
Avec Nerofumo, voici encore un excellent exemple de livre dont on attend pas grand chose à l'ouverture et qui se révèle plus qu'une heureuse surprise, un vrai et grand plaisir de lecteur. L'inquiétude initiale tenait à 2 choses :
1) le livre est présenté comme un docu-fiction et non comme un vrai roman. Le récit est tiré, il est vrai, de documents authentiques retrouvés par l'un des auteurs lors d'un héritage et remis en perspective romanesque pour valoriser leur intérêt historique, après une première présentation lors d'un congrès scientifique en italie. Devant le produit fini, on ne voit plus les coutures : la construction romanesque est à la hauteur du texte, littéraire et élaborée, soignée et inventive.
2) la 4ème de couverture a de quoi effrayer le lecteur à la veille des vacances : Pérou, XVIème siècle, Espagne, l'univers des Jésuites et des indiens, sans qu'on ait lu ici les mots magiques : intrigue policière, déroulé cool à la mode Nom de la Rose ou Controverse de Valladolid. Dans les faits, Nerofumo est un passionnant document d'archives en même temps qu'un roman fascinant par ses implications.
L'idée de départ est assez simple à résumer : un frère Jésuite, chargé d'une mission d'audit (inquisitoriale) dans un couvent espagnol (à la fin du XVIème siècle) fait la connaissance d'un Indien Péruvien alors qu'il se promène près du cimetière local. L'Indien engage la conversation et va lui raconter l'histoire incroyable du frère Blas Valera, mort il y a une vingtaine d'années (normalement - tout est évidemment dans ce "normalement", qui ne prendra sens que si vous lisez le livre) frère né de la liaison d'une indigène et d'un prêtre dégénéré sexuel, devenu la légende noire de la compagnie de Jésus, pour avoir contesté la vision de l'histoire officielle. Banni de son propre ordre pour avoir moqué l'apport civilisateur de l'Espagne dans le Nouveau Monde, Blas Valera, qui est un vrai caractère historique ayant accompagné la conquête du Pérou, totalement effacé des mémoires par les Jésuites après sa disgrâce, est le véritable héros de Nerofumo.
Le livre est le récit du duel intellectuel que se livrent le frère ouvert d'esprit, modèle de l'esprit des (pré)Lumières avec quelques siècles d'avance, et le soi-disant bouseux sud-américain. Le Péruvien s'avère un redoutable philosophe et se lance (entre deux chiques de coca) dans un exposé d'une véracité et d'une précision implacables sur les atrocités commises par les Conquistadores et par l'Eglise en particulier.
La première partie est un exposé barbare des méthodes utilisées par les espagnols pour s'assurer une conquête facile du pays, un annuaire des perversions sexuelles (on enc***, on saigne, on inceste à tout va) développées par les hommes de dieu au contact des indigènes, de leurs femmes et petites filles. L'indien instruit le procès à charge et les charges sont lourdes, devant un confesseur médusé. Plus on avance dans la vie de Blas et plus l'on s'associe à l'injustice faite aux péruviens originels, plus on marche du côté du faible, ce vieil homme qui n'en finit pas de parler et apprend à son témoin qu'il est sur le point de tuer quelqu'un. Derrière le dispositif des récits enchassés (l'homme qui rencontre un homme qui raconte l'histoire de quelqu'un qui lui raconte etc), Clara Miccinelli et Carlo Animato réussissent à tisser une intrigue impeccable, à asseoir une situation humaine (la confrontation amicale et intellectuelle) qui sert d'écrin idéal à la révélation de leur matériau historique. C'est toute une époque faite d'aventures, de sauvagerie et de faux-semblants, l'époque des Conquistadores, des nouvelles qui se perdent en mer et des (dés)honneurs mal placés qui nous saute ici à la figure. Etonnamment, on navigue au fil des 300 et quelques pages de ce Nerofumo entre du Sade (le début glaçant), le roman gothique, entre Le Nom de la rose d'Umberto Eco (en moins savant et indigeste) et les grands récits sud-américains, la langue dense et épaisse de Nostromo, les délires hypnotiques et visuels d'un Fitzcarraldo.
Les meilleurs moments de littérature se situent vers la fin lorsque les "conspirateurs" ont l'idée d'un manuscrit-confession faits de dessins et de lettres, écrit dans une langue bâtarde et mêlée pour changer le regard du monde sur ce qui s'est passé. Que le document ait existé ou pas, il s'agit de la plus belle trouvaille de ce livre : une sublime invention qui unit Babel et Sodome, la question des livres sacrés et de leur pouvoir sur les hommes. Si l'on ajoute à ça, un dernier rebondissement du meilleur effet, on a encore une fois en main un livre qui mérite amplement d'aller à la plage ou à la montagne avec vous, voire de faire un bout de chemin à la rentrée sur les tables des libraires.
De dash, posté le 26.07.07 à 07:37 
Décidément, Métaillé ce n'est que des bonnes surprises. T'y as des actions Myosotis? :-)
Je viens de finir "Un acte d'amour" et en garde un très très bon souvenir. Je vais me laisser tenter ici aussi je pense...
De Montsé, posté le 26.07.07 à 18:29
D'accord avec Dash ! Ce roman semble valoir le détour. J'ai lu il y a quelque temps un livre composé de récits enchassés (Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki) J'avais eu du mal à finir les 600 pages, je m'y perdais ; pour le lire, il faut une très bonne mémoire. Quant à "Un acte d'Amour", je viens de le commencer !!! Si si...