L'un des pires aspects des massacres russes en Tchétchénie est leur banalité. Ils étaient en quelque sorte l'aboutissement de tout un siècle de violences semblables, résultats prévisibles de l'Histoire commune de deux nations. La particularité de ces massacres-ci étant la réussite avec laquelle on a tenu éloigné l'attention de la communauté internationale (qui, sans doute, ne demandait que ça).
J'aimerais donc pouvoir vous recommander la lecture de cette Chronique du proche étranger en Tchétchénie de Rash et Tamada. Il y est question d'un médecin français qui traverse un pays dévasté et écrasé sous la botte russe.
N'est malheureusement pas Joe Sacco qui veut et, horreur, double horreur, cette BD est terriblement banale. Je me sens presque coupable de dire ça mais, outre les défauts techniques du dessin et du scénario (les deux sont bien trop confus), l'album manque singulièrement d'originalité et d'efficacité. Son ambition de nous "faire prendre conscience" la plombe. Si le reste du monde a ignoré la Tchétchénie, c'est en partie parce qu'il le voulait bien et la BD nous le rappelle souvent. Faut-il donc accabler le lecteur qui a fait l'effort d'ouvrir, peut-être d'acheter cette BD, et le sermonner ?
Ce qui ressort de cet album, c'est un sentiment d'impuissance. Pas l'impuissance des Tchétchénes, mais celle du scénariste qui ne trouve pas l'histoire si terriblement tragique, le bébé dans un four ou l'orphelin tout neuf encore couvert du sang de ses parents qui nous fera tomber à terre sous le poids de la honte et ramper jusqu'à Moscou pour étrangler Poutine de nos mains. Alors le scénariste s'énerve, oublie la fiction pour nous asséner les faits bruts, les dates et les morts. Il nous les jette au visage en désespoir de cause. Nos potentiels d'indignation, de culpabilité, de commisération et de révolte sont malheureusement limités et presque constamment sollicités.
Ne faire que les demander ne suffira pas. Idéalement, dans un livre, il ne faut pas demander, il faut susciter. Ça a quelque chose à voir avec "donner un poisson" ou "apprendre à pêcher". Si vous avez l'audace d'attendre quelque chose de votre lecteur, essayez de vous y prendre avec un minimum de subtilité.
Chronique du proche étranger en Tchétchénie
Rash et Tamada
Vertige Graphique