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Archives > Janvier 2007

Cheeeeeeeeeeeese!

Posté par Easywriter le 31.01.07 à 15:30 | tags : wah!

Les appareils de rectificationdu sourire ne rendent pas plus heureux à l’âge adulte. Après avoir lon-gi-tu-di-na-le-ment questionné le bonheur de 1 000 petits gallois de leurs 10 piges à leurs 30 piges dont certains avaient les dents redressées par l’orthoscience et d’autres non heureusement, pour la comparaison, les anglais ont conclu que le port d’un appareil dentaire pendant l’enfance n’avait que très peu d’impact positif sur la santé psychologique future et pas d’impact sur la confiance en soi et la santé émotionnelle des patients whatsoever, et que donc nous allions pouvoir réfléchir à deux fois avant d’harnacher les enfants à la mode Colgate et d’hypothéquer la maison. Mieux, la National Health Service de Grande-Bretagne prévoit, suite à la publication de cette étude dans le British Journal of Health Psychology, une baisse de 15% des sourires rectifiés dans les années à venir. C’est un argument de vente de l’orthoscience qui tombe (il faut souffrir pour être beau il faut être beau pour être heureux) et pourquoi pas le début de la fin du bonheur dentairement correct. Les petits gallois trentenaires ayant de belles dents aujourd’hui sont contents avec leurs belles dents, ça c’est certain, mais sans plus. Le professeur d’orthoscience à l’université dentaire de Manchester ajoute, et nous applaudissons en postillonnant : "Il faut questionner les bénéfices de l’alignement, l’alignement ne devrait pas être une chose automatique."
Emily King

Encore une intervention du journal Wah, téléchargeable ici. (Mais de quoi parlez-vous ?)

Ce pétillant quotidien de la joie de vivre est également distribué aux metros Oberkampf et Parmentier à 18 H.




Trois stars de la SF en une de Bifrost numéro 45 !

Posté par Maxence le 31.01.07 à 13:02 | tags : news, revue, science-fiction

Encore un très beau numéro pour Bifrost. Un numéro de luxe même. En effet, ce quarante-cinquième volume propose pas moins de 3 stars du genre ! Robert Charles Wilson est invité à s'exprimer à l'occasion de la parution de son très bon Spin (en mars chez Denoël). Les lecteurs ont également le droit une très rare interview de Greg Egan, accompagnée d'un dossier épluchant son oeuvre. Pour finir, un entretien avec notre Maurice Dantec, (plus si national) vous est gracieusement offert. Côtés récits, deux très bonnes nouvelles (Wilson et Egan), ainsi qu'une curiosité en la personne de Luc Dutour. Dans "Ivoire Equarri", l'auteur mêle avec humour, service-secret français dans la seconde république (le fameux "bureau des statistiques"), rêve coloniale, "grandeur de la Frrrrance" et guerres elephantines sur le continent africain. (Sans vouloir tout vous dévoiler, sachez déjà que le roi Babar y est mis à contribution dans le rôle du Marlon Brando d'Apocalypse Now). Ambiance Brigade du Tigre, argot 1900 et Jean de Brunhoff sous acide, donc. Du pur délire. Hautement recommandable ! La revue bénéficie toujours du soutien de très bons rédacteurs (Ugo Bellagamba, Gilles Dumay de Lune d'Encre, Claude Ecken, Pierre-Paul Durastanti ou André-François Ruaud des Moutons Electriques, excusez du peu...) ainsi que de nombreux dossiers. N'oublions pas l'inévitable rubrique "critiques" (Bifrost étant le seul magazine dont la rubrique mérite de porter ce titre) particulièrement fournie et l'hilarant panorama des revues de Thomas Day. Bref, rien à redire ou presque.
Le seul bémol étant les fameux "razzies", le prix du pire 2006. Une fois encore, je ne peux m'empêcher de me demander s'il est juste de perdre autant de temps à écrire (et surtout discuter, même autour d'un verre) de personnes qui, si elles méritent bien souvent un coup de gueule, sont certainement trop contentes de se voir même citer dans ses pages. Est-il donc vraiment utile de consacrer quatre feuillets à descendre des jeunes auteurs ou des oeuvres qui, de toute façon parlent d'elles-mêmes et sont clairement médiocres ? Cela ne remet en tout cas absolument pas en cause l'excellence de ce numéro. L'année commence bien, "longue vie à Bifrost !" (je sais qu'ils adorent secrètement cette formule).

Bifrost 45, Double dossier Robert Charles Wilson et Greg Egan. (Editions Le Bélial. 194 pages, 11 euros.)

 







Insécurité : la voie du bas pays

Posté par Easywriter le 30.01.07 à 18:00 | tags : wah!

La vidéo surveillance a ses failles. Ainsi, même dans les complexes urbains les mieux équipés, il n’est pas rare qu’observateurs et caméras se heurtent à un angle mort, un champ réduit, ou de la purée de pois cassés. De plus, si les agressions se détectent à l’image, rien ne permet de les anticiper. Soucieux du bonheur de leurs citoyens, les Pays-Bas souhaitent mettre un terme définitif aux rhizomes cauchemardesques de l’insécurité.
Développé à Gr o n i n g e n , qui a servi de première ville test il y a un an, le système Sound Intelligence a grandement fait ses preuves, assurant la sérénité à toute heure dans les rues. D’astucieux micros, combinables avec les caméras de surveillance traditionnelles, permettent au central de détecter les voix humaines délinquantes, belliqueuses et donc nuisibles. “Les personnes agressives ont tendance à contracter le larynx et leurs cordes vocales produisent un son distordu”, explique Peter van Hegel, l’initiateur de cette technologie de reconnaissance acoustique parfaitement fiable : “Il est très difficile d’imiter une voix vraiment agressive.” La population de Rotterdam se réjouit de bénéficier à son tour de ce bienveillant dispositif, déjà présent dans les gares et les trains néerlandais. «Sound Intelligence, c’est l’assurance que les forces de l’ordre interviennent avant que ça dégénère et ça, change la vie», s’enthousiasme une commerçante à jamais soulagée. «Même complètement bourré, mon mec se tient à carreau dehors», note une de ses clientes, qui avoue qu’une «version domestique du produit» la tenterait.

Chloé Delaume

Texte paru dans l'édition du jour de Wah! le journal des bonnes nouvelles. Téléchargeable ici. (Pour comprendre de quoi il est question vous pouvez sans risque cliquer ici.) En savoir plus sur Chloe Delaume.

 




Risques Majeurs : doc de choc

Posté par Myosotis le 30.01.07 à 13:27 | tags : polar

Le polar français est peut-être ce que nous avons de meilleur et de plus original en littérature par les temps qui courent. Risques Majeurs, roman de Michel de Pracontal, journaliste au Nouvel Observateur, en est une belle illustration. Polar presque trop documenté parfois, dans les milieux du nucléaire français, il déroule un scénario à suspense avec une précision d'horloger et nous prend à la gorge d'angoisse tout en nous rendant plus intelligents et "politiquement conscients" des enjeux énergétiques. L'ambition de ce livre n'est évidemment pas de nous faire la leçon mais c'est aussi une caractéristique du genre, lorsqu'il est porté à ce point d'élaboration que de porter sur la place publique façon Ma,chette, Jonquet, ou Vargas, dans une moindre mesure, des réflexions politiques, économiques et sociales. Sur Risques Majeurs, l'auteur entrelace, en une enquête qui se révélera évidemment unique, la disparition mystérieuse d'un homme dans un immeuble parisien (dont le héros atypique est le concierge) et une histoire de chantage terroriste mené par un non moins mystérieux Liquidateur contre les infrastructures du nucléaire civil. On suit ainsi consécutivement le destin du directeur d'une centrale nucléaire, une jeune ingénieur écartelée entre son engagement bobo-citoyen et sa passion pour la science, un ingénieur sur les traces de la vérité sur Tchernobyl, un privé déchu et une série de personnages secondaires plutôt réjouissants. Le style de de Pracontal est fluide et nerveux, sans afféteries inutiles ni effets de manche. On peut aimer ou pas les exposés (qu'on imagine ultraréalistes) à caractère scientifique (le récit par le menu des incidents susceptibles d'affecter LA centrale près de chez vous) mais c'est fait avec suffisamment de limpidité et d'intrication au récit principal, pour qu'on se laisse facilement embarquer.
Comme souvent dans ce genre de livres, la résolution de l'énigme n'est pas forcément ce qu'il y a de plus satisfaisant, mais cela ne suffit pas à nous gâcher le plaisir d'une lecture intelligente, divertissante et globalement utile. Risques majeurs en plus d'être un bon livre est un livre qui, par ces temps de campagne électorale, évoque des choses dont on ne parle pas et qui ont leur importance. C'est un excellent complément aux débats qui agitent ou agitaient hier (la surface visible de) la planète écologique autour du nucléaire.




Les Falsificateurs

Posté par Easywriter le 30.01.07 à 11:30 | tags : gallimard, roman

On a reçu ça : "Je viens de finir le dernier livre d'Antoine Bello, les Falsificateurs. Bello avait publié il y a plusieurs années un roman remarqué, Eloge de la pièce manquante, qui présentait la particularité de se dérouler dans le monde du puzzle de compétition. Les Falsificateurs offrent une réflexion fascinante sur le monde qui nous entoure. Le personnage principal, un jeune Islandais du nom de Sliv, rejoint une organisation secrète internationale, le CFR, qui falsifie systématiquement la réalité. Sliv est chargé de mettre au point des scénarios puis de les accréditer en falsifiant des sources existantes, voire en en créant de nouvelles. Le lecteur revisite avec lui certains des événements les plus marquants du XXème siècle, depuis le premier voyage d'une chienne dans l'espace jusqu'à la découverte des vrai-faux charniers de Timisoara.Les Falsificateurs sont aussi un roman initiatique. Car Sliv, aussi doué qu'il soit, ignore les motivations du CFR et passe les 500 pages du roman à tenter d'en percer le sens.
L'écriture est brillante, extrêmement drôle et élégante. La documentation est époustouflante. Les Falsificateurs sont pour moi le meilleur roman de la rentrée de janvier."

On ne sait pas si Octave qui nous a envoyé ce texte est lui-même un falsificateur de la critique envoyé par les éditions Gallimard ou la mère d'Antoine Bello mais de toute façon on ne lira pas ce roman parce que L'éloge de la pièce manquante, texte salué par l'ensemble de la critique et notre enthousiaste lecteur nous avait ennuyé à un point inouï. Et on préfère rester dans le faux qu'être démenti par le réel, ok ?

(Merci Octave!)




Les camarades de la côte

Posté par Easywriter le 29.01.07 à 16:53 | tags : elucubration, wah!

Sans attendre les hypothétiques compensations que pourraient leur attribuer un tribunal, les habitants de Branscombe, dans le Devon, ont préféré se rembourser directement sur la cargaison du bâteau qui a souillé leurs côtes. Immobilisé à 1 500 mètres du rivage, le MSC Napoli laisse échapper depuis une semaine un long ruban de fuel, mais également des containers : à peine échoués sur les plages, ils sont ouverts et vidés de leur contenu, même les marchandises qu’ils recèlent n’ont pas d’utilité immédiate (quel usage pourrait bien faire une ménagère du Devon de kilomètres de tissu imprimés à l’effigie de Jean-Pierre Bemba,«notre président pour le Congo !»). Une enquête de Wah !, le journal du monde qui va bien, a permis d’établir que ce pillage, apparemment désordonné, est en réalité étroitement encadré. Inspiré par le concept gauchiste de «récupération» qui servait dans les années 1970 à justifier les attaque de banques, un petit groupe d’activiste très déterminé a été ouvrir une grande brèche dans le flanc du MSC Napoli puis a averti la population de l’arrivée imminente de containers dérivants. Selon nos informations, d’autres actions du même genre seraient en préparation : les habitants de quelques atolls du Pacifique menacés par la montée des eaux et le réchauffement climatique s’apprêteraient, grâce à l’aide de ces militants, à envahir une des îles artificielles actuellement construite au large de Dubaï.
Philippe Vasset

NB Easywriter : Ce texte nous est offert par Wah!, le journal des bonnes nouvelles dont on vous parle ici et dont le premier numéro d'où est extrait cet article est téléchargeable .




Le prospectus est-il l'avenir du roman ?

Posté par Myosotis le 29.01.07 à 13:32 | tags : elucubration

 

 

Mon syndrome de "lecture compulsive" m'amène presque toujours, entre les ouvrages en cours, à éplucher très soigneusement les 450 grammes de prospectus qu'un inconnu bienfaiteur glisse chaque semaine dans ma boîte aux lettres. Si ma préférence va aux journaux d'annonces gratuites qui relèvent d'un véritable travail d'écriture et de mise en avant de l'essentiel (vends 205 GTI Série Roland Garros - Mod 1996 - 200 000 km - bon état - cause déménagement - 1000 euros à débattre), les prospectus des grandes surfaces figurent parmi les derniers travaux réalistes que l'époque se permet encore. En plus d'une connaissance des prix (indispensable si vous voulez vous présenter à l'élection présidentielle - cassoulet au confit de canard 2,38 euros le kilo; 16,77 euros le kilo de Crackers salé de Belin,...), les prospectus de grandes surfaces vous proposent sur une cinquantaine de pages (ce qui doit demander un travail fou de casting puis de "shooting" avec des gigots, des cuissots de dinde, des bouteilles de vin de pays Merlot Syrha Rouge, ou des filets de maquereaux) des reconstitutions d'environnement ultraréaliste qui vous autorisent à entrer chez autrui. La reconstitution d'une table de fête vaut son pesant d'or chez Auchan, comme l'organisation d'une table de petit déjeuner, lumineuse, claire et accueillante (mais avec des tranches de concombres, à l'arrière plan) chez Leclerc. La lecture des prospectus étrangement fait VOYAGER et il n'est pas étonnant dès lors que les lecteurs de romans et les lecteurs de prospectus soient les mêmes : les FEMMES (lectrices et ménagères affectées ou coaffectées au remplissage du réfrigérateur) et les VIEUX (qui épluchent lors de longues après-midi, page à page, ces écrits divertissants).

Il n'y a donc pas de différence fondamentale entre le prospectus et le roman, si ce n'est l'absence de personnage. Car dans le prospectus, dérivé de l'autofiction, c'est évidemment vous, le sujet caddy, et pas quelqu'un d'autre : ne vous laissez pas tromper par les artifices marketing (créatures, logos,..) qui vous détournent du mode narratif du document. Comme le roman, le prospectus s'adresse au lecteur et s'énonce selon des modes variables à son intellect. Certains auteurs comme Régis Jauffret s'essayent d'ailleurs à atteindre la sécheresse dynamique d'un cahier spécial "Arts de la Table" ou "Semaine du Blanc", sans se débarrasser de leur style. Quant aux autres, dont je suis, ils rêvent, sans aucun espoir, d'atteindre les tirages et le rayonnement monstrueux d'un Galibot ou d'un Paris Boum Boum.




Wah! Enfin des bonnes nouvelles

Posté par Easywriter le 29.01.07 à 10:25 | tags : elucubration, news, wah!

Avec le flot continu des informations dispensables, on aurait presque fini par oublier toutes ces bonnes nouvelles qu'un quotidien d'un genre nouveau entend désormais laisser s'écouler comme un pétulant fleuve printanier. Si Wah est déjà le journal de la France qui gagne - on y trouvera un vibrant édito sur les qualités intellectuelles de Miss France - sa rédaction n'hésite pas non plus à voir la beauté du monde au-delà de nos frontières : l'année sabbatique des morues offerte par l'Union européenne ou la destruction tant attendue et enfin programmée par ctte dernière des stades de foot. On trouvera encore des brèves réellement stimulantes comme celle-ci : "Selon le programme environnemental des Nations Unies (UNEP) et grâce aux actions conjointes avec les populations locales, la moitié de la superficie des marais d'Irak,
situés entre le Tigre et l'Euphrate, aurait retrouvé sa jeunesse biodiverse, fleurie et foisonnante des années 70, événement rarissime dans le monde vivant qui passé un certain seuil d'assèchement et de déplétion a habituellement tendance à s'encroûter tout à fait pour laisser passer les chenilles." Car oui, Wah, est bien écrit -par des écrivains comme Chloë Delaume et Jean-Charles Massera, mais pas que.

Encore une bonne nouvelle : Wah est gratuit et distribué par des gens souriants chaque jour à 18H aux stations Oberkampf et Parmentier ou téléchargeable ici. Soucieux d'accompagner une démarche éditoriale qui refuse le déclinisme ambiant, Mille-Feuilles hébergera chaque jour un article de l'auguste publication éditée par Eric Arlix, espérant qu'elle créera un sursaut au sein de la presse gratuite abonnée à une honteuse médiocrité. C'est, en l'instant, un immense espoir.

Premier article de l'édition du 29 01 de Wah vers 18 h.




A la recherche de Cerebus

Posté par 2goldfish le 29.01.07 à 09:00 | tags : comics, vo

Dans le monde des comics, le Cerebus de Dave Sim occupe une place comparable à celle de La Recherche du Temps Perdu, en ce sens que si tout le monde en a entendu parler et reconnaît son importance, rares sont ceux qui l'ont réellement lu en entier. J'en ai pour ma part entrepris la lecture il y a plusieurs années, mais je me trouve véritablement "pris" que depuis quelques mois. Il faut dire que je n'ai peut-être pas bien fait de commencer par le début : à l'origine, Cerebus était un comic book mensuel autoédité, parodie du Conan de Barry Windsor Smith assez mal dessinée et pas très drôle (surtout si, comme moi, vous ne connaissez rien à Conan). Puis aux alentours du douzième numéro son auteur, le canadien Dave Sim a eu une révélation d'ordre mystique en prenant du LSD, un événement clé auquel il reviendra plusieurs fois, le décrivant tout à tour comme une crise de nerf ou un état de parfait équilibre extatique parfait . Cette crise eut deux conséquences majeures : sa femme et sa mère le firent interner pendant quatre jour, le temps qu'il redescende sur terre, et il traça pour Cerebus un plan qui le ménerait jusqu'au numéro 300, vingt-cinq ans plus tard. Et il s'y est tenu.

A plus de six mille pages, Cerebus est sans doute la plus longue histoire jamais racontée par un seul homme sous forme de BD. Certains mangas comptent sans doute au moins autant de pages, mais aucun à ma connaissance ne racontent vraiment une seule histoire avec un début et une fin. Cerebus est un roman, pas une série. Du moins, arrivé à peu près à la moitié des trois cent numéros, c'est ce qu'il me semble. Les choses sérieuses ne commencent qu'au vingtième numéro et, si je peux vous conseiller un point de départ, ce sera High Society, le recueil des numéros 26 à 50 de Cerebus, dans lequel le personnage qui donne son titre à la BD, un oryctérope anthropomorphe sans foi ni loi, se retrouve premier ministre d'une cité en faillite. A cette période l'humour était encore largement présent et était même devenu très bon, notamment avec The Cockroach, un super héros qui change sans cesse de costume au gré des envies parodiques de Sim (son batman version Frank Miller est particulièrement bien vu).

Par la suite Cerebus deviendra pape, ce qui donnera l'occasion à l'auteur d'être encore plus virulent avec la religion qu'il ne l'a été avec la politique. Beaucoup pourrait être dit à propos de Sim lui même, qui alors que son titre était au plus haut de sa popularité au début des années quatre vingt dix, avec parait-il un tirage inégalé dans l'auto-édition de comics, il publia au dos de Cerebus une série d'essais interprétés comme misogynes (je reste prudent tant que je ne les ai pas lu) et perdit très vite la plus grande part de son lectorat. Jeune homme libéral, féministe, drogué et gauchisant quand il a commencé son oeuvre dans les années soixante-dix, Sim est devenu fermement anti-féministe, extrêmement religieux (une sorte de gnosticisme christiano-musulman), qu'il soutient l'administration Bush et vit comme un ascète, refusant confort matériel, technologie et femmes. J'essaie cependant pour l'instant de lire l'oeuvre sans me laisser distraire par l'auteur, sur lequel je me pencherais sans doute une fois ma lecture terminée. Pour l'instant, j'apprécie juste l'ironie qui fait que son personnage le plus abouti soit un femme et je me délecte de l'échelle que peuvent prendre l'expérimentation avec la composition des pages quand on en a six mille. Je me régale de son utilisation comme personnage et narrateur d'Oscar Wilde, qui quitte le domaine de la parodie pour celui du clonage sur papier.

Jaka, l'amour de la vie de CerebusIl y a encore un millier de choses que je pourrais dire sur Cerebus sans réussir à vous expliquer son génie ou même son sujet, mais elles devront attendre une prochaine fois. Sachez juste qu'il s'agit là de rien de moins qu'une pierre angulaire de la bande dessinée et que le statut de paria dans lequel son auteur s'est volontairement jeté ne devrait pas nous empêcher d'apprécier son chef d'oeuvre. Malheureusement pour nous, la paranoïa de Sim vis a vis des éditeurs ("Aucun éditeur ne vous payera jamais assez pour le poursuivre") fait qu'il se refuse à toute traduction de son oeuvre, a moins, éventuellement, qu'un groupe de fans approuvés par lui ne s'y colle. Par moment je me dis qu'arrivé au bout de ma lecture je lui passerais bien un coup de fil à ce sujet.




Cashback : rendez nous le Point d'orgue

Posté par Myosotis le 26.01.07 à 15:11 | tags : poche, roman

Il en va de la ressemblance jusqu'à la couche culotte ultrasexy partagée par l'affiche du film et l'édition française en Poche du roman : le scénario de Cashback, film dont on a un peu parlé ces dernières semaines réalisé par le photographe Sean Ellis, emprunte son ressort majeur au Point d'Orgue de Nicholson Baker, sans que personne n'ait pris la peine de faire le lien. Dans le film, c'est un ado employé de supermarché qui à coups de rêves humides réussi à bloquer le temps et de là à imaginer (ou vivre, quelle différence) qu'il peut mater les culs à l'arrêt des jolies clientes, les déshabiller, les sentir et les déplacer. Dans le Point d'orgue, l'un des livres les plus sensuels et inimaginables de ces vingt dernières années, le héros grandit avec un pouvoir similaire : par un petit tour de passe (une formule magique, une incantation puis la seule force de la pensée), il peut se projeter dans l'Enclos, une zone où le temps est arrêté pour tout le monde, sauf pour lui. Le héros de Nicholson Baker fait ses devoirs en 1 minute de temps réel, expérimente toutes les perversions, accumule des connaissances à une vitesse insensée. Le livre de l'auteur américain de la Mezzanine (un autre chef d'oeuvre miniaturiste dont j'ai parlé autrefois.) est évidemment bien plus précieux et riche qu'un film qui tourne trop vite à la comédie adolescente et oublie le super-pouvoir en chemin.

Il fait apparaître au grand jour, et une nouvelle fois, la supériorité de l'écrit pour évoquer le temps, son passage et la variété physique de ses écoulements. Le cinéma reste, sur ce plan, et si l'on excepte quelques OVNIS (Citizen Kane peut-être) incapable de faire autre chose que de procéder à l'arrêt du flux d'images (pause) ou à son accélération (vitesse rapide), son chamboulement (panoramique) pour suggérer ce que le roman dit en sautant quelques lignes ou en continuant simplement à causer.

ps Easy : le court-métrage CashBack qui a servi de trame au long.

 




Les Vingt-quatre heures de la BD

Posté par 2goldfish le 26.01.07 à 11:09 | tags : angoulême, bd, web

On dira ce qu'on voudra de la présidence d'Angoulême par Trondheim, il a avant même son début eu une excellente idée : organiser les "Vingt-quatres heures de la BD". Sur le principe du 24H Comic de Scott McCloud, une vingtaine d'auteurs se sont réunis pour réaliser vingt-quatre planches de BD en vingt-quatre heures. Un excellent exercice pour dérouiller la créativité et la productivité et se foutre en l'air son horloge interne.

Parmi les auteurs réunis pour l'événement (qui a eu lieu mardi et mercredi), on retrouve Trondheim, forcément, mais aussi Boulet, Mathieu Sapin... Soit il y a eu un pic incroyable de zeitgeist et de synchronicité, soit ils se sont tous mis d'accord pour tourner ensemble autour du thème du réchauffement planétaire et des boules de neiges. Les planches sont visibles sur ce site (même si, malheureusement, il est plein de scripts paranoïaques qui font tout ramer). Ce ne sont sans doute pas les meilleures conditions possibles pour produire une bonne BD, mais c'est un bon moyen pour obtenir des auteurs quelque chose d'inatendu, voire un coup d'oeil plus direct dans leur subconscient qu'à l'accoutumé. Malheureusement, à ce niveau là, j'ai trouvé que tout le monde est resté très professionnel. Sans doute sont-ils habitués à travailler sous la pression des deadlines.




Céline Minard et le meilleur des mondes (teaser)

Posté par Easywriter le 25.01.07 à 18:44 | tags : denoel, extrait, rentrée littéraire, science-fiction
Comment est-elle née cette incroyable "histoire de l'histoire humaine", ce requiem pour un homme seul, entourée de la nature dans toute sa sauvagerie et son immédiateté ?

D'un défi. Après la lecture de Schiel, le Nuage pourpre, autour d'un verre de whisky. J'étais emballée par la première partie - une fin du monde tout à fait correcte, ponctuée de belles destructions - et dégoûtée par la facilité de la seconde (la renaissance de l'humanité via une dernière et miraculeuse femme-enfant trouvée dans les gravas). Et là, deuxième verre, ma dédicataire m'a dit, : fais-le ! Fais un récit qui ne reconstruit pas l'humanité. Va au bout de l'affaire. Débrouille-toi et assure. Il s'agit d'un destin individuel. Au troisième verre, c'était décidé. J'en avais pour trois ans.

Court extrait d'un excellent entretien avec Céline Minard signé Maxence Grugier, totalement conquis. Le début d'une grande histoire ? Lire l'entretien avec Céline Minard.




La fin des genres : Utopie littéraire sur fond de darwinisme éditorial

Posté par Maxence le 25.01.07 à 11:32 | tags : elucubration, roman, science-fiction

Je m'engueulais comme du poisson pourri discutais, l'autre jour, par blog interposé, avec un acteur éloquent du landernau de la science-fiction francophone (SF que je respecte, comme certain l'ont peut-être remarqué, mais avec qui je suis aussi souvent sévère - mais juste, forcément... Hmm, bon, ok passons). De cette discussion enflammée (tellement qu'elle a dut être "stérilisée" pour cause d'inconduite des deux parties - qui se les seraient bien fait voler, "les parties" justement) est née une réflexion mélancolique mais également teintée d'optimisme sur l'injustice de ce que j'appel avec humour (je précise) "le darwinisme éditorial et le futur de la littérature de l'imaginaire".

En effet, on assiste sur de nombreux sites, et dans le milieu de la science-fiction en général, à une véritable levée de boucliers de spécialistes de la SF qui paniquent semble t-il, dés que des auteurs qui ne se reconnaissant pas dans ce genre (Martin Amis, Will Self, Céline Minard, Haruki Murakami, etc.) publient un livre, qu'eux, (les spécialistes en question), jugent comme en faisant partie. Malheureusement, ce n'est pas une poignée de "spécialistes" qui décidera si des auteurs font de la SF ou pas, mais bel et bien les auteurs eux-même. Encore une fois, les critiques se placent en juge des auteurs, les vrais. On peut comprendre ce type de réaction épidermique, de la part d'un milieu (et bien souvent une génération, celle des années 70) qui voit ses lauriers récupérés par d'autres, plus jeunes. Pourtant, autant une nouvelle génération d'écrivain nourrit à la SF et au mangas emprunte à des thèmes qu'on pourrait à la rigueur qualifier de "science-fictionnesques", autant les écrivains SF eux, ne se privent pas de se tourner vers des sujets empruntant à la psychanalyse, la technologie, le rêve etc, en les revendiquant comme SF... (ce qui bien évidement, n'est pas le cas. Lewis Carroll était-il SF ? Jeff Noon qui s'inspire de l'univers de Carroll, est-il SF ? Haruki Murakami et son monde des rêves et des fantasmes, est-il SF, la Bible et la Mahabharata sont-ils de la SF ? Bref...)

En gros, d'un côté, les auteurs et critiques de la science-fiction, voudraient voir celle-ci sortir du "ghetto" du genre (terme que déteste les auteurs de SF et polar, je m'excuse pour eux) en usant des ficelles du roman traditionnel. De l'autre ils ne veulent surtout pas que d'autres auteurs - non-SF - viennent leur couper l'herbe sous le pied en utilisant des recettes ou des idées s'inspirant de ces genres. Bien sûr, ceux qui, parmi les premiers, sont un peu plus vieux et moins réactif (hormis les exceptions notables comme Ballard ou Spinrad) sont victime de ce que j'appel l'impitoyable effet du "darwinisme éditorial". C'est injuste, surtout quand cela réjouit les puristes de la "littérature blanche". Ceux pour qui SF est toujours synonyme de "petits hommes verts" et "soucoupes volantes", mais en même temps, c'est très drôle. Finalement, ces mêmes puristes, finiront bien par lire de la science-fiction sans s'en apercevoir. Et puis, qui se plaindra de voir apparaître plus souvent ces auteurs transgenres que sont Will Self, Jeff Noon, Chuck Palahniuk, Tom Piccirilli, Céline Minard ou Stewart O'Nan ? Pas nous !




Le pays des ténèbres

Posté par Myosotis le 24.01.07 à 14:59 | tags : roman


Découvert presque par hasard (une bonne couverture bien mise en valeur par Jean-Luc le Ténia, bibliothécaire musicien de la bibliothèque du Mans), ce Pays des Ténèbres est une excellente surprise. Sixième livre traduit de Stewart O'Nan, romancier américain dont je ne connaissais rien, ce roman évoque par son thème l'atmosphère crépusculaire des Douglas Coupland pour ados : Hey Nostradamus et son décalque de la fameuse tuerie de Colombine et puis sûr Girlfriend In A Coma, dont il est, en un sens, une version dégradée.

Ici, l'action se situe dans le Connecticut, autant dire nulle part, la nuit d'Halloween. L'histoire est élémentaire : cinq ados ont perdu la vie dans un accident de voiture il y a un an. Les circonstances de l'accident sont incertaines, mêlant un flic façon Stallone dans Copland, vaguement branque, un peu gros et looser, et les deux survivants du drame, Tim et Kyle. O' Nan réussit à tisser un roman à suspense à partir de rien : le soir d'Halloween, les fantômes des gamins morts sont présents, appelés par la mémoire des uns et des autres, et mettent leur pas dans ceux des vivants. Ils accompagnent les parents de Kyle qui tentent de survivre avec un enfant défiguré et mentalement handicapé. Des parents qui se débattent avec leur amour et le souvenir d'un gamin difficile, vendeur de shit et amateur de musique gothique. Les fantômes suivent Brook, le flic obsédé par ce qui s'est passé. Ils suivent aussi et surtout Tim, réchappé miraculeusement de la carcasse sans séquelles, et qui bien que brisé intérieurement, a pris Kyle sous son aile. Le jour des morts, les mondes se mêlent, se rapprochent et communiquent. Le souvenir du drame produit une fusion narrative qui fait tout l'intérêt de ce livre : les fantômes parlent, entre parenthèses, et uniquement au lecteur : ils commentent, ils rêvent, ils jugent, ils blaguent comme des personnages de Larry Clark soudain vieillis de mille ans. Le dehors devient le dedans et vice versa. On saura à la fin ce qui s'est réellement passé. Pour cela, il faudra qu'un autre drame se produise et que d'autres têtes tombent.

Bizarremment, Le Pays des Ténèbres est une oeuvre solaire, presque gaie dans sa mélancolie. Le roman laisse à penser qu'en littérature comme dans la musique pop, les plus grandes réussites viennent de thèmes ou d'interrogations psychologiques qui prennent racine à l'adolescence. D'une certaine façon, la littérature pour être belle doit aussi être régressive. Cela vaut pour Roméo et Juliette, comme pour Crime et Châtiment. Penser qu'on sait tout du temps et de ce qu'il charrie à l'âge de 20 ans est une perspective réjouissante.

Le Pays des Ténèbres 

Stewart O' Nan

L'Olivier 




Le chien, meilleure arme de l'homme

Posté par 2goldfish le 24.01.07 à 10:32 | tags : comics, science-fiction

 

Le scénario est fin comme du papier à cigarette et un peu ridicule : trois animaux de compagnie, un chat, un chien et un lapin, ont été enlevés par l'armée américaine qui les a transformés en armes bio-cybernétiques du futur. Quand l'armée veut les supprimer pour cause d'obsolescence, les animaux s'échappent. Ce n'est en fait pas si ridicule que ça, puisque les militaires travaillent vraiment sur ce genre de choses, même s'ils n'en sont encore qu'aux rats télécommandés. Mais ça ressemble tout de même au prétexte d'un téléfilm Disney et, si ce n'est pour l'ultra-violence et le fait qu'aucun gamin laissé pour compte par ses parents ne recueille les animaux, c'est à peu près ça : une histoire toute bête en forme de plaidoyer contre la vivisection et autres maltraitances infligées aux animaux. D'autres personnes qui ont lu cette BD et qui, contrairement à moi ont un coeur, ont trouvé ça très touchant, à ce qu'elles m'ont dit.

Tout ça pour dire que si WE3 ne m'a pas vraiment touché, je m'en moque un peu tant j'ai été impressionné par sa beauté formelle. Le scénario est de Grant Morrison, de plus en plus présent dans les étals français (c'est que le filon Gaiman est à peu près épuisé, et il en sera bientôt de même pour Moore). Comme souvent là où on ne l'attend pas, il s'attaque ici au conte animalier pour adulte, comme Brian Vaughan avec son Pride Of Baghdad. Et WE3 ne souffre vraiment pas de la comparaison : les animaux se comportent vraiment comme des animaux, et parlent comme des animaux. Parmi les "améliorations" qu'ils ont subis, il y a en effet le don du langage, dont chaque espèce use avec sa propre syntaxe et sa propre logique, d'une façon très convaincante. Le plus impressionnant cependant, c'est le travail du dessinateur Frank Quitely. Ila le sens du détail minutieux d'un Geoff Darrow et une profondeur de champ saisissante dans ses décors et ses personnages (animaux comme humains) sont juste assez bizarres pour paraitre d'autant plus réalistes.

Ensemble, scénariste et dessinateur ont visiblement travaillé leur découpage pour obtenir des effets inédits, des distorsions du temps et de l'espace à travers les cases qui tiennent autant des techniques de montages d'un blocbuster hollywoodien que des recherches formelles de Kevin Huizenga. Comme à Hollywood, ces artifices viennent parfois se mettre entre nous et l'histoire, et ce n'est donc sans doute pas plus mal que celle ci soit si simple et inconséquente et, si vous êtes du genre à être ému par la souffrance des animaux, il y a de bonnes chances pour que vous y voyiez un chef d'oeuvre.

WE3

Grant Morrison et Frank Quitely

Panini comics




Doit-on sauver les littéraires ?

Posté par Myosotis le 23.01.07 à 15:11 | tags : elucubration


La chose a été évoquée par la plupart des journaux, papier et télé : la désaffection de la filière littéraire (Bac L) risque de conduire prochainement à une extinction complète de la filière. Avec une diminution de 28% des effectifs en quinze ans, au profit des filières économique (la plus forte progression, +14%) et scientifique (+4%), le contingent littéraire tutoie, en effet, le seuil fatidique des 10%, sous lequel l'Education Nationale considère qu'une voie n'est plus viable et ne peut plus être "exploitée". Paradoxalement, si on aime les livres et la littérature, ce qui pourrait passer pour une sinistre nouvelle n'en est pas tout à fait une et comporte pas mal d'avantages. 5 bonnes raisons de supprimer cette section :

1. Le Bac L n'a plus aucune valeur. Les fondamentaux (orthographe rudimentaire, culture générale minimale) n'y sont plus exigés depuis longtemps et c'est devenu le refuge de ceux qui ne sont pas assez intelligents (ou scolaires) pour aller ailleurs.

2. Le Bac L est celui qui offre le moins de débouchés professionnels. En supprimant la filière, on lutte contre le chômage de masse.

3. Ca fait pas mal de temps que les jolies filles avaient choisi de rejoindre les séries AES et C. La série L était (de source sûre) devenue le refuge de celles qui avaient raté l'orientation "coiffure" en classe de 5ème.

4. Depuis que la filière L a éclaté en diverses sections privilégiant les arts plastiques, le théâtre ou l'audio-visuel, on peut avoir son bac L avec mention sans connaître un traître mot de littérature, d'histoire des lettres ou de latin, mais en tournant simplement un court métrage avec ses copains et la mini-caméra numérique qu'on s'est fait offrir pour ses 16 ans.

5. Ca fait belle lurette que les bons écrivains ne sont plus des littéraires. Ils font Sciences-Po, HEC ou ont des connaissances dans le milieu. Les autres sont plus souvent des autodidactes en la matière, bâtis sur leur expérience ou leurs lectures personnelles. Pour la littérature (qui s'en tamponne), la fin du bac L ne voudra pas dire grand chose.

6. Les lycéens de la série L deviennent parfois d'horribles profs de lettres qui refusent de se teindre les cheveux lorsqu'ils deviennent blancs.


 


 




Les yeux du coeur : dans les coulisses d'une dictature

Posté par Myosotis le 23.01.07 à 09:21 | tags : métailié, polar

Encore un excellent polar des Editions Métailié, ces Yeux du coeur, à la couverture féline, nous emmènent dans les pas d'un détective chilien qui enquête, vingt ans après, sur les disparitions successives d'anciens amis de fac. Inventé par l'écrivain Ramon Diaz-Eterovic, apparemment très connu dans son domaine, le personnage d'Heredia, le privé, personnage récurrent, constitue l'un des principaux atouts de ce livre. Heredia vit dans un quartier populaire de Santiago, avec son chat Simenon, à qui il parle et qui lui répond, il boit pas mal, écoute de la musique classique et ne croit plus en grand chose. Sorte de croisement entre Maigret (joué par Bruno Cremer, lent et lourd) et Mike Hammer, il est entouré assez classiquement de tout un réseau d'indics qui vont du vieux flic, au journaliste, en passant par le clodo ancien notable.

L'originalité de Ramon Diaz est ici de jouer sur les codes du polar ultraclassique tout en les installant dans un contexte qui ne nous est pas familier, à savoir celui du Chili, de son contexte politique, de son passé désastreux où chacun se livre à un moment ou un autre à la délation pour sauver sa peau. Dans les Yeux du Coeur, c'est la disparition d'Andrès, un homme droit en passe de se présenter à la présidence pour un parti de gauche, qui met le feu aux poudres. Pourquoi cet homme a-t-il disparu ? Qui aurait-eu intérêt et pour quelles raisons à ce qu'il soit enlevé ? L'enquête d'Heredia est carrément laborieuse et aurait pu ennuyer si elle n'était en même temps une plongée du détective dans ses jeunes années et dans les coulisses de la dictature militaire. Du coup, le faux rythme devient un atout producteur de suspense. On glisse vers l'espionnage, tandis qu'Heredia manque tomber amoureux d'une jeune nana sensuelle à souhait. La fin est servie sur un plateau, plutôt habile et inattendue, et bouclant, comme souvent, un divertissement plus qu'agréable, bien écrit et documenté, attachant sans bouleverser. Les Yeux du Coeur donne envie de revenir à Heredia.

Les Yeux du Coeur
Ramon Diaz-Eterovic

Métailié 




Entretien pas extraordinaire avec Alan Moore

Posté par 2goldfish le 22.01.07 à 14:51 | tags : alan moore, comics
les travaux extraordinaire d'alan moore Réalisé en 2003 pour le cinquantième anniversaire d'Alan Moore, ce livre d'entretiens avec George Khoury commence très bien : l'intervieweur lui demande quand et où il est né et Moore se lance dans un long monologue sur l'histoire de l'Angleterre, de Northampton et de sa famille, en commençant à la préhistoire. Une perspective vertigineuse typique de l'approche holistique du scénariste. Avec les témoignages écrit de ses deux filles sur ce que ça fait d'avoir un père qui a "embrassé le prépuce fumant de Belzeebub", d'autres témoignages en BD de Kevin O'neill ou Dave Gibbons et les reproductions de nombreux travaux déterrés pour l'occasion, dont de vieilles BD dessinnées par le scénariste lui même, une atroce nouvelle d'héroic fantasy écrite à dix sept ans et quelques scénarios jamais dessinés, il y a largement de quoi ravir le fan que je suis.
Malheureusement, passé l'évocation de l'enfance de Moore, l'entretien s'embourbe dans les détails de publications : qui a dessiné quoi, dans quel ordre, pour quel éditeur et qui l'a dessiné, déja ? (l'entretien semble retranscrit sans aucun travail éditorial, d'où de nombreuses répétitions lourdingues). Dans les pires moments, le livre ne ressemble plus qu'a une bibliographie commentée. On croirait qu'Alan Moore n'a plus eu de vie du moment où il s'est acheté une machine à écrire, pourtant il a épousé une femme, eu deux filles, a accueilli une seconde femme dans son ménage, est devenu une star internationale, a été quitté par ses deux femmes en même temps et est devenu magicien (du genre Aleister Crowley plutôt que David Copperfield). La bonne volonté journalistique que Khoury met à vérifier tous les faits plombe l'entretien au détriment de toute profondeur. On se retrouve avec un livre le cul entre deux chaises, trop superficiel pour le fan de Moore et trop spécifique pour le néophyte. Et la traduction laisse beaucoup à désirer.
Alan moore par Eddie CampbellCes entretiens sont cependant l'occasion d'observer la carrière d'Alan Moore avec un peu de perspective, de remettre les choses à plat et dans l'ordre. De V pour Vendetta dont le personnage principal est une idée plus qu'un homme à La Ligue des Gentlemen Extraordinaires et sa synthèse littéraire, en passant par l'accouchement spirituel du XXème siècle par Jack l'Eventreur dans From Hell, on retrouve toujours la même préoccupation pour les créations de l'esprit qui trouvera son aboutissement dans la pratique de la magie. L'origine de cette préoccupation est peut-être dans cette période où à dix sept ans Moore fut expulsé de son école pour un petit deal de LSD et maintenu loin de tout travail n'impliquant pas des carcasses de mouton mort par un directeur d'école revanchard. De son propre aveu, l'univers créatif de Moore est dès lors devenu "toute sa vie". Il y a en tout cas sûrement dans cet incident les racines de son rejet de l'autorité et de ses problèmes à travailler avec DC Comics, Marvel ou Hollywood, des partenaires de travail beaucoup moins agréables pour lui que les moutons.
Quoi qu'il en soit, pour peu que vous lisiez l'anglais, je vous recommande deux entretiens avec Moore : le premier avec le magazine Blather a propos de plusieurs oeuvres de Moore, le second avec Dave Sim à propos de From Hell et du reste de l'univers.

Les travaux extraordinaires d'Alan Moore
George Khoury
TwoMorrows



Cormac McCarthy : Au coeur des ténèbres

Posté par Maxence le 22.01.07 à 12:28 | tags : éditions de l'olivier, extrait, polar, rentrée littéraire, roman

On dit que les yeux c'est les fenêtres de l'âme. Je me demande de quoi ces yeux-là étaient les fenêtres et je crois que j'aime mieux ne pas le savoir. Mais il y a un peu partout une autre vision du monde et d'autres yeux pour le voir et on y va tout droit. Ça m'a amené à un moment de ma vie auquel j'aurais jamais pensé que j'arriverais un jour. Y a quelque part un prophète de la destruction bien réel et vivant et je ne veux pas avoir à l'affronter. Je sais qu'il existe. J'ai vu son oeuvre. Je me suis trouvé une fois en face de ces yeux-là. Et je ne recommencerai pas. Et je ne vais pas pousser tous mes jetons sur le tapis et me lever pour le défier. Ce n est pas seulement à cause de mon âge. je voudrais bien que ce soit ça la raison. Je ne peux même pas dire qu'il s'agit de savoir à quoi on est prêt. Parce que j'ai toujours su qu'il faut être prêt à mourir rien que pour faire ce métier. Ça a toujours été vrai. Ce n'est pas pour me vanter ni rien mais c'est comme ça. Si t'es pas prêt ils le sauront. Ils le verront. En un clin d'œil. je crois plutôt qu'il s'agit de savoir ce qu'on accepte de devenir. Et je crois qu'il faudrait jouer son âme. Et ça je ne le ferai pas. Je pense à présent que je ne le ferai sans doute jamais.

Tiré de Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme, ce monologue désabusé fait parti des chapitres intermédiaires qui rythment le nouveau et impitoyable roman du très grand Cormac McCarthy. Une mise en bouche en forme d'avertissement. En effet, il y a des gens, comme des pays - et des livres - avec lesquels il ne faut parfois pas trop frayer (ou alors, à ses risques et périls...) On en reparle très vite sur Flu', le mag.

Cormac McCarthy - Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme (Editions de l'Olivier)




Lisbonne story

Posté par Easywriter le 19.01.07 à 13:28 | tags : flammarion, rentrée littéraire, roman

Lisbonne est cette ville de bout du monde qui offre au promeneur mélancolique la possibilité de se complaire dans ses légers tourments. Une capitale déchue où rougeoient encore les cendres d'un empire disparu et qui ne se donne qu'à ceux qui acceptent de s'y perdre. Dans les ruelles escarpées de l'Alfama, le flaneur pourra alors jouer à être Pessoa, se sentir comme lui "toujours à la veille de ne partir jamais". Il s'y sentira moins triste qu'inconsolable. Avec ses charmes désuets de cité sur laquelle glisse toute idée de modernité, Lisbonne est une ville profondément littéraire et métaphysique et on ne s'étonne pas du nombre de poètes locaux qu'elle inspire - au Portugal la versification est d'ailleurs un sport très prisé.

Franck Darcel en fait le lieu de l'intrigue de L'ennemi de la chance - dont le titre est inspiré d'un texte d'Amalia Rodriguès - dans laquelle un jeune photographe belge se transforme en enquêteur, prétexte à une variation sur la vile et l'âme portugaise. Pour ce qu'on en a lu (et c'est très peu) Darcel semble échapper à l'emphase à laquelle invite la capitale portugaise -et dans laquelle je me vautre depuis un feuillet : "Lisbonne semblait être la dernière capitale européenne à avoir échappé à une certaine forme de rationalisme. Ici, on arrivait systématiquement en retard, et on ne savait pas forcément ce que l'on ferait le mois prochain, ni où l'on serait. Cela me plaisait énormément. Ajoutez à cela le prix très abordable des consommations, courses en taxi, plats de morue et le fait que la plupart des gens croyaient vraiment que Sain-Antoine veillait sur la ville et vous obtenez une sorte de Paradis". Il dit aussi que cette ville qui vous envoûte est la seule portugaise à se laisser aisément séduire - mais ce n'est pas tout à fait vrai. Lisbonne révèlera t-elle le meilleur d'un romancier ? Réponse sur le mag livres, un de ces jours.

Illustration : Alfama chaos par Adalberto Tiburzi

L'ennemi de la chance

Franck Darcel ( pour les connaisseurs d'underground français, mélancoliques eux-aussi, Darcel fut le guitariste de Marquis de Sade au tout début des années 80)

Flammarion




Le bonheur, enfin

Posté par Myosotis le 18.01.07 à 10:32 | tags : elucubration


Fini de jouer les rabat-joie : poésie rime parfois avec bonheur, comme le prouve cet exemple en vers d'une simplicité enfantine, tiré d'un carnet (à spirales ?) d'un vieux poète anonyme et triestin :

Aujourd'hui j'ai décidé d'être heureux

Ca ne se décrète pas, mais, cette fois, je le veux

Pour quelques vies, je le serai jusqu'à crouler vieux,

Sur mes emmerdes, ma déveine, je ferme les yeux,

Et par les tiens, je chéris mon doux bonheur creux.


(traduction très libre)


Le dernier vers calme l'enthousiasme, mais je ne peux pas faire mieux.


 


 




Lucius Shepard : Magie de la science, science de la fiction

Posté par Maxence le 17.01.07 à 10:54 | tags : elucubration, science-fiction

Je viens d'apprendre sur le site de mes amis du Cafard Cosmique que l'un des meilleurs livre de science-fiction avec Axiomatique de Greg Egan, le recueil de nouvelles Aztechs de Lucius Shepard, ne s'était vendu qu'à "800 exemplaires sur 14 mois d'exploitation" ! Une honte. Impossible de rester passif à la lecture d'une telle nouvelle, surtout que les éditions du Bélial et leur politique éditoriale courageuse, pour une si petite maison d'édition, méritent bien d'être soutenues.
Revenons donc sur cette livraison et son auteur. Grand voyageur et véritable aventurier, Lucius Shepard est un outsider de la SF. Contemporain de Philip K. Dick, son oeuvre méconnue et mésestimée vaut pourtant largement le maître (du haut chateau) suscité. Passionné d'ethnologie et de cultures exotiques, Sheppard surf sur les tendances superstitieuses modernes et les mythologies ancestrales de l'humanité. Sa SF moite teintée de fantastique côtoie souvent le chef-d'oeuvre de très très près. C'est le cas du roman "Ballardien", La vie en temps de guerre et des Yeux électriques, un livre plébiscité en 1986 par les Sonic Youth sur les notes de pochette de leur album Sister. Son parcours personnel l'amène à s'intéresser au vaudou, à la sorcellerie, au paranormal, autant qu'à la science et son cortège de technologie. Cet aspect de son oeuvre, à cheval entre tradition et modernité, est parfaitement illustré par Aztechs, ce recueil de nouvelles à la science-fiction "globale". De l'évocation poético-fantastique d'un phénomène de hantise autour du ground zéro, à new york ("La Présence"), à celle d'une histoire d'amour impossible entre un jeune cadre de la mafia moscovite et une prostitué chaperonnée par un inquiétant caïd local au service de forces qui le dépassent ("L'éternité et après"), en passant par une ballade (de l'impossible) dans un Zaïre totalitaire et hanté par les forces obscures qui animaient déjà le fameux "Au coeur des ténèbres" de Joseph Conrad ("Le rocher au crocodile"), Lucius Shepard ne tombe jamais dans la facilité d'une science-fiction/fantastique de carton-pâte. Il emmène le lecteur dans des contrées inconnues, celles de sa psyché un peu torturée, naviguant dans les eaux troubles du rêve, du fantasme et des terreurs anciennes et oubliées. Ici le désert abritent de dangereuses technologies dopées par une IA renégate ("Aztechs"), la forêt pluviale cache l'arbre de la superstition. Au contraire de chez Dick, la réalité est souvent prosaïque, mais c'est notre monde sur-technologique qui déforme tout, quand ce n'est pas la magie ancienne, cette autre forme de science, qui prend le pas sur le reste. Comme le disait l'écrivain Arthur C. Clarke : "Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie", une sentence que Shepard semble indéniablement avoir fait sienne.

Espérons que cette modeste chronique et la remise en rayon d'Aztechs, accompagné du bandeau "Grand Prix de l'Imaginaire 2007" rendra hommage à cet excellent livre et à son auteur. A noter que le courageux Bélial prépare envers et contre tous (oui, "tous") la sortie de Louisiana Breakdown, un roman inédit au titre qui fleure bon le bayou et le vaudou, pour septembre prochain.

Lucius Shepard - Aztechs (Le Bélial)




Comment va la BD ?

Posté par 2goldfish le 16.01.07 à 15:45 | tags : bd, comics, édition, manga
titeufComme chaque année à cette époque vient de tomber le rapport de Gilles Ratier de l'Association des Critiques et journalistes de BD (l'ACBD), qui dresse un état des lieux chiffré du marché de la BD en France et en tire des conclusions forcément controversées. Cette année, après la "mangalisation" de l'an dernier, le grand thème est "la maturation" ou, en d'autres termes "tout va super bien, merci". Encore une fois, plus de BD ont été publiées en France que jamais auparavant : 4130 ont été publiées en 2006, soit près de 80 par semaines. La concentration des gros éditeurs se poursuit, mais dans le même temps les petites structures se multiplient et jamais il n'y a eu autant d'éditeurs. Le succès des mangas ne se dément pas sans qu'il nuise à la production nationale, les adaptations en film, dessins animés et jeux vidéos se multiplient comme les produits dérivés. Certes s'il y a plus d'albums parus, le chiffre d'affaire global du milieu n'a pas augmenté pour la première fois depuis plusieurs années, mais c'est justement là une preuve de "maturité" pour Ratier, pas le début de la fin.
Il faut dire qu'en face, beaucoup d'auteurs et d'éditeurs annoncent depuis longtemps qu'on va droit dans le mur, qu'il y a une surproduction d'albums, que les nouveautés disparaissent aussi vite des rayons qu'elles apparaissent... Le temps leur donnera forcément raison : quiconque attend une catastrophe suffisamment longtemps finira bien par la voir arriver. Le fait qu'il paraisse actuellement 900% de plus de BD qu'en 1995 permet en tout cas de douter que le marché se soit déjà "stabilisé".
narutoQue ce château de cartes s'écroule ou pas, il est sans doute plus important de voir les changements structurels. Côté bonnes nouvelles, ce sera cette fois ci moi qui parlerai de maturité pour le marché du manga qui a vu cette année se développer enfin une vraie branche "alternative" partagée entre oeuvres d'auteurs et classiques autres que ceux de Tezuka. Par contre, les éditeurs "traditionnels" comme Le Seuil qui viennent marcher su les plates bandes des indépendants risquent fort de les étouffer.
Le plus important/inquiétant est toutefois un autre phénomène relevé par Ratier : les nouveautés représentent soixante pour cent des ventes contre quarante pour les "fonds", un rapport qui s'est inversé depuis dix ans. C'est certes un bon signe pour la vitalité de la production, mais pas vraiment pour sa mémoire, et la publication en série restant la norme, c'est peut-être là le plus gros danger pour la stabilité du marché. Du coup on voit apparaître tout un tas de formules pour revaloriser le fond : des éditions intégrales, des formats moins coûteux pour Pratt ou Hergé ou à l'inverse des éditions de luxe comme la version "remasterisée" d'Asterix.
Et la qualité, dans tout ça ? Le top des ventes, en dehors de Titeuf, est principalement dominé par de vieilles franchises malades comme Thorgal ou Lucky Luke et les nouveautés qui se vendent le mieux sont importés d'autres médias, comme Kaamelot ou Bigard. Bref, ça ressemble assez au cinéma français partagé entre les Bronzés 3 et les productions Besson. La disparité des tirages entre ces grosses machines et une BD "normale" n'a jamais été aussi grande, mais il reste que plus de BD publiées, ça veut dire plus de bonnes BD. Au moins un peu.



17 janvier 2001 : 6 de chute pour Corso

Posté par Myosotis le 16.01.07 à 11:59 | tags : poésie
Affreux prétexte que le 6ème anniversaire de sa mort pour dire deux mots de Grégory Corso, l'un des piliers avec Allen Ginsberg, William Burroughs et Jack Kerouac de la Beat Generation. Le moins connu des 4, Corso était sans conteste un poète fait de lave en fusion. Issu d'une famille d'immigrés italiens, le jeune Grégory est élevé par son père et erre d'orphelinats en orphelinats avant de trouver le salut dans une incarcération de 3 ans, suite à un vol, qui le mènera vers la... bibliothèque et la poésie. Selon la légende, une fois sorti de prison, Corso se rendra à New York où il fera la connaissance de Ginsberg dans un club. Lors de leur première conversation, Corso avouera à Ginsberg qu'il l'avait espionné à plusieurs reprises en train de s'envoyer en l'air avec sa nana depuis la fenêtre de son appartement. Ginsberg le prend en amitié (Corso a 20 ans) et l'introduit - c'est délicat, encore que pas si net....- dans la Bande des Beat. Au sein du groupe, Corso sera toujours un peu tenu à l'écart, car pas assez intellectuel. Etrangement, il publiera avant ses collègues et se fera connaître pour le novateur Bomb, poème calligraphique en forme de champignon atomique. Il sera évidemment dépassé par Burroughs qui, des 4, est sans conteste l'artiste le plus important. Son oeuvre mérite néanmoins qu'on s'y attarde pour sa spontanéité et sa rusticité, comparée aux démarches des autres, carrément plus cérébraux.

En guise d'illustration, on ne citera que son épitaphe, composée par lui-même et que l'on peut lire sur sa tombe à Rome :

Spirit

is Life
It flows thru
the death of me
endlessly
like a river
unafraid
of becoming
the sea

Après celle de John Keats (dans le même cimetière, hé oui !), je ne connais pas plus beau.


 




Le Dernier monde de Céline Minard

Posté par Easywriter le 15.01.07 à 15:58 | tags : denoel, extrait, rentrée littéraire, roman, science-fiction

"J'aurais entendu une sirène hurlante, des mots d'ordre auraient été aboyés dans un haut-parleur, j'aurais vu des gyrophares orange comme des toupies sur une Cocotte-minute au bord de l'explosion, j'aurais eu la trouille qu'ils me tirent dessus avant de pouvoir freiner, j'aurais vu leurs lunettes noires, leurs casquettes noires, j'aurais senti leur chewing-gum et leurs mains sur mes flancs et mes jambes, la poussée du genou qu'ils m'auraient collé dans le dos pour m'étaler par terre et m'entraver les poignets, j'aurais senti le métal froid mordre au-dessus des carpes avec un petit bruit sec. Un vieux flic m'aurait relevé machinalement en pensant à son dernier goss -Buzz JR - qu'il aurait récupéré dans son propre poste la semaine d'avant, les cheveux collés par une croûte de sang séché, une balafre au-dessus de l'arcade soucilière récoltée dans une bagarre de gang et l'haleine empestant les chiottes et le jeûne de douze heures de garde à vue. Ils m'auraient malmené jusqu'à leur bagnole de flics et jeté sur la banquette arrière en claquant la porte d'un coup de talon - encore un cinglé bon Dieu ce que j'en ai marre de ramasser les cinglés de Floride. Je n'aurais pas entendu mes droits et on aurait filé dare-dare au commissariat et comme ça tout aurait été normal et parfait.Bien. Dans le meilleur des mondes possibles.

Sauf que ce n'est pas comme ça que cela se passe dans le monde que retrouve Jaume Roiq Stevens,cosmonaute asocial qui redescend sur Terre pour s'apercevoir qu'il est le dernier homme : ce qui le condamne à devenir Le Dernier Monde possible qui donne son nom au roman. Céline Minard n'est pas un auteur quadragénaire américain mais un jeune écrivain français qui a étudié la philo. Pour l'instant (j'ai pas fini) elle me bluffe totalement avec ce livre d'anticipation sociale ambitieux et superbement écrit. Son roman est un bonheur d'intelligence spéculative et de poésie brute. J'avais prévu de vous en parler plus longuement mais l'ami Maxence m'a coiffé au poteau - et fera ça bien mieux que moi. Sa chronique à lire cette semaine sur le mag livres.

Le Dernier monde
Cécile Minard
Denoël




William Pierre : DJ Culture

Posté par Maxence le 15.01.07 à 11:14 | tags : rentrée littéraire, roman

Pas facile au milieu de cet avalanche de nouveautés (la fameuse "seconde rentrée littéraire") de découvrir un premier roman et de le mettre en valeur. Soyons honnête, j'avoue n'avoir aucun mérite en ce qui concerne Samedi Soir un DJ m'a sauvé la vie de William Pierre, puisque c'est l'auteur lui-même qui m'a contacté sur myspace.
Hé oui, à l'instar des musiciens (et des journalistes égocentriques, dont je suis), la "génération myspace" investit en toute logique la littérature (à moins que se ne soit l'inverse), et les écrivains ont désormais leur profil sur le fameux réseau de ce cher Ruppert (Murdoch), dans la continuité naturelle de ce que d'aucuns appellent l'avènement des "écrivains pop-star".
Et pop star, William Pierre pourrait l'être avec cet étrange premier roman musical, épuré et attachant, sur fond de réseaux mafieux et de magouilles électorales.
Romain Baach, jeune homme moderne et sérieux n'a qu'une passion, la musique. Il n'a également qu'un ami, Premiah, fournisseur de disques, et de livres, rares - et voleur impénitent. Cette amitié indéfectible battie autour de goûts communs est pourtant très fragile, car Premiah se voit contraint et forcé de jouer un double jeu au service d'un mystérieux Monsieur O.
Mais Romain a un autre gros problème : son père, Benjamin Baach. Ce patriarche immigré de longue date et un rien bougon, est également l'un des puissants pontes mafieux de la ville de Plaine. Son voeu le plus cher serait de voir son fils cadet reprendre les affaires. Ce à quoi Romain s'oppose. Qu'à cela ne tienne, il devra trouver sa place dans "la famille". Faute de mieux, il sera DJ funèbre, accompagnant en musique la disparition souvent tragique des hommes de son père. Pendant ce temps, une certaine Prude tente de gagner la mairie de la ville en jouant de sa relation avec le caïd local. Le jeu des tensions et des pressions s'accentuent et Romain, comme Premiah, devront se battre pour garder, ou découvrir, leur véritable identité.
Une intrigue à tiroirs et multiples rebondissements, pour un roman aux personnages attachants mélangeant polar, initiation et culture musicale. Cet aspect, traité à la manière des films Blaxploitation des 70's (période dont William Pierre semble être un grand connaisseur) ravira les amateurs, l'auteur étant pour le moins éclectique. New Order, Roxy Music, Silver Apples, Chic, Hall & Oats, Devo, The Neptunes, The Jam, Moroder, Glenn Branca, sont quelques-un des nombreux artistes et musiciens cités dans Samedi Soir un DJ m'a sauvé la vie. Mais la littérature a aussi ses figures tutélaires, et c'est sous les auspices du Moravagine de Blaise Cendrars ou de Proust que William Pierre bâtit son univers (ce qui est assez rare pour être noté, surtout en ce qui concerne le premier, souvent absent des listes de lectures).
Vous l'aurez sans doute compris, Samedi Soir un DJ m'a sauvé la vie, n'est pas à proprement parlé, un polar. Il s'agit plutôt d'un roman surréaliste et poétique. Inclassable, à la manière d'un Louis-Stéphane Ulysse. Ceux qui s'attendent à du hard-boiled à la Ellroy seront évidemment déçus malgré quelques scènes d'une rare brutalité - pourtant toujours traitées avec distance. Les autres, ceux qui préfèrent la violence contenue d'un Kitano ou l'ambiance du Mean Street de Scorcese (dont l'histoire d'amitié entre Premiah et Romain semble indirectement inspirée), trouveront certainement leur bonheur dans cette très fine exploration des sentiments humains, ses situations vraiment drôles (l'enterrement du fan de Devo) et les allusions à l'actualité électorale subtilement amenées... A découvrir donc. (A noter que l'on en reparlera plus longuement sous peu sur Flu', le mag).

William Pierre - Samedi Soir un DJ m'a sauvé la vie (Françoise Truffaut éditions)




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Posté par Life on Mars le 12.01.07 à 16:08 | tags : littérature en vidéo

Puisque l'heure est à la poésie, permettez-moi de faire rimer librairie avec golri.
Merci.



Newton Thornburg : Fin de parcours

Posté par Maxence le 12.01.07 à 13:14 | tags : gallimard, poche, polar, roman

Ken Bruen est mon nouvel ami ! J'ai toujours chéri ces écrivains (trop rares) qui font découvrir d'autres auteurs. L'irlandais Ken Bruen, avec ses citations et ses personnages bibliophiles, est de ceux là, et je ne le remercierais jamais assez de m'avoir mis entre les mains le Fin de Fiesta à Santa Barbara de Newton Thornburg. "Fin de Fiesta" fait partie de ces romans que l'on classe dans le domaine du polar faute de mieux, parce qu'ils explorent des facettes de la nature humaine que l'on a pas réellement envie d'évoquer ailleurs, ou alors dans les romans d'Ellis ou de Palanhiuk. Pourtant, au contraire de ces deux là, Thornburg ne tombe jamais dans l'outrance ou la provocation, le réalisme est ici la seule concession au genre.
Le cheminement du vétéran du Vietnam Alex Cutter et de son ami, l'ex-cadre désabusé Richard Bone est des plus ordinaire. Après avoir abandonné le confort d'un emploi de responsable commercial, ainsi que femme et enfants, Richard Bone devient gigolo à plein temps. Témoin nocturne et fortement alcoolisé de l'abandon d'un corps dans une poubelle, il se révèle incapable de dire, au petit matin, s'il a réellement assisté à cet acte, ou s'il l'a rêvé. Le témoin malgré lui se confie maladroitement à son ami Cutter et va se trouver embringué dans une histoire de chantage pathétique. Une situation d'autant plus explosive que Cutter n'est pas seulement estropié et défiguré, mais également mal embouché et auto-destructeur. Provocateur désespéré, l'ex-marine fait tout ce qu'il peut pour se détruire et payer les horreurs qu'il à commis au nom d'un pays qui le rejette.
Une histoire qui pourrait sembler banale - deux gars au bord du gouffre dans l'Amérique des laissés pour compte - mais qui, sous le plume de Thornburg est loin de l'être. La force de l'auteur étant de faire vivre le lecteur au niveau de ses personnages, de lui faire partager leurs errances, leur peurs et leurs difficultés à vivre, sans la prise de recul souvent paternaliste du créateur. Les dialogues, les rapports entre les différents protagonistes n'en sont que plus réaliste. Une nécessité narrative finement maîtrisée puisque dans cette histoire où rien ne se passe comme prévu évidemment, les nuits portent (mauvais) conseils, les hésitations, l'inertie inhérente au quotidien et le manque de motivation, ou simplement de réels projets d'avenir, sont autant de frein à la mise en oeuvre de tous actions concrètes, qu'elles soient légales ou criminelles d'ailleurs. Mais la tragédie, elle, est bien là qui guette et attend son heure.
Roman noir dans le sens de "sans espoir", Fin de Fiesta à Santa Barbara régalera autant les amateurs d'Un bon jour pour mourir ou des Légendes d'Automne de Jim Harrisson que ceux de Ken Bruen. On y trouve la profonde tendresse pour l'humanité, malgré les défauts inhérents à sa nature, qui habite le premier et le désenchantement et la perte de l'innocence du second. Merci Monsieur Bruen.
A noter que ce roman bénéficie d'une adaptation au cinéma sous le titre de Cutter's Way, réalisé par Ivan Passer.

Newton Thornburg - Fin de Fiesta à Santa Barbara
(Folio Policier/Gallimard)




C'est la rentrée !

Posté par Easywriter le 11.01.07 à 08:58 | tags : rentrée littéraire, roman

Une rentrée littéraire par trimestre, c'est le rythme effréné auquel tente de nous soumettre l'industrie culturelle n'hésitant pas à utiliser les moyens les plus tordus pour nous corrompre : coup de téléphone de sensuelles attachées de presse au prénom fleuri ("salut c'est Océane des éditions Top Cool"), envois de livres dédicacés par leurs auteurs, ringardisation de nos doutes( "tu veux dire que tu vas être le seul à pas parler de ce bouquin ?") et autres menaces voilées (Nos rapports changeront un peu c'est sûr...).
Comme à son habitude, Mille-feuilles reste complètement largué imperméable aux oukases du marketing et impose son rythme comme son ton : nous disons donc du bien avec quinze jours de retard du Chien Jaune de Martin Amis. Nous parlerons en retard (mais en bien comme tout le monde) de Haruki Murakami et de la réédition de sa Ballade de l'impossible, flash-back dans le Tokyo contre-culturel des seventies à travers les souvenirs capiteux d'un amour passé qu'éveille chez un homme la chanson Norvegian Wood des Beatles. Beau à chialer évidemment mais on attend surtout son dernier opus "Le passage de la nuit", dérive nocturne dans Tokyo qui a l'air très bon (pour l'instant on le feuillète, on le hume sans trop le lire).
On ne parle pas assez ici de Cormac McCarthy (Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme) mais il n'est vrai qu'il ne nous en donne pas souvent l'occasion. Après le western, l'écrivain américain revisite le roman noir qui met en scène un vétéran du Vietnam qui découvre une atroce scène de crime où les corps ensanglantés se mêlent à 2 millions de dollars. Et que fait- il ? Il se barre avec la thune. Une traque hallucinée décrite quasi cliniquement brrr.... La parution de Pourquoi nous avons faim sera l'occasion de vous parler de Dave Eggers dont Une oeuvre déchirante d'un génie renversant m'avait bluffé
Côté français, on parlera forcément du dernier ouvrage de Régis Jauffret (Microfictions) et pas forcément du livre d'Audrey Diwan (La fabrication du mensonge), du devenir du monde avec Cécile Minard, (Le dernier monde), du devenir mort avec Christophe Paviot (Devenir mort), on conservera avec Louis-Stéphane Ulysse de sa Fondation Popa. Jean-Paul Dubois (Hommes entre eux), Benjamin Berton (Foudres de guerre) Eric holder (Baïn) et Marie N'diaye (Mon coeur à l'étroit) font également sans doute parti des favoris d'une rentrée inhabituellement française sur Millefeuilles. Pourquoi sans doute ? Parce qu'on a pas encore reçu la plupart des ouvrages, notre retard de commandes farouche indépendance ne faisant pas que des heureux !

 




Foudres de guerre c'est bien, par l'auteur de foudres de guerre

Posté par Myosotis le 10.01.07 à 09:00 | tags : extrait, rentrée littéraire, roman
Comment, en cette année 2013, un petit groupe de jeunes gens, dirigé par un leader charismatique, Carl dit « Goshn Frost », se retrouve-t-il dans un appartement de Paris cerné par un commando du GIGN placé sous les ordres directs du président Sarkozy ? Leur complicité avec la pulpeuse Florentine, fille d’un ministre redoutable et redouté, aurait-elle un rapport avec leur situation délicate ? Très vite, un retour en arrière, vers la fin du XXe siècle, nous permet de faire connaissance avec cette bande de garçons qui se sont connus dans un internat de Lille et forment un groupe très soudé, qui vit des aventures insensées. Quelques années plus tard, alors que tous ou presque s’ennuient dans des vies faites de petits boulots et d’amours médiocres, Carl convoque le groupe et le persuade de repartir à l’aventure. Bientôt, après une intervention musclée contre les agissements criminels de la secte sadique des « fétichistes des sables mouvants », ils se réfugient dans une ferme biologique des Landes, dont le propriétaire a recueilli des enfants atteints de malformations monstrueuses provoquées par la pollution…
Très vite, la ferme devient le siège et le point de départ d’une véritable contre-culture, qui soulève une grande partie de la population contre le régime autoritaire du Président. Ordre est alors donné d’éliminer d’urgence les trublions, mais peut-on durablement détourner un torrent ?
Fable écolo-futuriste contée sur un rythme d’enfer et avec une verve d’une férocité remarquable, Foudres de guerre, roman trépidant et dérangeant, est un véritable appel d’air – un tourbillon, même – dans la littérature d’aujourd’hui.

J'ai découvert en surfant l'argumentaire promotionnel qui a été mis en ligne sur le site gallimard.fr pour promouvoir mes Foudres de Guerre, dont le teasing a été émis mis en ligne ici-même.
Plus que la sortie du bouquin elle-même ---- message subliminal virtuel qui s'imprime sur votre cerveau mais n'existe pas en tant que texte ACHETEZ LE, ACHETEZ LE------ oubliez ---- on assiste ici à une transformation marketing progressive du contenu et de l'orientation du roman (un livre d'aventures actuel, plutôt tourné vers Indiana Jones et le monde des comics que SAS) vers un livre politique émergeant dans la mouvance, sans doute, de l'élection présidentielle. Vous aurez noté dans la presse que la synthèse des 500 romans qui sortent dans les 2 prochains mois avait dégagé une veine "politique", à laquelle je me retrouve, de facto, rattaché. Il semble que d'une façon ou d'une autre, les maisons d'édition soient elles-mêmes à l'origine de cette création. A moins que ce ne soit les journalistes qui en picorant les prospectus des grandes maisons aient capturé 2 ou 3 termes à consonnance actuelle pour en dégager les tendances. 
N'ayant pas été consulté sur ce texte (bien que je m'y retrouve à 98% et le trouve plutôt cool), je suis surpris d'y retrouver un Président Sarkozy qui, par ailleurs, ne donne aucun ordre direct à qui que ce soit et n'est mentionné qu'1 seule fois dans un texte de 400 pages. Alors pourquoi ? Poule ou oeuf ? Pour le reste, le "tourbillon", le "torrent" et "l'appel d'air" font un peu beaucoup pour un seul homme et un seul livre, évoquant, en moi, une bonne pub pour Harpic WC plutôt qu'un roman françois. Avec la fraîcheur et le parfum menthol, j'aurais eu ce que je méritais. Qu'on ne se méprenne pas, il ne s'agit pas d'une plainte d'un "otage du marketing" ou d'un "artiste contrarié" ou d'un "conflit larvé avec l'éditeur". Il s'agit d'une observation toute bête. Je ne me souviens plus des précédents textes de ce type, s'il y en a eu, et suis un farouche partisan du LIVRE COMME PRODUIT. C'est dit.

PS Easywriter : le copinage étant la valeur la mieux partagée de l'industrie médiatique, je me fendrais probablement dans quelques jours d'une chronique dithyrambique, saluant la générosité d'un auteur aux influences anglo-saxonnes aussi estimables que maitrisées, je parlerais sans doute de l'ambition qui manque au roman d'ici et que ce jeune auteur réhabilite, il y aura des jeux de mots bien sentis, des lignes touchantes et une chute soignée. De tout cela il ne faudra rien croire.

Foudres de guerre
Benjamin Berton
Gallimard

 




La Perdida : Cabrònes !

Posté par 2goldfish le 09.01.07 à 11:16 | tags : bd
la perdidaLa Perdida raconte l'histoire de Carla, jeune américaine qui quitte les Etats Unis pour le Mexique dans une naïve quête "d'authenticité". Elle emménage d'abord chez son ex, un gamin fortuné obsédé par Burroughs et qui se moque bien du pays dans lequel il se trouve tant que ce n'est pas le sien. Quand il finira par la chasser, elle ira vivre avec son petit ami Oscar, dealer à la petite semaine et DJ sans platine. Ensemble ils fréquentent Memo, militant communiste qui utilise ses convictions pour prendre l'ascendant moral sur son entourage. On nous annonce dès le début que les choses se termineront mal pour ces personnages, et plus on apprend à les connaître moins on a envie qu'il en soit autrement.
la perdidaJessica Abel écrirait sans doute d'excellents polars. Elle joue avec les attentes du lecteurs d'une façon si habile qu'on se demande en fait si elle en a elle même conscience. Elle devait bien savoir qu'en entrant dans un graphic novel en noir et blanc de deux cent cinquante pages à la première personne, le lecteur présumerait lire une autobiographie. C'est ce qui rend toute la première partie fascinante : si tous les personnages sont clairement ce qu'il convient d'appeler de gros cons, l'auteur semble les observer de l'intérieur, comme l'une d'entre eux. On est alors pris d'un certain malaise : c'est bien écrit, le personnage de Memo en particulier est très bien vu, mais franchement cette Jessica Abel, on ne peut pas la supporter. Même quand on réalise qu'il ne s'agit pas d'une autobiographie, le doute demeure quand aux intentions de l'auteur. Réalise-t-elle vraiment à quel point ses personnages son vains et détestables ?
Je n'ai toujours pas décidé, mais outre le fait que La Perdida présente quelques personnages assez savoureux, une réflexion intéressante et pas très joyeuse sur nos rapports avec l'étranger et un dessin très expressif, c'est aussi une excellente occasion de renouer le contact avec votre connard intérieur, sans le prendre de haut et sans l'embrasser non plus. Est-ce une bonne chose ?

La Perdida
Jessica Abel
Delcourt



Les 7 trucs pour faire un bon poème (2)

Posté par Myosotis le 08.01.07 à 11:51 | tags : elucubration, poésie
Ce qui compte en poésie, on l'a vu précédemment, c'est l'audace et la rigueur, mais aussi une capacité élevée à ne pas ressentir l'humiliation ou la cruauté du regard de l'autre. Parfois, il faut aussi savoir s'appuyer sur un illustrateur pour détourner l'attention.

Séance de travaux pratiques n°1 : variation sur une souris

titre proposé : Souriceau

Proposition 1 (en 4 vers libres) :

O Souriceau, you have been mouse-trapped

Entre la planche et la vie, le gruyère c'est rappé.

O souriceau, you have been mouse-trapped.

Entre la planche et la vie, pour toi c'est fini.

 

Qui dit pire ?

 

 

 




Moon Lake Trails, les grands riens

Posté par 2goldfish le 08.01.07 à 09:01 | tags : bd
moon lake trails - john porcellino
Ma première exposition au travail de John Porcellino est venue dans une BD grande comme la paume de ma main tombée à mes pieds à l'ouverture du volume de l'anthologie McSweeney's éditée par Chris Ware. Cette anthologie rassemblait à peu près tous les auteurs importants du comic book alternatif, et l'histoire de Porcellino qui s'émerveillait devant le ciel du matin en descendant ses poubelles, avec son dessin enfantin et pas grand chose d'autres, était parmi les plus marquantes du recueil.
Porcellino publie ses King Cat Comics depuis 1989 et en est à son soixantième numéro outre atlantique. Au départ composé de BD humoristiques tendance punk, King Cat a évolué vers l'autobiographique-zen, principalement des anecdotes insignifiantes étonnamment profondes. Moon Lake Trails est la première publication de son travail par chez nous et rassemble principalement des histoires de l'enfance et l'adolescence de l'auteur. C'est sans doute tout au crédit de celui-ci qu'on éprouve les plus grandes difficultés à décrire son travail sans parler "d'effleurer l'instant" et autres "petits riens" car pourtant, malgré le dépouillement du dessin, les séquences consacrées à l'observation de la nature et l'absence de toute subtilité apparente, les BD de Porcellino sont profondes et pas vides ou superficielles.
Dans un de ses livres, Scott McCloud expliquait sa théorie selon laquelle en simplifiant le dessin des visages on pouvait renforcer l'identification du lecteur, qui dans la vie courante n'a de son propre visage qu'une image mentale très schématique créée à partir de la tension des seuls muscles qu'il bouge, ceux des yeux et de la bouche. Le dessin minimaliste de Porcellino exploite ce filon en l'appliquant non seulement aux visages mais aux corps, aux routes, aux voitures, aux arbres et aux oiseaux. On n'a pas besoin de voir chaque feuille pour savoir ce qu'est un arbre, et il en va de même pour les détails des histoires qu'on nous raconte.
Moon Lake Trails est une de ces oeuvres qui repose en grande part sur ce que vous lui apportez. Bien sûr, vous pouvez aussi garder votre argent et essayer de jouir de votre expérience tout seul mais, j'ai essayé, c'est beaucoup moins facile. Et puis le bon côté c'est que cette BD fait partie des rares ouvrages qui gagnent en profondeur rien qu'en restant entreposé sur vos étagères.

Moon Lake Trails
John Porcellino
Ego Come X



Les 7 trucs pour faire un bon poème (1/2)

Posté par Myosotis le 05.01.07 à 11:57 | tags : elucubration, poésie

Si vous avez en 2007 des velléités de poète et que vous ne pouvez vraiment vraiment pas vous en empêcher (êtes-vous sûr(e) de ne pas préférer la poterie, regarder la télé, faire les boutiques, peindre ou composer de la musique électro?), voici, directement inspirés par ce site d'experts en la matière, les 7 trucs qui feront de vous le nouveau Chateaubriand ou un machin approchant. Selon ces autorités, un bon poème, c'est :

1. un poème agréable à lire dès les premiers vers. Franchement, la poésie est déjà le parent pauvre des lettres, si vous vous mettez à faire des trucs incompréhensibles, où allons-nous ? Ce que le public peut recevoir aujourd'hui, c'est de la poésie urbaine du type Grand Corps Malade, pas plus. Pas trop difficile, avec des mots de tous les jours. Mallarmé attendra et Pound peut aller se faire mettre.

2. un poème concis : oubliez les poèmes de 3 ou 4 000 vers en début de carrière, contentez-vous dans un premier temps d'être le nouveau Keats plutôt que le nouveau Hugo, essayez-vous à des odes, à des sonnets ou à ce genre de choses. Parlez de votre gosse, d'une souris, du soleil, de la couleur de l'eau. Fondamentaux.

3. un ton unique. En clair, n'essayez pas de reproduire un truc que vous avez vaguement aimé. Pour cela, évitez de parler d'amour, de guerre, de sentiments, d'exil, de la perte d'un être chère (voir ci-dessous l'explication de cette faute), d'un albatros, d'un mec qui dort dans l'herbe avec une balle dans le buffet. Bon, il reste quoi alors ? Bah, c'est vous le poète, pas moi.  

4. Compétent. Soignez l'orthographe, la grammaire. Ne passez pas directement à une réinvention du langage. Pour la rime, faîtes ce que vous pouvez ou n'en faîtes pas, ça vous évitera l'humiliation. Evitez les gimmicks de rappeurs qui laissent entendre que vous avez franchement ramé comme un galérien pour faire rimer "fric" avec "capitalistique", "cocaïne" avec "Bakounine". Merci pour eux.

5. Plein d'aventure. Le poème doit amener du frisson. Comme disait le voisin par alliance d'Edgar Poe, la différence entre un poème et une nouvelle, c'est que le Corbeau n'arrive pas forcément à la fin. Ce n'est pas parce qu'on lit une poésie qu'on a forcément une sentimentalité à la Laurent Voulzy. Du coeur, de l'énergie, bon sang, pour faire du nouveau.

6. Un potentiel exploratoire. C'est plus théorique mais il ne faut pas que le lecteur soit privé de toute sa liberté à l'intérieur du poème. Un poème excellent, c'est un poème dans lequel on peut se balader en paix et tomber sur un truc qu'on avait pas vu, voire que le poète n'avait pas marqué d'un gros panneau indicateur pour vous. Un bon poème, c'est un poème qui offre autant de lectures et d'émotions qu'il a de lecteurs.

7. Surprenant. Bon, ok, on l'a déjà dit mais il me semble que les gars du site voulaient tomber sur 7 "critères". Alors oui, un poème doit être surprenant, sinon, bah, on est pas surpris. D'un autre côté, est-ce que la justesse est toujours surprenante ? Est-ce que la beauté est toujours surprenante ou relève de l'évidence immédiate ? Je me réserve la réponse à cette question pour plus tard.

A vos plumes d'oie, prêts, musez !  

 

 




Le Magicien, ou l'ultime voyage initiatique

Posté par Myosotis le 04.01.07 à 13:30 | tags : actes sud, extrait, roman

— Il s’est donc enfin réveillé ! avait dit Kerckhoff, entrant dans la chambre. Vous nous avez beaucoup inquiétés, savez-vous ? Sans les soins de Morgiane et de Sarah, je ne pense pas que vous auriez survécu à cette étrange crise qui vous a terrassé le jour même de la disparition de Morrisson… A propos, Morgiane, j’arrive des remparts. Tous les magiciens sont là-bas penchés sur les douves que des soldats venus de la caserne de Sing sont en train de sonder avec de grandes perches. Maintenant qu’un autre participant à notre colloque reste introuvable, le comité de gestion de la forteresse n’a pu faire autrement que de demander à Sing Fou l’aide de la police et de l’armée. Sur ces remparts le spectacle est effrayant car les sangsues qui remplissent les douves s’agglutinent en telle quantité sur les perches des sondeurs que c’est à peine s’ils peuvent les remuer. Certaines même grimpent le long de ces perches, cherchant avec leurs bouches en forme de ventouse à se coller aux mains et aux cous des soldats.
— Ce que vous dites là, Kerckhoff, est affreux ! s’était exclamée Sarah – qui jusqu’à présent était restée allongée contre moi. Je ne peux croire qu’un accident soit arrivé dans ces douves…
— Un accident ? Sûrement pas ! A moins d’une imprudence aussi stupide que celle tentée l’année dernière par ce petit magicien japonais, il est pratiquement impossible que quelqu’un tombe sans le vouloir dans ces eaux… ou sans qu’on l’y ait poussé. D’ailleurs, à part des restes de chevaux, de chiens et de yacks, il semble que les soldats n’ont rien ramené d’intéressant. Trouveraient-ils encore quelques lambeaux de tissu prouvant qu’un être humain serait tombé dans ces effrayants fossés… Mais non ! Je suis persuadé que nos amis sont bien vivants, retenus quelque part non loin de nous… Mais où ?

Rezvani refuse, si ce n'est sur cet excellent extrait, de céder complètement au jeu de l'absurde et de l'extraordinaire. Son Magicien, installé brillamment dans une forteresse mystérieuse du Tibet, pâtit finalement de ce surcroît de raison pour retenir ses personnages dans un dialogue intelligent sur la magie, ses moyens et ses conséquences.

Lire la chronique complète de Le Magicien, ou l'ultime voyage initiatique




Comment j'ai fui Lignes de fuite

Posté par 2goldfish le 04.01.07 à 09:31 | tags : autobiographie, bd
lignes de fuite
Il m'arrive parfois, quand je lutte entre mon ennui et la volonté de finir le livre que j'ai entre les mains de m'imaginer être devant l'auteur et de lui faire la leçon. Je peux être assez arrogant dans ma tête. Evidemment, alors que je n'ai même pas fini d'expliquer tout ce qui ne va pas au pauvre auteur balbutiant, je me rends compte que je n'ai rien retenu des trois dernières pages et je dois retourner en arrière. L'auteur me regarde alors avec un sourire narquois.
Dans le cas de Lignes de Fuites, roman graphique américain en noir et blanc plus ou moins autobiographique, j'ai commencé par la simple existence du bouquin. Il faut vraiment avoir eu une vie assez extraordinaire pour justifier cent cinquante nouvelle pages de BD narcissique comme il en est déjà trop parues. OK, le décor (Maui) change un peu, mais pour le reste, c'est encore l'histoire d'un gentil garçon qui quitte l'innocence et le lycée en même temps. On a : un copain mouillé dans des combines louches et qui n'a pas aussi bon fond qu'on croit ; une fille qui s'est laissée toucher un peu, mais qui reste un mystère ; un père qui se saigne aux quatre veines et qu'on déçoit ; deux trois choix stylistiques convenus (nombreuses vues subjectives, beaucoup de plans rapprochés, des digressions sur la faune et la flore locale ...) : "tu dessine bien, je t'accorde ça, mais tu aurais pu te contenter d'écrire "cliché" sur chaque page, mon pote, on aurait compris.
"Mais ça c'est vraiment passé comme ça ! " me répond l'auteur implorant (je me rend la tâche trop facile, vraiment). Laisse moi t'apprendre un truc sur la littérature, gamin : ça n'est pas parce que c'est vrai que c'est bon ou que c'est juste. Si ta vie ressemble à un épisode d'Hartley Coeurs à Vifs, ce n'est pas au lecteur d'en faire les frais. As-tu songé à faire intervenir des ninjas ou des pirates à un moment ?
Si j'avais un peu plus de conscience professionnelle, le fait de n'avoir trouvé aucune preuve de la nature biographique de l'oeuvre devrait me pousser à trouver un angle d'attaque différent, c'est déja bien embêtant. En plus Lignes De Fuites a été très bien reçu outre-atlantique et a gagné un Harvey Award, notamment. Je passe peut-être à côté de quelque chose. Je suis peut-être en train de ruiner ma crédibilité. Le pire cependant, c'est peut-être de se sentir coupable après avoir démoli un auteur en public. En particulier quand c'est pour Flu, ou le public dépasse largement le cercle de mes amis, et quand l'auteur a l'air d'un bon gars. Je vous assure que ça me travaille. J'essaie même de me donner le mauvais rôle dans mes billets pour compenser. On fait un métier difficile, ma bonne dame.



Alan Moore triple-déboule (3)

Posté par Myosotis le 03.01.07 à 17:25 | tags : alan moore
Le meilleur morceau de la hotte Alan Moore est évidemment l'édition, deux ans après sa sortie anglaise, du Top Ten 49rs, quatrième volume et préquelle de la saga du precinct de Neopolis, scénarisée par Moore et dessinée par Gene Ha. Top Ten, on l'a déjà dit, est une BD importante qui intègre à la BD les codes de la série télé, mélangeant brillamment la série policière fantastique, le sitcom classique (la bande d'amis, l'étude d'un milieu de vie) et une approche historique des super-héros, à mi-chemin entre Supreme et Tom Strong. 49rs revient sur les origines de Neopolis, ville créée à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, pour héberger (et isoler) les superhéros ayant servi l'effort de guerre (allié ET nazi). La ville devient donc à la fois une ville musée, une ville de héros, mais aussi une ville ghetto où les Nations réconciliées parquent les superhéros, devenus indésirables dans le monde libéré. Les pinceaux de Gene Ha, dont c'est ici la réalisation la plus soignée, font merveille pour décrire l'architecture d'une Neopolis en construction, sorte de cité futuriste aux accents d'Amérique des années 30. Les gratte-ciels s'élèvent tandis que les superhéros les survolent dans d'étranges machines volantes, aéronefs ou balais mécaniques. (http://www.geneha.com/) Top Ten 49rs retrace l'arrivée des descendants des personnages principaux de la série. Les protagonistes vedettes sont ici un jeune homme surnommé Jetlad, pilote d'avions archidoué, adulé pendant la guerre comme enfant-soldat, et Leni Muller, surnommée SkyWitch, Allemande et ex-pilote de la LuftWaffe, elle aussi recyclée à Néopolis après avoir fui l'Allemagne Nazie. Les deux anciens ennemis vont découvrir leur nouvelle vie ensemble, s'alliant pour la seconde avec la Police de la ville, pour le premier avec une bande de pilotes de guerre les SkySharks. Comme toujours chez Moore, la simple évocation de l'intrigue ne suffit pas à épuiser la richesse des thèmes brassés ici : étude de la ville pionnière et de l'effacement difficile des racismes d'après-guerre, découverte de son identité sexuelle (pour le jeune Jetlad) et mise en place d'une cité idéale, banditisme, étude politique,..... Moore offre à Gene Ha un scénario de toute beauté, d'une légéreté incroyable, si l'on se penche sur sa densité narrative, et qui trouve ici une exécution quasiparfaite. Top Ten 49rs est une BD haut de gamme, servie pour tous publics, ce qui était à l'époque l'un des défis de la ligne ABC, créée par et pour Moore.
Top Ten 49rs
Alan Moore



Mon père ce magicien

Posté par Myosotis le 03.01.07 à 10:31 | tags : actes sud, roman
L'illustration est ce qu'on appelle un coup bas qui ne fait pas justice à un ouvrage qui, à défaut, d'être tout à fait convaincant mérite qu'on salue ses ambitions. Dans ce magicien, Rezvani s'imagine en fils d'un magicien cultissime, vénéré par l'ensemble de la profession. Après avoir refusé plusieurs invitations similaires, le fils de la légende accepte finalement de participer en observateur à un Congrès magique annuel se déroulant dans une forteresse inexpugnable dans l'Himalaya. Il embarque ainsi dans une aile volante ultrarapide, créée par son père et mue par des forces inexpliquées, pour rejoindre un Tibet enclavé, en forme de lieu-clos pour l'exploration des âmes et des vies. Au milieu des magiciens, répartis en castes selon leur mérite, le fils devient le centre d'attention de tous. Il confesse, il résiste à l'hagiographie qu'on lui sert de son paternel et joue le rôle du sceptique et du rationnaliste face aux exploits supposés des uns et des autres : téléportation, lévitation, hypnose,... Chez Rezvani, la magie est plus discutée que montrée. La subtilité du livre, bâti à 80% sur des des dialogues, tient en cette volonté du fils de résister à la figure envahissante du père, véhiculée par les magiciens, homme et femmes (quelques personnages de sorcières très réussis), en mettant en cause la réalité de ses pouvoirs. L'interrogation porte ainsi sur la réalité du merveilleux dans son rapport à la science ou la raison, sur la valeur de la croyance et sur la manière dont se structurent les messages outre-réels. La clique des prestidigitateurs est hilarante, peinte comme un congrès de VRP scientifiques, dans ce décor entouré par les montagnes, cernées par des douves profondes et emplies de sangsues géantes.
Sur ce canevas parfait, ce qu'on reprochera (à tort) au livre c'est finalement d'être trop corseté par sa forme (le discours) et ses intentions (le double projet étude du lien filial/ exposé sur la magie), au détriment de sa fantaisie. On eut aimé, sans tomber dans un livre de Christopher Moore (encore que), que Rezvani lâche la bride à ses magiciens et leur fasse peut-être faire en direct les miracles dont ils se targuent. Du coup, le livre manque de spectaculaire. A l'inverse d'un Baron de Münchausen, dont l'exposé est tellement clair et brillant qu'on finit par croire à ses trucs, les magiciens de Rezvani apparaissent, par la faute de l'auteur, en demie-teinte et manquant de consistance. Si c'est bien l'un des propos du livre, il aurait pu être atteint, compte tenu de l'excellente mise en place et des moyens immenses de Rezvani, avec une plus grande efficacité. Le Magicien, comme le père du héros, se lit avec un grand plaisir, suggère l'immense bouquin qu'il aurait pu être mais manque de percussion fantastique.Adage maison : en littérature comme ailleurs, à trop raffiner, on diminue ses effets.
Le Magicien, ou l'ultime voyage initiatique
Serge Rezvani
Actes Sud




L'Ange de l'abîme

Posté par Myosotis le 02.01.07 à 11:22 | tags : roman
Auteur plutôt mésestimé, Pierre Bordage est l'un des écrivains joyaux de l'anticipation sociale à la française, un genre qui sous l'impulsion de Dantec et quelques autres, est peut-être ce qui se fait de plus intéressant par les temps qui courent. Après un Evangile du Serpent, un rien décevant et alambiqué, cet Ange de l'Abîme est une heureuse surprise, le vrai grand roman d'aventures visionnaire que nous attendions tous. S'il ne se suffisait à lui-même, le roman de Bordage ferait un joli chaînon manquant entre le Cosmos Incorporated et la Grande Jonction de Maurice Dantec justement : même époque ou presque, même vision apocalyptique d'une société européenne qui court vers l'abîme avec la radicalisation des religions. Si le franco-canadien ne s'est pas appesanti jusqu'ici sur les événements qui précipitent la déréliction de la vieille Europe, Bordage choisit de ne parler que de ça à travers l'odyssée de deux adolescents, Stef, une très belle fille de seize ans, et Pibe (au nom inspiré par le Pibe del Oro, Diego Maradona), treize ans et orphelin de première fraîcheur. Dans l'Europe de Bordage, une guerre de tranchées façon Première Guerre Mondiale (dégueulasse, et broyeuse de chair humaine) oppose les légions de l'Archange Michel, un étrange patriarche dictateur, aux allures de Dieu le Père, bunkérisé en Roumanie, et les armées fanatiques et islamistes de la Grande Nation. Sous l'influence des Etats Unis, heureux de distancer leurs concurrents européens et de détourner la haine terroriste post-11 septembre sur la Vieille Europe, la Guerre conduit à un retour du religieux chrétien en Europe, à l'interdiction de l'avortement, des unions hors mariage, à l'éradication (dans des camps de détention) des Arabes d'Europe, à des restrictions alimentaires,.... L'Archange Michel, qui gardera son mystère jusqu'aux dernières lignes du livre, mène la charge et rééduque les masses pour modeler ou remodeler une Europe Eden, où les Chrétiens vivront heureux et débarrassés de la chienlit ousama.
En évoquant les destins croisés de plus de vingt personnages, parfois sous forme de nouvelles (la bourgeoise qui s'encanaille, la femme qui couche avec des conscrits, l'homme qui voulait être roi à la place de l'Archange, le responsable d'un camp de concentration,...), Bordage dresse un tableau sinistre de notre devenir, tout en maintenant à travers le personnage sublime de la jeune Stef, une lueur d'espoir. Le "but" de celle-ci est en effet de traverser l'Europe pour aller rencontrer le Guide Suprême et voir la vérité en face. Son compagnon, le jeune Pibe, subira à ses côtés une série d'épreuves didactiques qui le changeront en homme : il s'alliera aux bandes de pillards des rues, tuera, aimera, baisera, participera aux horreurs, avant de (peut-être) changer la face du monde. 
L'Ange de l'Abîme est difficile à résumer mais offre le portrait le plus précis qui soit d'un devenir possible de l'Europe actuelle, à quelques décennies (années?) seulement de portée.
L'Ange de l'abîme
Pierre Bordage





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