L'annonce d'une reprise par Neil Gaiman des personnages créés par Jack Kirby au milieu des années 70 avait suscité un certain scepticisme dans les "milieux autorisés". Inventés on ne sait trop pourquoi, Les Eternels, sortes de dieux créés par une peuplade extra-terrestre (les Célestes) en même temps qu'une autre race ennemie (les Déviants), n'avaient jamais vraiment trouvé leur place dans l'univers Marvel. Abandonnés par Kirby qui s'en était vite désintéressé, et très peu exploités par la suite, ces personnages imposants (bien que séduisants au prime abord) ne fonctionnaient tout simplement pas. Repoussés dans une continuité alternative ou utilisés en force d'appoint pour faire briller Thor, les Eternels ne servaient à rien et avaient été un peu oubliés par tout le monde.
C'était évidemment compter sans l'auteur de 1602 et surtout le romancier d'American Gods et son habileté légendaire. Ceux qui aiment le romancier Gaiman n'auront pas de mal dans cette BD, dessinée convenablement et à la mode classique par John Romita Jr (une valeur très sûre mais au trait un rien surrané), à reconnaître le mécanisme de réimplantation dans la modernité d'une mythologie venue de loin, déjà à l'oeuvre sur American Gods. Les Eternels se retrouvent ainsi pour la plupart en situation d'amnésie quand démarre le récit : internés, hospitalisés, travaillant par la télévision. Tous, à l'exception de Ike Harris, considéré comme dingue, ont oublié qui ils étaient et qu'ils avaient eu un jour des pouvoirs. Harris essaie de convaincre un médecin qu'il est lui-même l'un des membres éminents de la famille, puis entreprend de réveiller les consciences. Dans le même mouvement (ou presque), Gaiman file une intrigue politique qui se développe (pendant une bonne moitié du récit) en marge de l'histoire des Eternels, avant de la recouper (évidemment) avec maestria.
Sans aller plus loin dans le résumé du scénario, on peut mettre au crédit de Gaiman d'avoir su enfin donner une vie intéressante à cette galerie de personnages (5 Eternels sont ici de sortie) et surtout d'avoir conjugué à la fois un exposé de leurs vies personnelles (exercice dont il est très friand), sans sacrifier la méga-intrigue, reproche qui avait pu lui être fait sur 1602 où le temps accordé aux personnages avait finalement pénalisé le script global. Les Eternels est un modèle d'équilibre narratif, atteint sur une matière première inhabituelle, mal connue et qui, il faut l'avouer, n'est pas la maniable (ni la meilleure) livrée à Marvel par Kirby. Le trait de Romita Jr n'est pas étranger à la lisibilité du tout : il fait avaler les plongées dans le quotidien le plus prosaïque avec le sourire tout en conférant un lustre Golden Age aux scènes d'action et de castagne. Du bel ouvrage encore une fois.
Rappelons, pour nos amis cinéphiles, que sort prochainement l'adaptation ciné du roman de Gaiman Stardust (fantasy) avec, entre autres, Robert De Niro. On reviendra sur le livre un de ces jours.
Les Eternels
Neil Gaiman, John Romita Jr
Marvel