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Archives > Mars 2007

Pourquoi nous avons faim

Posté par Easywriter le 30.03.07 à 18:12 | tags : gallimard, livre

Le premier ouvrage de Dave Eggers s'appelait Une oeuvre déchirante d'un génie renversant et ce titre contenait ce qui fait le talent et les limites de cet auteur américain : ego surdimensionné, écriture effectivement brillante et bouleversante, abus pénible d'ironie post-moderne.
Dans ce premier opus, Eggers racontait la vie d'un jeune homme à qui incombe la charge de son petit frère à la mort de ses parents. Toute en retenue émotionnelle, Une oeuvre déchirante était un livre d'amour, et pas seulement fraternel : il s'agissait aussi de ce besoin d'amour insensé que cherche à combler toute une génération dans la production artistique tous azimut ou les castings de télé-réalité – la tentative du narrateur de participer à The real world donnait d'ailleurs quelques unes des pages les plus drôles du roman.
Les possibilités d'identification et un sens aigu de l'air du temps catapultèrent le bonhomme en tête du hit-parade des auteurs les plus choyés par la presse intello : en fondant la revue Mc Sweeney's et une maison d'édition dans la foulée de ce premier succès, Eggers devint le porte-étendard des trentenaires qui ne pratiquent plus l'ironie qu'avec mélancolie. Il y a chez cet homme quelque chose de JD Salinger et je vous jure que c'est vrai.

Avec "Pourquoi nous avons faim" , Eggers s'essaie à la nouvelle qu'il connait bien en tant qu'éditeur : (il a publié Jonathan Lettem, Rick Moody, Joyce Carol Oates ou TC Boyle.) Il y est on s'en doute, aussi agaçant qu'à l'accoutumée : une nouvelle intitulée "il y a certaines choses qu'il devrait garder pour lui" est composée de six pages vides....Il y est aussi question d'un homme qui veut monter trois murs avant que sa femme ne rentre. On y parle de la solitude et de la difficulté à éprouver des sentiments vrais. S'il échappe à tout pathos, le livre tourne parfois à la pénible démonstration de création littéraire – Eggers anime des cours de creative writing à destination d'adolescents en difficulté en même temps qu'il aide des réfugiés politiques, également par l'écriture.
Pire : avec ses histoires qui ne racontent pas grand-chose et son accumulation de détails, Eggers ne pourrait être qu'un Philippe Delerm made in San Francisco. Sauf que comme tout bon cours de creative writing, pourquoi nous avons faim trouve son intérêt dans tout ce qui n'y est pas dit, dans cette intervalle qui sépare les têtes à claques surdoués des tacherons pontifiants : le talent.

Ca ne tient pas à grand-chose, mais il faut savoir écrire en quatre feuillets l'étrange mélange de plaisir et d'angoisse d'une mère attendant le retour de son fils adolescent; ou réussir, en racontant l'histoire de deux vieux amis qui font l'amour pour la première fois, des phrases aussi bêtasses que celles-ci : "Sommes nous contraints – peut-être la réponse est-elle oui – d'accepter tout choix qui ne blessera personne ? On utilise le terme blessé en parlant de ce genre de choses, parce que, lorsque ça se passe mal, on a l'impression d'être frappé au sternum par un énorme animal qui a parcouru des kilomètres uniquement dans ce but". Si les trois lignes précédentes vous laissent de marbre, oubliez cette notule et passez à autre chose.

"Pourquoi nous avons faim
Dave Eggers
Gallimard




Journal de Moscou : Benjamin amoureux

Posté par Myosotis le 30.03.07 à 11:32 | tags : essai

A mon grand désespoir (la chronique en est retardée d'autant), ma lecture du somptueux ouvrage biographique et critique de Jean-Michel Palmier sur Walter Benjamin s'accompagne maintenant systématiquement d'une plongée ou replongée, certes rapide mais jouissive, dans l'oeuvre du sociophilosophe allemand (allons y pour cette appellation qui n'engage à rien). En forme de bouffée d'oxygène dans une production haut de gamme, dont les niveaux de lecture sont multipliés à l'infini, ce Journal de Moscou est sûrement ce que Walter Benjamin aura laissé de plus personnel et de plus touchant avec sa correspondance à Adorno et Scholem. Le Walter Benjamin du Journal est, en effet, un Walter Benjamin sans paravent conceptuel ou théorique, "tel qu'en lui-même" pour utiliser une formule marketing, et surtout un Walter Benjamin amoureux.

Evidemment, un intellectuel juif allemand amoureux ne donne pas le même résultat littéraire qu'un acteur de X amoureux, un notaire berrichon, un footballeur célèbre ou, au hasard, vous et moi. Un génie amoureux, de surcroît, donne un récit étrange où les frustrations du sentiment contrarié se mêlent à des observations pointues, fascinantes et à des analyses lucides de ce Moscou soviétique qui sert de cadre à l'intrigue. Pour ceux qui ne connaîtraient pas sa vie et son oeuvre, Walter Benjamin est la créature humaine qui s'est approchée le plus près du concept d'"intellectuel honnête homme" depuis plusieurs siècles. Auteur de quelques textes majeurs sur Baudelaire, Goethe et d'une livre monument à la modernité inégalé (Paris, capitale du XIXème siècle ou le Livre des Passages), Walter Benjamin est ici un homme simple venu visiter une actrice lettonne, Asja Lacis, rencontrée quelques années plus tôt lors d'un séjour à Capri.

Le voyage à Moscou raconte, entre décembre 1926 et janvier 1927, le séjour étrange d'un Benjamin à la dérive entre une Allemagne qui ne s'est pas encore donnée à Hitler mais trépigne, une Russie des Soviets en pause idéologique et une romance compliquée par la maladie de la maîtresse et la présence amicale (mais pesante) de son futur mari et compagnon officiel l'écrivain Reich. Pendant toute la durée de ce voyage fiasco qui amuse, attriste et baigne dans une mélancolie qui emprunte à la fois au romantisme et à Kafka, Benjamin navigue de déception en déception. Asja est malade et le rabroue sans cesse. Il ne peut la voir que dans la maison de santé où elle est hospitalisée, ou ailleurs, sous la menace de Reich qui leur colle aux fesses. Parallèlement, le philosophe ne peut s'empêcher de parcourir la ville et son "esprit", comme il le fera plus tard et de manière décisive avec Paris. Il tente de nouer quelques contacts avec la presse locale mais n'obtiendra aucun résultat. De fil en aiguille, on en arrive à chérir ce personnage pas gâté par le sort et à maudire cette Asja qui se joue de lui sans s'en rendre compte. Le Journal rappelle la Voce de la Luna de Fellini, lorsque le héros sort fourbu d'avoir accumulé les emmerdes, même si pour ce visage là, on aurait pu aussi endurer quelques souffrances.

Malheureusement pour lui (et pour nous), lorsqu'il jettera l'éponge en janvier 1927, Walter Benjamin ne sera pas au bout de ses peines. Il ira de galère en galère, jusqu'à ce jour de guerre mondiale, où il s'empoisonnera dans les Pyrénées, à quelques heures et kilomètres de la liberté.

 







L'effet Corydon : et Gide inventa le coming-out

Posté par Myosotis le 29.03.07 à 16:18 | tags : essai, gallimard

Comme certains événéments ont un retentissement supérieur a leur importance, certains textes portent plus loin que leur simple valeur littéraire. Le Corydon d'André Gide, publié en 1924, est de ceux-là. Discours à la façon de Socrate, finalement peu inspiré et moins intéressant sur le fond que d'autres textes clandestins de l'époque, Corydon est néanmoins un texte d'engagement que l'on peut situer au-delà du courage. Gide y annonce tout de go qu'il est "de la jaquette", "une tapette", "une tarlouze", "un sodomite", chose qui n'a jamais été dite aussi librement sur la scène médiatique auparavant. Il récidivera dans la foulée avec l'allusif (et sublime) Les Faux Monnayeurs -vrai roman d'un homme libre et sans masque, son plus beau sûrement - et plus nettement encore dans son autobiographique Si le grain ne meurt mais Corydon, quelques décennies avant que le mot ne soit à la mode, reste le premier et exemplaire coming out spontané d'une célébrité.

L'essai très précis et élégant de Monique Nemer revient sur le contexte historique et personnel (la séparation définitive d'avec sa et les femmes) qui amène André Gide, écrivain, plus de 25 ans après les Nourritures Terrestres, et vingt après l'Immoraliste, à tout déballer. L'André Gide de l'époque a 55 ans et se pose peu ou prou les mêmes questions que se sont posées Marcel Proust, Oscar Wilde, Jean Lorrain et quelques autres peu avant. Eux ont choisi de ne rien dire et de tout cacher. Gide arbitre dans l'autre sens. Monique Nemer est habile à décortiquer ce moment négligeable mais historique où Gide bascule et franchit le pas qu'il considérera après coup comme le plus utile et humaniste de toute sa carrière d'écrivain et d'humain. Il n'est pas certain que l'histoire officielle du mouvement des droits sexuels ait perçu l'importance du geste gidien, mais Nemer nous démontre qu'il était tout sauf facile à faire, même si inévitable. D'une certaine façon, Gide s'offre avec ce texte l'engagement politique que son éducation lui aura interdit jusqu'à sa mort.

 




Ian R. MacLEOD : Des ténèbres avant la lumière.

Posté par Maxence le 28.03.07 à 12:08 | tags : denoel, elucubration, science-fiction

La magie et la sorcellerie furent longtemps considérées comme les sciences de l'ancien monde. Que se serait-il passé si les puissances éthérées né du coeur le plus sombre de l'histoire humaine avaient réellement eu les pouvoirs que leur conféraient les anciens ? Quel aurait été le destin d'un monde pré-industriel contrôlé par ses forces ? C'est la question que pose Ian R McLeod dans L'âge des Lumières, une uchronie où la première révolution industrielle doit son essor à la magie, paru chez Denoël en collection Lune d'Encre.

Dans une Angleterre qui ploie sous le poids d'un système de classes impitoyable entretenu par les très puissantes Guildes, le jeune Robert Borrows assiste à la transformation progressive de sa mère, employée d'une usine d'éther et victime d'un accident, en monstre méconnaissable. Refusant son destin d'ouvrier destiné à une mort atroce ou à un travail ingrat, le jeune garçon s'enfuit pour Londres. L'âge des Lumières raconte son histoire et le rôle majeur qu'il jouera dans la dénonciation des effets pernicieux de l'éther et de la machination qui tua sa mère, avant de déclencher la révolution industrielle dont la Grande-Bretagne a besoin.

Dans L'âge des Lumières, manufactures, usines, transport, inventions diverses, communication, toute une société, toute une économie, toute une civilisation même, doit son existence à l'éther ! Le fruit, dangereux, du centre de la terre, l'héritage des années d'obscurantisme et de superstition enfin incarné dans la magie. Une magie mise au service de la société comme principale rouage de la machine sociale. Mais ce pouvoir comporte des dangers. Transformation monstrueuses et incontrôlables, injustices sociales, lutte des classes et obscurantisme savamment entretenu par les maîtres des Guildes des plus puissantes aux plus modestes.

Nous sommes donc clairement ici, en présence d'une oeuvre de fantasy urbaine même si le style extrêmement soigné de McLeod dépasse franchement ce genre de classification. De fait, L'âge des Lumières évoque aussi bien Charles Dickens que la fantasy des contes de fées. C'est aussi un peu ce qui gène. Une fois encore une belle œuvre de "science-fiction" se voit empesé d'un style emprunté. Bien sûr, McLeod joue d'une manière évidente du style d'une époque, dans un esprit victorien, mais le lecteur du 21ième siècle aura certainement du mal à s'enthousiasmer pour ce roman qui en vaut pourtant la peine.

Qu'à cela ne tienne, le propos est assez fort pour passer outre ces effets de styles d'un autre temps (assumés qui plus est, comme je le disais plus haut). On peut voir dans la métaphore de McLeod, une habile réécriture de l'histoire de la première révolution industrielle de la vapeur, de la domestication du gaz et de l'électricité. On peut aussi déceler le pamphlet dénonçant les abus de cette époque, sur laquelle nous avons bâtit les sociétés modernes telles que nous les connaissons. Mais on peut aussi y voir les angoisses et les incertitudes générées encore aujourd'hui par l'exploitation de l'énergie nucléaire ou de la révolution informatique et des effets qu'elle a eut sur notre société. Sous couvert d'uchronie, McLeod retrace donc habilement un panorama de l'évolution de la technique et aussi d'une époque (qui pourrait être la nôtre) où superstition et magies font place à la science et au rationalisme.
Pourtant on referme ce livre étrange avec une question, L'âge des lumières que le principal protagoniste appel de tous ces voeux, avec son rationalisme et son cartésianisme, est-il une véritable avancée, ou avons nous irrémédiablement perdu quelque chose en court de route ? Un peu de la magie qui habitait ce monde et que l'imagination de McLeod nous restitue ici, intact.




Chick Lit pour les filles... débiles ?

Posté par Myosotis le 27.03.07 à 10:33 | tags : roman, chick lit, best-seller


Les filles avaient déjà : les salaires inférieurs de 20% à ceux des mecs, une propension à se faire violer, défoncer la tête par des types bourrés, des toilettes trop petites et dégueulasses sur les aires d'autoroutes, des obligations sociales intenables (maquillage, épilation), elles ont maintenant leur "littérature pour nous les filles", une sous-merde à mi-chemin entre Bridget Jones, un scénario de Friends et  la collection Harlequin. La "Chick Lit" (littéralement littérature pour les "poulettes", "nanas") est en passe de devenir un élément moteur du marché du livre. Du coup (enfin, pour rester dedans), je me suis farci le Gossip Girl - tome 6 de Cecily Von Ziegesar, l'un des best sellers de ce nouveau genre (je n'ai pas tenté Mecano Girl ou L'accro du shopping à une soeur). Gossip Girl est écrit par une nana dont le plus original est le nom, américaine, de haute extraction. Elle raconte ses aventures de petite fille riche (qui a des petits copains riches et des copines riches à New York), qui vise une entrée dans une chouette université privée pour faire une carrière. Un maître chanteur diffuse des ragots sur le net. Oh, le méchant bonhomme. Et si c'était une fille ? Hein. Les plus enthousiastes diront que la série Chick Lit n'est ni meilleure ni moins bonne que les Chroniques de San Francisco d'Amistead Maupin. Il y a des lesbiennes dans le style et toutes les minorités sont représentées. C'est un peu plus nul encore. Amusant ? On voit mal pourquoi on s'abîmerait les yeux alors qu'on peut voir ça à la télé. Ca pourrait ressembler à Brett Easton Ellis : le côté classes sup, Beverly Hills, vous trouvez pas ? Bien sûr. Si l'on veut positiver autour de la Chick Lit, on peut dire que l'émergence d'une telle littérature pour filles, quand au même moment et sur le même plan les hommes continuent de dévorer l'Equipe, France Foot, et Entrevue, prouve ENCORE UNE FOIS la supériorité ontologique de la femme sur l'homme. CQFD.  




Faut-il acheter le dernier Haruki Murakami ?

Posté par Maxence le 27.03.07 à 10:30 | tags : édition, elucubration, poche

Entendons nous bien, j'adore Haruki Murakami, je le lis depuis La course au mouton sauvage (à mon sens son meilleur), Danse Danse Danse et j'ai toutes les rééditions 10/18 de cet auteur. Pourtant je n'ai pas acheté Kafka Sur le Rivage. Non pas que le livre me semble moins bon, mais pour une raison idiote : la typographie. En effet, dans "Kafka", le lettrage et la mise en page sont abominables. Digne d'un livre pour enfant. Très (trop) gros, et la police choisie (Verdana ou "machin trébuchet", bref un truc "original pour faire joli") ne donne vraiment pas envie de le lire. Jusque là vous vous dites "Ok, il a pêté un plomb le maxence, laissons-le dégoiser tout seul". Je vous l'accorde, c'est un peu incohérent comme réaction, mais la mise en page d'un livre, sa typographie, ça compte quand-même non ?
Celle du Vurt de Jeff Noon m'avait laissé la même impression, malgré une traduction réactualisée, j'ai du mal avec ce livre car l'édition de La Volte ressemble à un manuscrit de scénario pour France 3, ou alors à la production d'une thésarde sous power point. Tout sauf un roman. Et Murakami dans tout ça ? Il est innocent le pauvre, ne cherchez pas. Sa maison d'édition, elle, l'est déjà moins.

En effet il y a de quoi rester sans voix devant la politique éditorial de Belfond. Profitant tout à coup de l'énorme buzz qui sévit autour de l'œuvre du japonais depuis Kafka sur le rivage, l'éditeur se lance dans la traduction du tout nouveau Haruki Murakami , Le passage de la nuit. Rien d'anormal jusque là, sauf que ce livre d'à peine 224 pages est tout de même vendu 19,50 euros. "Et alors ?", me direz-vous encore, les livres sont chers, soit. Alors ? Il n'a sans doute échappé à personne que la police de ce très ("très très" même) court roman est énorme ! Du jamais vu ou presque. Un corps de 12 au minimum. Et si Belfond avait eu un tant soit peu d'honnêteté, ce roman ne ferait que 150 pages et conséquemment, son prix baisserait d'autant. Petite indélicatesse d'éditeur. Cela passe encore, il faut bien vivre.


Mais comme si cela ne suffisait pas de publier ce roman sous une police originalement dédiée aux livres "grands caractères" (terme usité pour désigner les ouvrages pour malvoyants), il fallait aussi retirer de la vente la version poche du premier roman de Murakami : La ballade de l'impossible, déjà édité une première fois dans les années 90, et mainte fois réédité depuis en format économique. Or, étrangement, dés la première semaine de sa réédition en grand format, impossible de mettre la main sur sa version poche sur aucun site internet. Même ceux dédiés à l'occasion, du type priceminister, 2foismoinscher, etc. Mieux, toutes références à l'existence de ce roman en poche a disparu des bases de donnée des libraires ! Et cela, alors que La ballade de l'impossible avait été rééditée à peine un an avant Kafka sur le rivage. Etonnant non ? Bien sûr, La Ballade de l'impossible est un gros roman lui. D'à peine 7 euros en poche, il passe allègrement à 23 euros en grand format.
Tout ceci pour dire que "prescripteurs de culture" ou non, les éditeurs prennent bien souvent les lecteurs pour des cons. La hype aide bien sûr, à généraliser ce type de comportement. Malheureusement, elle donne aussi envie de ne plus acheter leurs livres. Alors, le dernier Murakami ? Je ne l'ai toujours pas acheté. Quand à le demander à Belfond, après un billet pareil... héhéhé.




Emmanuel Carrère : Un roman russe, ça use.

Posté par Myosotis le 26.03.07 à 10:10 | tags : pol, roman

Best-seller hivernal, le Roman Russe d'Emmanuel Carrère est une illustration archétypale de ce qu'on n'aime pas : autofiction outrancière, assise marketing reposant en partie sur l'identification complice de la (célèbre) lignée familiale, buzz médiatique, évocation foireuse de la vie privée, le tout, de surcroît, de la part d'un vrai et estimable fictionniste français.
S'il est vrai qu'avec L'Adversaire et d'autres ouvrages, Carrère avait déjà tutoyé la fiction-documentaire, la fiction près du corps, il n'avait jamais franchi le pas aussi sottement et choisi de se concentrer sur sa seule et propre histoire. Ici, et tout au long de ces 300 et quelques pages, Carrère nous emmène dans sa vie quotidienne et intime. En caméra embarquée, on le suit en train de tourner un documentaire sur la Russie profonde, en avion, en voiture. Ce "voyage" est l'occasion pour lui de renouer avec ses racines familiales et de fouiller son "secret", la disparition d'un grand-père convaincu de collaboration et vraisemblablement puni pour ses crimes.
La figure de ce grand-père, tabou familial dont personne, si ce n'est son oncle, ne lui a jamais parlé, est identifiée comme l'une des clés de son propre équilibre (la famille ne s'en défait pas et son cousin se suicide devant l'insoutenable vérité) et, de fait, comme ce qui l'entrave dans sa vie privée.
La quête des origines (vilaine méchante Hélène C d'E qui lui avait caché ça !) soutient la progression de sa passion pour une jeune femme qu'il dit aimer et qui lui cause bien du souci avec ses exigences, ses mensonges et ses sautes d'humeur. Enamouré, Carrère ira même jusqu'à lui infliger la lecture d'une histoire érotique ridicule écrite pour accompagner sa masturbation. Beurk. On n'aurait jamais voulu que ces quelques pages nous tombent sous les yeux, mais c'est trop tard. Toujours est-il que les 3 fils se mêlent et se démêlent : le docu, le grandpa, et le cul, sur 7 plages autofictionnées, en produisant un étrange effet qui oscille entre dégoût, stupeur et tremblements. Le sort de ce Roman Russe est ainsi un peu trop vite fait (il y a de bonnes séquences dans ce travail et Carrère mène son enquête aussi méticuleusement et habilement que lorsqu'il se plaçait dans les pas de JC Romand) mais on ne peut que condamner l'ouvrage "par principe", pour avoir franchi la limite de la pornographie intime.

A ce stade, on attend avec impatience que TF1 organise une émission spéciale SALON DU LIVRE avec Laurent Bataille, Guillaume Durand et Pascal Fontaine consacrée aux Confessions Intimes Qui Comptent des Ecrivains Français.

Un roman russe
Emmanuel Carrère
POL




Théâtre d'Ombres Chinoises

Posté par 2goldfish le 23.03.07 à 09:21 | tags : bd

Dans la lignée de La Nouvelle Au Pis, le nouvel album de Blanquet est entièrement muet et en noir et blanc façon ombres chinoises. Cette approche radicale et très contraignante pour la narration sied parfaitement au propos, l'histoire d'une petite fille riche qui s'encanaille avec deux garçons (le mot est très faible puisqu'il est question de jeux masturbatoire, d'urophilie et autres joyeusetés), d'une étrange chasse à l'homme et d'une vieille impotente perverse. On est parfois un peu perdu quand à qui et qui et ce qu'il fait, et une seconde lecture n'est pas de trop (et tant mieux, d'ailleurs, parce que cet épais et luxueux volume peut s'avaler en vingt minutes). Toute confusion est volontaire, cependant : Blanquet joue avec les formes, subliminalement ou non, les juxtaposant d'une façon qui rappelle le procédé de Charles Burns sur Black Hole.

Visuellement, l'univers de Blanquet est plus abouti que jamais, comme un cauchemar trop effrayant pour Tim Burton. Il y a une monstruosité plus ou moins latente jusque dans ces dessins les plus ordinaires. Ses personnages pourraient sortir d'un livre d'illustration pour enfant du XIXème siècle mais gardent dans leurs attitudes les plus innocences un fond d'horreur cauchemardesque.

La logique du rêve est partout, dans la juxtaposition des formes, dans la violence des symboles et dans l'étrangeté des raccourcis narratifs. Si on me permet de terminer consciemment sur un cliché, ces pages vont vous hanter longtemps après la fermeture du livre. Allez, n'ayons pas peur d'en utiliser un second : La Vénéneuse aux Deux Epines est un chef d'oeuvre.

Blanquet

La Vénéneuse aux Deux Epines

Cornélius




Gogo Monster : De l'harmonica pour des monstres invisibles

Posté par 2goldfish le 22.03.07 à 11:21 | tags : angoulême, manga

S'il fallait une preuve que le marché de la BD est passé d'une logique de fonds à une logique de nouveautés, Gogo Monster de Taiyou Matsumoto ferait bien l'affaire. Publié fin 2005 chez un gros éditeur (Delcourt) visiblement décidé à le soutenir, primé à Angoulême en 2006, ce beau, gros livre est aujourd'hui difficile à trouver en librairie, bien qu'il ne soit pas épuisé. A l'heure d'Amazon et de la longue queue, ce n'est pas dramatique, mais pas moins significatif. Vous pouvez facilement mettre la main dessus, mais ça n'arrivera pas par hasard.

L'histoire de Gogo monster est celle d'une poignée d'écoliers : Makoto, le nouveau qui voudrait bien être l'ami de Yuki, gamin étrange qui joue de l'harmonica pour des monstres invisibles et Sasaki qui porte en permanence un carton sur la tête. Il est plutôt difficile de vous résumer ce qui se passe, entre autres parce que je ne suis pas sûr de tout avoir compris : les choses deviennent plutôt confuses quand Yuki et Makoto pénètrent le quatrième étage de l'école, celui qui est fermé pour d'obscure raisons (bien que le fait qu'il s'y passe des choses dignes d'Inland Empire y soit sans doute pour quelque chose). Mon incompréhension n'empêche pourtant pas, au contraire, ma fascination.

Taiyou Matsumoto essaye avec son trait tremblant et son encrage un peu sale de nous faire croire qu'il ne sait pas dessiner pour cacher une précision photographique dans la capture des attitudes de ses personnages. Ses perspectives touchent souvent à la limite de la justesse sans jamais la dépasser : l'école est une présence très concrète, un bâtiment plus oppressant que les professeurs qui l'occupent, débilitant par son simple volume et sa laideur fonctionnelle. Le travail sur les décors est véritablement exceptionnel.

Je l'avoue, j'ai tout de même quelques petites idées quand au sens de ce que j'ai lu. Au delà de la classique histoire du gamin sensible écrasé institution trop rigide et qui s'évade dans un monde imaginaire, il y a quelque chose de bien plus sombre qui court à travers les pages de Gogo Monster. Quelque chose du genre "les monstres ne sont pas ceux qu'on croit". Il faudra juste que je le relise pour mettre le doigt dessus avec certitude. Quelque chose que, pour une fois, j'ai très envie de faire.

 




Jelinek et la légion des morts

Posté par Myosotis le 21.03.07 à 11:59 | tags : le seuil, roman

A l'époque des Enfers, ces rayons souterrains où l'on cachait les livres qui ne devaient pas tomber entre toutes les mains, le roman d'Elfriede Jelinek, paru en 1995 et enfin traduit au Seuil, aurait mérité qu'on lui creuse une niche spéciale. Ces Enfants des Morts est un cauchemar littéraire, une abomination faite livre qui emprunte autant à la tradition du livre allemand (on pense à la Montagne Magique de Thomas Mann pour le lieu - une sorte d'auberge alpine paisible où l'air est frais et pur) qu'aux romans et films d'horreur pure, entre Shining et La Revanche du Fils de Chucky, la poupée satanique.
Ici, trois fantômes reviennent hanter la mémoire des vivants. Un jeune champion de ski clamsé après une biture salée entre potes, une jeune fille en mal d'amour suicidée et noyée dans sa baignoire, et, bien sûr, une vieille femme cruche (double de Jelinek qui n'en a toujours pas fini avec sa propre mère) plombée par l'éducation perverse d'une mère cruelle. Ces trois esprits ont connu la délivrance dans trois morts idiotes et peu glorieuses et reviennent, dans un havre supposément paisible, idyllique, se payer du bon temps en compagnie des vivants. Réunis par une forme radicale (un texte sec, froid et glaçant, sans un mot de trop, mais qui prend soin de ne jamais rien raconter, de ne jamais s'épancher), les trois spectres vont s'acharner d'une manière qu'on croit au départ amusante sur les pensionnaires de la maison de vacances, des enfants, des couples, avant de sombrer dans la cruauté la plus brutale. S'ensuivent viols, tortures, meurtres, dans un délire de voix et de longs monologues entremêlés. Loin de l'horreur du Lunar Park de Brett Easton Ellis qui jouait sur le genre ou du Pays des Ténèbres, dont on parlait récemment, les Enfants des Morts est un roman monstrueux où la torture et le mal sont systématisés et accompagnés par une langue à l'avenant.
On respire assez mal tant le dispositif est déroulé de façon implacable et sans répit. La revanche des fantômes peut s'entendre, comme souvent, chez Jelinek comme une revanche de l'Autriche sur elle-même, une revanche de la bourgeoisie contre la bourgeoisie (on pense au Funny Games de Michael Haneke, l'humour en moins), mais aussi de l'humanité contre elle-même. C'est donc autant le projet que le traitement qui glace. La conception de l'homme qui sous-tend le propos est atroce mais d'autant plus percutante qu'elle paraît légitime et authentique.

Qui n'a jamais souhaité le pire pour son prochain ? Qui n'a jamais connu la haine ? Qui n'a jamais renoncé au Mal de peur d'être découvert ? Sans le garde-fou du jugement "de leur vivant" les trois femmes se découvrent une imagination sans limite et une haine à l'avenant, une haine ordinaire et presque innocente dans ses ressorts (ils n'ont rien à y gagner). Le final (une coulée de boue purificatrice qui emportera tout vient conclure d'une façon surprenante et rédemptrice (cela reste de la boue, on en est pas certains) cette masse de 500 pages horribles, fascinante et saturée de rancoeur. Enfants des morts est une sorte de chef d'oeuvre. Un bien ennuyeux chef d'oeuvre.

Les Enfants des morts
Elfriede Jelinek




Présidentielles : à quand le Revenu Minimum d'Ecriture

Posté par Myosotis le 20.03.07 à 07:45 | tags : elucubration

La Présidentielle étant le temps de toutes les promesses, il est étonnant qu'aucun des candidats n'ait encore eu à promettre (devant une assemblée d'écrivaillons en situation de délocalisation, d'échec ou de rupture sociale), un Revenu Minimum d'Ecriture (RME) qui permettrait à chaque français se piquant d'un talent ou d'une ambition littéraire d'être entretenu par la nation et de toucher une aide personnalisée. Alors que 15% des français déclarent "écrire" ou "avoir une ambition littéraire", que la plupart des romans se vendent à quelques centaines d'exemplaires tout au plus, la condition d'écrivain n'a, sur le fond, rien à envier à la situation, bien moins préoccupante, des intermittents du spectacle : même différence entre le temps de l'action (la publication), de la rémunération (les droits d'auteur sont de l'ordre de 3 à 7% du prix de vente pour les écrivains de petite calibre) et celui de la création (l'écriture d'un livre demande entre 1 et 35 ans), même difficulté à pénétrer le marché de l'emploi et surtout même besoin de cultiver son talent en allant prendre des pots dans des cafés, en voyageant, en se laissant le temps de l'observation nécessaire à toute création.

Un syndicat des plumitifs s'il existait pourrait reprendre à son compte l'ancienne proposition de l'économiste (inconnu) Thierry Alembert, lequel préconisait la mise en place d'un RME, sorte de SMIC littéraire qu'il évaluait alors à 400 euros, permettant à chacun de vivre de sa plume, certes modestement, mais sans craindre pour sa subsistance. Cette mesure (imbécile, il est vrai) présenterait l'avantage de s'articuler assez bien avec le RMI (le RME doit être inférieur au RMI sous peine de créer un effet d'aubaine) et serait réservée, selon la définition de son inventeur, aux écrivains ayant "au moins publié un ouvrage dans les 3 dernières années". Cette mesure aurait également l'avantage de faire sortir peut-être 4 à 5% de la population active des statistiques du chomâge et de faire entrer le pays dans une sphère de décroissance : comment vivre avec 400 euros si ce n'est en se serrant la ceinture, en consommant avec modération ?
Bien entendu le RME serait conditionné annuellement à la production d'un nombre de pages à définir, à un entretien avec un Conseiller ANPE spécialisé dans la littérature (ce qui permettrait à l'édition de licencier au profit de l'emploi public) et à la France de maintenir un modèle culturel fort et unique ! Le RME présente donc un intérêt indéniable. Les écrivains en puissance pourraient donc choisir entre un statut de chômeur, de plus en plus exigeant, et une condition un iota plus instable mais qui leur laisserait les coudées franches. Le RME pourrait, par ailleurs, être cumulé dans une proportion à déterminer avec une activité commerciale ou d'intérêt général (cours du soir, soutien scolaire, travaux d'écrivains publics). La France créerait ainsi, dans la lignée des mondes Kafkaiens, un grand service public de l'écriture créative qui manque, compte tenu de l'absence de structures et d'initiatives privées comparables à celles que l'on peut observer aux Etats-Unis : ateliers d'écriture, circuits de conférences et de lectures dans les universités, lycées,.... Le RME, enfin, mettrait un terme à cette inégalité scandaleuse qui fait qu'on privilégie aujourd'hui les futures actrices de la Mouette ou d'Iphigénie, aux auteurs dramatiques et futurs fournisseurs de chefs d'oeuvre pour le patrimoine. Suivraient sans doute le Revenu Minimum d'Art Pictural (RMAP), le Revenu Minimum de Sculpture Contemporaine (RMSC) ou Revenu Minimum de Variétés Françaises (RMVF) qui sauverait lui la mise aux 95% de recalés de la Star Ac.




300 sur le papier avant la toile

Posté par 2goldfish le 19.03.07 à 11:21 | tags : bd, comics

 

 

Le tapage autour de la sortie du film 300 de Zack Snyder m'a poussé à ressortir de mes archives la BD de Frank Miller qui a inspiré le film. Bien que je n'y ait pas touché depuis des années, je n'ai eu aucun mal à retrouver le bouquin grâce à son format "à l'italienne" qui le fait dépasser avantageusement de toute étagère. Un bon point pour le film (que je n'ai pas vu) : si l'adaptation de Snyder est fidèle jusqu'à l'absurde comme celle de Sin City par Robert Rodriguez, au moins son story board a-t-il le format cinémascope.

Il y a apparement toute une polémique autour du film, et c'était de toute façon inévitable avec cette histoire "d'hommes libres" qui s'élèvent pour lutter contre une armée d'envahisseurs perses (car oui, au cas ou vous vivriez sous un roc, il s'agit d'une "adaptation" de la bataille des spartiates aux Thermopyles). La BD, parue en 1998, était bien moins génée par le poid de l'Histoire. Il serait d'ailleurs vain de pointer toutes les "inexactitudes" de Miller tant la véracité historique semble avoir été loin de son esprit, tout comme on serait bien en peine d'y lire un message politique quelconque. Miller s'amuse même beaucoup avec ça : quand le roi Léonidas motive ses troupes avec un discour sur le nouvel âge de raison et de justice qui a commencé en Grêce, à un jeune soldat qui promet "On est avec vous, sire. Jusqu'à la mort." Léonidas répond "Je n'ai rien demandé. Laisse la démocratie aux athéniens, petit." La BD est pleine de ces répliques de dur à cuire et d'humour de caserne entre les corps transpercés de javelots. S'il y a vraiment de la politique dans tout ça, elle est tangentielle au massacre et d'une hypocrisie détestable, et l'auteur en a bien conscience.


300 est l'aboutissement logique du travail de Miller dans les années quatre-vingt dix. Il y dépeint un héroïsme purement fictionnel, souvent absurde, quelque part entre le film de guerre bourré de testostérone et le tragique de l'opéra. Toute considération intellectuelle a été écartée pour nous prendre aux tripes et, pour peu qu'on accepte de jouer le jeu, ça marche à merveille. Graphiquement aussi Miller est arrivé au bout de sa quête d'épure : ses dessins ne sont pas beaux ni justes, bien que les magnifiques couleurs de sa femme Lynn Varley le fassent oublier. Leur rôle est celui d'instruments dans la narration, dans la composition étourdissante des pages et de support à l'encre. Il semble qu'aucun dessin ne puisse être réalisé assez vite avant que n'arrive ce qui intéresse vraiment Frank Miller : le recouvrir, le modeler à l'aide de ce liquide noir qui sert à la foie de sang et de chair à la BD. Il y a d'ailleurs une certaine ironie qu'une BD qui tire sa beauté de l'encrage au pinceau et des couleurs peintes à une époque où Photoshop était déjà la norme soit devenu un film apparement bourré d'effets numériques.
Frank Miller a après 300 entrepris de reconquérir son cerveau, dans un dernier Sin City à moitié raté et l'hilarant The Dark Knight Strikes Again. Il travaillerait maintenant sur un "Batman contre Al Quaïda" très prometteur (à défaut de sa sans cesse repoussée biographie de Jésus). La BD 300 nous en met plein les yeux et flatte nos bas instinct et surtout assumme sa nature d'objet creux. C'est sans doute ce qu'on peut raisonnablement attendre de mieux d'un film d'action hollywoodien ces temps ci. Pour une fois l'adaptation pourrait bien être réussie.




Le lard bleu de Vladimir Sorokine

Posté par Myosotis le 16.03.07 à 12:05 | tags : éditions de l'olivier, roman

Il faut un certain courage pour se fader ce lard bleu, roman de l'écrivain branché russe Vladimir Sorokine tant son intrigue et sa forme sont peu académiques et déroutantes. Le roman démarre dans un futur peu éloigné mais terriblement distant (en 2068) où des scientifiques russes enclavés en Sibérie dissertent sur leur prochaine récolte de lard bleu : une substance mystérieuse, assimilable à une drogue magique, prélevée sur des clones d'écrivains russes célèbres comme Tolstoï, Nabokov ou Dostoiëvski. Les scientifiques ont organisé une sorte de ferme de clones littéraires où ces derniers sont invités à écrire pour secréter la fameuse substance. Celle-ci est ensuite récoltée en même temps que les oeuvres produites par les génies en vue d'une expédition par le biais d'une... machine à remonter le temps en 1954, au pays des Soviets.
Hum... La première partie (la plus difficile à apprécier si vous n'êtes pas un spécialiste de littérature russe) est constituée de la production des clones en une série de 6 ou 7 plagiats ou nouvelles "à la manière de" qui sont lues et commentées par les fermiers hi-tech. On peut supposer que Sorokine réalise là un très amusant exercice littéraire, reprenant les tics et coutumes des grands noms de la littérature de son pays, même si ces "variations sur" sont un peu trop subtiles pour quelqu'un (comme moi) qui n'a pas une connaissance approfondie des auteurs de départ. Du coup, on lit ces nouvelles d'un oeil intéressé, attentif, parfois amusé, mais sans en capter (sûrement) toute la saveur. Le roman s'anime pour le lecteur lambda quand Sorokine se décide à envoyer son paquet de lard bleu dans un cube glacé en plein centre de l'URSS de Staline : le paquet étant délivré au beau milieu d'une sauterie où sont présentes les huiles du régime.
Le Lard Bleu entre alors dans une sorte de frénésie littéraire irracontable, faite d'outrances (essentiellement sexuelles - Hitler et Staline qui baisent ensemble et en famille), de retournements carnavalesques et d'autres absurdités. Cette seconde moitié est à la fois la plus accessible au lecteur français et la plus spectaculaire. Elle mérite à elle seule qu'on jette un oeil à ce roman qui s'achèvera, par ailleurs, de bien belle manière, en réussissant (ce qui n'était pas gagné) à relier son entame et sa chute en un dernier tour de passe-passe habile.

Roman difficile d'accès, le Lard Bleu est un salvateur exercice de fiction qui sous ses airs désinvoltes et burlesques, propose un contenu politique incandescent et réellement subversif. L'éditeur prend soin de rappeler sur la 4ème de couverture les réactions polémiques qui ont suivi la sortie du bouquin : les poursuites judiciaires et les persécutions du méchant Poutine. Par delà ces anecdotes (qui n'en sont pas évidemment), le roman vaut avant tout pour l'effet de saisissement qu'il produira sur tout lecteur normalement constitué. La surprise pourra laisser place selon son "profil psychologique" à de la fascination et à de la jubilation (si on aime) ou à de l'incompréhension et de la stupeur (si on aime pas). Je ne suis pas certain d'avoir moi-même choisi mon camp.

 




Le Destin d'Eddie Campbell

Posté par 2goldfish le 15.03.07 à 10:33 | tags : alan moore, bd, blogosphère livres, vo, web

Il n'a commencé que depuis quelques mois, mais Eddie Campbell est déjà l'un des blogueurs les plus intéressants pour tout amateur de BD. Les détails de sa vie intime servant déjà de matière première à ses BD, The Fate Of The Artist (c'est le nom du blog et de son dernier album) sert plutôt à son auteur à parler de son art.
Il revisite ainsi page par page le script d'Alan Moore pour From Hell, dont seuls les premiers chapitres avaient été publiés. C'est l'occasion de constater que, comme Moore le disait dans ses propres annotations à son chef d'oeuvre, si lui nous imposait un appendice conséquent, les notes qu'Eddie Campbell peut produire sur son travail de documentation sont beaucoup plus fournies encore. On découvre aussi que, comme on le soupçonnait, il est l'un des seuls (si ce n'est LE seul) à avoir été plus loin que les scénarios particulièrement détaillés d'Alan Moore.

Plus intéressant pour qui ne nourrit pas une fascination excessive pour tous les détails de From Hell, Campbell se livre aussi à un exposé de quelques "règles" de son invention pour une narration non mélodramatique pour la bande dessinée. Il réfute notament l'existence généralement admise du temps dans la page de BD et établit la nécessité de l'autonomie dramatique de la case dans la planche.

Il est aussi question de BD en général, de musique, de peinture et de geckonidés, autant de sujets sur lesquels Campbell se montre toujours aussi éloquent et cultivé. A cet instant, je ne vois pas ce que ce type pourrait faire pour que je l'aime plus.




100 coups de brosse...

Posté par Myosotis le 14.03.07 à 09:05 | tags : roman, sexe et littérature

Cet assez ridicule petit livre italien (best seller dans la botte et traduction en plus de 30 langues) d'une mystérieuse Melissa P, qui aurait aujourd'hui 18 ans, et vivrait maintenant à Rome, est un bon outil pour une masturbation littéraire et rythmée. Livre érotique, les 100 coups de brosse avant d'aller dormir (je ne prends pas la peine d'expliquer le titre, même si le traducteur s'est amusé en français à jouer sur une vieille expression qui assimilait coups de brosse et "peignage de giraffe" ou coups d'autre chose) est anecdotique dans l'histoire des livres érotiques mais réellement rafraîchissant, si vous entretenez, fille, une nostalgie de votre éveil sensuel, si vous en êtes, garçon, à l'époque de votre vie où vous... commencez à regretter les corps et sexes de filles de moins de vingt ans.

Mellissa P donc raconte l'histoire d'une jeune fille (tendance ado 14-15 ans) qui découvre que les hommes confondent sexe et amour (les méchants bonhommes !) et décide de se donner frénétiquement à eux dans l'espoir de voir un jour une lueur d'amour dans leurs yeux, ou dans deux. S'en suit un parcours sexy et amusant à la Justine de Sade, où la petite (qui en profite pour découvrir sa sexualité, façon téléfilm de M6, brouillard et main dans la culotte, c'est toujours émouvant) va de désillusion (grosses désillusions) en désillusion (petites désillusions flétries). Mélissa P alterne les scènes réellement violentes pour son héroïne et celles où elle s'en sort plus gentiment sur le mode picaresque, réussissant au fil des aventures à nous attacher à ce personnage. Mais ne risque-t-elle pas de se perdre en agissant de la sorte telle qu'elle agit en faisant ça ? (voilà tout l'enjeu très Feux de l'Amour de ce livre).

Depuis les 100 coups de brosse, l'auteur a publié deux autres romans dont un pamphlet sur les travers de l'Eglise ayant provoqué, paraît-il, un beau scandale. Il ne serait pas étonnant compte tenu de tout ça qu'on découvre un de ces jours que se cachait derrière cette jeune narratrice et écrivain un vieux monsieur libidineux. Mais c'est une autre histoire. En attendant, le coup de brosse avant d'aller dormir ne fera de mal à personne. Et viva italia !




Un acte d'amour : un Ecossais en Sibérie

Posté par Myosotis le 13.03.07 à 10:44 | tags : extrait, métailié, roman

Ancien envoyé spécial du Guardian en Russie, l'Ecossais James Meek n'est pas loin de réussir avec cet Acte d'Amour, salué unanimement par la presse, un "classique instantané" ou un grand livre parfait. Dans les hautes terres sibériennes, dans les années 1920, période où les Rouges communistes regagnent pied à pied leur territoire envahi par les Blancs et ici par une LégionTchéque perdue, Meek nous raconte une histoire d'amour résolument inédite mêlant âme russe, cannibalisme, révolution, exil et sens du sacrifice. Un acte d'amour est un livre passionnant. Pour ma part, sans conteste, LA lecture de ce 1er trimestre 2007, voire des quelques trimestres qui ont précédé et suivront.
"Vous n'avez jamais ignoré combien j'étais croyant, combien je croyais en chaque mot des Evangiles, comment j'étais persuadé que, quand les paroles des apôtres et des prophètes semblaient contradictoires, c'était parce que je n'avais pas la sagesse suffisante pour les appréhender pleinement. Je crois que vous saviez combien je croyais au paradis, un paradis céleste et terrestre à la fois, celui d'Adam et Eve avant qu'ils ne goûtent au fruit défendu. C'est ce paradis-là que je m'imaginais, l'Eden, pas les cieux où vous et moi marcherons main dans la main sous le regard bienveillant de Dieu, où nous foulerons une praires sans fin, escortée par les anges. Je ne crois pas que vous ayez compris le trouble qui était le mien à voir notre monde si éloigné de l'Eden, à nous voir si différents des anges, vous et moi. Je ne pouvais supporter que les paysans se croient destinés à vivre dans la misère pour l'éternité; de les voir se soûler et se battre, avoir faim, de voir leurs bébés mourir de maladie ou de famine au sein de leur mère, de voir tous ces gens parcourir des centaines de kilomètres à travers la boue noire pour aller embrasser une icône de renom. Je ne supportais pas que nos usines transforment les paysans en autant d'engrenages de leur vaste machine. Je ne supportais pas le mensonge généralisé; les avocats mentaient parce que c'était leur travail, les bureaucrates mentaient quand ils se prétendaient honnêtes, les prêtres quand ils se vantaient d'être vertueux, les docteurs quand ils affirmaient être capables de guérir les malades, et les journalistes colportaient des mensonges sur les autres menteurs...."

Extrait de la longue et très belle lettre qu'envoie le mari hussard à son épouse pour lui annoncer qu'il s'est fait couper... le kiki, pour devenir un ange shaman. Un acte d'amour est aussi un livre sur le mysticisme.

 

 




Le Poulet du Dimanche, La Manche des dix Poulets, Le lait des dix Méchants Poulpes...

Posté par 2goldfish le 10.03.07 à 07:59 | tags : bd

En dehors de ces grands yeux sur ces grosses têtes que nous sommes génétiquement condamnés à aimer, ce qui nous fascine tellement chez les enfants, c'est leur méconnaissance de l'étendue des domaines de l'impossible et de l'improbable. L'enfant ne sait pas que maman ne va pas planter sa fourchette dans l'épaule de papa. Si papa n'est pas là, c'est peut-être qu'il est invisible. Le travail de Sylvie Fontaine sur son album Le Poulet du Dimanche évoque cette époque où à nos yeux tout était encore possible.

Ce poulet dominical est composé d'une série de courtes BD au graphisme quelque part entre Jim Woodring et Moebius (qui signe la préface). Elles reposent toutes plus où moins sur un seul principe, celui d'une situation quotidienne qui en quelques cases se transforme en tableau absurde ou abstrait. Il y aurait sans doute matière à un flip book. "Transformation" n'est cependant peut-être pas le mot exact : il s'agit plus d'un changement dans le regard que dans l'objet. Le couple d'amoureux qui marche ensemble dans la première case et la créature tentaculaire qui se tient à leur place dans la dernière sont essentiellement semblables. Ce que Sylvie Fontaine fait, c'est nous montrer la façon dont elle voit le monde, comme n'importe quelle artiste, avec un procédé d'une simplicité enfantine, qui rend les visions les plus surréalistes d'une parfaite évidence.

 

Sylvie Fontaine

Le Poulet Du Dimanche

Tanibis




Sois nègre et marche : Langston Hughes 2

Posté par Myosotis le 09.03.07 à 11:38 | tags : extrait, poésie

 

Parce que c'est très bon et que je ne peux pas résister, second poème de notre ami Langston Hughes, pivot de la scène Harlem Renaissance, entre le milieu des années 20 et la fin des années 30. Langston Hughes affronte ici crânement et point par point la représentation traditionnelle du Noir, américain ou non. Bien qu'on lui ait reproché plus tard une certaine mollesse et une résignation dans ses descriptions des Noirs avilis, on peut sentir dans ce "Nègre" (titre du poème) la violence latente et la frustration qui s'incarnera dans les mouvements radicaux des décennies suivantes.

 

Je suis un Nègre :

Noir comme la nuit est noire,
Noir comme les profondeurs de mon Afrique.

J'ai été un esclave :
César m'a dit de tenir ses escaliers propres.
J'ai ciré les bottes de Washington.

J'ai été ouvrier :
Sous ma main les pyramides se sont dressées.
J'ai fait le mortier du Woolworth Building.

J'ai été un chanteur :
Tout au long du chemin de l'Afrique à la Géorgie
J'ai porté mes chants de tristesse.
J'ai créé le ragtime.

Je suis un Nègre :
Les Belges m'ont coupé les mains au Congo.
On me lynche toujours au Mississipi.

Je suis un Nègre :
Noir comme la nuit est noire
Noir comme les profondeurs de mon Afrique.

 




Hommage à Jean Baudrillard, philosophe de la (post)modernité

Posté par Maxence le 08.03.07 à 17:29 | tags : news, philosophie

La mort de Jean Baudrillard nous a prit de court ! Que dire qui n'ait pas déjà été dit sur ce philosophe hors normes, dont les réflexions pouvaient apparaître peut-être un peu moins pertinente depuis quelques années mais qui a tout de même largement contribuer à éclairer la pensée du 20ième siècle ? Nous devons l'avouer, nous n'avons rien préparé, c'est pourquoi je me permets de vous copier cet extrait de l'hommage que le ponte canadien de la cyberculture, Arthur Kroker, à rendu aujourd'hui au philosophe français, sur son site et dans le courrier envoyé à tous les abonnés de son mailing list : Comme ses prédécesseurs intellectuels -- Nietzsche, Artaud, et Bataille -- Jean Baudrillard était cette exception culturelle philosophique, un penseur dont les réflexions, refusant d'être simplement culturellement mimétique, était réellement le signe d'une réalité sociale complexe au siècle du post-modernisme. Dans sa pensée il y avait toujours quelque chose simultanément futuriste et antique : futuriste parce que sa théorie de la culture de la simulation était parallèle aux grandes découvertes scientifiques de notre temps, spécifiquement en ce qui concerne la radicale transformation de culture et de la société sous l'impact de la vitesse de la lumière- et de l'espace temps; et antique parce que Baudrillard a toujours été hanté par une énigme pataphysique, à savoir la montée magique du principe de réalité lui-même dans le langage de l'artifice, de la séduction et de la terreur. Nous invitons les anglophones parmi vous (et surtout ceux que cela intéressent) à se rendre sur la page de CTHEORY, le site d'Arthur et Mary-Louise Kroker pour lire la suite de cet excellent article, à la fois résumé de l'oeuvre de Baudrillard, exégèse et hommage.




L'adieu aux lisières : poésie

Posté par Myosotis le 08.03.07 à 10:38 | tags : poésie

A 60 ans, le poète ardennais Guy Goffette fait partie avec Jacques Réda des valeurs sûres d'une poésie française (Goffette vit à Paris depuis deux décennies maintenant) qui ne s'est pas abandonnée pleinement à l'avant-gardisme (de la forme et du fond) et réussit néanmoins (ou grâce à ça) à tourner des vers modernes et façonnés de manière classique. Avec cet Adieu aux Lisières, Goffette, qui s'est essayé parallèlement au roman ces dernières années (évocation de son enfance plutôt amusante dans Un été autour du cou et Une enfance lingère)livre un recueil facétieux, sentimental et nostalgique, empli de souvenirs d'enfance, de moments sensuels qui fuient et d'amours déçus. Une suite en vers sur Bucarest domine ce livre, amusante et représentative du dynamisme et de la légéreté de ce poète. Goffette fait du bien où il passe. Extrait ici, baptisé la Traversée des Regards.
Pauvre voleur, qu'est-ce que tu croyais ?
l'art de traverser les regards / Et de passer dans la rue comme / une reine de Nubie ou / un nuage, une averse, un coup
de vent, je connais, c'est un jeu/ qu'on apprend vite en retournant/ les cartes : pile n'est pas face, / et l'air ne fait pas la chanson.
Pauvre voleur, qu'est-ce que tu croyais ?
J'ai tout misé sur l'intérieur, / l'amour et la force de vivre / comme un arbre en moi. Sur ses branches, / je grimpe quand on me poursuit/
Et quand on veut me voler mes fruits, / ma beauté, mon loisir, mon coeur, / un tigre bondit dans mes jambes/ et gare à celui qui est pris.
Pauvre voleur qu'est-ce que tu croyais ?

La force (glissements, ici) se met totalement au service de la fugacité du "voleur" (d'idées, d'âme, de biens, toutes les pistes sont ouvertes). Seul le retient le leitmotiv de celui qui va l'attraper, comme un fil à la patte, à la fin de chaque strophe. L'opposition intérieur (celui qui arrête) et extérieur (celui qui vient du dehors) est très bien vue, impliquant un rapport très riche de termes à termes. Beau poème en tout cas.




Le tunnel (de la vie conjugale) - extrait n°3

Posté par Myosotis le 07.03.07 à 18:21 | tags : extrait, le cherche-midi, roman

Dans un livre de 709 pages, il faut s'attendre à tout et aussi à ça : la haine trouble inspirée par une femme qu'on a pu aimer et qui se transforme sous nos yeux en mnstre de foire, grosse, grasse et laide. Kohler, l'historien narrateur du Tunnel de William H. Gass, nous gratifie des pages les plus noires, et des formules les plus méchantes qu'il m'ait été donné de lire sur le couple et son devenir. Martha est sans conteste la femme à qui le livre aura fait le plus de mal sur cette planète. Kohler est un monstre bien plus impressionnant que la tapette nazie pédophile de Jonathan Littell, dont il partage certains des caractères : sa haine est une haine de proximité, qu'il n'a pas la force de projeter sur ces autres qu'il ne connaît pas. La haine tombe à portée de vie : sur ses enfants (2, dont un qu'il refuse de nommer, pour l'humilier plus encore) et sa femme-con fermé. Pouah.
"Pas tout à fait, Marty, dis-je. Quand je te regarde, je vois un ragoût figé dans sa graisse. La salope ne pleura même pas. Tant d'amertume. Je me rappelais encore son corps et sa beauté qui m'attendaient avec le calme d'un couvre-lit. Moi aussi je l'avais regardée comme derrière un objectif et elle avait posé pour moi, ouverte aussi aisément que des yeux devant mes yeux : exhibé un buste turbulent, une hanche franche et sincère, un con candide, comme on ferait circuler les photos d'un voyage. Puis je compris. Peut-être qu'elle croyait, à cette époque bénie et lointaine quand notre désir en était à ses pures prémices et que la politique du pénis b'avait pas encore tout brouillé et tout corrompu, que je voyais, au delà de ses joues pleines et lisses, de ses lobes délicieux, la Martha Muhlenberg superbement écussonnée que j'avais épousée, ou broutais bien en deça de la prairie de ses seins jusqu'à MArty la jeune amazone blonde, aussi n'avait-elle rien contre mes sens inquisiteurs, mes doigts indiscrets, ma langue inlassable; tandis qu'à présent elle savait que je n'admirais plus que sa beauté...."

Lire la chronique du Tunnel sur le mag livres




L'oeil d'Eddie Campbell

Posté par 2goldfish le 07.03.07 à 13:36 | tags : autobiographie, bd

 

Alec, c'est l'alter ego d'Eddie Campbell dont il raconte la vie depuis vingt-cinq ans, et La Bande Du King Canute, c'est le nom du premier graphic novel de la série, criminellement ignorée par les édteurs français jusqu'ici. De Campbell en français on ne connaissait "que" les dessins de From Hell, une reconstituion minutieuse de la Londres victorienne et, pour faire court et injuste, une analyse holistique des conséquence du meurtre sur la société et l'histoire. On ne pourrait pas trouver plus différent de From Hell qu'Alec, qui se contente de taper dans la veine surexploitée du quotidien de l'auteur qui ne mène même pas une vie d'artiste.

Pour être juste cependant, il faut dire que quand Campbell a commencé au début des années quatre-vingt, la chose était beaucoup plus rare, du moins en BD. On peut même dire que si on en sait beaucoup trop sur le petit déjeuner préféré de tant d'auteurs et sur leur ex-pote un peu fou, celui dont ils admiraient la flamboyance mais qui a fini par révéler un côté sombre (comprendre : un égocentrisme incompatible avec celui de l'auteur), c'est un peu la faute d'Eddie Campbell. Pas seulement parce qu'il a officié parmi les premiers dans le genre, mais surtout parce qu'il l'a si bien fait.

Ce qui séparera toujours le génie du simple érudit, c'est que les deux ne voient pas le même monde. Les dessins de Campbell révèlent un oeil très sélectif, ne s'attardant sur aucun détail inutile et empruntant des raccourcis parfois étonnant pour révéler un essentiel qui aurait sans doute échappé à tout autre. A ce titre, son écriture est l'équivalent parfait de son dessin : le monde tel que Campbell le voit forme un tout unique, du genre qui vous fait tout observer d'un oeil nouveau.

Alec, La Bande Du King Canute

Eddie Campbell

Cà et Là

 




Faîtes du bois avec vos livres et sauvez la planète

Posté par Myosotis le 06.03.07 à 10:41 | tags : elucubration

Dans la presse quotidienne de cette semaine, une étrange communication d'un syndicat des Forêts (ou entreprise d'exploitation des bois et papiers) révélait que : "Non, contrairement aux idées reçues, on ne détruisait pas les forêts pour faire des livres, mais qu'au contraire, plus on faisait de livres et plus le pays se couvrait de beaux et nobles arbres et forêts." Evidemment, la chose n'était pas présentée exactement sous cet angle. Le conglomérat expliquait néanmoins qu'en France, la fabrication de papier à partir des arbres était si perfectionnée et tellement "écologique" que lorsqu'on détruisait, par exemple, 1 m2 de forêt pour les transformer en (par exemple) quelques livres de Marc Lévy, la bonne industrie en replantait plus qu'1 m2 (1,05 ou 1,1 peu importe) ce qui, de fait, contribuait à une expansion des surfaces vertes. D'où cette démonstration par l'absurde qui pose que plus on détruira d'arbres et plus il en poussera, que plus on publiera de merdes chaque rentrée littéraire, plus vous consommerez de livres de Marc Lévy (pas la peine de vous encourager, je sais que vous vous sentez obligés, comme moi, de les acheter), d'Alexandre Jardin (oui, maman, ton cadeau de fête des mères annuel), plus Jauffret fera de tomes de 1000 pages (dieu sauve son âme), plus on gaspillera de cette bonne pâte à papier, hé bien, plus on fera toutes ces choses absurdes et plus le pays sera vert, respirant la santé et garni d'espaces de promenade pour les enfants, les chiens, les vieillards, les scouts, les travelos et les champignons de souche.

D'après mes calculs si vous achetiez disons 1,5 ou 2 millions de, par exemple, mon excellent livre Foudres de Guerre, disponible dans toutes les bonnes librairies, l'état du reboisement français, compte tenu de ce mécanisme, pourrait être instantanément ramené à l'état forestier pré-Empire Romain, période (selon mes recherches) à laquelle l'emboisement était le plus fort des ères civilisationnelles modernes. Réjouissance perspective s'il en est et qui nous permettrait probablement de revenir à un état de rêverie arboricole proche de Rousseau ou de Jurassic Park. Bon évidemment, il me semblerait urgent, sous cet éclairage, et si on veut garder quelques villes en ville, et s'éviter une inflation à tout va de l'édition d'illustrés pour sauver la planète qu'on trouve une autre utilité à tous ces bois qu'on coupe pour en faire repousser encore plus. Parmi les pistes de travail, je vous soumets celles-ci : 1) valoriser le chauffage au livre de Marc Lévy (qui brûle, paraît-il, parfaitement en cheminée) et ne dégage que peu de Co2. 2) graver les livres directement dans des plaques de bois, ce qui permettrait théoriquement de loger un couple hétérosexuel dans un livre de Jauffret et de régler le problème du logement en quelques mois 3) d'essayer de relire cette fameuse publicité car je ne suis pas sûr d'avoir tout compris comme j'aurais dû.

 




William to William, les lettres de William Burroughs

Posté par Maxence le 05.03.07 à 14:30 | tags : elucubration, news

La parution prochaine du nouveau William Gibson et la sortie ce mois, chez Christian Bourgois, du volume des Lettres de William Burroughs, était l'occasion de rapprocher ces deux auteurs, Gibson étant un grand admirateur de Burroughs. Voici en l'instance, ces quelques phrases grossièrement (et modestement) traduites de l'inventeur du cyberpunk sur sa découverte de l'écrivain beat renégat : Burroughs était alors le plus radical des hommes littéraires que le monde avait à offrir, et à mon avis, il mérite toujours ce titre. Rien, dans toute mon expérience de la littérature n'a jamais été aussi remarquable pour moi, et rien n'a jamais eu autant d'effet sur mon sens des possibilités offertes par l'écriture. Plus tard, essayant de comprendre l'impact que cet auteur a eu sur moi, j'ai découvert que Burroughs avait incorporé des extraits des textes d'autres auteurs à son travail, une action que mes professeurs de primaires auraient appelée du plagiat. Certains de ces emprunts avaient été empruntés à la science-fiction américaine des années 40 et 50, un second choc identificatoire pour moi. Depuis, j'ai su bien sûr, que cette méthode du "cut up" comme l'appelait Burroughs, étais le point central de tout ce qu'il faisait, et qu'il a toujours fait. Burroughs comparait cette méthode littéraire à de la magie. Quand il a écrit au sujet de ce processus, les poils se son dressé sur ma nuque, si palpable étaient l'excitation que j'éprouvais. Les expériences avec les bandes magnétiques pour enregistrements sonores l'ont inspiré dans une veine semblable. En inventant le sampling, Burroughs interrogeait l'univers avec des ciseaux et de la colle, et la moindre tentative d'imitation d'un auteur n'était plus du plagiat du tout... Vous pourrez trouver l'article original de William Gibson sur le site du magazine Wired. Nous reparlerons prochainement plus précisément de la correspondance de Burroughs et de l'ouvrage qui lui est dédié.




Pascal Girard: BD ininflammables

Posté par 2goldfish le 05.03.07 à 10:11 | tags : autobiographie, bd

L'un de mes gros défauts sur ce blog est, pour autant que j'en puisse juger, de sans cesse répéter les mêmes jérémiades sur ces auteurs de BD autobiographiques qui nous parlent de leurs rognures d'ongle et de la fois où ils ont dormi en bas parce que leur tante était venue à maison et qu'elle avait oublié son pull. Je crains de vraiment commencer à vous fatiguer avec ça. Quand en plus je me met à me plaindre aussi de ceux qui s'attaque à de vrais "grands" sujets comme les religions pédophiles, j'ai peur que la prochaine étape soit pour moi de me lamenter qu'il n'y ait plus ni jeunesse ni saisons.

Heureusement, il arrive de temps en temps des BD comme celles de Pascal Girard, dont "Dans Un Cruchon" et "Nicolas" qui viennent toutes les deux de paraître et qui attaquent petits et grands sujets avec le même regard bon enfant. Rien de véritablement transcendant là dedans, juste des "petits rien" et des "tranches de vies" suffisamment conscientes de leur propre nature pour ne pas irriter. Il serait vraiment difficile de s'énerver après des albums de si petit format, ce serait comme de mettre le feu à un chaton. Ou plutôt, l'analogie précédente étant quelque peu condescendante, un enfant intelligent, drôle et charmant, du genre qui ne devient même pas pénible passé quelques minutes en sa compagnie. Du genre qui rachète toute son espèce à nos yeux. Bruleriez-vous cet enfant ?

 

Pascal Girard

"Dans un Cruchon" et "Nicolas"

Mécanique Générale




Boys in the Band : le roman des Libertines

Posté par Myosotis le 02.03.07 à 12:21 | tags : denoel, rentrée littéraire, roman

Il n'est pas facile de faire un sort à ce premier roman d'un certain David Brun-Lambert, tant il relève du caprice adolescent. Quel amateur de rock n'a pas contemplé un jour l'envie de se glisser dans la peau d'un de ses héros et de raconter sa vie ? Qui n'a pas rêvé de se changer l'espace d'un roman en Brian Jones ou en Nick Drake pour comprendre de l'intérieur son génie et sa souffrance ? En appliquant ce dispositif au groupe anglais les Libertines, David Brun-Lambert ne fait pas autre chose que transposer la sublime méthode que Alain Gerber expérimente depuis une dizaines d'années maintenant pour raconter les grands noms du jazz (on reviendra sur son sublime Paul Desmond, d'ici quelques semaines). Brun-Lambert nous raconte ainsi les Libertines au travers du prime exclusif de la relation entre Pete Doherty et Carl Barat, ses deux leaders, et depuis le point de vue (qui dit "je") de ce dernier. Boys In The Band, malgré ses bonnes intentions (dire le drame humain derrière un groupe dont le statut "légendaire" est encore en débat), ne parvient pas vraiment à faire sentir le rock volcanique du groupe et la complexité de la relation entre les deux hommes. Trop attaché à l'objet de son amour, le narrateur Barat nous apparaît comme un romantique incurable, un rien maniéré et globalement agaçant. Son récit ressemble, malgré le travail de recherche qu'il a dû demander à l'auteur,à une longue plainte vaguement homosexuelle envers un amant qui le néglige. Le réalisme du récit s'arrête, pour un tel sujet, assez vite et avant que ne démarrent les scènes sordides (drogue, sexe, et rock n' roll) qui n'ont pas dû manquer dans le parcours du jeune groupe. En les évacuant (on ne sait trop pourquoi), Brun Lambert fait un choix courageux mais qui ne bénéficie pas au livre. Boys In The Band et c'est un comble pour un tel sujet a une dimension "gnangnan" qui l'empêche de décoller.
En dépit de ces critiques, et si l'on aime le rock et/ou les Libertines (ce qui est mon cas, répétons-le), Boys in The Band est un ouvrage à lire. L'immersion dans le duo Doherty-Barat apparaît crédible dans ses grandes lignes et l'histoire revisite les grandes heures d'un duo (le cambriolage de l'appartement, les concerts souterrains, la rencontre, l'ascension fulgurante,...) qui, quoi qu'on en dise, aura eu un rôle de locomotive indéniable sur le paysage rock de ce début de siècle. Pour ceux qui connaissent, Brun Lambert soutient cette thèse à débattre selon laquelle Doherty serait l'auteur de toutes les chansons du groupe (paroles et musique) et Barat le seul susceptible de les "enluminer", les polir, terminer ou mener à maturité. Cette exploration dans le processus créatif suffit à rendre ce bouquin intéressant et confirme un certain nombre de choses quant à l'avenir des Babyshambles. Mais le livre a d'autres talents cachés, certes anecdotiques mais talents tout de même.



Pourquoi j'ai lu Pierre

Posté par 2goldfish le 02.03.07 à 10:28 | tags : angoulême, autobiographie, bd, prix

Pourquoi j'ai tué Pierre a reçu le prix du public à Angoulême, sans quoi je ne m'y serais probablement pas interessé. Comme quoi les prix servent bien à quelque chose, même si la nature de celui-ci a teinté ma lecture d'un aspect plus anthropologique que critique. Cette BD est, pour changer une autobiographie : celle du scénariste Olivier Ka. Les dessins du dénommé Alfred ne sont pas dégueu : ils ressemblent certes un peu trop à du Larcenet, mais tout le monde aime Larcenet, non ? Et les couleurs d'Henri Meunier mériteraient vraiment que son nom apparaisse sur la couverture, mais tel est le triste sort du coloriste de BD que de voir son nom relégué aux côtés de celui de l'imprimerie truc et de l'ISBN. Dans l'ensemble il s'agit d'un album d'une certaine qualité, honnête et bien réalisé, dont on ne dira pas qu'il est mauvais et qui en plus offre un inattendu petit tour de passe-passe formel sur la fin.

Tout ça ne justifie cependant pas un "prix du public". Cette popularité inhabituelle pour une oeuvre qui sort du domaine des Titeuf et autres Thorgal tient sans nul doute à son sujet. Que ce soit Maus ("j'ai survécu à l'holocauste"), Persépolis ("j'ai du fuir mon pays") et dans une certaines mesure Fun Home ("Je suis lesbienne et mon père s'est suicidé parce que lui aussi"), toutes les BD "différentes" qui parviennent à attirer un large public (qui souvent ne lit pas de BD par ailleurs) traitent d'un sujet important, du genre qui justifierait bien un épisode de "Ca se discute - jour après jour". Sans vous gâcher le suspense, Pourquoi j'ai tué Pierre commence avec un enfant qui se lie d'amitié avec un prêtre. Malheureusement, au delà de sa simple qualité de témoignage, l'album ne va nulle part. Il ne tire ni réfléxion, ni poésie de ce matériau brut. Il ne produit aucun sens et relève plus du groupe de parole que de la littérature. Bien sûr, si c'est tout ce que l'on attend d'un livre, il n'y a aucun mal à ça, et la popularité de celui ci n'est sans doute pas usurpée. Si vous voulez un peu plus de vos BD, il y a tout le reste de l'impeccable palmarès d'Angoulême, à commencer par NonNonBâ.




Jour Noir avec Langston Hughes

Posté par Myosotis le 01.03.07 à 10:46 | tags : poésie

L'histoire des noirs américains est encore aussi riche que mal connue en France. Dieudonné n'a pas tout à fait tort lorsqu'il pointe du doigt cette absence de "conscience de couleur" qui frappe les Noirs de France alors qu'elle a pris corps, difficilement et incomplètement, il y a plus de 80 ans aux Etats-Unis. Parmi ceux qui ont contribué à cet éveil, Langston Hughes est l'un des poètes, journaliste et écrivain, le plus énergique et important. Son rôle aura été déterminant dans ce qui a été appelé Harlem Renaissance. La caractéristique de Langston Hughes est qu'il est noir sans l'être, évoquant la condition noire avec un certain détachement, lui qui avait eu la chance de faire des études puis s'en était échappé victime du racisme de ses pairs.
Dans son poème Le Nègre parle aux fleuves, ci-dessous, il éclaire le noir américain et l'invite à planter ses racines en terre d'Afrique, pour se gorger de l'énergie ancestrale. L'influence de Langston Hughes aura été décisive notamment pour des types aujourd'hui adorés comme Leopold Senghor ou l'ami des politiques, Aimé Césaire. Harlem Renaissance, entre 1925 et 1930, marque la 2nde naissance d'une sous-culture Black US, la vague la plus puissante qui amènera le jazz et les luttes politiques. Pour la petite histoire, Langston Hughes sera rudoyé après la guerre par les Noirs qui auront choisi de radicaliser le mouvement pour l'égalité. Hughes sera vilipendé pour avoir défendu cette imagerie du noir connectée avec ses ancêtres,peu compatible avec les espoirs de révolution hic et nunc des plus jeunes.

J'ai connu des fleuves:

J'ai connu des fleuves anciens comme le monde et plus vieux
que le flux du sang humain dans les veines humaines.
Mon âme est devenue aussi profonde que les fleuves..
Je me suis baigné dans l'Euphrate quand les aubes étaient neuves.
J'ai bâti ma hutte près du Congo et il a bercé mon sommeil.
J'ai contemplé le Nil et au-dessus j'ai construit les pyramides.
J'ai entendu le chant du Mississipi quand Abe Lincoln descendit
à la Nouvelle-Orléans, et j'ai vu ses nappes boueuses transfigurées
en or au soleil couchant.

J'ai connu des fleuves:

Fleuves anciens et ténébreux.
Mon âme est devenue aussi profonde que les fleuves..





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