée de Blandine Le Callet, première romancière de 35 ans vendue comme fraîche et neuve par les Editions Stock (on les en remercie).  


Voilà l'histoire de Blandine Le Callet. Elle a vu Festen le film danois et a décidé que ce serait franchement bien de faire pareil en littérature et transposé dans la bourgeoisie française. Bérengère et Vincent se marient et invitent leurs familles et proches pour une petite sauterie en campagne. S'en suit une succession de nouvellines vues du point de vue de la soeur de la mariée, de la demoiselle d'honneur, de l'oncle, du mari, d'un ami, du prêtre et j'en passe. Chacun livre son expérience de cette journée si particulière et raconte les "horreurs" qui sous-tendent les rapports d'une tribu. L'auteur brosse ainsi des tableaux parfois drôles, souvent nunuches (comme cette fin grotesque que même Harlequin aurait refusé) pour révéler l'hypocrisie et les faux-semblants du monde bourgeois. Ce serait presque du Chabrol ou du Flaubert, si on arrivait à faire émerger un dessein au projet. En refermant le livre, agréable et écrit selon les codes de la chick lit, on se demande pourquoi Blandine Le Callet en est arrivée là. Dans un entretien livré à Zone littéraire , on obtient un embryon de réponse : Blandine est professeur de latin à l'université, a trois enfants, un mari (elle déclare que les enfants c'est important pour forger un couple) et que "Les moments que je choisis de consacrer à l'écriture sont comme des parenthèses précieuses et vivifiantes ; mais elle n'ont de sens à mes yeux que parce qu'il y a tout le reste à côté." Vous savez l'essentiel, je ne pousse pas plus loin la démonstration.


 


 




Tim Lott et l'affaire Seymour

Posté par Easywriter le 22.05.07 à 16:41 | tags : extrait, roman
Vendredi 4 mai - Chronocode 19h30
Victoria et Guy jouent avec Polly, qui gazouille. Victoria la tient et Guy la chatouille. Les deux aînés rient aux éclats en voyant le bébé réagir de bon coeur. Guy la prend à son tour dans ses bras, et Victoria lui fait des grimaces. Nouveaux gloussements. Pour finir, les trois enfants sont à terre, les deux grands se passant alternativement la plus petite. Enfin, ils posent Polly et commencent à se chatouiller l’un l’autre. Leurs rires, mêlés à ceux de Polly, deviennent franchement cacophoniques.
Leur mère les appelle. Victoria soulève Polly ; toujours hilare, et quitte la pièce. Guy la suit en chantant The Teddy Bear’s Picnic à tue-tête.
C’est la dernière des quatre séquences enregistrées au cours de la première semaine.

Dans L'affaire Seymour, Tim Lott (auteur et narrateur) décrit cliniquement un fait divers sordide ( le meurtre au marteau d'un médecin quinquagénaire, ça vous dit hein...) et en profite pour questionner en creux le statut de la fiction dans un monde obsédé par la transparence. ( vous m'obligeriez en jetant un oeil à un de mes rares papiers. Coming soon : la chronique de Foudres de guerre, oui oui)
Lire la chronique de l'affaire Seymour



Rue de la miséricorde, premier roman gay ?

Posté par Myosotis le 22.05.07 à 15:35 | tags : extrait, metailié, roman

 

 

"Bom-Crioulo, cependant, commençait à ressentir les prémices d'une tristesse, chose qui ne lui arrivait que très rarement. Il se souvenait du grand large, de la premier fois où il avait vu Aleixo, et il était préoccupé, soucieux, en pensant à la nouvelle vie qui l'attendait et à sa relation avec le mousse, au tour qu'allait prendre cet attachement, né pendant le voyage, et menacé à présent par les règles, les contraintes du métier militaire. Aleixo pouvait être muté sur une autre unité en moins de vingt-quatre heures. - Qui pouvait en outre l'assurer que lui-même, Bom-Crioulo, servirait encore sur la corvette... ? Instinctivement, il cherchait le gamin du regard, il brûlait de ce désir avide de le voir, de l'avoir toujours auprès de lui, menant la même vie de travail et de discipline, grandissait à ses côtés comme un frère inséparable et cher. D'un autre côté, il était tranquille, car la plus grande preuve d'amour, Aleixo lui avait donnée sur une simple avance, un simple regard. Quoiqu'il leur advienne, il leur faudrait garder intact le souvenir de cette nuit glacée, passée endormis dans les bras l'un de l'autre sous le même drap, à la proue de la corvette, pareils à un couple de fiancés dans la ferveur brûlante des premières heures partagées. Bom-Crioulo, lorsqu'il repensait à cette scène, se sentait balayé par une fièvre érotique extraordinaire, une vague de sensualité irrépressible.... Il comprenait clairement à présent que ce qu'il avait vainement cherché du côté des femmes, il le rencontrerait seulement avec un homme. Il n'avait jamais pensé abriter en lui une pareille anomalie, ne se souvenait pas s'être une fois dans a vie interrogé sur ses prédispositions en matière de sexualité."

1895. Cela s'entend dans le style et le choix des mots, mais pas dans les intentions et la modernité du propos. Difficile d'isoler ici la folie et la violence du désir qui vont monter progressivement en Bom-Crioulo pour balayer son existence, son passé et ce qui lui restait d'honorabilité. Je ne sors pas le terme à tout bout de champ (encore qu'un peu trop souvent) mais cette Rue de la Miséricorde (dont le titre original Bom-Crioulo bien meilleur, désigne simplement le héros du livre), roman brésilien d'Adolfo Caminha, le mérite amplement d'où qu'on se place : le roman est un chef d'oeuvre. Chef d'oeuvre historique, premièrement et bien qu'on s'en tamponne, qui fait peut-être de lui l'un des premiers romans ouvertements homosexuels de la fin du XIXème siècle. là où les Wilde, les Proust et les gays européens ont peur de ruiner leur réputation et font tourner les allusions dans les back-librairies (usant de pseudonymes), Caminha raconte frontalement l'histoire d'amour éternelle entre deux marins : le grand Noir Boum-Crioulo (traduction le Bon Noir) et le jeune mousse Aleixo, cocotte de navire, soigné et capricieux par éducation. La modernité elle-même est devancée, lorsque les deux hommes s'unissent sur le pont, et qu'on sent frémir le déséquilibre physique entre l'homme devenu bête et le jeune puceau, aux allures de jeune adolescente.

Rue de la Miséricorde est, ce sera le point 2, l'un des plus beaux récits réalistes de marins de son époque. La marine brésilienne y est peinte comme ce qu'elle devait être : un milieu rude et injuste. Caminha rejoint ici les plus belles pages de Conrad, de Melville ou de London quand il parle des caractères des capitaines, de la cruauté des membres d'équipage et de la solidarité qui se noue et dénoue entre les hommes. Il n'y a rien de plus facile que d'ennuyer à coups de descriptions réalistes de voiles et d'équipée maritime. Rue de la Miséricorde, même si c'est majoritairement,un roman de marins qui se passe à quai, a le souffle épique des grands récits corsaires. Les récits de tempête sont de toute beauté, ponctués qu'ils sont par les instants où Boum-Crioulo s'apaise, où le rythme tombe, pour retrouver son mousse. Sur le plan littéraire, enfin, il suffit de dire et redire que Rue de la Miséricorde est au niveau de Billy Budd et de Querelle de Brest.




Regards Perdus

Posté par 2goldfish le 22.05.07 à 12:32 | tags : bd

La nouvelle collectio KSTR de Casterman a tout pour que j'ai envie de la lire : des formats petits, un peu épais et pas chers. Faites par et pour des jeunes, son unité éditoriale ne va pas plus loin et c'est plutôt pour le mieux. Si je ne m'étendrais pas sur Elle(s) de Bastien Vivès qui vise et atteint toutes les cibles qui ne m'intéressent pas, Regards Croisés de Thomas Cadène et Gilles Aris est la première excellente surprise de la collection.

Reprenant le gimmick pas forcément original d'appliquer une couleur différente à chaque scène selon le point de vue adopté, ici celui d'un jeune couple, de leur voisin psychotique ou d'un gentil grand père qui les espionne à l'aide d'une caméra posée à sa fenêtre. Ce dispositif est mis à bon usage dans une petite tragédie pas bête du tout où la myopie de chaque personnage met en marche une mécanique implacable qui aboutit inéxorablement au tragique. Le dessin très expressif de Cadène est particulièrement adapté à ces palettes très limitées qui auraient pu vite lasser sur le travail d'un autre.

Autre nouveauté de KSTR, Missing de Will Argunas est un thriller qui a première vue évoque grandement le Fargo des frères Cohen. Dans une petite ville enneigée du nord des états-unis, deux flics dont l'un ressemble à John Goodman appréhendent un type louche qui est peut-être le kidnappeur de la fille de l'autre flic, celui qui ne ressemble pas à John Goodman. S'en suit une série d'interrogatoires, de flash backs et de violence qui exploitent sans complexes tous les outils du genre. La principale référence est certes cinématographique, mais John Goodman avait aussi fait de la télé et, je viens de vérifier, il n'a pas joué dans Fargo.

La télévision et les séries HBO sont donc en fait les principales influences de Missing, qui multiplie les cases quatre-tiers là où beaucoup d'autres font du seize-neuvième. La subordination au cinéma de beaucoup trop d'artistes de BD et de comics en particulier est particulièrement fatigante. On ne compte plus les BD remplies de cases de la largeur de la page qui paradoxalement imposent au regard une lecture verticale inconfortable quand elle est marriée à des textes à lire eux de gauche à droite. Dave Sim avait résolu ce problème à une époque dans les pages de Cerebus en n'utilisant plus qu'une rangée de cases hautes sur chacune des pages de Cerebus. Argunas lui est moins radical mais sait comment faire circuler le regard du lecteur sur ses pages, un de ces trucs de dessinateur que le lecteur ne remarque en général que quand il ne marche pas.

Missing, Regards Croisés et Elle(s) sont parus chez KSTR en Mai




Michael Collins : Illusions du savoir, subterfuge de la vérité

Posté par Maxence le 21.05.07 à 16:10 | tags : christian bourgois, extrait, roman

Michael Collins est sans aucun doute l'un des plus grand romancier anglo-saxon contemporain et certainement l'un des plus discret aussi. Ce que l'on se permettra de regretter vivement car ses romans mériteraient une bien plus grande couverture médiatique. Après avoir évoqué l'Amérique des paumés et des clandestins irlandais (La Filière Emeraude), l'Amérique profonde des villes du nord (Les âmes perdues), l'Amérique rurale du Midwest (Les gardiens de la vérités), celle des nomades (Les profanateurs), cet écrivain originaire d'Irlande et installé aux Etats-Unis depuis une dizaine d'années, s'attaque au milieu universitaire US, ses ambitions pathétiques, ses guerres de couloirs mesquines, son pathos et son hypocrisie. Extrait choisi :

En vérité tout n'était qu'apparence ici, le subterfuge tellement énorme, la dissimulation du désespoir si parfaite, l'échec consacré avec un titre et une plaque couleur bronze à son nom sur une porte de chêne ciré. Un cauchemar dans lequel on essayait de courir mais vos jambes refusaient de vous porter, dans lequel on essayait de hurler mais aucun son ne sortait de votre bouche Il comprenait que ce genre de silence démentait l'aisance avec laquelle ses chers collègues évoluaient dans les longs couloirs.
Combien de fois avait-il voulu se confier à quelqu'un, lui dire la vérité, atteindre au moins un semblant d'honnêteté avec ce qui l'entourait, ou, dans ses moments de plus grande angoisse, hurler vers les parents de passage, pour les mettre en garde quand ils visitaient l'université lors des journées portes ouvertes pour les futures étudiants. Mais, bien sûr, il n'avait jamais hurlé, et à la place, il avait pris la pose comme l'un de ses heureux collègues enseignants dans un coin des bureaux de création littéraire, en train de lire des manuscrits, de corriger des copies, un de ces professeurs cernés par des bibliothèques remplies de livres reliés cuir écrit par des personnages de l'Antiquité ou des Lumières, avec des noms compliqués comme Rousseau, Descartes et Voltaire, parmi des tomes et des tomes de critiques littéraires et de mince volume de leur propre poésie qu'on pouvait leur pardonner car ils étaient censés contenir des vérités essentielles.

La chronique La vie secrète de E.Robert Pendleton sur Flu' le mag.

Michael Collins - La vie secrète de E. Robert Pendleton (Christian Bourgois)




Les caniveaux de Cité 14

Posté par 2goldfish le 21.05.07 à 10:44 | tags : bd

 

Nombreux sont les auteurs de BD qui évoquent le charme du caniveau, cet ghetto artistique duquel ils sont pratiquement sortis en France. Au delà du plaisir bukowskien de se rouler dans la fange, on regrette la liberté de l’obscurité et le mythe popularité plus ou moins fantasmé. Beaucoup le regrettent donc, comme une partie des auteurs de science fiction et sans doute un tas de romanciers quand ils ont commencé à être aussi respecté que les poètes ou les acteurs quand ils ont abandonnées les fosses communes. Peu, pourtant, y font grand chose. L’an dernier il y a eu Tardi et son Etrangleur journalistique, maintenant voici Cité 14.

 

Petit format, couverture souple, et noir et blanc sur papier cheap, un épisode de Cité 14 ne coûte qu’un seul euro et connaîtra une suite chaque mois pendant un an. Le premier épisode s’intitule « Etes-vous anarchiste ? » et porte la mention « saison 1 » qui laisse supposer que les choses pourraient se poursuivre au delà de la première année prévue. Il y est question d’un éléphant qui cherche à immigrer dans la cité-titre, visiblement une sorte d’état policier pas très accueillant. Toutes similitudes avec un pays existant etc…

Il s’en passe en fait trop peu dans ce premier numéro pour qu’on puisse en dire grand chose, le scénariste a bien pensé au fait qu’un épisode de feuilleton doive se terminer sur une question mais pas à celui qu’il faille avant ça commencer par un gros point d’exclamation s’il veut vraiment attirer le lecteur dans le caniveau avec lui. L’initiative est cependant suffisamment sympathique pour tenir lieu d’accroche en elle même et on sera là pour le second épisode.

"Le soleil illuminait une arabesque de poussières en suspension. Les yeux entrouverts, Absinthe savourait ce spectacle qui, loin de lui rappeler le caractère à jamais inachevé des travaux ménagers, ranimait l'émerveillement de son enfance. Les rayons fusaient des persiennes comme autant de fragments du Paradis."

Cet extrait est, en réalité, le début d'un roman sur lequel je reviendrai plus longuement, d'un certain Olivier Berthelot, paru chez Punctum, et dont le titre est Eden-Sur-Seine. Cette première phrase est globalement moins bonne que l'écriture des 200 pages qui suivent (pas terribles, non plus), mais revient en littérature sur l'un des motifs-clichés les plus éculés et les plus sinistres du monde, l'un des motifs qui vous gâche immédiatement le plaisir et qualifie EN UNE SECONDE un apprenti écrivain d'écrivain de seconde zone : le soleil et son store vénitien au petit matin. Je ne sais pour quelle raison exactement mais il semble que le syndicat des mauvais écrivains (et des bons) se soit ligué - ou ait délivré une instruction technique - pour que dans la conscience de tout débutant vienne, parmi les premières choses, à décrire et à travailler, la lumière d'un soleil matinal filtré par un rideau à lames.

Cette description, sous une forme ou une autre, je l'ai rencontrée des milliers de fois, chez des auteurs anonymes qui me remettaient un manuscrit, chez des amis qui s'essayaient à l'écriture ou chez des écrivains chevronnés comme Marc Lévy qui se fend d'une telle scène particulièrement grotesque dans son avant dernier ouvrage. D'une certaine façon, il semble que cette situation (le store, le soleil) soit tout simplement l'allégorie la plus évidente et la plus instantanée du travail de l'écrivain : un homme (moi qui écrit et lit), une lumière (la lumière solaire de mon imagination) et un filtre qui laisse passer la beauté (moi qui écrit et le store à lames).
Ce n'est donc pas un hasard si cette situation revient comme le trèfle, et se décline tantôt seule, tantôt avec d'autres images-clichés tout aussi émouvantes : le corps d'une femme nue qui se lève après une nuit d'amour, celui d'un homme (l'écrivain) qui s'extirpe de ses draps pour prendre un café, voire - dans un degré d'élaboration supérieur - le cadavre d'un crime fondateur.

Dans ce store à lames et ce parquet ensoleillé, il faut voir l'espoir du jeune auteur et l'abnégation qui va suivre : celle de terminer son histoire, d'en venir à bout, celle d'essayer de poser au beau, au vrai, à l'intense. Le store ensoleillé est une image-cliché qui s'apprécie autant en littérature qu'au cinéma. On peut et on doit, en qualité de lecteur, faire preuve de la pire cruauté envers quelqu'un qui vous engagerait dans une de ces horribles scènes de store mais ne pas oublier qu'il y a dans ces quelques lignes un authentique suicide créatif, aussi touchant et violent qu'un hara-kiri. Cette seule perspective inspire le respect, la compassion, en plus du mépris.

Evidemment, l'absence de scène de store ne ferait pas pour autant d'un écrivain un bon écrivain.




Le vouloir anxiogène des pots

Posté par Myosotis le 16.05.07 à 11:45 | tags : elucubration

 

Maxence l'a très bien exprimé il y a quelques jours : en littérature, pour la plupart d'entre nous, les amateurs, mais aussi pour les auteurs, les amoureux, les rêveurs, il est question du "pouvoir des mots", pathogène ou non, et de ses effets à long terme sur notre manière de voir le monde. Pour d'autres (les mêmes, mais pris dans d'autres circonstances), le pouvoir des mots n'est rien sans le "vouloir des pots". Ce site américain se fait ici le reflet commercial de cette conception déviante de l'art littéraire. Dans ce monde parallèle, rien ne vaut un écrivain tabatière, un écrivain pot de crayon ou un écrivain bariolé en porcelaine peinte de 12 centimètres de haut.

On peut bien se moquer de ces sujets peints et de ceux qui les achètent, mais un petit pot de Poe sur un beau bureau donne à un intérieur une allure gothique et une profondeur morbide qui sont sans conteste du meilleur goût. Un pot Hemingway ou une miniature Dickens et vous voilà estampillé homme de gauche et féru de réalisme et de résistance civique.
Le pouvoir des mots et le vouloir des pots se confondent et se réfèrent tous deux au même mécanisme fétichiste : celui qui associe le mot à celui qui le prononce ou l'écrit, le mot à sa puissance évocatrice mais aussi à la bouche dont il jaillit. D'une certaine façon, il y a deux manières d'aimer la littérature : aimer les livres ou aimer les écrivains. Ceux qui aiment les pots font évidemment partie de la seconde catégorie et j'en suis. Ceux qui aiment les pots aiment les livres comme l'oeuvre d'hommes qu'on vénère, quelle que soit leur époque, comme des pop stars et en midinettes. Les autres aiment les livres comme s'ils s'étaient écrits tout seuls, les mots qui les composent, les phrases, leur rythme et leur agencement savant. Ces livres, ils les trouveront parfaits ou angéliques, inspirés ou ambitieux, tandis que les autres les aimeront mal fichus et trahissant brillamment les piètres intentions de celui ou celle qui les a pondus.

 




Palomar, soupe de coeurs brisés

Posté par 2goldfish le 15.05.07 à 13:16 | tags : bd, comics

 

J'ai parfois envie d'un de ces trucs du genre "5 étoiles", "3 smileys d'argent" ou d'un "prix spécial poisson doré", tellement vulgaires et surtout problématiques mais aussi sûrement utiles quand j'aurais envie d'attirer l'attention de nos visiteurs sur le fait que s'ils ne lisent pas la BD dont je leur parle, ils peuvent aussi bien arrêter de lire tout court. Palomar City de Gilbert Hernandez, aussi connu sous le titre de "Heartbreak Soup", est une de ces oeuvres qui mériteraient autant de point que j'aurais à donner. J'avais déjà parlé du premier volume paru il y a un an sans craindre l'emphase, mais ce n'était sans doute encore pas assez.

 

Palomar, donc, c'était la moitié du magazine Love & Rockets de Gilbert et son frère Jaimie Hernandez, responsable lui de "Locas". Les points communs sont évidemment nombreux entre les travaux des deux frères, mais ce qui étonne le plus, outre une telle concentration de talent, c'est la différence fondamentale de leur approche respective. Alors que Jaimie s'attache à une poignée de personnages qu'il étudie de toujours plus près depuis un quart de siècle, Gilbert lui ne précise et n'approfondit presque jamais ses personnages, souvent réduits à un simple trait de caractère ou un simple conflit dont ils ne se détacheront jamais malgré les années. S'il souhaite aborder un nouvel aspect de la condition humaine, il donne un nouvel enfant à l'un de ses personnages.

La distribution de Palomar est par conséquent assez large, et toute la complexité et la subtilité de l'oeuvre (qui n'en manque pas) tient aux relations entre ces personnages. Pour ça, Palomar n'aurait pas pu exister autrement qu'en BD, même si on pense forcément aux Cent Ans De Solitude de Gabriel Garcìa Marquez : il n'y a presque jamais un personnage seul dans les cases d'Hernandez, et il s'y passe et s'y dit rarement moins de deux choses. Cette juxtaposition que permet la BD mieux qu'aucun autre médium est le procédé le plus essentiel à une oeuvre où rien n'a de sens que relativement au reste.

Mais trêve de considérations techniques assommantes : vous devez lire Palomar City parce que Luba, la mère spirituelle de tous les enfants de Palomar aux seins énormes y devient maire pour de vrai, parce que Carmen qui a été trouvée petite fille sur un marché avec un panneau marqué "bon débarras" y distribue des remèdes de charlatan toujours plus absurdes et parce que Casimira qui a perdu son bras en jouant avec les singes sauvages qui attaquèrent le village le terrorise à son tour en utilisant sa prothèse comme gourdin et comme torche.

Palomar City, tome 2

Gilbert Hernandez

Le Seuil




J'écris mal

Posté par 2goldfish le 14.05.07 à 11:55 | tags : élucubrations

J’écris très mal en ce moment. C’est peut-être juste un passage à vide, une petite fatigue, mais les mots ne s’organisent pas comme il le devraient quand je les tape. Je me retrouve à ne plus savoir où placer les virgules, à relire mes phrases en cherchant leur sujet ou à peiner pour rattacher une proposition incongrue à une phrase où elle n’avait en fin de compte rien à faire. Sans me vanter, j’ai toujours eu une grande aisance grammaticale qui me permettait autrefois de toujours retomber sur mes pattes dans les explications les plus alambiquées. Aujourd’hui je me débats pour adopter un style moins ampoulé qui correspondrait mieux à ce passage à vide que j’espère temporaire. Il n’y a rien à faire. Le style lapidaire ne me convient pas. Du tout. Un frisson de dégoût m’a traversé à l’écriture de cette pseudo « phrase » sans sujet ni verbe : je ne sais pas faire simple, tant pis pour vous et moi. Et cette manie que j’ai à commencer mes phrases par un mais/ou/et/donc/or/ni/car comme madame Barada m’avait pourtant interdit de faire en CE1, c’est terrible !

D’où vient donc cette crise que mon écriture traverse en ce moment ? La fatigue aide sûrement un peu mais j’ai à l’esprit d’autres causes probables. La première est l’anglais. Je lis de plus en plus en anglais au détriment du français et si je n’ai jamais mieux compris la langue de Shakespeare, je crains d’avoir oublié de la mienne au passage. Certaines tournures de phrase bien pratiques de l’anglais ne cessent de me faire de l’œil quand le français me fait défaut et je les ai sans doute adoptées plus d’une fois sans m’en rendre compte. Le pire c’est que si je lis beaucoup l’anglais, je l’écris très peu et je peine dès que je dois mettre en application tout ce que je crois savoir. Damned !

Le second responsable possible de ma gêne est la BD. Comme l’anglais elle est une langue étrangère, et encore une fois j’en sais plus que jamais sur son écriture sans que ça m’aide le moins du monde une fois devant mon clavier. C’est d’autant plus vrai que la bande dessinée moderne a presque totalement abandonné le gros pavé descriptif et que seul le dialogue subsiste, dialogue qui plus est « naturaliste » qui n’a que faire de la justesse grammaticale. Or donc même si je donne l’impression ici de ne lire que de la BD, ça n’ effectivement été le cas que dernièrement avec ma lecture de quelques pavés qui ont pris tout mon temps libre.

A défaut de reprendre d’humiliantes leçons avec madame Barada, je ne peux que retrouver mes capacités que par mimétisme. Il faut que je lise un livre en français, un livre bien écrit dont je vampiriserais le style sans vergogne, au moins par capillarité. Le Gravity’s Rainbow que j’ai reçu ce matin avec sa couverture de Frank Miller et ses huit-cent pages en anglais attendra un peu. Là je dois d’abord me relire moi et ça me fait un peu peur.




Alan Moore revient sur la pornographie

Posté par 2goldfish le 11.05.07 à 11:59 | tags : alan moore, sexe et littérature, vo, web

Maintenant que la poussière de la campagne médiatique préventive autour de Lost Girls est retombée, un certain consensus critique semble s'être établi autour du fait que toutes les bonnes intentions et les grandes ambitions d'Alan Moore et Melinda Gebbie, pour louables qu'elles sont, le mariage de la pornographie et de l'art n'a pas fonctionné. Le nom du fautif étant le point sur lequel le consencus se brise, j'avais pour ma part de l'art et de la pornographie choisi de blâmer les deux également, et de Moore et Gebbie accuser le premier surtout de lourdeur didactique. Peu importe puisque la campagne de soutien au livre a marché : il s'est vendu en grande quantité et surtout il a jusqu'ici évité presque tous les ennuis juridiques qu'on lui prédisait.

Si on revient une fois encore sur Lost Girls, c'est que Moore l'a fait aussi en se fendant d'un petit essai sur l'histoire de la pornographie pour l'excellent mais défunt magazine américain Arthur. Son contenu est résumé par l'auteur lui même : "Des cultures sexuellement progressives nous ont données les mathématiques, la littérature, la philosophie, la civilisation et le reste quand des cultures sexuellement répressives nous ont donné le moyen âge et l'holocauste. Ce n'est pas que j'essaye de donner du poids à mon argument, bien sûr." Pour en arriver là Moore dresse une histoire de la sexualité et de sa représentation de la Vénus de Willendorf à nos jours en passant par la grèce antique, les oeuvres pornographiques perdues d'Aubrey Beardsley et William Blake et Traci Lords.

Tout cela est écrit sur un ton discursif très digeste, autrement plus en tout cas que ne l'est Lost Girls, d'autant que Moore n'a pas ici à avoir honte d'être didactique. Se pose pourtant un problème récurrent chez l'anglais, de plus en plus apparent dans la croissance exponentielle de l'universalisme de ses ambitions : il est et reste anglais et anglo-centriste. Lui qui ne quitte jamais sa ville de Northampton prétend n'en avoir pas besoin puisqu'il serait capable d'invoquer n'importe quel lieu dans son living room. Une idée séduisante qu'on est prêt à croire venant de lui mais qu'il n'a pas l'air très soucieux de mettre à l'épreuve.




Orage et Désepoir : Légèreté de lettres

Posté par 2goldfish le 10.05.07 à 11:19 | tags : bd

Il y a une grande différence entre paraître insouciant et l'être. Certains diraient que cela n'a même rien à voir. Les deux peuvent en art être une qualité, mais si on peut apprécier une oeuvre anxieuse qui fait semblant de s'en foutre, ou une oeuvre insouciante qui s'assume, il n'y a sans doute rien de pire que l’œuvre qui fait sembler de s'intéresser à un sujet dont fondamentalement elle se fout complètement. Orage et Désespoir est une de ces BD qui ne cache pas la légèreté de son propos comme celle de sa forme derrière d'hypocrites prétentions, et avec un titre aussi adorablement idiot, cela vaut mieux.

Ca commence un peu comme du Rohmer : Orage et Désespoir sont en vacance en Bretagne avec leur père et sa nouvelle compagne. Désespoir la frivole flirte vaguement avec un garçon de son âge qu’elle oubliera dès l’arrivée d’un beau ténébreux qui sauve sa sœur Orage de la noyade. Tout ça se veut un peu naturaliste et le plus terre à terre possible, si ce n’est pour le dessin qui en rajoute toujours dans la légèreté et le mignon, l’adorable. Et puis il y a ce vieux vendeur de chouchou qui meurt à leur pieds, sur la plage, et Désespoir qui disparaît ensuite, les autres partant à sa recherche sur l’île aux sorcières. La transition vers un fantastique de feuilleton romanesque se fait sans à coups, tant, franchement, on se moquait un peu de ce qui se passait avant et on se moque toujours un peu de ce qui arrivera après.

La légèreté, l’insouciance et la superficialité ne sont ni des défauts ni des qualités, juste des adjectifs. Adjectifs qui s’appliquent très bien à Orage et Désespoir.

Orage et Désespoir

Lucie Durbiano

Bayou/Gallimard




Le pouvoir pathogène des mots

Posté par Maxence le 09.05.07 à 16:15 | tags : elucubration

Au bout de neuf ans à ce rythme, on pourrait croire que les mots s'épuiseraient, qu'ils disparaîtraient, mais non, ils sont toujours là. plus vivaces que jamais.
Ils attaquent même la nuit. Surtout la nuit.
Ecoutez un écrivain parler, écoutez un journaliste parler.
On croirait entendre un putain de vétéran du vietnam.
"Faut que ça cogne, faut que ça choque, faut que ça parle, faut que ça suinte."
"Fondamentalement, soyons franc : Avec les mots faut que ça saigne".

Et c'est vrai. Les mots attaquent en bande pendant votre sommeil.
Non, pas en bande. En essaim.
Ils forment des phrases, des phrases pour l'éternité qui vont bien quelque part.
Burroughs avait raison : Le langage est un virus, mais même démembré, découpé, laminé, désossé, les mots veulent toujours dire quelque chose.
Attention, je ne dis pas que les phrases incestueuses ainsi formées ont un sens, non ! Je dis que les mots veulent dire quelque chose. Vous faire dire quelque chose. C'est ce qu'ils souhaitent. C'est comme ça qu'ils survivent vous voyez.
En s'accouplant les uns aux autres, ils forment des entités plus puissantes, les phrases. Du sens. Ou non. Une marque, dans votre cerveau.
"Cassez moi un bras ou deux et il aura payé sa dette"
ou
"Même vidé, dévoré vivant, à la fin du repas le homard était toujours vivant"
Des phrases idiotes, sans fondement. Le fondement des phrases c'est important pourtant. Le cul des phrases. Avec toujours un sens, comme ce chanteur ragga jamaïcain qui fait chanter le cul des filles. Il prend son micro et l'approche du cul des filles qui dansent pour lui. Et il répète ce que lui disent les culs. C'est le fondement de son art, un art qui s'adresse au fondement. Parce qu'après les avoir fait chanter ces culs, le but c'est de les baisers pas vrais ? C'est le but de tout langage : le pouvoir.
Mais là au moins, le pouvoir est dirigé vers quelque chose.
Quand les mots sont laissés en liberté, ils deviennent fous. Ou rendent leur hôte fou.
C'est toute l'histoire de Shining. Un écrivain seul dans la montagne avec ses mots, sa famille et le vide. Les mots finissent par gagner. Il doit se débarrasser de sa famille. Pour l'écrivain, les mots sont plus importants que la famille.
Enfin c'est ce que croit l'écrivain. L'écrivain est comme le junky. Il croit pouvoir décrocher parfois. Laisser tomber tout ça. Mais les mots reviennent à la charge, ils grignotent. Ils mordillent. Ils rongent. Les petits salauds. Et tout est à reprendre à zéro.
Cela explique pourquoi tant d'écrivains finissent seuls. Meurent seuls.
Les mots sont des prédateurs, des virus. Comme les virus ils sont incapables de garder leur hôte en bonne santé. Ils finissent toujours par le tuer. Poussée de fièvre verbale, hémorragie grammaticale, logorrhée diarrhéique, épanchement d'évocation, de description. Simulation. L'écrivain s'épuise à simuler la vie, un portable sur les genoux. Dans son lit.
L'écrivain finit par en mourir. Et c'est tant mieux. Tant de souffrance c'est pas humain vous comprenez ?
Alors foutez lui la paix maintenant. Il n'y a rien à ajouter.
La pire chose à faire pour un écrivain après sa mort ?
Faire un discours et graver une épitaphe sur sa tombe. C'est comme clouer le cercueil du Comte Dracula avec des clous d'argent vous savez. Définitif. Non, foutez lui la paix. Enterrez le dans un champ. Et par pitié, oubliez- le.



Les préraphaélites : histoire d'une fraternité

Posté par Myosotis le 09.05.07 à 11:34 | tags : essai

"Qui a parlé à ma mère de ma honte,/ Qui a parlé à mon père de mon aimé ?/ Oh qui en dehors de Maude, ma soeur Maude / Qui regardait pour espionner et scruter. // Froid, il gît, aussi froid que la pierre,/ Avec ses boucles ensanglantées autour de son visage : / Le plus beau cadavre de toute la terre/ Et digne d'être embrassé par une reine. // Tu aurais dû épargner son âme, soeur, / Epargner mon âme, ton âme aussi : / Il ne t'aurait jamais regardée. // Mon père peut dormir au Paradis, Ma mère devant le portail du Ciel : / Mais soeur Maude ne connaîtra le sommeil / Ni tôt ni tard. // Mon père peut porter une robe dorée; / Ma mère peut gagner une couronne; / Si mon aimé et moi nous frappons au portail du ciel / Peut-être nous laissera-t-on entrer : / Mais soeur Maude, oh soeur Maude, / Attends toi à la mort et au péché. "

A l'image de ce sublime Soeur Maude de Christine Rossetti, l'élégance des préaraphaélites, leur goût pour les émotions intenses, la morbidité, si elle est mêlée à un amour éternel, n'a connu que peu d'égal dans l'histoire des courants artistiques. Fraternité de jeunes hommes (Rossetti, Millais, Madox Brown, Burne-Jones), élargie à leurs amies, soeurs ou copines (Rossetti soeur, Elizabeth Siddal), le mouvement préraphaélites, revenus puiser dans l'imagerie médiévale un ensemble de figures, pour réinventer le réalisme, allait devenir l'un des mouvements les plus bouleversants de l'histoire, bataillant sur tous les fronts : peinture, architecture, littérature mais aussi et surtout arts décoratifs. A ne pas confondre avec le mouvement Art Nouveau, qui d'une certaine façon en prolongera quelques uns des caractères (le traitement des feuilles, des figures, de la nature notamment), le mouvement préraphaélite demeure, même lorsque ses fondateurs sont devenus de vieux messieurs respectables, un mouvement adolescent, énergique et par essence révolutionnaire.

Dans son anthologie baptisée les Préraphaélites - Entre le Ciel et l'Enfer (Christian Bourgois), Gérard Georges Lemaire nous présente des extraits rares de poèmes, quelques illustrations emblématiques du courant. La partie didactique est mince mais la découverte des artciles de Walter Crane, poèmes de Christina Rossetti ou Swinburne (plus connu) vaut le déplacement.

 




Contre-culture kitsch

Posté par 2goldfish le 07.05.07 à 14:37 | tags : bd

Ca pourrait presque commencer comme le Mia : « Je vous propose un voyage dans le temps, au début des années quatre-vingt… » : avec sa préface de Jean Pierre Dionnet qui parle de Jack Lang , de Gainsbourg et des Enfants du Rock, cette collection des BD de Marc Caro parues dans les années 70-80 dans les pages (entre autres) de Métal Hurlant assume entièrement sa nature de capsule temporelle. En tout cas on l’a lu comme ça, comme un plongeon dans une époque où science fiction, ultra-violence et rock était encore synonymes de contre-culture. Hélas on sait le sort de toutes les contre-cultures : aujourd’hui Philip K. Dick est cet auteur pour scénariste hollywoodien paresseux, un « punk » est gosse de riche qui fait du skate et se fait piquer son iPod par les banlieusards dans les manifs et Scarface est le film préféré du vendeur de l’espace culturel Leclerc près de chez moi.

Je suis sans doute injuste en lisant ainsi une oeuvre qui présente certaines complexités, certaines richesses à côté desquelles je suis complètement passé, trop occupé que j'étais à contempler cet objet avec une curiosité d'archéologue : "Oh, ça c'est très Brazil !", "Alors c'est comme ça qu'on va de Crumb à Matt Konture !", "L'expressionisme allemand ne s'est jamais démodé !".

Ces BD ont sans doute tout un tas d'autres mérites que celui d'être les artefacts d'une époque passée, mais j'étais tout juste né à cette époque là, et la contre-culture de Caro, c'était, après quelques ajustements, la culture de masse dans laquelle j'ai grandis. On peut sûrement s'amuser à retracer la piste des influences qui est partie de là pour parvenir à, disons, le clip de "Nougayork". J'ai mis longtemps à désapprendre mon dégoût des synthétiseurs et de la réverb' sur les caisse claires pour pouvoir apprécier la pop des années quatre-vingt. Ici il ne s'agit pas vraiment de dégoût, mais juste d'une distance mise entre moi et cette esthétique par un traumatisme enfantin que je ne suis pas certain d'avoir envie de dépasser.

Contrapunktiques

Marc Caro

L'association

 

 




Pétrole, édition augmentée

Posté par Myosotis le 06.05.07 à 11:54 | tags : roman

"En projetant et en commençant d'écrire mon roman, j'ai bien réalisé autre chose que de projeter et d'écrire mon roman : j'ai organisé en moi le sens et la fonction de la réalité; et une fois que j'ai organisé le sens et la fonction de la réalité, j'ai essayé de m'emparer de la réalité. M'emparer peut-être sur le plan doux et intellectuel de la connaissance ou de l'expression; mais malgré tout, essentiellement, brutalement et violemment, comme cela se passe pour chaque possession, pour chaque conquête.

Au moment même où je projetais et écrivais mon roman, autrement dit où je recherchais le sens de la réalité et en prenait possession précisément dans l'acte créatif que tout cela impliquait, je désirais aussi me libérer de moi-même, c'est-à-dire mourir. Mourir dans ma création : mourir comme en effet on meurt, en accouchant : mourir, comme en effet on meurt, en éjaculant dans le ventre maternel."

Déclaration-manifeste qui sert de quatrième de couverture à l'édition augmentée de Pétrole, le roman inachevé de Pier Paolo Pasolini, cet extrait dont la 1ère partie est précieuse (la seconde prête à rire), pose assez bien en quoi Pasolini est un grand écrivain, ou du moins le "meilleur concepteur de projets littéraires" du XXème siècle (il est certain qu'il n'a pas écrit les meilleurs livres mais qu'il les a pensés très fort, comme Wilde au XIXème siècle). Cette question de "prise de possession de la réalité" est tout l'objet de Pétrole, grande saga fragmentaire qui raconte les dessous de la société italienne des années 70, découvre les moeurs, les penchants, les troubles du capitalisme et de ses notables (la société pétrolière ENI est la vraie héroïne du roman), la corruption de l'âme des politiques et des capitaines d'industrie (je ne parle ici que de la pointe de l'iceberg - le livre inachevé aurait parlé de tout). La prise de possession de la réalité est LA grande aventure du roman, une question qu'on a éludée plus que trop souvent en France et qui laisse notre littérature à la traîne de celles qui y ont fait face. Succession de notes et de fragments (dont la plus longue scène homo du monde - qu'on ne conseillera pas aux lecteurs qui ne connaissent pas Pasolini), Pétrole est une idée de chef d'oeuvre et une mine de renseignements sur la méthode Pasolini : 30% d'idéologie, 30% de matière première (information, biographie, images) et 30% de poésie. Les 10% restants sont formés d'un ciment très personnel (une vision) qui irradie l'ensemble de l'oeuvre.

Evidemment, Pétrole, qui a été démarré après 15 ans sans écriture romanesque - les années cinéma de PPP- a démarré pendant le tournage de Salo ou les 120 journées et s'est achevé, comme tout le reste, en novembre 1975, aux marges d'Ostie.




De l'ordre juste au juste épanouissement : Morris entre en campagne

Posté par Myosotis le 03.05.07 à 17:34 | tags : essai

"Il s'agit d'une société qui ne connaît pas la signification des vocables riche et pauvre, ni les droits de la propriété, ni la loi ni la légalité, pas plus que la nationalité, une société qui n'a pas conscience d'être gouvernée, où l'égalité de condition est une évidence, et où personne n'est récompensé pour avoir servi la communauté en ayant reçu le pouvoir de lui porter atteinte.
Il s'agit d'une société qui a conscience de sa volonté de conserver à la vie sa simplicité, de renoncer à certaines victoires sur la nature remportées autrefois afin d'être plus humaine et moins mécanique, et qui désire sacrifier quelque chose à cette fin. Elle serait divisée en petites communautés variant beaucoup dans les limites autorisées par l'éthique sociale et qui ne rivalisent pas entre elles, regardant avec aversion l'idée d'une race élue. Déterminée à être libre, et donc à se satisfaire d'une existence non seulement plus simple, mais même plus rude que celle des propriétaires d'esclaves, la division du travail sera logiquement limitée : les hommes (et cela va de
soi, les femmes également) travailleront et prendront leur plaisir par eux-mêmes et non par procuration; le lien social sera instinctivement ressenti, en sorte qu'il ne sera pas nécessaire de le faire toujours valoir par des formes établies; la famille consanguine se fondra dans celle de la communauté et de l'humanité. Les plaisirs d'une telle société résideront dans le libre exercice des sens et des passions d'un animal humain normalement constitué, dans la mesure où il ne nuira pas aux autres individus de la communauté et ne heurtera pas l'unité sociale. Personne n'aura honte de l'humanité, ni ne demandera mieux que ce juste épanouissement."

Sarkozy ? RoyalBesancenot ? Non, juste William Morris, peintre, roi des arts déco et intellectuel anglais du XIXème siècle, membre de la Fraternité des Préraphaélites, qui dans une conférence donnée à Hammersmith de la Ligue Socialiste, le 13 novembre 1887, décrivait de bien belle façon une possible "Société du futur". La citation est extraite d'un ouvrage sur le mouvement paru aux éditions Christian Bourgois.




Alfred de Musset est toujours mort le 2 mai

Posté par Myosotis le 02.05.07 à 11:14

Le 2 mai n'est pas que la date du débat télévisé Royal Sarkozy. Certains romantiques célébreront avec presque autant de ferveur que d'autres couvrent de fleurs la tombe de Jim Morrison et d'Oscar Wilde, le 150ème anniversaire de la mort d'Alfred de Musset. Le jeune prodige des lettres françaises (les grandes pièces de Musset ont été écrites avant ses 25 ans) souffrait, ce qu'on sait peu, d'une malformation cardiaque qui lui coûta la vie et lui donna peut-être (si l'on croit à cette vieille théorie des "humeurs"), son penchant particulier pour les émotions extrêmes, un rien surjouées, et l'emballement du coeur. Tué une première fois symboliquement par l'horrible Georges Sand, laquelle le trompa devant ses yeux de malade, lors d'un voyage en Italie, avec son médecin (sans qu'il soit remboursé par la Sécurité sociale), Musset termina sa carrière Académicien, gratifié de la Légion d'Honneur, mais oublié, bibliothécaire obscur sous l'Empire, incapable d'écrire quoi que ce soit. On peut imaginer que ce qui lui arriva donc le 2 mai 1857, à 47 ans seulement, n'était pas une si mauvaise chose.

Pour ceux qui n'ont en tête que les vers glorieux d'Il ne faut jurer de rien ou de Lorenzaccio (la pièce d'entre les pièces), voire pire les images de cet immonde biopic de Diane Kurys, un petit passage par la case poésie permet de retrouver en Musset la figure du poète morbide, tout aussi énergique et enflammé que Rimbaud, mais moins imaginatif et ontologiquement désabusé. Ce qui émerveille chez Musset, avant toute chose, c'est sa capacité à exprimer à la perfection LA CONDITION DU COEUR. Dans ce registre, Musset est difficilement battable et n'accepte comme concurrents que l'italien Leopardi et l'anglais Keats. Ici, Musset évoque, dans un texte d'une fluidité et d'une évidence impressionnantes, allégoriquement la Solitude. Il ne faut pas se fier à la simplicité du vocabulaire et à l'absence d'effets. La lisibilité d'un Keats ou d'un Musset est sans aucun doute l'un de leurs meilleurs atouts et l'une des choses les plus ardues à réaliser crayon en main.

 

LA VISION
Ami, notre père est le tien.
Je ne suis ni l'ange gardien,
Ni le mauvais destin des hommes.
Ceux que j'aime, je ne sais pas
De quel côté s'en vont leurs pas
Sur ce peu de fange où nous sommes.Je ne suis ni dieu ni démon,
Et tu m'as nommé par mon nom
Quand tu m'as appelé ton frère;
Où tu vas, j'y serai toujours,
Jusques au dernier de tes jours,
Où j'irai m'asseoir sur ta pierre. Le ciel m'a confié ton cœur.
Quand tu seras dans la douleur,
Viens à moi sans inquiétude.
Je te suivrai sur le chemin;
Mais je ne puis toucher ta main,
Ami, je suis la Solitude.





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