Denis Guedj écrit des livres de scientifique (il enseigne à l'université), et donc de poète : beaux comme des démonstrations et organisés comme des classiques instantanés. Ce Villa des hommes est à ce titre un parfait échantillon de son talent : impeccable (presque trop) et ce quel que soit l'angle par lequel on le prend.
L'histoire est simplissime : deux hommes, un lieu, deux histoires, difficile de faire mieux. Le lieu sera un asile psychiatrique en Allemagne, pendant la Première Guerre Mondiale. L'homme n°1 est un brillant mathématicien, septuagénaire, décalque du vrai génie Georg Cantor, créateur de la théorie des ensembles et du théorème de... Cantor, dans lequel il définit l'existence d'une infinité d'infinis. L'oeuvre de Cantor (qui est un peu évoquée ici) est l'une des plus importantes du siècle mathématique, établissant un nouveau paradigme de pureté, traversé par de belles inspirations métaphysiques. Hans Singer (le personnage du livre) est authentiquement Cantor : même biographie, même parcours. On le prend au bord du livre au moment où il est de nouveau interné pour dépression : ses mathématiques sont critiquées par l'intelligentsia, on l'humilie publiquement lors d'une conférence et il perd pied dans son propre travail, absorbé, comme dans un gouffre, dans une ultime démonstration dont il ne viendra jamais à bout. Le personnage n°2, Matthias Dutour, est un cheminot français d'obédience anarchiste, engagé dans l'armée et qui se retrouve dans cet asile allemand après avoir perdu pied sur le front, vaincu par la laideur de la guerre, le propre reniement de ses valeurs et un affreux incident qu'on ne connaîtra qu'à la fin du roman. Le directeur de l'établissement psychiatrique décide, comme un botaniste, d'aparier les deux hommes et leurs malaises en les plaçant dans la même chambre. Les deux mutiques se changent alors en pipelettes et, autour d'une belle et sincère amitié, se racontent leurs vies, leurs folies. L'aventure ne durera que quelques semaines ou mois pour chacun d'eux.
Il n'apparaît pas nécessaire d'en dire beaucoup plus sur un livre qui, sur la justesse de l'émotion créée par la confrontation harmonieuse des contraires apparents (le jeune/le vieux, l'intellectuel/le soi-disant manuel,...) est une réussite totale. Les destinées des deux hommes se complètent, s'ajoutent et se multiplient à la perfection comme deux objets mathématiques ou une illustration in vivo de la théorie des ensembles. Le jeune Matthias se met aux mathématiques tandis que le mathématicien fantasme sur les grosses locomotives. Guedj montre que la folie ne tient qu'à un fil et est souvent une réponse appropriée (?), aux agressions du monde extérieur.
On rassurera ceux qui craindraient de se voir infliger des démonstrations mathématiques et autres pensums sur la théorie des infinis en disant que tout cela est servi de façon très digeste et plutôt bien amené dans le cadre d'une conversation tantôt amusante, tantôt carrément émouvante. L'intrusion de personnages secondaires dans le périmètre du récit (une jeune femme, la famille de Singer) vient casser un peu le rythme d'un ouvrage dont la construction linéaire et le huis-clos parfaits sont une qualité indéniable, et peut-être la seule faiblesse. Dans un univers chaotique, Guedj choisit d'offrir à ses personnages (et au lecteur) un oasis d'humanité qui, si on ne se laisse pas embarquer par l'émotion et les récits des deux hommes, pourrait laisser penser qu'il a choisi la facilité. Il n'en est rien. Le monde est dur et la villa des hommes, paradoxalement, lieu d'enfermement et d'exclusion, permet de mieux y respirer. Le roman ne fait sans doute pas partie des romans époustouflants de cette rentrée (y en a-t-il seulement ?) mais sûrement de ceux qu'il fait bon lire.
Villa des hommes
Denis Guedj
Robert Laffont
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