Si vous commencez à vous fatiguer de lire tous mes billets sur les oeuvres d'Osamu Tezuka, dites vous que pour chcune de ses oeuvres que je chronique ici, il en parait cinq autres que je laisse sous silence. Histoire Pour Tous et la Légende de Songoku chez Delcourt, Ludwig B. chez Asuka, Don Dracula chez Soleil... Tout ça rien que dans les derniers mois, et j'en ai surement ratés quelques-uns. Tezuka semble une véritable mine d'or pour les éditeurs et il y en a visiblement assez pour tous. Le problème qui se pose au lecteur est alors de choisir quel manga lire parmis tout ceux là s'il ne veut pas consacrer tout son temps et son porte monnaie à un auteur assez formidable, certe, mais aussi assez inégal. Du coup, on juge les livres sur leur couvertures, et on peut présumer qu'Unico La Petite Licorne n'est pas pour nous, par exemple (un préjugé que j'invite evidemment nos lecteurs à contredire si besoin est). On peut se dire que Prince Norman est surement très bien, puisque c'est Cornélius qui l'a édité, et que c'est sans doute une honte pour moi d'être passé à côté. Vous pouvez aussi écouter mon conseil et vous ruer sur Demain Les Oiseaux les yeux fermés. Quelques part entre les Oiseaux d'Hitchcock et la Planète desSinges, ce manga de 1971 publié en un seul gros volume peut servir d'introduction parfaite à l'oeuvre du père du manga moderne. Le pretexte est simple : les oiseaux de la terre deviennent mystérieusement intelligent et prennent très vite le pouvoir sur l'homme, le réduisant à l'état d'esclave. Tezuka revisite alors quelques grands genre du cinéma hollywoodien transposé dans la société des oiseaux : western, polar, épopée biblique... Tout ça fait sans grande élégance dans le dessin où la métaphore mais avec une vitalité et une force qui prennent le pas sur toutez autre considération.
Demain les Oiseaux, c'est avant tout une histoire sur le pouvoir, la domination, la soumission et la bêtise humaine. On ne peut s'empêcher d'y voir un parallèlle avec le Japon d'après guerre : traumatisé par les bombes, soumis à l'occupant américain, menacé par les voisins chinois et russe et écrasé par la culpabilité qui empêchait toute fierté nationale. Pas si étonnant qu'ils aient pu faire preuve d'un peu de lucidité. Demain les Oiseaux Osamu Tezuka Delcourt

Dans un livre de 709 pages, il faut s'attendre à tout et aussi à ça : des exposés lumineux de William H. Gass, écrivain au long cours (Le Tunnel, sorti en VO en 2005, a demandé 35 ans de travail), sur la littérature, le livre et le rapport à l'écrit. L'historien-narrateur introduit une conception de l'Histoire inédite et terriblement terre à terre, coincé qu'il est entre sa propre doctrine, sa vie intime et les enseignements de son prof Magnus Tabor, plus conventionnel. Kohler intrique souvenirs, plainte et soupirs, dans un méli-mélo formel cathédrale : le tunnel. "Un livre, écrivis-je, est une comme une galerie de fenêtres; chaque page perçoit un monde et raconte sa fortune; chaque page même faiblement reflète le visage de son lecteur, et transmet un jugement; chaque page est faite d'esprit, et c'est ce même esprit qui perçoit le monde extérieur, et c'est ce même esprit qui reflète un monde intérieur, et c'est ce même esprit qui se tient dans la transparence entre la perceptionet le reflet, unissant et divisant, jouant un double jeu. Il est clair que vous avez recopié votre dissertation, dit Miss Buse (car que font les buses sinon persifler toute la nuit durant) : ce n'est pas votre travail et tout simplement ne peut pas l'être,; qui donc avez-vous pillé ? Où avez-vous trouvé ces lignes ? votre papa les a-t-il trouvées pour vous ? Dans quel ouvrage d'agrément, peut-être. Je connus la joie que tirent les juifs des accusations injustifiées. " Kohler raconte ses années collège avec une lucidité extraordinaire. Le flot ininterrompu des souvenirs est si cruel et juste que le lecteur ploie parfois sous la maestria du propos, mais aussi de chaque phrase. Dans un livre où presque tout est juste comme il faut, sur chaque mot, chaque paragraphe, l'oeil qui lit ne se sent parfois plus à sa place. On souhaiterait presque, pour notre satisfaction, que le livre soit moins bon. Question : qui est assez balèze pour recevoir un livre parfait ? Pas moi. Sauf si je savais qu'il nous venait de dieu en personne. Coming soon : la chronique du Tunnel sur le mag

Spook Country, le nouveau roman de William Gibson devrait paraître aux Etats-Unis en août 2007 chez Penguin Putnam, son éditeur habituel. Gibson annonçait déjà le livre en octobre 2006 et publiait des fragments de ses écrits sur son blog de façon non-linéaire et en dehors de toute chronologie, depuis cette date. Selon son grand ami Jack Womack, Spook Country serait : "L'endroit où nous avons tous atterri, parfois par choix, et où nous apprenons à vivre. Le pays à l'intérieur et à l'extérieur de nous. L'âme, hantée par le passé, ou ce qui "était". La compréhension que toutes les dents de la fourchette ne sont pas égales, certaines sont plus courtes que d'autres. La base sur laquelle nous évoluons, pervertie par les spectres du passé. Ce qui fait l'actualité et qui se meut autour de nous. En traversant cet effrayant pays (The spook country) nous nous transformons, et nous ne comprendrons pas à quel point, tant que nous ne cesserons pas d'être ce que nous sommes." Un pitch à tendances lynchienne donc et que l'on peut compléter par cette demi révélation faite à votre serviteur au cours d'une interview en 2005 : M.G. : William Gibson, on assiste actuellement à l'apparition d'une autre sorte de footage sur le net. Ceux-ci sont liés à la torture pratiquée en Irak. Drôle de coïncidence, vous parlez aussi de cette communication virale des images dans votre livre. Qu'en pensez-vous ? WG : C'est amusant que vous me posiez cette question. Malheureusement, je ne peux pas en parler ici car c'est un des points d'inspiration de mon prochain roman, celui sur lequel je travail actuellement... Il m'est malaisé de parler de mon roman en cours... Ce Spook Country serait donc bel et bien les Etats-Unis et le livre une charge contre la folie de ce pays ? Rien n'est moins sûr avec un auteur comme Gibson dont les préoccupations et l'imagination dépasse souvent les contingences de l'actualité pour aller "plus loin". Gibson déclare tout de même que ce livre se situera dans le même univers que Identification des Schémas, soit, à peu près, le nôtre. A suivre donc...

Il faut reconnaitre une certaine modestie qui frise l'excès quand le Docteur C, à la fois fidèle lecteur-commentateur de ce blog et ami personnel, ne tente même pas d'en profiter pour faire la pub de ses 32 autoportraits, petit ouvrage paru tout récement chez l'Egouttoir, sur le site duquel il peut-être commandé. Si je parle quand même de l'oeuvre, rassurez vous, ma sympathie pour la personne reste dans des limites tout à fait raisonnables.
32 autoportraits contient exactment ce qu'il annonce. Tirant le meilleur d'une série deux fois plus large (vous pouvez voir les dessins écartés par ici), ce petit livre présente divers aspects de son auteur sous forme animalière : chien fidèle, singe savant, lama misanthrope, etc... Mis bout à bout, ces portraits dessinent une sorte de narration, se renvoyant l'un à l'autre pour se renforcer, se contredire et s'enrichir. Sans rentrer dans une pénible analyse méticuleuse, on atteint très vite la limite de ce que l'on peut dire sur trente-deux dessins, mais sachez qu'hors de tout copinage, je vous encourage sincérement à y jeter un oeil par vous même et si vous même avez votre nom sur une couverture à nous le faire savoir en proposant une entrée.

En 1963, Stan Lee et Jack Kirby créèrent une foule de super héros, parmi lesquels les x-men, un groupe de mutants enrôlés dans l'école du professeur Xavier pour combattre son ennemi Magneto. Lee explique aujourd'hui volontiers qu'il se servait des x-men pour parler de la lutte pour les droits civiques des noirs aux USA et qu'il avait modelé Xavier et Magneto sur Martin Luther King et Malcolm X. Ce qui ressort surtout à la lecture des très naïfs comics de l'époque, c'est qu'il avait trouvé avec le concept de "mutants" à la fois un moyen de se passer d'inventer des origines compliquées aux super pouvoirs de ses personnages et donné au monde qui les entoure un prétexte pour les haïr, le concept du héros que personne n'aime ayant connu beaucoup de succès avec Spider Man.
 Il faudra attendre les années 1970 et l'arrivée au scénario de Chris Claremont pour que ce titre de seconde zone devienne le plus vendu du marché. Outre le fait d'avoir beaucoup mieux exploité la métaphore des mutants comme minorités oppressées, il a surtout transformé le titre en une sort de soap opéra bourré d'action et de mélodrame. Pendant quelques années les x-men furent un excellent comic book, ce que les super héros avaient de mieux à offrir, mais la déclinaison ad nauseum de la même recette devint lassante, et le titre se transforma en franchise et en vache à lait plus marketée que scénarisée, assujetti à un public de fans geeks fidèle mais vieillissant et totalement fermé aux nouveaux entrants. Quand malgré le succès des films Marvel ne vit aucun nouveau lecteur arriver, l'impasse dans laquelle les x-men se trouvaient devint apparente et le scénariste Grant Morrison fut appelé à la rescousse en 2001. Plus connu pour son travail sur des titres absolument pas mainstream comme Doom Patrol ou The Invisibles, Morrison accomplit un travail admirable, voyant clair à travers des années de marasme et de rebondissements souvent contradictoire, il parvint à reconnaître ce qu'il y avait de bon dans le concept original et à réarranger en quelques pages les éléments de façon à les présenter plus clairement et avec plus de justesse qu'ils ne l'avaient jamais été. Il fit abandonner aux x-men leurs costumes de super héros et leurs identités secrète, transforma l'institut Xavier en véritable école, fit des mutants une véritable minorité visible, avec sa culture, ses ghettos et ses stars. Surtout il rendit le livre drôle et excitant, accessible aux nouveau lecteur et modernisa un grand coup sa narration avec l'aide de l'exceptionnel dessinateur Frank Quitely.  Certains se plaignirent de n'avoir que du Morrison "light" pendant les trois années qu'il passa sur x-men, mais s'il n'y a effectivement rien de bien trash ni aucun concept de science fiction semi incompréhensible dans son run, il a tout de même su glisser dans cet emballage pop quelques réflexions pas stupides sur l'évolution et la révolution. Panini a enfin publié le troisième volume de l'intégrale de son travail sur x-men, et dans ce format apparaît toute l'intelligence du scénario, qui gagne beaucoup à la relecture. Ce format est d'autant plus adapté que Marvel à dès le départ de Morrison entrepris de défaire tout ce qu'il avait fait et de retomber dans ses anciens travers. Il manque cependant l'épilogue de toute façon pas très réussi de Morrison, sans doute sera-t-il glissé au début d'un quatrième volume pour booster les ventes de celui-ci. X-Men (3 tomes) Grant Morrison, Frank Quitely Marvel Deluxe


Sauvé ! Voici enfin le roman d'Audrey Diwan qui déboule en librairie et de quoi se reposer les doigts et le cerveau en éventail de ce qu'on a lu dernièrement. Audrey Diwan (autant la stigmatiser d'emblée) est une jolie journaliste de Glamour, amie de Lolita Pille (l'écrivain célèbre de la jet society) et de plein d'autres gens cool qui lui ont déclaré leurs sentiments sur sa page myspace . Du coup, on était méfiant, de cette méfiance perverse envers les écrivains qui vont vendre des livres par ballots de 100 et qui ne le méritent pas, bien qu'on se sente prêts à.. tomber amoureux d'elle (à condition qu'elle fut aussi belle en vrai qu'en photo), voire à en dire du bien par simple convoitise (du succès, de la beauté, de la jeunesse, de l'argent). Au final et après 200 pages lues consciencieusement et avec plaisir, on dira de cette Fabrication d'un mensonge qu'elle est le double féminin du dernier Florian Zeller. Est-ce un compliment ? Oui et non. Disons qu'on pouvait s'attendre à bien pire que ce qu'on a découvert. Diwan n'est pas une grande styliste, pas une romancière de folie mais nous offre un récit attachant et plutôt bien troussé dans son registre. L'histoire est celle d'une jeune bourgeoise éternelle étudiante (une grosse tête) qui, pour se distraire, se fait embaucher dans une boutique d'articles de mariage. Là, elle rencontre Lola, une autre vendeuse, prolo, fille-mère (ou mère célibataire), qui va l'hypnotiser et la fasciner... par ses mensonges (puisque la chute -*** SPOILER ***- c'est que Lola est une grosse mytho et pas autre chose !). Donc la riche et la pauvre s'acoquinent sous l'impulsion de Lola qui fait goûter à son alterego thunée gnangnan le côté obscur de la force. Lola dirige des groupes de parole anti-mariage et subvertit cette belle institution qui fait le malheur des clientes de la boutique. La subversion n'ira pas plus loin: le mariage est un crime contre la féminité. Mais c'est une idée amusante au demeurant. Pensez que la riche a failli se faire avoir et abandonner ses perspectives de réussite pour une jolie menteuse. Quoi d'autre ? Juste ça, j'en ai peur mais ce n'est pas si mal pour un premier roman. La Fabrication d'un mensonge a ses bons moments et une fin plutôt réussie. (oh, ce rockeur façon Naast tellement trognon et sexypoétique....) Un regret tout de même : Audrey Diwan nous aura refusé TOUTE scène de sexe dans ce livre. Pudeur excessive ? Volonté de ne pas choquer outre mesure ou de ne pas faire dans l'opportunisme cradingue ? Disons qu'une liaison lesbienne n'aurait fait qu'ajouter à la puissance évocatrice de ce roman féminissime. Dommage pour nous les hommes. La fabrication d'un mensonge Audrey Diwan Flammarion

J'avais émis quelques doutes à la lecture du tome 3 des aventures de The Goon et de la série régulière, sur les capacités d'Eric Powell à maintenir un niveau scénaristique suffisant pour nous donner envie de continuer à suivre les aventures du petit Frankie et de son gros Caïd balafré. Je n'étais pas le seul.
Autant dire que cet album splendide Chinatown and the Mystery of Mr Wicker, vient me rabattre le caquet pour les 2 ou 3 prochaines années. Publié en dehors de la série régulière et directement en album (parce qu'explique Powell en interview l'histoire était insécable et justifiait ce type de publication), Chinatown est un produit 100% Powell et 100% Goon, mais aussi une histoire qui vient enrichir de façon spectaculaire un univers qui avait, jusqu'à présent, toujours été déchiré entre son souci de susciter l'émotion (la révélation progressive des secrets du duo, la tristesse du personnage principal) et celui de divertir, d'ironiser, de jouer sur les codes du comics de bandits, d'horreur ou de zombie. Powell a, cette fois-ci, complètement évacué ce qui faisait le succès de son personnage (le poing dans la gueule) pour un polar ultraclassique et d'une beauté graphique phénoménale. L'histoire se déroule, comme souvent chez Powell, sur une narration en deux plans chronologiques. La première histoire revient d'une manière très émouvante sur le premier (et seul) amour du Goon, lequel arrache des griffes d'un mandarin de la pègre fraîchement débarqué aux USA, la femme qu'il aime. On en apprend beaucoup sur le Costaud (notamment l'essentiel : l'origine de sa gueule déchirée) et énormément sur sa psychologie. Nichés au coeur de cette tragédie et sublimés par des dessins de toute beauté mêlant gris et blanc et couleurs avec une maestria inédite sur la série, figurent également des développements essentiels et d'une force rare sur l'amitié qui lie Frankie à son ami. Sur un second chemin narratif, The Goon affronte un ennemi plus traditionnel mais très réussi, The Wicker Man, qui se révèlera, par les femmes (la brune, la blonde), faire le lien indirect entre les deux évocations. En jouant sur les souvenirs de son personnage, en lui conférant en cent et quelques pages un supplément d'épaisseur et de grandeur d'âme, Powell habille son Goon pour l'hiver, réussit le pari (pas gagné au départ) d'en faire après plusieurs années un nouveau héros ou du moins, un héros régénéré. Il va être amusant après ça de retrouver le Goon en train de dessouder du Prêtre zombie ou de chercher la castagne. La scène où le colosse défonce le crâne d'un vendeur de montres de contrebande de désespoir est ici un sommet du genre, un instant dramatique qui compte, et tel qu'on en rencontre pas souvent. En choisissant de continuer à tout faire lui-même (ici, du moins), Powell nous montre qu'il en a encore sous la pédale. Et c'est tant mieux. http://www.thegoon.com/

N'avez vous jamais rêvé de vivre dans un livre ? D'habiter une histoire ? Un monde entièrement défini par les besoins d'un récit. Un univers où l'on communique grâce aux notes de bas de page, où ni les cheveux, ni les ongles ne poussent. Où l'on ne va pas aux toilettes. Où vous connaissez d'avance le méchant qui vous pourrira l'existence (sauf contingence de l'histoire en question, bien entendu). Ce monde existe, c'est celui, totalement délirant du gallois Jasper Fforde et de son héroïne, Thursday Next. Thursday est un agent de la "Jurisfiction". Sorte de police de la littérature, chargée de régler les problèmes existants au sein du monde des livres. Enfin, "agent", pas vraiment. Dans Le Puit des Histoires Perdues, troisième volume de ses aventures, elle n'est que stagiaire, mais se sent appelée par de plus hautes fonctions et une grande destinée (et ce n'est pas les trois sorcières de Macbeth qui diront le contraire.). Capable de passer de livre en livre, d'entrer dans leurs histoires, de vivre, parler et intéragir avec ses personnages, Thursday est une sorte de "super-agent" de la littérature. Elle est même capable de changer la fin d'un récit jugé trop triste ou trop ennuyeux (voir L'Affaire Jane Eyre, son précédent volume chez 10/18). Un don que Fforde (avec deux "F" et un "e" merci David) utilise comme pretexte pour saboter les classiques et se moquer gentiment de ses confrères. Entre leçon de littérature, polar et science-fiction, les romans de Fforde déroute, c'est évident. Certains de nos collègues se contentent d'ailleurs souvent de signaler que ses histoires sont irracontables. Sachez qu'il ne s'agit là que de feignantise de journalistes. Le récit du Puit des Histoires Perdues est bien un peu embrouillé, mais cela n'est qu'un effet des multiples emprunts de l'auteur qui pioche allègrement dans les classiques de la littérature mondiale (et les autres). Ainsi, on voit apparaître Humpty Dumpty, Ma mère l'oie et tous les personnages de comptines engagés dans une grève et réclamant que des heures supplémentaires leur soient comptées. Le chat de Cheshire est aussi de la partie, accompagné du terrifiant Minotaure, du Falstaff de Shakespeare et de bien d'autres encore. Pour autant, les livres de Fforde ne sont pas dénuées de sens. Au milieu du joyeux bestiaire littéraire du Puit des Histoires Perdues, son héroïne, Thursday Next doit déjouer un sombre complot visant ni plus ni moins à faire disparaître, à plus ou moins long terme, les personnages littéraire et simplifier ainsi les problèmes posés par les individus au profit des machines. Dit comme ça, on pourrait voir une dénonciation un peu simpliste du libéralisme économique qui sévit de nos jours, mais c'est oublier le brio de l'écrivain gallois quand il s'agit de tisser des histoires dignes d'une rencontre inespérée entre l'univers des Monthy Pyton, le roman noir de Dashiell Hammett et les personnages de Lewis Carrol. Fforde maîtrise également l'art du dialogue à la perfection, et brosse une galerie de personnages secondaires hilarants (voir, les échanges entre les personnages "génériques", ibb et obb et leur évolution, ou les interventions de Pickwick, le Dodo femelle de Thursday). Emplie de monstres grammaticaux (Thursday doit se battre contre des Grammasistes, des ponctusauroïdes, des vers correcteurs, des adjectivors et surtout de terribles "vyrus" générateurs de fôtes d'ortograf mortèl), de non-sens et de trouvailles littéraires, Le Puit des Histoires Perdues se dévore avec un bonheur non feint. Je ne seray tro vous consaillay ce livrre brillan et loup-phoque... Merde, un vyrus ! Ah non, c 'est du langage sms, encore pire ! Je vous laisse...
Jasper Fford - Le Puit des Histoires Perdues (Fleuve Noir)


Killoffer, c'est des BD, des CD et aussi maintenant des poupées. Si vous voulez avoir vous aussi votre propre apparition de Killoffer, c'est par là.

il y a deux Jean Teulé : le poète et le baladin. Le poète écrit de superbes ouvrages ou romans (tel le Villon dont on avait parlé en bien, il y a quelques mois), sombres et habités; le baladin ramène, sourire aux lèvres, des histoires faisandées, faussement réalistes et venues de la France des AméliePoulineries et autres conneries à la Caro et Jeunet. C'est dans cette veine surréaliste, vaguement gothique et supposément comique que Teulé a puisé sa fausse bonne idée d'un Magasin des Suicides. Plutôt amusante au début : une famille Mishima et Lucrèce Tuvache (on se croirait chez Amélie Nothomb !) administre un magasin où l'on vend des articles (cordes, poison, pistolets, gaz,...) dédiés au suicide, mal humain et plaie de nos sociétés décadentes . Le Magasin traverse une crise lorsque la France va mieux et que les gens, joyeux, décident de ne plus mettre fin à leurs jours. Les fils du couple marchand sont inégalement atteints par la vague de joie ambiante et constituent la distraction principale de ce roman : l'un est anorexique et migraineux, l'une est complexée parce que ses parents l'ont appelée Marylin, tandis que le petit dernier Alan est la figure de proue du mouvement Joie de Vivre (sa naissance amène la joie au coeur du foyer). Malgré les permanentes inventions qu'une telle intrigue implique et le côté sympathique de cette famille Adams à la française, Teulé ne réussit pas à faire autre chose, avec ce thème en or, qu'à nous tirer quelques sourires faciles. Son style est très passe-partout, sans recherche et ne touche pas à la morbidité majestueuse, au lyrisme romantique qu'il avait si bien sû faire sortir de son Villon. On sait dès la première page qu'on a affaire à un Teulé light. Du coup, le Magasin des Suicides, sur une idée, répétons-le, qui méritait un traitement plus soigné, devient une souriante et brève blague venue de la Face Obscure d'un Marc Lévy qui aurait pris l'apéro avecTim Burton. Une idée de scénario pour un bon film français plutôt qu'un bon livre. Teulé évacue toute la dimension politique du suicide, propose une sorte de livre de Marcel Aymé pour les amateurs de Club de Lectures, vidée de sa causticité et abritée derrière un humoir noir alibi. Un beau gâchis.
Le magasin des suicides Jean Teulé Julliard

En anglais "Kafka For Beginners", le livre de Robert Crumb et David Zane Mairowitz qu'Actes Sud réédite sous le titre plus simple de "Kafka" tient avant tout de l'essai biographique illustré et seulement en quelques occasions de la BD. Mairowitz est responsable du texte, dans lequel il propose une approche défaite de tout romantisme de la vie de Kafka. Il s'en dégage dès le début en expliquant la différence entre Kafka l'homme et son oeuvre telle que lui la voyait (il était parait-il pris d'un rire incontrolable dès qu'il lisait Le Procès à voix haute) et l'adjectif "kafkaïen", qui décrit une bureaucratie tentaculaire, absurde et dominatrice dont Kafka n'a jamais été la victime. L'obsession de l'auteur pour les relations dominant/dominé viendrait plutôt de sa relation avec son père, géant au fils frêle et maladif. Kafka a vécu sa vie dans la terreur, préférant l'auto-dénigrement et l'effacement à la rebellion. Le parallèlle avec la situation du reste de la comunauté juive de Prague à la même époque est assez évident.
On comprend bien ce qui a pu amener Robert Crumb à ce sujet, lui même ayant grandit avec un père autoritaire dans une ambiance familiale des plus glauques (voir à ce sujet le magnifique documentaire de Terry Zwigoff qui porte son nom). Son travail d'illustration est proprement excellent, évidemment beaucoup moins fantaisiste que sur, par exemple, "Big Ass Comics", mais pas moins expressif. Le livre illustré est une forme rarement bien exploitée, mais le mariage des images et du texte fonctionne ici parfaitement : Mairowitz reste dans les faits bruts et les conclusions logiques, laissant à Crumb le soin d'apporter la vie absente du texte. Non, vraiment, j'ai beau chercher, il n'y a rien qui ne va pas dans ce bouquin, vous devriez vraiment le lire.
Kafka Robert Crumb & David Zane Mairowitz Actes Sud BD

Dans un livre de 709 pages, il faut s'attendre à tout et aussi à ça : l'obsession du narrateur pour les bites, les chattes et d'une manière générale pour tout ce qui touche aux flux organiques. Le Tunnel de William H. Gass est un immense déversoir à névrose, une psychanalyse baudruche où l'historien narrateur déverse sa noirceur traumatique à la vitesse d'une hypersoufflerie de science fiction, du Proust hardcore à la mode américaine : Ici Kohler parle de son micro-engin qu'il aura longtemps négligé. Sous-partie titrée "Décalotté"
"... de même qu'on sortait son zizi , sans y réfléchir, comme si on tirait la langue et le faisait, encore tout ensommeillé, aux petites heures du matin - le premier des devoirs quotidiens - puis le rangeait dans son pantalon en secouant le croupion et l'oubliait, oubliant souvent de se reboutonner, aussi. J'ai commencé avec des attaches puis suis passé aux boutons, puis enfin aux fermetures Eclair quand celles-ci sont apparues. Les boutons étaient embêtants. On en oubliait quelques uns. Qui s'en souciait ? Bon, bien sûr, ma mère. Mais qui s'en souciait vraiment ? Un monde sans bouton ça serait bien mieux, pensais-je alors, j'en suis sûr. Eh bien, c'est fait, à présent, et il ne l'est pas. La bite avait des dizaines de noms, comme les couilles : ces noms changeaient quand votre bite grandissait, et j'aurais pu en donner un à la mienne, je suppose, ou l'appeler comme un chien, Collins, ou comme un explorateur, Colomb, adopté Dick ou Tommy ou Peter, mais ça ne m'est jamais venu à l'idée. Non, ça n'a jamais été ma bite, ma queue, mon zob. La pauvre chose est restée anonyme. Peut-être ai-je senti depuis le début que c'était vraiment une pauvre chose, avant même qu'on fasse à ma place les inévitables comparaisons, le sourire gras, l'oeil pétillant au gymnase de l'école ou à la fac où j'ai appris à nager ou plus tard à l'armée lors des concours de bite la plus longue (la mienne n'était pas une bite, courte ou longue, m'apprit-on, la mienne était un petit zoziau.). Ces traitements métaient une torture. Dans mon groupe on m'appelait "Big Bill" ou "Bite d'Enfer". Impayable. Il paraît que les Rosbifs disent Willy. Willy ? De plus en plus d'hommmes, à cette époque, étaient circoncis : l'armée raccourcissait pas mal de types : et les médecins prescrivaient la chose aux futurs mariés qui redoutaient l'éjaculation précoce. Ca ne faisait donc pas de vous un juif." Le Tunnel WilliaM H Gaas Le Cherche-Midi A suivre, d'autres extraits et chronique de cet ahurissant ouvrage à paraître mi-mars au Cherche-Midi.


J'ai découvert presque par hasard ce recueil d'enregistrements radios dont j'ignorais jusqu'à l'existence. En 1929 : Walter Benjamin qui deviendra après sa mort la figure la plus pure et parfaite de l'intellectuel intransigeant (il mourra dans les Pyrénées alors qu'il était sur le point de franchir la frontière espagnole, synonyme de liberté), s'essaie à la radio pour gagner sa vie. Dans sa quarantaine finissante, il écrit sur l'importance de ce nouveau média et anime, peu avant la main-mise sur les moyens de communication par les nazis, une émission destinée à l'Education des enfants. Le concept de ces Lumières pour enfants est étonnant : Benjamin est seul, face au micro, et raconte des histoires pour la jeunesse, explique l'origine du dialecte berlinois, décrypte le théâtre de marionnettes ou vulgarise les contes d'Hoffmann. Avant d'être le philosophe que l'on sait, Walter Benjamin aura donc été un conteur hors pair. Ces histoires regroupées ici sont une merveille de précision et d'érudition. Benjamin raconte Faust en quelques pages et réussit, en si peu d'espace sonore, à en raconter l'histoire mais aussi la genèse. On l'imagine interprétant les rôles de Faust et du diable, peut-être en "faisant l'acteur" et en modulant ses expressions, puis retombant sur sa voix d'universitaire contrarié et expliquer l'origine du succès de l'ouvrage. Plus loin, il s'attarde sur quelques figures du Berlin de l'époque : les gens du peuple, porteurs, mendiants, et collecteurs de rebuts, personnages qui annoncent les réflexions qui hanteront le Livre des Passages, son oeuvre phare.
Les histoires de Benjamin semblent s'adresser à des enfants qui ne sont pas de notre époque. On les voit assez mal marcher avec nos gamins d'aujourd'hui mais sait-on jamais. Elles les rendraient, dans ce cas-là, instantanément curieux et intelligents. Elles sont sublimes, traditionnelles et gorgées d'érudition. L'auteur allemand y insinue ses propres pensées, sa propre spiritualité, faisant de l'exercice radiophonique une sorte de "philosophie pour les nuls" ou de "cours de littérature" très accessible. Ces textes, plus lisibles que tout ce qu'il fera plus tard (parce que textes lus), sont une jolie porte d'entrée vers une oeuvre insondable, décisive et inépuisable. Chacun peut ainsi se poser en enfant de Benjamin et profiter du spectacle. Walter Benjamin - Lumières pour enfants / Christian BourgoisTexte établi par Rolf Tiedemann, Traduit de l'allemand par Sylvie Muller


La sortie chez Panini Comics du tome 2 de la série Justice (en douze épisodes) d'Alex Ross et Jim Krueger mérite d'être signalée, même si il est peu probable (à la lecture des 9 premiers épisodes, sortis en VO par DC) qu'elle réussisse à rivaliser en intensité dramatique avec Kingdom Come (la messe est dite) ou plus simplement avec la trilogie Earth-Universe-Paradise X de la même équipe. Si les épisodes 4, 5 et 6 rassemblés ici s'attardent de très belle façon sur le complot monté par Brainiac contre la Ligue de Justice, et l'intrusion des micro-organismes parasites, elle n'arrive pas à une lisibilité suffisante pour qu'on tremble vraiment pour les acteurs concernés. Même les couvertures, grande spécialité de Ross, sont ici alambiquées et manquent parfois un peu de goût. Evidemment les dessins d'Alex Ross sont toujours (et globalement) à se damner et on aura droit ici à quelques planches d'une Wonderwoman sublime, à une course folle avec Flash qui peuvent faire oublier les faiblesses du scénario de Justice. En voulant mettre en avant tous les personnages de la Ligue, plus ou moins un par un à ce stade, Ross perd en percussion et dilue quelque peu le propos. Ce sont bizarremment les méchants qui s'en sortent le mieux, encore que Captain Marvel, sublimé par le dessinateur, surpasse ici en beauté et en majesté Superman et consorts. Justice volume 2 (il faut s'attendre à un tome 3 et à un tome 4, du coup) est néanmoins un achat recommandé. Le tome 3 promet d'être meilleur et de faire avancer le schmilblick du complot. En passant, le site francophone de Ross a pris un coup de jeune : http://alexross.free.fr/

Les Microfictions de Régis Jauffret sont l'un des événements littéraires de cette rentrée 2007. Sur 1000 pages, l'auteur d'Histoire d'Amour et d'Univers, Univers, nous donne à lire 500 récits courts de 2 ou 3 pages maxi, agencés par ordre alphabétique et qui composent en réunion une proposition fictionnelle monumentale. Les récits ne se croisent pas, ne se recoupent pas, posés comme autant de nouvelles, ou d'embryons de nouvelles, poétiques, quasi journalistiques, parfois cliniques, dessinant une réalité alternative et déjantée faites d'anomalies sociales, de perversions, de compositions décalées, ou d'éclairages surprenants. Le style de Jauffret fait merveille sur la longueur, tant sa langue est précise, singulière et maîtrisée. Jamais mieux qu'ici Jauffret n'a réussi à peindre aussi habilement et rapidement des "situations" fulgurantes. Petit plus par rapport à ses précédents écrits : la forme courte lui permet de contourner l'ennui et de maintenir le lecteur en éveil. Si l'on va un peu plus loin que la démonstration de force, on peut néanmoins opposer au projet de Jauffret une vraie critique : ces Microfictions sont une négation totale de la composition romanesque, une tentative qui, si l'on exagère un peu (s'agissant d'un aussi bon écrivain), le range dans la catégorie misérable des Delerm et consorts. L'art du romancier n'est pas de filer TOUS les possibles, ce qu'il s'évertue à faire depuis Univers, de déplacer sa focale toutes les 2 pages, de glisser comme un fantôme narrateur sur un monde explosé, d'exprimer l'impossibilité de construire, mais justement de choisir une ligne narrative, de sélectionner les personnages, de les exciper de la glaise mondaine, pour les faire exister à nos yeux autour d'une temporalité littéraire (un livre - qu'il soit bâti autour d'une intrigue ou non). Ainsi, on peut considérer, selon qu'on retienne telle ou telle conception de la littérature, que Jauffret est un écrivain qui fait subir au roman un traitement aussi radical, voire plus, que ce que Joyce avait voulu avec Finnegans Wake, ou retenir qu'il est devenu avec les années un écrivain impuissant, incapable de fixer son talent et en passe de devenir un monstre de foire : un crapaud gonflé de sève, de mondes, de têtes, d'histoires, et qui ne peut plus les dégurgiter que dans ce désordre Grand Style et brillant, qui lui vaut l'admiration des critiques, mais n'est qu'une forme élaborée de défaite. Dans son fameux texte sur l'assassinat de JFK, Pasolini l'écrivain cinéaste avait posé l'essentiel en disant que la somme exhaustive des points de vue ne donnerait pas la vérité du drame. Le travail de l'artiste, qu'il fut romancier, réalisateur ou peintre, est d'en sélectionner UN, DEUX, ou TROIS, mais guère plus, qui composeraient la vision. C'est ce que Jauffret se refuse à faire ou ne sait plus faire depuis un bail, et pourquoi il est désormais beaucoup plus petit que son écriture. PS : cette réflexion s'appuie, je dois le reconnaître, sur la lecture des seules 420 premières pages de Microfictions.


Ce qui fait peur quand on est un lecteur compulsif, c'est finalement de se heurter à un livre plus gros et plus grand que soit. Le lecteur malade de lire est un pervers, tendance sado-maso : il peut aussi bien partir en guerre contre les petits livres de l'époque, ceux qui tiennent dans la main et fondent au cerveau en laissant de sales traces de colorants dans les lobes frontaux (comme des M&M's), rêver de romans sommes, fleuve, maousses, taillés comme des buffles, puis les maudire parce que le pavé, trop gros, dure longtemps, voyage mal et surtout ralentit le rythme global de la lecture.D'une façon générale, le lecteur compulsif, et c'est son problème, ne lit pas DES livres mais UN seul énorme livre sans fin, constitué d'une succession de micro-livres intégrés, une seule et même histoire en feuilleté composée de romans, essais, philo, BD et qui, peu ou prou, dessine SON rapport à la lecture et, en simplifiant, son rapport à l'être, donc son identité. Je me suis demandé l'autre jour si je préférais lire un livre résistant (difficile à comprendre), un livre rapide à digérer, bref, light, voire un livre de Marc Lévy, de moyenne gamme mais si facile à avaler qu'il permet de battre des records de vitesse. Je me suis demandé ça et je dois avouer que je n'en sais rien. J'aime les gros livres, les grands livres mais ils me font peur car ils me mettent à distance du livre suivant et me forcent à lire plus vite, à lire moins bien peut-être. Le drame du lecteur compulsif finalement, ce n'est pas de lire TROP mais de ne PLUS savoir lire. Il ne lit plus pour les livres mais pour lire, presque pour rire ou ne pas mourir, ce qui revient au même. Evidemment, si je parle de ça, c'est parce que je suis dans une sombre m*** depuis 2007, car aux (triple) prises avec l'American Black Box de Dantec, le Chiffonnier, l'Ange et le petit bossu, livre de Jean-Michel Palmier sur Walter Benjamin (juste lu l'intro) et Europe Central, le mastodonte de William Vollmann. Je ne m'en sors pas vraiment et j'ai décidé pour m'enfoncer d'ouvrir un GROUPE DE PAROLE. Alors...si toi aussi.... tu... comme moi.....lis trop.....rejoins nous....pour parler.... appelle....laisse un mot.... aide...


Entre Mafia Blues, le Parrain et la série les Soprano, ce Qui est Lou Sciortino ? est un vrai bon polar mafieux humoristique. Ecrit par un Ottavio Cappelani que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam, et traduit par Serge Quadruppani, dont je parlais l'autre jour, Qui est Lou Sciortino ? vaut plus que pour son intrigue (pas si évidente à saisir et globalement pas passionnante) pour ses qualités littéraires et sa galerie de personnages. La majeure partie du roman se passe en Sicile où vont s'affronter, directement mais surtout indirectement, des familles rivales, de souche ou venues d'Amérique, pour de vagues histoires... mafieuses. L'auteur prend un plaisir fou, et nous avec, à décrire les générations de mafieux, aussi déjantées les unes que les autres, écartelées entre les traditions poussées et entretenues jusqu'à la caricature (les fameux babbequious "barbecues" qui rythment la vie des familles) et les activités plus ou moins modernes. L'un des parrains est fan de série Z et utilise un réseau de production de films débiles pour blanchir de l'argent. Sur le plan lexical, Qui est Lou Sciortino ? s'amuse en déclinant à l'infini le style gangster et bénéficie sûrement de l'excellent boulot du traducteur. L'un s'exprime dans une langue truffée de mots anglais, l'autre use d'une langue vulgaire, les vieux parlent en langage codé, les femmes babillent, et elles sont les seules, dans une langue libre et sensuelle,..... On aurait aimé d'ailleurs, et c'est le reproche qu'on peut faire à ce livre, que les personnages croqués avec autant de facilité et de bonheur soient plus "rentabilisés" par l'intrigue. En multipliant les points de vue, Cappelani ne tire pas le meilleur parti de ses scènes d'installation et des situations qu'il a mises en place. A cette réserve près, Lou Sciortino se lit avec le plaisir des livres dont on attendait pas grand chose et qui nous donnent un peu plus. Qui est Lou Sciortino ? Ottavio Cappellani Métailié


Charles Stross est d'une certaine façon, au livre d'espionnage ce que Terry Pratchett est à la fantasy : un relecteur-parodieur de génie qui fait rire comme personne tout en rendant, sur chaque ouvrage, un hommage révérencieux au genre qu'il honore de son humour. Après The Atrocity Archives, l'Ecossais reprend son personnage fétiche Bob Howard, agent secret un rien maladroit de la Laverie (les services secrets britanniques), et le plonge dans une intrigue qu'on se gardera bien d'essayer de résumer. Disons que le projet Jennifer Morgue est une fusion entre un scénario de Men In Black (pour les conneries extraterrestres, les mondes cachés qui menaçent de faire disparaître l'univers connu), James Bond tendance OSS 117 avec Jean Dujardin (pour les trucs parodiques sur les accessoires du parfait espion, les espions en soutien logistique, les gadgets d'exploitation), l'Arme Fatale (le duo Buddy Movie) et... et... Tintin et Milou, pour la naïveté et l'accessibilité. Cette fois, Bob Howard va se retrouver, pendant les 3/4 du roman, fusionné avec une extra-terrestre démone succube (ou incube) appelée Ramona Random, mégasexy et capable de déclencher des éjaculations spontanées. Ramona va l'aider dans sa quête et lui permettre de déjouer les plans d'un certain Ellis Billington, installé sur une île (et évidemment une plateforme associée) tenue complètement secrète etc. Si Jennifer Morgue est une excellente lecture, c'est parce qu'on y est surpris quasiment à chaque page, par le tour pris par les événements. L'intrigue est tellement débile et surréaliste qu'elle en devient (petite critique) plutôt difficile à suivre par moments, voire contestable dans ses enchaînements. Cela n'enlève rien au foisonnement créatif de Stross et à notre émerveillement devant la puissance de l'univers inventé. Dans un champ assez contraint (celui du roman d'espionnage tendance SF), Stross parvient à faire du neuf, ce qui est une gageure. Il rejoint à ce petit jeu le travail d'un Jasper Fforde sur la Saga Jane Eyre & co de Thursday Next.

 Oui oui vous avez bien entendu, il existe un prix qui s'appelle texto le prix de la Saint-Valentin. Il récompense le romancier ayant écrit le meilleur roman d'amour. Mon avis est surtout qu'il a récompensé un des romanciers qui donne le plus envie de faire l'amour (illus.) et que les autres étaient moches. D'ailleurs, il y en a même un qui s'appelait Philippe Vilain c'est vous dire. Sinon, J'étais derrière toi n'est pas un mauvais roman, même si à l'époque on avait été brièvement et abusivement élogieux. J'étais derrière toi Nicolas Fargues POL

Vous vous souvenez peut-être du travail de Richard Sala si comme moi vous étiez un fidèle de l'Oeil du Cyclone, l'émission déjantée de Canal Plus dans les années 90. On y voyait entre autres le dog boy de Charles Burns et Invisible Hands de Sala (que la magie de youtube nous permet de retrouver, pas tout à fait intact malheureusement). On y découvrait un univers de film d'horreur et de carton pâte au graphisme très expressioniste et aussi, même si ça n'apparait peut-être que maintenant, très eighties. Vertige graphique le rappelle à notre souvenir avec la publication d'Un Rire Dans La Nuit, graphic novel de 1998 paru sous le titre autrement plus cool The Chuckling Whatsit. On y retrouve donc l'univers de Sala inchangé. Si le noir et blanc lui sied mieux, à part ça l'univers est toujours le même : ici, un tueur en série s'en prend aux astrologues d'une ville où vingt ans plus tôt un autre tueur avait opéré de la même manière. D'où enquête, péripéties, sociétés secrètes et vieux moulin abandonné. L'histoire est assez bateau et se perd un peu dans les rebondissements et retournements successifs. L'important c'est plutôt l'ambiance mystérieuse et le dessin anguleux de Sala et ses élégantes ombres en peigne à cheveu, un peu semblable à celles de Charles Burns (encore) et de ce côté là on n'a pas à se plaindre. On regrette un peu que l'auteur ne se soit pas lâché un peu plus. Si l'histoire est parfois difficile à suivre, avec tous ces personnages mystérieux qui font des remarques énigmatiques à des inconnus dans l'ombre, ça fait partie du jeu. L'auteur pourtant semble s'être inquiété pour nous et a restreint ses effets narratifs au minimum : les cases sont bien droites, rien n'en dépasse et rien ne passe avant la clarté de l'action. Il y a sans doute un bouquin très intéressant à faire en racontant en ligne droite une histoire sinueuse, malheureusement, ce n'est pas celui là. On se retrouve finalement avec un bonbon pour les yeux et le cerveau, agréable mais un peu creux.
Un Rire Dans La Nuit Richard Sala Vertige Graphique

Quant aux concerts, on avait chaque soir le sentiment de franchir un palier supplémentaire. Le groupe et le public étaient connectés par un truc qui nous dépassait. Une intensité. De l'amour. Du plaisir. Du sexe. Un cri. Une vibration. quelque chose de spirituel, simple et monumental. Peter et moi, on savait ça. On se cognait avec nos guitares, nos coudes ou nos pieds pour l'ampplifier, on se touchait, on se frappait pour s'exalter, on s'embrassait jusqu'à se mordre. Nos exploits furent relayés au quotidien par la presse, et dès lors notre nom apparaut sur toutes les lèvres. Une parti des médias prenant son rôle de fossoyeur à coeur, s'acharna à nous traiter d'imposteurs, de nouvelle escroquerie du rock n' roll. Un groupe d'anti-fans s'était même constitué à Manchester, qui nous balançaient des pièces pendant les concerts. Un soir, ils se sont fait massacrer par notre public. Ils ne sont pas revenus. Ils hantent depuis les concerts d'Oasis, m'a-t-on dit. D'autres nous considéraient comme des héros, des sauveurs, parfois des génies. Alors que chaque jour, les rangs des pro et anti se gonflaient un peu plus, nos concerts nous faisaient sillonner l'Angleterre dans ce qui ressemblait à une odysée éthylique des plus extrêmes. Je me souviens d'une fête improvisée dans la chambre d'un Holiday Inn de Sheffield. La moquette était constellée de canettes de bière, les tables débordaient de drogues en tout genre, parmi lesquelles des substances très lim ite. Des groupies à moitié nues étaient affalées sur le lit et les canapés. Des visages inconnus il y a quelques semaines gravitaient désormais en permanence autourde nous, se chargeant d'approvisionner Pete en came. J'étais couché sur le sol, ivre mort, lorsque je fus traversé par un éclair de lucidité. Je n'avais jamais rien voulu savoir de la quantité de drogues que Peter ingurgitait, me rassurant en pensant que cela était passager. Il y a longtemps on s'était promis d'enregistrer un disque et d'en dépenser l'argent dans l'une des plus grandes fêtes qu'on puisse imaginer. On y était. Autant en profiter. (..)
Clichés ? Réalisme ? Lyrisme romantique ? Mon coeur balance sur ces évocations des Libertines. L'ensemble se lit vraiment très facilement mais n'occulte pas totalement de réels problèmes d'écriture, une expression adolescente des pensées et faits et gestes des héros. Peut-être suis-je juste trop vieux pour adhérer complètement à ce genre de llivres ? Dans le même genre (et une division ou deux au dessus), l'Owen Noone & Maraudeur de Douglas Cowie, dont on avait parlé il y a très longtemps reste LA référence du roman rock. Boys in the band David Brun-Lambert Denoël

Belle idée du magazine Vice que de publier un shooting de mode de bibliothécaires suédoises, délicieusement bourgeoises et sexys. Ceux qui comme moi ont des fantasmes assez primaires d'infirmières nues sous leur tenue, de femmes de notaires abonnées à la salle de gym et à la nymphomanie, ou justement, de bibliothécaires moins puritaines, je vous

L'initiative de Dargaud (via la collection "alternative" MadeIn de sa collection manga Kana - une belle façon de se cacher) d'importer du japon la revue anthologique Comic Cue ne peut qu'être saluée. Certes, l'adaptation aurait mérité quelques efforts supplémentaires, notamment les polices de caractères sont mal choisies et/ou mal intégrées, défigurant souvent les planches. Et puis si la présentation des auteurs et de leurs oeuvres est une bonne idée, se contenter d'un résumé des planches qu'on vient de lire est pour le moins absurde, tout comme l'inclusion de dix pages consacrées aux aliments favoris de Doreamon, un personnage de manga pour enfant très célèbre au Japon mais totalement incoonu par chez nous. Bon, admettons le, c'est catastrophique.
Reste que dans ces pages, on voit un manga très différent de celui qui hante habituellement les rayonnages, différent même de la plupart des collections "pour adulte" (non, je ne veux pas parler de ceux là). Nous avons ici vraiment à faire des mangas qui feront dire à l'homme de la rue "mais mon p'tit neveu de six ans il saurait dessiner comme ça", un critère qui en vaut bien un autre pour définir l'Art Véritable. Evidemment, une anthologie de manga d'auteur contient forcément sa part de tentative plus ou moins fructueuse de reproduction du quotidien façon zen, d'humour absolument incompréhensible et de références obscures. Un peu comme avec le manga pas d'auteur. Enfin bon, c'est le principe d'une anthologie de ne pa plaire entièrement à tout le monde. Et il y a quelques vrais bons moment dans celle ci, d'un genre qu'on n'a pas l'habitude de voir par chez nous. Mis à part Iô Kuroda et Junko Mizuno, bien peu des auteurs de Comic Cue sont édité chez nous, ce qui rend l'ouvrage à la fois d'autant plus intéressant et frustrant. Il est aussi, vous l'aurez compris,bourré de défauts. J'aimerais vraiment, pourtant, pouvoir vous en dire plus de bien. Comic Cue collectif MadeIn

 Mal connu (et peu traduit) dans notre pays, l'Anglais John Betjeman s'est imposé en Angleterre, ces dernières années, comme l'un des poètes de référence du XXème siècle britannique. Les manuels scolaires lui ont fait une petite place auprès de Yeats, de Keats ou de Shakespeare, après sa mort en 1984, alors qu'il souffrait encore d'un désamour des spécialistes. Poète "France Loisirs" selon les uns, Betjeman n'en est pas moins chéri d'un public vaste, et a écoulé au total plus de deux millions de ses opuscules sur la seule Angleterre. Homme de radio et de télévision, Betjeman a un style inimitable et incarne à lui seul l'Englishness. Sa poésie est directement accessible, assez simple dans ses modes de versification et surtout gorgée de références à la vie quotidienne. Elle conserve cependant, à l'image de celle de Keats et des travaux de DH Lawrence, une sorte d'évidence pop qui la rend très suggestive et chargée de musicalité. Betjeman aura marqué son temps (malgré des études universitaires ratées) en développant une série de documentaires vidéo sur l'habitat et la forme esthétique que prennent les sociétés modernes, et urbaines en particulier. Ces films sur la banlieue londonienne et la lente contamination architecturale de la campagne par la ville sont un miracle d'intelligence et de poésie. On y voit une époque trépasser en direct et une autre apparaître dans un style qui, étrangement, rappelle l'étonnement et la naïveté des films de Tati. En revenant d'Australie (1974) Nichés dans le Temps, à une hauteur inhumaine,/ La bouffe sous vide dégage une odeur anodine de craie blanche/ L'avion ne cherche pas tant à rattraper le jour d'avant/ qu'à glisser sur le dos d'une nuit qui ne finit jamais /engoncé dans les atours chics du voyage / les lotions et parfums ordonnées à l'excès/ Circule un autre gobelet en toc / Un plateau/ "Merci INFINIMENT. Oh, non, tout va pour le mieux". De retour chez moi en Cornouailles, je pars à la chasse aux ciels d'automne / Quitte la désolation des Collines de Bray/ Enjambe la plaine morne/ Et recueille la lune entre mes mains mouillées de sable marin/ Septembre expire sur un souffle discret de givre/ Les collines s'emballent : ce que le ciel est vaste, lorsqu'on le regarde depuis la terre." Le site de John Betjeman

Le nouveau JG Ballard arrive chez Denoël en avril ! Autant Millenium People nous avait ennuyé (avis tout à fait subjectif que je partage avec moi-même) et surtout pas du tout convaincu avec son évocations de "pauvres bobos autodestructeurs", autant Kingdome Come ("Que ton règne arrive") semble jouissif et éloquent ! Voyez plutôt : Massacre dans un supermarché, retour du primitif qui est en nous, culte de la violence, J.G. Ballard semble avoir encore choisi de dénoncer cet ennui qui nous coûte la vie, mais de manière un peu plus passionnée cette fois. S'il s'agit d'un messie, c'est bien du fils de Béhémoth qu'il est question, la grande et puissante créature maléfique issue de notre excès d'égoïsme et de consommation. Aaah.. James Graham, que ton règne arrive ! Comptez sur nous pour en reparler très vite.
J.G. Ballard - Kingdome Come (Denoël)

La chaîne américaine Showtime développerait un soap opera co-écrit par Bret Easton Ellis et Dave Kalstein. Teinté d'horreur, le projet met en scène un groupe de trentenaires plutôt aisés - un redac chef de magazine, un avocat, un propriétaire d’une galerie d’art, un organisateur d’évènements et un tenancier de bar. L'idée manifestement tirée du principe de Lunar Park est de les confronter à des situations violentes et autres apparitions flippantes sans que les protagonistes ne puissent savoir si tout cela est bien réel ou issu de leur imagination. Ellis aurait d'ailleurs expliqué que la série resterait réaliste et qu'il ne comptait pas se prendre pour David Lynch. Ca se passera à Los Angeles, évidemment. Voilà, nous nous inscrivons avec cette news dans une horrible chaîne de l'information qui va de Showtime à nos amis de Buzz littéraire en passant par le Hollywood reporter et via Fantasy.fr. En voulant la compléter d'informations nouvelles sur Dave Kalstein histoire de se la péter on est retombé sur les deux articles qu'on venait de pomper. Brrrr...
ps : sur Flu, le dossier Ellis et l'anticipation, toujours excellent.

Pour ce qui est de la valorisation de la valeur travail, le Japon a des années d'avance sur nous (ou de retard, bien sûr).En fait ils valorisent même quelque chose qui n'est pas tellement bien vu dans notre culture : l'obéissance. Parfois on l'apprécie chez les autres, et à peu près tout le monde veut bien lui reconnaitre au minimum une certaine utilité, mais en dehors de la littérature sado-masochiste, on serait bien en peine de trouver un éloge de l'obéissance dans une quelconque oeuvre française. On a souvent dénoncé à plus où moins juste titre la violence et le sexe dans les mangas et dessin animés japonais servis à nos enfants, mais personne ne semble jamais s'être inquiété de tous ces mangas sur un gamin qui rêve de devenir cuisinier, footballeur ou gymnaste et apprend pour cela à longueur d'épisode à s'entrainer jusqu'à dix heures du soir pieds nus dans la neige, à se soumettre au coups de batons de son senseï et à oublier son individualité au profit de l'équipe. Est-ce un hasard si la génération qui a grandit avec Olive Et Tom en est à se demander qui n'est pas de droite ? A en juger par le relatif échec des mangas à nous transformer en créatures immorales et violentes, sans doute n'ont-ils pas plus fait de nous des travailleurs dociles, heureusement. Tout ça pour en venir à Un Monde Formidable, recueil d'histoires courtes en deux volumes qui pour la plus grande part traite de la jeunesse japonaise, du moment où elle doit abandonner ses rêves pour le monde du travail. Des vignettes d'adolescence en perdition et de la schizophrénie ordinaire d'une société tolérante avec toutes les excentricités tant qu'elles s'expriment hors du lieu de travail. Le dessin aérien d'Inio Asano et la relative indifférence de la narration allègent un peu un livre plein de désespoir lycéen. La vie de ceux qui n'ont pas reçu suffisamment de coups de bâton de leur senseï est assez déprimante, surtout quand vient le temps de la résignation. L'effet cumulatif est assez désespérant, mieux vaut garder les deux mangas à côté de son lit pour se déprimer un petit coup le matin en se levant, ça fait merveille.
Un Monde Formidable Inio Asano MaDeIn

Le livre commence par la dédicace à Jonathan. Curieusement, la dédicace est arrivée presque à la fin de mon travail. Je connaissais Jonathan, j'avais plusieurs de ses vinyles sans vraiment les écouter. Quand on est amoureux, il y a l'envie de faire connaître à l'autre ce qu'on aime... Le fait d'essayer de faire aimer ce qu'on aime, nous force aussi à le reconsidérer, à le voir autrement, parce que, pour ne pas en dégouter l'autre, on doit aussi lui laisser aussi la place de ressentir sans trop "gaver". Louis-Stéphane Ulysse aime Jonathan Richman et rien que pour ça on aime LSU. Vous attendiez tous l'interview de l'auteur de ce magnifique roman en pointillé qu'est, La Fondation Popa. C'est aujourd'hui chose faire, l'entretien est en ligne. Enjoy ! (PS : Vous pouvez également vivre en direct les différentes étapes de réalisation du roman, ainsi que les états d'âmes de l'écrivain en visitant son blog dédié au livre. Un blog qui n'est pas celui d'un écrivain, mais un blog autour de l'univers d'un livre, insiste son auteur et dans le cas de La Fondation Popa, c'est primordial).
Louis-Stéphane Ulysse - La Fondation Popa (éditions du Panama) Lire l'entretien sur le mag


On a déjà évoqué The Goon d'Eric Powell, dont Tas de Ruines est le tome 3, publié par Delcourt, pour en dire du bien. Difficile de faire autre chose cette fois-ci pour cette nouvelle collection d'histoires qui bénéficie toujours du trait de crayon si expressif de Powell : c'est drôle, décalé et recommandé pour les ados et les adultes qui veulent passer un bon moment. The Goon, malgré les apparitions du prêtre et de ses Zombies, ne fait pas à proprement parler de cette vague horrifique qui défile sur le monde des comics depuis quelques années. On y retrouve bien une certaine violence, des têtes arrachées et quelques scènes pas piquées des hannetons, mais la tonalité est délibérément à la légèreté et à la relecture de l'univers très codifié (par le cinéma notamment) des gangsters, du milieu, de leurs débiles codes d'honneur, mesquineries, trahisons et montées de sève. Ce qui frappe chez ce Goon, c'est la permanence du plaisir régressif qu'il procure : celle de voir un nabot, pas le plus brillant du monde et parfait maverick qui assure comme un dieu, monte et déjoue des plans d'enfer, parce qu'il a l'intelligence des situations, soit la qualité ultime pour réussir dans notre monde pourri. Dans ce tome 3, en guise de bonus, figure une histoire crossover où apparaît un autre personnage emblématique des comics, dont les caractéristiques sont assez proches : le Hellboy de Mignola. Ce n'est pas un hasard sur le gros rouge et le petit gris se mélangent. La seule réserve qu'on peut émettre sur ce tome 3, c'est le manque relatif de révélations sur le passé du personnage. The Goon tend à se banaliser dans l'excellence et à s'installer confortablement dans le serial narratif. On peut se demander si Powell n'aurait pas intérêt à dénicher un scénariste capable de lui faire une vraie grande histoire pour se débarrasser de sa création en beauté. The Goon 3 Eric Powell Delcourt


Il n'est peut-être pas trop tard pour s'y mettre (encore que...) : chaque lecteur, petit, moyen ou gros, a rêvé un jour de se retourner sur son parcours de lecteur et de pouvoir contempler d'un oeil fier (cette culture balayée, assimilée, oubliée), honteux (ce temps perdu, ces rendez-vous manqués, cette désolation), ou étoilé (ces découvertes, ces émotions), la liste exhaustive de ses lectures. La somme de nos lectures résumerait-elle ce que nous sommes ? Les livres font-ils l'homme ou est-ce que c'est l'homme-lecteur qui fait les livres et leur enchaînement ? Une A.I bien intentionnée pourrait-elle, dans un futur proche, à partir de ces précieuses informations nous dire enfin qui nous sommes ? Le chanteur Art Garfunkel, en nous attendant, a fait cette énorme travail pour nous (pour lui), offrant depuis des années sur son site la liste de tous les livres qu'il a lus en 40 ans. Ne connaissant pas plus que n'importe qui le parcours musical de cet homme, je ne peux qu'être pris d'affection pour lui quand je découvre cette liste d'une richesse incroyable où Kant, Freud et Senèque cotoyent Shakespeare, Gogol, Hawthorne et Dorothy Parker. Qu'on apprécie ou pas son drôle de duo folkeux avec le petit Paul Simon, ce gars-là a de saines lectures et s'impose, par cet affichage tout sauf ostentatoire, comme un homme de goût. Pour ceux que ça intéresse, Garfunkel devrait atteindre prochainement les 1000 livres (en 40 ans, ce qui fait une moyenne très honorable pour un Américain) et dévore actuellement le Loup des Steppes d'Herman Hesse. Six mois plus tôt, il se tapait La Débâcle d'Emile Zola, ça impose le respect. http://www.artgarfunkel.com/library.html Qui sera là pour me rappeler qu'un automne 2006, je lisais un livre de Marc Lévy ?

 Travaillant en collaboration depuis deux ans, les laboratoire de linguistique et d’analyse vectorielle du Massachussets Institute of Technology viennent de mettre au point un logiciel qui permet de convertir n’importe quel type de fichier texte ou image en un fichier musical, et inversement. Les premières expériences ont révélé des correspondances inattendues : qui aurait cru que l’un des premiers morceaux de House Music, le lancinant Pump Ump the Volume de M.A.R.S. donnerait, traduit en texte, des haïkus délicats, même si leur signification générale reste obscure ? De la même manière, les discours de Malraux —notamment le célèbre «Entre ici, Jean Moulin»— génèrent, transformés en fichier musicaux, des rythmiques reggae tout à fait acceptables. Le plus troublant, c’est que les chercheurs du MIT ont découverts quelques équivalences absolues : converties, les premières pages du Discours de la Méthode de Descartes donnent, presque note pour note, Comme d’habitude de Claude François. Philippe Vasset Wah! c'est fini en tout cas pour l'instant. Nos excuses à Jean Perrier, Jean-Charles Massera, Frédéric Dumont et Dominiq Jenvrey dont nous n'avons pas publié de textes.

Je vous avais déja parlé du magnifique NonNonBâ, paru lui aussi chez Cornélius, qui nous avait permis de découvrir le talent de Shiguéru Mizuki pour la première fois en français. Et Cornélius semble en avoir été suffisamment content pour publier en plus de ce 3, rue des mystères la série Kitaro le Repoussant à partir du mois de Février. Le livre qui nous intéresse pour l'instant est une collection d'histoire courtes datant des années soixante/soixante-dix. On pourrait parler d'histoires d'horreur, mais le but n'est pas vraiment d'effrayer. Dans toutes ces histoires question des morts et de leur royaume. Un scientifique qui travaille sur un elixir d'immortalité se retrouve projeté dans le royaume des morts où on lui demande de concevoir un élixir anti-résurrection, un mangaka fauché tombe amoureux d'un fantôme... Ce genre de conte morbide se retrouve dans toutes les cultures, des trucs qu'on se raconte pour mieux accepter notre destin de carcasse pourissante. La vision de Mizuki n'est pas particulièrement originale, ni même particulièrement orientale. S'il est meilleur dessinateur, il n'a pas l'inventivité de Tezuka. Ce qui séduit vraiment dans dans ses oeuvres, c'est l'humanisme et la sérennité qui s'en dégagent, ainsi que la maitrise totale du langage de la BD dont Mizuki fait preuve (mais jamais étal).
Il serait facile d'évoquer l'histoire tragique de la vie de l'auteur pour expliquer d'où il sort toute ça. Mais la souffrance n'explique pas tout. Sa grande connaissance des yokaï, ces esprits du Japon animiste qu'on retrouve dans l'oeuvre d'Hayao Miyazaki, Mizuki la tient de sa grand mère, qui lui a transmis ce savoir mis en péril par la modernisation du Japon de l'entre deux guerre. Tout peut tout aussi bien venir de là. Où alors, c'est parce qu'il est manchot qu'il a du se concentrer deux fois plus sur ses planches. Qu'est-ce que j'en sais, moi ? 3, rue des mystères Shigueru Mizuki Cornélius

Le premier roman de Dan Nisand aurait pu être une chouette entrée en matière si l'auteur n'avait, au fil de la centaine de pages de ce court roman, quelque peu perdu le fil de son idée. Au départ de l'ouvrage, une intuition sympathique donc : l'histoire d'un homme qui devient obsédé par l'idée de mordre. L'introduction est soignée (l'individu en question se propose de nous raconter ce qui lui est arrivé et qui s'annonce bien : il a redécouvert sa nature animale, et, croit-on, est passé pas loin de la folie). Le prof nous raconte son affaire où on s'attend donc à ce qu'un crescendo l'amène à un peu plus de sauvagerie et de bestialité chaque fois. On l'imagine déjà en train de mordre une nana, un flic, un élève : perspective plutôt réjouissante si Dan Nisand n'avait choisi finalement d'écrire sur tout autre chose. Le héros nous raconte bien comment il se met à mordre tout ce qui tombe sous ses machoîres dans sa propre chambre et à déchiqueter avec avidité le contenu de son réfrigérateur (pas de scène de dévoration de viande rouge) mais délaisse assez vite cette veine amusante pour raconter la fascination du héros pour un jeune prolo qui habite son immeuble et se balade avec un énorme chien d'attaque. Le Mâtin de Jimmy (ce genre de gros chien méchant) devient alors le support d'une symbolique et lourdaude admiration pour la spontanéité et la brutalité putative des êtres sans éducation. Nos scènes espérées de renversement de l'ordre social par la morsure se terminent en journées passées dans l'herbe à partager façon homoérotique le culte du gros chien et de sa puissance. Si Nisand réussit à nous surprendre par une fin effrayante et astucieuse (je ne la raconte pas), ce Morsure restera, pour nous, l'illustration qu'il faut en littérature, comme ailleurs, S'EN TENIR A SON SUJET. Cette sorte de roman-nouvelle ne peut s'accommoder de digressions ou de détours en dehors du programme annoncé, sous peine de ne pouvoir récupérer suffisamment de percussion littéraire pour nous convaincre qu'elles ont rempli leurs engagements. S'agissant d'un premier roman, Nisand est partiellement excusable. Morsure témoigne d'une belle imagination, même si le style (je n'en ai pas parlé) est parfois un peu affecté (mais il s'agit du récit d'un prof après tout). On suivra néanmoins ses prochaines publications avec attention.
Morsure Dan Nisand Naïve editions

 C’est aux États-Unis d’Amérique que pourra sans doute dans l’année 2007 se manger pour la première fois de la viande provenant d’animaux clonés, en tout cas de leur progéniture. Le rapport de la Food and Drug Administration (FDA),chargée de la sécurité alimentaire, dit que la viande et le lait des animaux clonés et de leurs descendants sont sains pour la santé. La procédure dit que le public est consulté pendant 90 jours avant la mise sur le marché (et sur les étals). 10 ans après la naissance de Dolly la brebis qui dit que c’est le premier mammifère obtenu par clonage issu d’une cellule adulte, le monde dit qu’il existe 1 500 clones et le pays les États-Unis d’Amérique dit qu’il possède 600 vaches et 200 porcs clonés parce que l’animal cloné dit qu’il coûte 15 000 euros. Le steak haché dit que dans ces conditions il serait moins onéreux qu’il soit fabriqué à partir d’enfants des clones. La 4e révolution technologique dit qu’elle galope encore plus vite avec un cheval cloné. Le monde dit qu’il assiste certainement à la première étape d’une expérience totale. Est-ce une animalie ? Les anthropophages diront-ils qu’ils ont envie de manger du clone eux aussi ? Est-ce des qu’en-dira-t-on ? Pour l’heure la polémique la plus coriace concerne l’étiquetage  et la FDA dit que la logique est imparable. La loi du pays les États-Unis d’Amérique dit qu’un label ou une mention n’est pas obligatoire sur un aliment qui n’a pas été altéré ou modifié. Or l’animal cloné qui est bien renseigné dit qu’il est une copie exacte de l’original, qu’il n’est pas altéré et alors qu’il n’aurapas d’étiquette sur ses fesses. Dominiq Jenvrey Cette information essentielle est à la Une de Wah ( de quoi ?) le journal des bonnes nouvelles, téléchargeable ici et distribué métro Oberkampf à 18 H.

Ecrire un requiem pour un homme qui n'est jamais mort, quelle étrange idée. Et des idées justement, Robert Anton Wilson n'en manquait pas, à l'égal d'un Timothy Leary peut-être ! Homme de lettres mystérieux, poète, philosophe et anarchiste, Robert Anton Wilson (à ne pas confondre avec Peter Lamborn Wilson, aka Hakim Bey) était également un grand provocateur et un éternel supporter du surréalisme sur les arides terres américaines. Wilson était surtout connu pour le Léviathan littéraire qu'est Illuminatus (The Illuminatus Trilogy en anglais, une oeuvre jamais traduite en France et copieusement plagiée par Umberto Eco dans Le pendule de Foucault). Une ode à la paranoïa et à la folie sur fond de magie et de conspiration. Ecrivain, mais également journaliste et essayiSte, passionné de science et de science-fiction, Robert Anton Wilson participa à l'histoire des magazines incontournables du mouvement cyberpunk que furent Mondo 2000 et Boing Boing. Véritable visionnaire, souvent loufoque, il prônait volontier les utopies de Buckminster Fuller et les theories de Charles Fort. Il partageait également la conception des médias du sociologue Marshall McLuhan et s'intéressait de très près aux expériences de reprogrammation neuro-linguistiques de John C. Lilly. Esotériste convaincu, il était aussi très versé dans la magie ("Magik") d'Aleister Crowley et de Gurdjieff, tout en fréquentant les papes du new age américains et de l'utopie psychédélique que sont (ou furent) Terence McKenna et Tim Leary. En vrai fruit de son époque Robert Anton Wilson ne prêchait pas pour une église, ou une chapelle, en particulier, mais juste pour l'ouverture d'esprit et la curiosité. Ses essais sur la futurologie, la sexualité, la politique, la littérature et la religion étaient emprunt d'un paganisme joyeusement foutraque. Véritable puit de science, dans le sens réjouissant du terme, l'esprit de Robert Anton Wilson a quitté son enveloppe corporelle le 11 janvier dernier. Un esprit qui, gageons-le, se ballade encore aujourd'hui parmi nous sous une autre forme, puisque les idées ne meurent jamais, elles.
"Of course I'm crazy, but that doesn't mean I'm wrong." Robert Anton Wilson

|
|