L'analyse philosophique du monde a des vertus pour le lecteur qu'il est la plupart du temps urgent et plus agréable d'ignorer. La langue philosophique, produite par le philosophe contemporain (le terme de philosophe exclut les personnes qui apparaissent plus d'une fois par semaine à la télévision ou publient des "points de vue" réguliers dans la presse quotidienne), est malheureusement de plus en plus hermétique et inaccessible au profane dont nous sommes. La philosophie d'aujourd'hui (on exagère tout de même un peu) serait ainsi au choix chiante ou inconsistante. Bruce Bégout, au travers de son roman-pensée L'Eblouissement des bords de route et de ses deux essais somptueux Zéropolis et Lieu Commun, avait jusqu'à présent réussi à s'imposer à nous (le lecteur moyen) comme l'exception française qui confirme la règle. Sa philosophie causait français, ne développait pas nécessairement une pensée à cinq ou six tiroirs (ou niveaux de conscience) quand notre intelligence n'en supportait que deux ou trois, et ses thématiques étaient suffisamment reliées à notre monde pour faire surgir des images de cinéma américain ou des émotions de personnes mondaines. Ses livres faisaient 100 pages bien tassées, intuitions géniales comprises. Bégout disait la ville américaine, la route, le motel comme paradigme de la modernité, d'une langue proche - par sa précision, sa concision et sa poésie - des fulgurances de Walter Benjamin.
Avec La Découverte du quotidien, toujours chez Allia, Bégout passe au format maousse, avec 600 pages pour se coltiner frontalement le thème autour duquel il tournait jusqu'à présent, à savoir la phénoménologie du quotidien. En clair, "qu'est-ce que le quotidien ?" et "comment ça fonctionne?" soit, de notre point de vue, la seule question qui mérite d'être examinée. Si sa langue est toujours aussi claire (et c'est une qualité rare, répétons-le) et intelligible, le livre est plus difficile à aborder que les précédents, plus théorique et référencé aussi, ce qui déconcerte autant que lorsqu'on regarde Harry Potter 4 sans avoir vu les trois premiers. Il ne faut pas exclure que cette impression repose aussi (et surtout) sur notre incapacité à comprendre tout ce dont il est question. Disons pour effectuer - en même temps, allons y - un résumé et un jugement sacrilèges de la pensée de Bégout en une dizaine de lignes :
1) que la matière et la manière ont changé mais que la qualité d'exposition est intacte - on lit et on comprend ce dont il est question ;
2) que cette compréhension est renforcée par le sentiment (et c'est une critique) que les grandes idées sont disséquées et reformulées sur des dizaines de pages alors que (peut-être) la forme concise des précédents livres aurait suffi à nous les faire saisir en économisant notre intelligence ;
3) que Bégout nous apporte des éléments décisifs sur le quotidien, à savoir : a- l'homme naît inquiet depuis sa projection dans le monde, hostile et étranger ; b- le quotidien est une construction mentale qui est le travail d'une vie entière ayant pour but de DOMESTIQUER le sentiment d'étrangeté du monde.
4) que Bégout n'écrit pas le livre qu'on veut lire mais son introduction technique - c'est ce qui laisse un arrière-goût d'insatisfaction à la fin du livre ; l'idée qu'il ne nous sert pas assez d'exemples, qu'il ne nous fournit pas (il explique d'ailleurs pourquoi) la phénoménologie du quotidien que nous espérions à la lecture du quatrième de couv' est tenace et fondée, ce n'est pas le livre pour ça et on ne peut pas lui en faire le reproche ;
5) que l'équivalent moderne du Paris, capitale du XIXe siècle de Walter Benjamin, seule oeuvre philosophique ayant réussi à absorber l'ensemble des "symptômes du monde" dans une pensée cohérente et accessible à tous, est toujours à écrire. Bégout tourne autour de ce livre comme une mouche autour d'un pot à miel et on peut souhaiter qu'il s'y jette pour nous un jour ou l'autre. En attendant, sa pensée reste précieuse pour réfléchir avec nos moyens à ce qui nous environne, et on ne lui sera jamais assez reconnaissant pour ça.
Pour ceux que ça intéresserait, on conseillera de jeter un oeil à l'interview de l'auteur sur www.chronicart.com mais aussi à son visage photographié. On ne voit pas assez de philosophes en photos en France (autres que BHL et ses compères) et il est réellement impressionnant de VOIR le visage qui héberge une pensée de cette qualité, comme l'on voit un visage d'artiste, de sage ou de footballeur professionnel, avec circonspection et admiration. (C'est d'ailleurs possible, un post plus bas, illus. ci-dessous.)
De Julius, posté le 14.02.06 à 19:04 
Eh bien quoi, ce visage ? Quoi... Vous l etrouvez si impressionnant ?