Archives > Mai 2007Confusions de genres
![]() Daîo, c'est le recueil des histoires courtes de la charmante Iô Kuroda, jeune mangaka qui monte grâce à un pinceau très expressif et un peu fou qu'elle n'hésite pas à manipuler en tout sens, à maltraiter presque pour obtenir un résultat qui combine les avantages du crayonné avec la souplesse du pinceau, même si on la soupçonne, coquine, de tâter aussi un peu de la plume. Ces histoires qu'elle nous présente son pour une bonne part des oeuvres de jeunesse, dont on pardonnera volontiers les défauts scénaristiques pour s'attarder sur le trait, qu'elle a toujours eu si joli. Quand par contre pointe l'écriture surréaliste qu'on lui connaît sur les tengu, son marriage avec un dessin toujours vif et saisissant fait des merveilles, comme dans ce "Coupe du Monde 1962" qui juxtapose l'historiette d'un orphelin japonais et la crise des missiles de Cuba pour un résultat à la fois poignant et hilarant.Malgré l'inhérente inégalité de ce genre de collection, on est immanquablement séduit par Kuroda même dans la légèreté de vignettes absurdes trop nombreuses. Ainsi lorsqu'elle s'offre le temps d'une dernière histoire aux mains d'un homme, le scénariste Yoshitomo Yoshimoto (quel nom ridicule !), si on peut apprécier la structure et la direction qu'il lui apporte, on ne manquera pas de regretter un peu la douce folie finalement si plaisante des oeuvres de Kuroda en solo. Précisons avant d'en finir que si j'ai grossièrement infléchi mon ton, je n'en ai pas moins été absolument sincère.
Daiô PS : J'ai depuis la rédaction de ce billet appris que ce n'était pas parce que ce rustre de Iô Kuroda s'était représenté comme une femme dans l'un de ses mangas qu'il en était une. Je suis maintenant à 90% certain que c'est un homme, en tout cas je suis sûr qu'il a un bouc. Mon intégralité journalistique ainsi que ma flemme générale me poussent à laisser le billet tel quel.
Le journalisme est un sport de combat
Foudres de guerre, enfin sur Terre !
N'ayez crainte, nos peurs sont factices, Foudres de guerre est un bon bouquin, la preuve en trois feuillets. Etonnants Voyageurs : le jour où j'ai vu Martin Amis en vrai
Le festival Etonnants Voyageurs est de l'avis de beaucoup d'auteurs et de visiteurs l'un des plus sympathiques grands raoûts, où se pose la caravane littéraire française et internationale. Consacré cette année à la Littérature-Monde, titre d'un récent manifeste signé par une petite cinquantaine d'écrivains et qui encourage la littérature française ou de langue française à se penser comme une... littérature-monde ou internationale (je caricature comme souvent mais on en reparlera), l'Etonnants Voyageurs 2007 s'est déroulé samedi sous un soleil réjouissant, dimanche sous une pluie battante et s'achève ce lundi, alors que certains (dont moi) ont déjà repris le boulot. Invité pour soutenir mes Foudres de Guerre et pour ne pas recevoir (malgré une place dans le quinté des finalistes) le prix du Roman décerné finalement à Carole Martinez pour Coeur Cousu (chez Gallimard qui m'a tout l'air de sponsoriser cette affaire - pas lu) et ses 10 000 euros de récompense, j'ai baillé aux corneilles toute la journée du samedi avant de participer à quelques débats intéressants le dimanche. L'occasion était belle surtout de croiser et d'arrêter pour quelques questions deux fantasmes de lecteur : les anglais Michael Moorcock et Martin Amis, légendes vivantes dans leur domaine et héros personnel, en ce qui me concerne, pour le fils de Kingsley. Du premier, je reparlerai plus tard puisqu'il a répondu à quelques unes de mes questions.
En savoir plus : Lire le récit de la rencontre Berton/Amis sur le mag.
Greffier, drame de la conscience
![]() Ce qui rend le livre d'un tel ennui c'est qu'outre le fait qu'on connaisse tous déjà le verdict (qui à la lecture de Greffier ne semble jamais avoir fait aucun doute), outre le fait que ni moi, ni vous ni sans doute aucun lecteur du livre ou de Charlie n'a besoin qu'on lui explique que la liberté de la presse, la liberté de rire des religions et toutes les libertés qui vont avec sont vachement importantes, outre aussi les répétitions et les lourdeurs inhérentes à un procès et outre, enfin, les commentaires inutiles de Sfar (tous les témoins de la défense sont déclarés intelligents, cultivés et beaux, et leur déclarations les plus éloquentes sont développées inutilement avec la ferveur d'un fan-boy démocrate), Sfar avoue lui même son incapacité à retranscrire la force de plusieurs de ces moments, l'émotion des témoins, la dramaturgie des interrogatoires qui font d'un procès un spectacle parfois appréciable.
Avec la réalisation graduelle par l'auteur de l'impossibilité de sa tâche vient celle du sujet réél de la BD, elle même. Dès lors malheureusement Sfar entre dans le mode didactique qui semble être le sien par défaut (voir le lourdingue Chat du Rabin à ce sujet) et il plombe un bouquin tellement plus intelligent quand il n'avait pas tant conscience de lui même. Greffier de Joan Sfar paru chez Shampoing Grant Morrison : quatre soldats sur sept
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Seven Soldiers est le dernier grand projet en date de Grant Morrison, le scénariste écossais fou. Pour le coup il travaille dans le domaine du comic book "commercial" avec une sorte de grand "crossover" pour amateur de super héros qui s'assumme. Le principe est le suivant : sept héros de seconde zone passent tête d'affiche le temps d'une mini série de quatre épisodes, chacune de ses séries ayant son style et son dessinateur attitré et pouvant théoriquement se lire indépendament sans que le lecteur mal informé se doute que ces vingt-huit titres (plus une introduction et un épilogue dessiné par le génial J.H. Williams III) pris dans leur ensemble racontent l'histoire unique d'une équipe de super héros dont les membres ne se rencontrent jamais. Cette structure modulaire pour ce qu'elle a d'intéressant, perd beaucoup à la traduction puisqu'en France Seven Soldiers sera publié en quatre gros volume qui rassemblent les différentes séries dans l'ordre chronologique. Les différentes "séries" saucissonnées dans ces recueils sont cependant suffisamment différentes les unes des autres pour qu'on se rende bien compte qu'on n'est pas en train de lire un simple graphic novel en quatre épisodes. Avec les deux premiers volumes parus, il est encore difficile de voir où va Morrison. On peut cependant juger des éléments individuels qui constituent seven soldiers, à savoir les quatre premiers soldats qui ont déjà fait leur apparition : Shining Knight est un chevalier de l'époque arthurienne transporté dans notre présent, Zatanna une magicienne qui lorgne du côté de Promethea, Guardian un héros/reporter façon Stan Lee et Klarion un échappé d'une société troglodyte puritaine et archaïque. Chacun de ces personnages subit une série d'épreuves qui va le transformer selon un shéma ultra-classique : Shining Knight apprend à vivre pour lui même, Guardian apprend à obéir, Klarion à désobéir...
Seven Soldiers (deux tomes parus sur quatre prévus) Grant Morrison DC france Rue de la Miséricorde : attention chef d'oeuvre
Les grands romans ne préviennent pas et se dénichent parfois là où et quand on ne s'y attend pas. Alors que je m'engageais tranquillement vers la lecture de ce qui paraissait, d'après la quatrième de couverture, un simple récit de marins fin XIXème siècle, brésilien et vaguement homoérotique, le chef d'oeuvre est apparu. Rue de la Miséricorde, auquel on préférera son titre original Bom-Crioulo (qui n'est autre que le surnom du héros, et signifie Bon-Noir), est un roman historiquement et littérairement parfait. La littérature américaine est-elle soluble dans l'alcool ?Posté par Myosotis le 24.05.07 à 14:07 | tags : elucubration
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Tout d'abord, rappelons que si Fitzgerald, Hemingway et London peuvent être considérés comme les Pères Fondateurs de la littérature américaine, c'est tout simplement parce qu'ils donnent naissance aux trois veines thématiques et stylistiques romanesques les plus riches du pays : aventure, anticipation, style bûcheron poétique pour London qui est le plus vieux de la bande (1876-1916) et fonde le "roman pionnier" (dont on trouvera la trace aisément dans divers courants SF jusqu'à aujourd'hui), aventure, engagement, baroude et roman-somme, sur style journalistique poétique pour Hemingway (1899-1961), qui donne le "grand roman US", mondanités, drames psychologiques et belle société cruelle sur style luxe et enluminures cheap pour Fitzgerald (1896-1940) qui donne le "roman socio- glamour". Si ces trois monstres picolent et en meurent, et si la littérature américaine picole dans la foulée (Poe, Bukowski, Vollmann) ou se came (Ellis, Burroughs, Vollmann), c'est bien parce que les conditions socio-historiques du pays et les vies intimes des bons écrivains américains les y incitent. Faut-il y voir une tentative de rédemption après le massacre des Indiens ? Bof. Ou alors une origine prolé-pionnière qui donnerait à tout citoyen américain un profil de trappeur habitué à son petit remontant ? Re-bof. Plus sérieusement, et si l'on s'en tient à ces 3 cas, on peut cibler les sources de l'alcoolisme littéraire américain dans 3 directions : 1. une origine sociale contrariée. Les trois hommes se tiennent mal dans leur classe sociale. Ils vivent mal le rêve américain et ne se sentent pas capables de supporter la place sociale que leur a accordée leur succès littéraire. Fitzgerald est un perpétuel déclassé qui aurait préféré être footballeur et qui a toujours vécu sa richesse comme instable et éphémère (elle le sera puisqu'il terminera comme scénariste de second ordre à Hollywood). London trimait pour maintenir son standing et financer ses rêves de navigation, accusant une sorte de culpabilité vis à vis des travailleurs qu'il avait quittés. Hemingway est une fin de ligne, élevé comme une fille dans une famille presque riche; il est de son milieu sans en être et dira de sa famille qu'ils avaient des "pelouses étendues, mais des esprits étroits" 2. une conception de l'écriture paradoxale : pour l'écrivain américain, écrire est une activité qui n'a pas la valeur européenne. Les trois 3. Un romantisme contrarié : le cas Hemingway se prête un peu moins à l'analyse mais les trois auteurs partagent néanmoins une infidélité/fidélité amoureuse assez étonnante. Grands séducteurs malgré eux (Fitzgerald multipliera les conquêtes mais n'abandonnera jamais sa femme devenue folle, Hemingway se mariera quatre fois mais restera toujours seul et fidèle à son premier amour, London deux fois), ils sont tous les trois ambivalents par rapport à leurs propres aspirations amoureuses, déchirés qu'ils sont entre le playboy cowboy et l'homme tendre. Cette ambivalence fonde l'homme américain moderne jusqu'à aujourd'hui. Ce qui plane sur cette psycho-analyse de bazar, c'est bien que l'écrivain américain est victime sur le plan de la vie personnelle mais bénéficiaire sur le plan littéraire de la différence de statut de l'écriture entre l'Europe et les Etats-Unis. D'un côté de l'Atlantique, la sacralisation de l'acte créateur permet de stabiliser l'auteur à succès (le coupant d'une inspiration et d'une méthode dilettante qui donnent tout son sel à l'art américain). De l'autre, la dégradation du genre ou sa non-reconnaissance absolue (on préfère un sportif ou un financier à un écrivain) condamne l'écrivain à vivre intérieurement entre deux mondes et donc à souffrir. De là, on peut conclure en disant qu'un écrivain français qui boit est un misérable, tandis qu'un écrivain américain qui boit est un homme courageux.
Repentance et amour de soi
Les dix livres qui d'une manière ou d'une autre, pour les raisons que vous choisirez de partager ou de taire, vous ont bouleversé. A partir de là - et de surtout nos arbitraires arbitrages l'ouverture est une escroquerie politique vous le saviez non ? - nous batîrons la bibliothèque idéale de la communauté Flu. Nous pourrons ensuite faire de même avec la cuisine, la cave et les chambres afin de vivre tous ensemble et nous aimer d'amour. La guerre des anges de José Eduardo Agualusa
Ceux qui, comme moi, ne sont pas familiers de la littérature sud-américaine et encore moins lorsqu'elle est écrite par un... auteur angolais, prendront un plaisir immense à lire un roman qui ouvre instantanément de nouvelles perspectives socio-culturelles tout en restant, sur le plan littéraire, dans les eaux ultrabalisées du polar barbouze. La guerre des anges de l'Angolais José Eduardo Agualusa, auteur de 47 ans vivant entre l'Angola, le Brésil et le Portugal, est un roman révolutionnaire ou qui parle de révolution sociale, un roman qui aborde frontalement la question du racisme anti-noir dans un Brésil qu'on associe ici plus à ses danseuses, à son équipe de football et à son pain de sucre qu'à ses gangs, ses trafiquants de drogue et ses flics contre-révolutionnaires. Le seul reproche qu'on pourra faire à Agualusa est finalement de négliger pour ses ressorts la peinture de sa révolution, de ne pas s'attacher assez aux jeunes hommes et aux combats pour s'attarder sur les intrigues d'arrière-cour. Cette faiblesse est le prix à payer pour faire vivre et nous émouvoir avec ses caractères, mais empêche la Guerre des Anges d'être tout à fait autre chose q'un polar socio-critique passionnant et efficace. L'auteur est passé assez près d'un grand roman et nous d'une révélation. La guerre des anges
Blandine Le Callet, fraîche et neuve
Voilà l'histoire de Blandine Le Callet. Elle a vu Festen le film danois et a décidé que ce serait franchement bien de faire pareil en littérature et transposé dans la bourgeoisie française. Bérengère et Vincent se marient et invitent leurs familles et proches pour une petite sauterie en campagne. S'en suit une succession de nouvellines vues du point de vue de la soeur de la mariée, de la demoiselle d'honneur, de l'oncle, du mari, d'un ami, du prêtre et j'en passe. Chacun livre son expérience de cette journée si particulière et raconte les "horreurs" qui sous-tendent les rapports d'une tribu. L'auteur brosse ainsi des tableaux parfois drôles, souvent nunuches (comme cette fin grotesque que même Harlequin aurait refusé) pour révéler l'hypocrisie et les faux-semblants du monde bourgeois. Ce serait presque du Chabrol ou d
Tim Lott et l'affaire Seymour Vendredi 4 mai - Chronocode 19h30Victoria et Guy jouent avec Polly, qui gazouille. Victoria la tient et Guy la chatouille. Les deux aînés rient aux éclats en voyant le bébé réagir de bon coeur. Guy la prend à son tour dans ses bras, et Victoria lui fait des grimaces. Nouveaux gloussements. Pour finir, les trois enfants sont à terre, les deux grands se passant alternativement la plus petite. Enfin, ils posent Polly et commencent à se chatouiller l’un l’autre. Leurs rires, mêlés à ceux de Polly, deviennent franchement cacophoniques. Leur mère les appelle. Victoria soulève Polly ; toujours hilare, et quitte la pièce. Guy la suit en chantant The Teddy Bear’s Picnic à tue-tête. C’est la dernière des quatre séquences enregistrées au cours de la première semaine. Dans L'affaire Seymour, Tim Lott (auteur et narrateur) décrit cliniquement un fait divers sordide ( le meurtre au marteau d'un médecin quinquagénaire, ça vous dit hein...) et en profite pour questionner en creux le statut de la fiction dans un monde obsédé par la transparence. ( vous m'obligeriez en jetant un oeil à un de mes rares papiers. Coming soon : la chronique de Foudres de guerre, oui oui) Lire la chronique de l'affaire Seymour Rue de la miséricorde, premier roman gay ?
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"Bom-Crioulo, cependant, commençait à ressentir les prémices d'une tristesse, chose qui ne lui arrivait que très rarement. Il se souvenait du grand large, de la premier fois où il avait vu Aleixo, et il était préoccupé, soucieux, en pensant à la nouvelle vie qui l'attendait et à sa relation avec le mousse, au tour qu'allait prendre cet attachement, né pendant le voyage, et menacé à présent par les règles, les contraintes du métier militaire. Aleixo pouvait être muté sur une autre unité en moins de vingt-quatre heures. - Qui pouvait en outre l'assurer que lui-même, Bom-Crioulo, servirait encore sur la corvette... ? Instinctivement, il cherchait le gamin du regard, il brûlait de ce désir avide de le voir, de l'avoir toujours auprès de lui, menant la même vie de travail et de discipline, grandissait à ses côtés comme un frère inséparable et cher. D'un autre côté, il était tranquille, car la plus grande preuve d'amour, Aleixo lui avait donnée sur une simple avance, un simple regard. Quoiqu'il leur advienne, il leur faudrait garder intact le souvenir de cette nuit glacée, passée endormis dans les bras l'un de l'autre sous le même drap, à la proue de la corvette, pareils à un couple de fiancés dans la ferveur brûlante des premières heures partagées. Bom-Crioulo, lorsqu'il repensait à cette scène, se sentait balayé par une fièvre érotique extraordinaire, une vague de sensualité irrépressible.... Il comprenait clairement à présent que ce qu'il avait vainement cherché du côté des femmes, il le rencontrerait seulement avec un homme. Il n'avait jamais pensé abriter en lui une pareille anomalie, ne se souvenait pas s'être une fois dans a vie interrogé sur ses prédispositions en matière de sexualité." 1895. Cela s'entend dans le style et le choix des mots, mais pas dans les intentions et la modernité du propos. Difficile d'isoler ici la folie et la violence du désir qui vont monter progressivement en Bom-Crioulo pour balayer son existence, son passé et ce qui lui restait d'honorabilité. Je ne sors pas le terme à tout bout de champ (encore qu'un peu trop souvent) mais cette Rue de la Miséricorde (dont le titre original Bom-Crioulo bien meilleur, désigne simplement le héros du livre), roman brésilien d'Adolfo Caminha, le mérite amplement d'où qu'on se place : le roman est un chef d'oeuvre. Chef d'oeuvre historique, premièrement et bien qu'on s'en tamponne, qui fait peut-être de lui l'un des premiers romans ouvertements homosexuels de la fin du XIXème siècle. là où les Wilde, les Proust et les gays européens ont peur de ruiner leur réputation et font tourner les allusions dans les back-librairies (usant de pseudonymes), Caminha raconte frontalement l'histoire d'amour éternelle entre deux marins : le grand Noir Boum-Crioulo (traduction le Bon Noir) et le jeune mousse Aleixo, cocotte de navire, soigné et capricieux par éducation. La modernité elle-même est devancée, lorsque les deux hommes s'unissent sur le pont, et qu'on sent frémir le déséquilibre physique entre l'homme devenu bête et le jeune puceau, aux allures de jeune adolescente. Rue de la Miséricorde est, ce sera le point 2, l'un des plus beaux récits réalistes de marins de son époque. La marine brésilienne y est peinte comme ce qu'elle devait être : un milieu rude et injuste. Caminha rejoint ici les plus belles pages de Conrad, de Melville ou de London quand il parle des caractères des capitaines, de la cruauté des membres d'équipage et de la solidarité qui se noue et dénoue entre les hommes. Il n'y a rien de plus facile que d'ennuyer à coups de descriptions réalistes de voiles et d'équipée maritime. Rue de la Miséricorde, même si c'est majoritairement,un roman de marins qui se passe à quai, a le souffle épique des grands récits corsaires. Les récits de tempête sont de toute beauté, ponctués qu'ils sont par les instants où Boum-Crioulo s'apaise, où le rythme tombe, pour retrouver son mousse. Sur le plan littéraire, enfin, il suffit de dire et redire que Rue de la Miséricorde est au niveau de Billy Budd et de Querelle de Brest. Regards Perdus
Reprenant le gimmick pas forcément original d'appliquer une couleur différente à chaque scène selon le point de vue adopté, ici celui d'un jeune couple, de leur voisin psychotique ou d'un gentil grand père qui les espionne à l'aide d'une caméra posée à sa fenêtre. Ce dispositif est mis à bon usage dans une petite tragédie pas bête du tout où la myopie de chaque personnage met en marche une mécanique implacable qui aboutit inéxorablement au tragique. Le dessin très expressif de Cadène est particulièrement adapté à ces palettes très limitées qui auraient pu vite lasser sur le travail d'un autre.
La télévision et les séries HBO sont donc en fait les principales influences de Missing, qui multiplie les cases quatre-tiers là où beaucoup d'autres font du seize-neuvième. La subordination au cinéma de beaucoup trop d'artistes de BD et de comics en particulier est particulièrement fatigante. On ne compte plus les BD remplies de cases de la largeur de la page qui paradoxalement imposent au regard une lecture verticale inconfortable quand elle est marriée à des textes à lire eux de gauche à droite. Dave Sim avait résolu ce problème à une époque dans les pages de Cerebus en n'utilisant plus qu'une rangée de cases hautes sur chacune des pages de Cerebus. Argunas lui est moins radical mais sait comment faire circuler le regard du lecteur sur ses pages, un de ces trucs de dessinateur que le lecteur ne remarque en général que quand il ne marche pas. Missing, Regards Croisés et Elle(s) sont parus chez KSTR en Mai Michael Collins : Illusions du savoir, subterfuge de la vérité
Michael Collins est sans aucun doute l'un des plus grand romancier anglo-saxon contemporain et certainement l'un des plus discret aussi. Ce que l'on se permettra de regretter vivement car ses romans mériteraient une bien plus grande couverture médiatique. Après avoir évoqué l'Amérique des paumés et des clandestins irlandais (La Filière Emeraude), l'Amérique profonde des villes du nord (Les âmes perdues), l'Amérique rurale du Midwest (Les gardiens de la vérités), celle des nomades (Les profanateurs), cet écrivain originaire d'Irlande et installé aux Etats-Unis depuis une dizaine d'années, s'attaque au milieu universitaire US, ses ambitions pathétiques, ses guerres de couloirs mesquines, son pathos et son hypocrisie. Extrait choisi : En vérité tout n'était qu'apparence ici, le subterfuge tellement énorme, la dissimulation du désespoir si parfaite, l'échec consacré avec un titre et une plaque couleur bronze à son nom sur une porte de chêne ciré. Un cauchemar dans lequel on essayait de courir mais vos jambes refusaient de vous porter, dans lequel on essayait de hurler mais aucun son ne sortait de votre bouche Il comprenait que ce genre de silence démentait l'aisance avec laquelle ses chers collègues évoluaient dans les longs couloirs. La chronique La vie secrète de E.Robert Pendleton sur Flu' le mag. Michael Collins - La vie secrète de E. Robert Pendleton (Christian Bourgois) Les caniveaux de Cité 14
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Petit format, couverture souple, et noir et blanc sur papier cheap, un épisode de Cité 14 ne coûte qu’un seul euro et connaîtra une suite chaque mois pendant un an. Le premier épisode s’intitule « Etes-vous anarchiste ? » et porte la mention « saison 1 » qui laisse supposer que les choses pourraient se poursuivre au delà de la première année prévue. Il y est question d’un éléphant qui cherche à immigrer dans la cité-titre, visiblement une sorte d’état policier pas très accueillant. Toutes similitudes avec un pays existant etc… Il s’en passe en fait trop peu dans ce premier numéro pour qu’on puisse en dire grand chose, le scénariste a bien pensé au fait qu’un épisode de feuilleton doive se terminer sur une question mais pas à celui qu’il faille avant ça commencer par un gros point d’exclamation s’il veut vraiment attirer le lecteur dans le caniveau avec lui. L’initiative est cependant suffisamment sympathique pour tenir lieu d’accroche en elle même et on sera là pour le second épisode. "Le soleil illuminait une arabesque de poussières en suspension. Les yeux entrouverts, Absinthe savourait ce spectacle qui, loin de lui rappeler le caractère à jamais inachevé des travaux ménagers, ranimait l'émerveillement de son enfance. Les rayons fusaient des persiennes comme autant de fragments du Paradis."
Cette description, sous une forme ou une autre, je l'ai rencontrée des milliers de fois, chez des auteurs anonymes qui me remettaient un manuscrit, chez des amis qui s'essayaient à l'écriture ou chez des écrivains chevronnés comme Marc Lévy qui se fend d'une telle scène particulièrement grotesque dans son avant dernier ouvrage. D'une certaine façon, il semble que cette situation (le store, le soleil) soit tout simplement l'allégorie la plus évidente et la plus instantanée du travail de l'écrivain : un homme (moi qui écrit et lit), une lumière (la lumière solaire de mon imagination) et un filtre qui laisse passer la beauté (moi qui écrit et le store à lames). Dans ce store à lames et ce parquet ensoleillé, il faut voir l'espoir du jeune auteur et l'abnégation qui va suivre : celle de terminer son histoire, d'en venir à bout, celle d'essayer de poser au beau, au vrai, à l'intense. Le store ensoleillé est une image-cliché qui s'apprécie autant en littérature qu'au cinéma. On peut et on doit, en qualité de lecteur, faire preuve de la pire cruauté envers quelqu'un qui vous engagerait dans une de ces horribles scènes de store mais ne pas oublier qu'il y a dans ces quelques lignes un authentique suicide créatif, aussi touchant et violent qu'un hara-kiri. Cette seule perspective inspire le respect, la compassion, en plus du mépris. Evidemment, l'absence de scène de store ne ferait pas pour autant d'un écrivain un bon écrivain. Le vouloir anxiogène des potsPosté par Myosotis le 16.05.07 à 11:45 | tags : elucubration
![]() On peut bien se moquer de ces sujets peints et de ceux qui les achètent, mais un petit pot de Poe sur un beau bureau donne à un intérieur une allure gothique et une profondeur morbide qui sont sans conteste du meilleur goût. Un pot Hemingway ou une miniature Dickens et vous voilà estampillé homme de gauche et féru de réalisme et de résistance civique.
Palomar, soupe de coeurs brisés
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Palomar, donc, c'était la moitié du magazine Love & Rockets de Gilbert et son frère Jaimie Hernandez, responsable lui de "Locas". Les points communs sont évidemment nombreux entre les travaux des deux frères, mais ce qui étonne le plus, outre une telle concentration de talent, c'est la différence fondamentale de leur approche respective. Alors que Jaimie s'attache à une poignée de personnages qu'il étudie de toujours plus près depuis un quart de siècle, Gilbert lui ne précise et n'approfondit presque jamais ses personnages, souvent réduits à un simple trait de caractère ou un simple conflit dont ils ne se détacheront jamais malgré les années. S'il souhaite aborder un nouvel aspect de la condition humaine, il donne un nouvel enfant à l'un de ses personnages. La distribution de Palomar est par conséquent assez large, et toute la complexité et la subtilité de l'oeuvre (qui n'en manque pas) tient aux relations entre ces personnages. Pour ça, Palomar n'aurait pas pu exister autrement qu'en BD, même si on pense forcément aux Cent Ans De Solitude de Gabriel Garcìa Marquez : il n'y a presque jamais un personnage seul dans les cases d'Hernandez, et il s'y passe et s'y dit rarement moins de deux choses. Cette juxtaposition que permet la BD mieux qu'aucun autre médium est le procédé le plus essentiel à une oeuvre où rien n'a de sens que relativement au reste.
Palomar City, tome 2 Gilbert Hernandez Le Seuil J'écris malPosté par 2goldfish le 14.05.07 à 11:55 | tags : élucubrations
D’où vient donc cette crise que mon écriture traverse en ce moment ? La fatigue aide sûrement un peu mais j’ai à l’esprit d’autres causes probables. La première est l’anglais. Je lis de plus en plus en anglais au détriment du français et si je n’ai jamais mieux compris la langue de Shakespeare, je crains d’avoir oublié de la mienne au passage. Certaines tournures de phrase bien pratiques de l’anglais ne cessent de me faire de l’œil quand le français me fait défaut et je les ai sans doute adoptées plus d’une fois sans m’en rendre compte. Le pire c’est que si je lis beaucoup l’anglais, je l’écris très peu et je peine dès que je dois mettre en application tout ce que je crois savoir. Damned ! Le second responsable possible de ma gêne est la BD. Comme l’anglais elle est une langue étrangère, et encore une fois j’en sais plus que jamais sur son écriture sans que ça m’aide le moins du monde une fois devant mon clavier. C’est d’autant plus vrai que la bande dessinée moderne a presque totalement abandonné le gros pavé descriptif et que seul le dialogue subsiste, dialogue qui plus est « naturaliste » qui n’a que faire de la justesse grammaticale. Or donc même si je donne l’impression ici de ne lire que de la BD, ça n’ effectivement été le cas que dernièrement avec ma lecture de quelques pavés qui ont pris tout mon temps libre. A défaut de reprendre d’humiliantes leçons avec madame Barada, je ne peux que retrouver mes capacités que par mimétisme. Il faut que je lise un livre en français, un livre bien écrit dont je vampiriserais le style sans vergogne, au moins par capillarité. Le Gravity’s Rainbow que j’ai reçu ce matin avec sa couverture de Frank Miller et ses huit-cent pages en anglais attendra un peu. Là je dois d’abord me relire moi et ça me fait un peu peur. Alan Moore revient sur la pornographie
Si on revient une fois encore sur Lost Girls, c'est que Moore l'a fait aussi en se fendant d'un petit essai sur l'histoire de la pornographie pour l'excellent mais défunt magazine américain Arthur. Son contenu est résumé par l'auteur lui même : "Des cultures sexuellement progressives nous ont données les mathématiques, la littérature, la philosophie, la civilisation et le reste quand des cultures sexuellement répressives nous ont donné le moyen âge et l'holocauste. Ce n'est pas que j'essaye de donner du poids à mon argument, bien sûr." Pour en arriver là Moore dresse une histoire de la sexualité et de sa représentation de la Vénus de Willendorf à nos jours en passant par la grèce antique, les oeuvres pornographiques perdues d'Aubrey Beardsley et William Blake et Traci Lords. Tout cela est écrit sur un ton discursif très digeste, autrement plus en tout cas que ne l'est Lost Girls, d'autant que Moore n'a pas ici à avoir honte d'être didactique. Se pose pourtant un problème récurrent chez l'anglais, de plus en plus apparent dans la croissance exponentielle de l'universalisme de ses ambitions : il est et reste anglais et anglo-centriste. Lui qui ne quitte jamais sa ville de Northampton prétend n'en avoir pas besoin puisqu'il serait capable d'invoquer n'importe quel lieu dans son living room. Une idée séduisante qu'on est prêt à croire venant de lui mais qu'il n'a pas l'air très soucieux de mettre à l'épreuve. Orage et Désepoir : Légèreté de lettres
Ca commence un peu comme du Rohmer : Orage et Désespoir sont en vacance en Bretagne avec leur père et sa nouvelle compagne. Désespoir la frivole flirte vaguement avec un garçon de son âge qu’elle oubliera dès l’arrivée d’un beau ténébreux qui sauve sa sœur Orage de la noyade. Tout ça se veut un peu naturaliste et le plus terre à terre possible, si ce n’est pour le dessin qui en rajoute toujours dans la légèreté et le mignon, l’adorable. Et puis il y a ce vieux vendeur de chouchou qui meurt à leur pieds, sur la plage, et Désespoir qui disparaît ensuite, les autres partant à sa recherche sur l’île aux sorcières. La transition vers un fantastique de feuilleton romanesque se fait sans à coups, tant, franchement, on se moquait un peu de ce qui se passait avant et on se moque toujours un peu de ce qui arrivera après. La légèreté, l’insouciance et la superficialité ne sont ni des défauts ni des qualités, juste des adjectifs. Adjectifs qui s’appliquent très bien à Orage et Désespoir. Orage et Désespoir Lucie Durbiano Bayou/Gallimard Le pouvoir pathogène des motsPosté par Maxence le 09.05.07 à 16:15 | tags : elucubration
![]() Au bout de neuf ans à ce rythme, on pourrait croire que les mots s'épuiseraient, qu'ils disparaîtraient, mais non, ils sont toujours là. plus vivaces que jamais. Ils attaquent même la nuit. Surtout la nuit. Ecoutez un écrivain parler, écoutez un journaliste parler. On croirait entendre un putain de vétéran du vietnam. "Faut que ça cogne, faut que ça choque, faut que ça parle, faut que ça suinte." "Fondamentalement, soyons franc : Avec les mots faut que ça saigne". Et c'est vrai. Les mots attaquent en bande pendant votre sommeil. Non, pas en bande. En essaim. Ils forment des phrases, des phrases pour l'éternité qui vont bien quelque part. Burroughs avait raison : Le langage est un virus, mais même démembré, découpé, laminé, désossé, les mots veulent toujours dire quelque chose. Attention, je ne dis pas que les phrases incestueuses ainsi formées ont un sens, non ! Je dis que les mots veulent dire quelque chose. Vous faire dire quelque chose. C'est ce qu'ils souhaitent. C'est comme ça qu'ils survivent vous voyez. En s'accouplant les uns aux autres, ils forment des entités plus puissantes, les phrases. Du sens. Ou non. Une marque, dans votre cerveau. "Cassez moi un bras ou deux et il aura payé sa dette" ou "Même vidé, dévoré vivant, à la fin du repas le homard était toujours vivant" Des phrases idiotes, sans fondement. Le fondement des phrases c'est important pourtant. Le cul des phrases. Avec toujours un sens, comme ce chanteur ragga jamaïcain qui fait chanter le cul des filles. Il prend son micro et l'approche du cul des filles qui dansent pour lui. Et il répète ce que lui disent les culs. C'est le fondement de son art, un art qui s'adresse au fondement. Parce qu'après les avoir fait chanter ces culs, le but c'est de les baisers pas vrais ? C'est le but de tout langage : le pouvoir. Mais là au moins, le pouvoir est dirigé vers quelque chose. Quand les mots sont laissés en liberté, ils deviennent fous. Ou rendent leur hôte fou. C'est toute l'histoire de Shining. Un écrivain seul dans la montagne avec ses mots, sa famille et le vide. Les mots finissent par gagner. Il doit se débarrasser de sa famille. Pour l'écrivain, les mots sont plus importants que la famille. Enfin c'est ce que croit l'écrivain. L'écrivain est comme le junky. Il croit pouvoir décrocher parfois. Laisser tomber tout ça. Mais les mots reviennent à la charge, ils grignotent. Ils mordillent. Ils rongent. Les petits salauds. Et tout est à reprendre à zéro. Cela explique pourquoi tant d'écrivains finissent seuls. Meurent seuls. Les mots sont des prédateurs, des virus. Comme les virus ils sont incapables de garder leur hôte en bonne santé. Ils finissent toujours par le tuer. Poussée de fièvre verbale, hémorragie grammaticale, logorrhée diarrhéique, épanchement d'évocation, de description. Simulation. L'écrivain s'épuise à simuler la vie, un portable sur les genoux. Dans son lit. L'écrivain finit par en mourir. Et c'est tant mieux. Tant de souffrance c'est pas humain vous comprenez ? Alors foutez lui la paix maintenant. Il n'y a rien à ajouter. La pire chose à faire pour un écrivain après sa mort ? Faire un discours et graver une épitaphe sur sa tombe. C'est comme clouer le cercueil du Comte Dracula avec des clous d'argent vous savez. Définitif. Non, foutez lui la paix. Enterrez le dans un champ. Et par pitié, oubliez- le. Les préraphaélites : histoire d'une fraternité"Qui a parlé à ma mère de ma honte,/ Qui a parlé à mon père de mon aimé ?/ Oh qui en dehors de Maude, ma soeur Maude / Qui regardait pour espionner et scruter. // Froid, il gît, aussi froid que la pierre,/ Avec ses boucles ensanglantées autour de son visage : / Le plus beau cadavre de toute la terre/ Et digne d'être embrassé par une reine. // Tu aurais dû épargner son âme, soeur, / Epargner mon âme, ton âme aussi : / Il ne t'aurait jamais regardée. // Mon père peut dormir au Paradis, Ma mère devant le portail du Ciel : / Mais soeur Maude ne connaîtra le sommeil / Ni tôt ni tard. // Mon père peut porter une robe dorée; / Ma mère peut gagner une couronne; / Si mon aimé et moi nous frappons au portail du ciel / Peut-être nous laissera-t-on entrer : / Mais soeur Maude, oh soeur Maude, / Attends toi à la mort et au péché. "
Dans son anthologie baptisée les Préraphaélites - Entre le Ciel et l'Enfer (Christian Bourgois), Gérard Georges Lemaire nous présente des extraits rares de poèmes, quelques illustrations emblématiques du courant. La partie didactique est mince mais la découverte des artciles de Walter Crane, poèmes de Christina Rossetti ou Swinburne (plus connu) vaut le déplacement.
Contre-culture kitsch
Je suis sans doute injuste en lisant ainsi une oeuvre qui présente certaines complexités, certaines richesses à côté desquelles je suis complètement passé, trop occupé que j'étais à contempler cet objet avec une curiosité d'archéologue : "Oh, ça c'est très Brazil !", "Alors c'est comme ça qu'on va de Crumb à Matt Konture !", "L'expressionisme allemand ne s'est jamais démodé !". Ces BD ont sans doute tout un tas d'autres mérites que celui d'être les artefacts d'une époque passée, mais j'étais tout juste né à cette époque là, et la contre-culture de Caro, c'était, après quelques ajustements, la culture de masse dans laquelle j'ai grandis. On peut sûrement s'amuser à retracer la piste des influences qui est partie de là pour parvenir à, disons, le clip de "Nougayork". J'ai mis longtemps à désapprendre mon dégoût des synthétiseurs et de la réverb' sur les caisse claires pour pouvoir apprécier la pop des années quatre-vingt. Ici il ne s'agit pas vraiment de dégoût, mais juste d'une distance mise entre moi et cette esthétique par un traumatisme enfantin que je ne suis pas certain d'avoir envie de dépasser. Contrapunktiques Marc Caro L'association
Pétrole, édition augmentée "En projetant et en commençant d'écrire mon roman, j'ai bien réalisé autre chose que de projeter et d'écrire mon roman : j'ai organisé en moi le sens et la fonction de la réalité; et une fois que j'ai organisé le sens et la fonction de la réalité, j'ai essayé de m'emparer de la réalité. M'emparer peut-être sur le plan doux et intellectuel de la connaissance ou de l'expression; mais malgré tout, essentiellement, brutalement et violemment, comme cela se passe pour chaque possession, pour chaque conquête. Au moment même où je projetais et écrivais mon roman, autrement dit où je recherchais le sens de la réalité et en prenait possession précisément dans l'acte créatif que tout cela impliquait, je désirais aussi me libérer de moi-même, c'est-à-dire mourir. Mourir dans ma création : mourir comme en effet on meurt, en accouchant : mourir, comme en effet on meurt, en éjaculant dans le ventre maternel."
Déclaration-manifeste qui sert de quatrième de couverture à l'édition augmentée de Pétrole, le roman inachevé de Pier Paolo Pasolini, cet extrait dont la 1ère partie est précieuse (la seconde prête à rire), pose assez bien en quoi Pasolini est un grand écrivain, ou du moins le "meilleur concepteur de projets littéraires" du XXème siècle (il est certain qu'il n'a pas écrit les meilleurs livres mais qu'il les a pensés très fort, comme Wilde au XIXème siècle). Cette question de "prise de possession de la réalité" est tout l'objet de Pétrole, grande saga fragmentaire qui raconte les dessous de la société italienne des années 70, découvre les moeurs, les penchants, les troubles du capitalisme et de ses notables (la société pétrolière ENI est la vraie héroïne du roman), la corruption de l'âme des politiques et des capitaines d'industrie (je ne parle ici que de la pointe de l'iceberg - le livre inachevé aurait parlé de tout). La prise de possession de la réalité est LA grande aventure du roman, une question qu'on a éludée plus que trop souvent en France et qui laisse notre littérature à la traîne de celles qui y ont fait face. Succession de notes et de fragments (dont la plus longue scène homo du monde - qu'on ne conseillera pas aux lecteurs qui ne connaissent pas Pasolini), Pétrole est une idée de chef d'oeuvre et une mine de renseignements sur la méthode Pasolini : 30% d'idéologie, 30% de matière première (information, biographie, images) et 30% de poésie. Les 10% restants sont formés d'un ciment très personnel (une vision) qui irradie l'ensemble de l'oeuvre. Evidemment, Pétrole, qui a été démarré après 15 ans sans écriture romanesque - les années cinéma de PPP- a démarré pendant le tournage de Salo ou les 120 journées et s'est achevé, comme tout le reste, en novembre 1975, aux marges d'Ostie. De l'ordre juste au juste épanouissement : Morris entre en campagne
Sarkozy ? Royal ? Besancenot ? Non, juste William Morris, peintre, roi des arts déco et intellectuel anglais du XIXème siècle, membre de la Fraternité des Préraphaélites, qui dans une conférence donnée à Hammersmith de la Ligue Socialiste, le 13 novembre 1887, décrivait de bien belle façon une possible "Société du futur". La citation est extraite d'un ouvrage sur le mouvement paru aux éditions Christian Bourgois. Alfred de Musset est toujours mort le 2 maiPosté par Myosotis le 02.05.07 à 11:14
Le 2 mai n'est pas que la date du débat télévisé Royal Sarkozy. Certains romantiques célébreront avec presque autant de ferveur que d'autres couvrent de fleurs la tombe de Jim Morrison et d'Oscar Wilde, le 150ème anniversaire de la mort d'Alfred de Musset. Le jeune prodige des lettres françaises (les grandes pièces de Musset ont été écrites avant ses 25 ans) souffrait, ce qu'on sait peu, d'une malformation cardiaque qui lui coûta la vie et lui donna peut-être (si l'on croit à cette vieille théorie des "humeurs"), son penchant particulier pour les émotions extrêmes, un rien surjouées, et l'emballement du coeur. Tué une première fois symboliquement par l'horrible Georges Sand, laquelle le trompa devant ses yeux de malade, lors d'un voyage en Italie, avec son médecin (sans qu'il soit remboursé par la Sécurité sociale), Mus Pour ceux qui n'ont en tête que les vers glorieux d'Il ne faut jurer de rien ou de Lorenzaccio (la pièce d'entre les pièces), voire pire les images de cet immonde biopic de Diane Kurys, un petit passage par la case poésie permet de retrouver en Musset la figure du poète morbide, tout aussi énergique et enflammé que Rimbaud, mais moins imaginatif et ontologiquement désabusé. Ce qui émerveille chez Musset, avant toute chose, c'est sa capacité à exprimer à la perfection LA CONDITION DU COEUR. Dans ce registre, Musset est difficilement battable et n'accepte comme concurrents que l'italien Leopardi et l'anglais Keats. Ici, Musset évoque, dans un texte d'une fluidité et d'une évidence impressionnantes, allégoriquement la Solitude. Il ne faut pas se fier à la simplicité du vocabulaire et à l'absence d'effets. La lisibilité d'un Keats ou d'un Musset est sans aucun doute l'un de leurs meilleurs atouts et l'une des choses les plus ardues à réaliser crayon en main.
LA VISION Ami, notre père est le tien. Je ne suis ni l'ange gardien, Ni le mauvais destin des hommes. Ceux que j'aime, je ne sais pas De quel côté s'en vont leurs pas Sur ce peu de fange où nous sommes.Je ne suis ni dieu ni démon, Et tu m'as nommé par mon nom Quand tu m'as appelé ton frère; Où tu vas, j'y serai toujours, Jusques au dernier de tes jours, Où j'irai m'asseoir sur ta pierre. Le ciel m'a confié ton cœur. Quand tu seras dans la douleur, Viens à moi sans inquiétude. Je te suivrai sur le chemin; Mais je ne puis toucher ta main, Ami, je suis la Solitude. |
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