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La Vita Nova de Dante à la moulinette MBK

Posté par Myosotis le 25.06.07 à 11:35 | tags : gallimard, poésie, roman

L'écrivain philosophe jadis connu sous le nom de MBK (Mehdi Belhaj Kacem pour ceux qui n'ont pas suivi les aventures de l'ancien M. Delaume) nous fait le beau cadeau d'une nouvelle traduction de la Vita Nova (ou Nuova, selon les époques et les traductions) du seigneur Dante Alighieri. Ecrit à la fin du XIIIème siècle, publié après sa mort et surtout sa Divine Comédie, la Vita Nova est un petit bouquin étrange et totalement aberrant du sens commun. Le jeune Dante y présente, sous une forme, qui tient de l'autobiographie amoureuse (on se croirait chez Leopardi cinq cents ans plus tard), de l'essai ou du livre saint, mystique, morbide, ou alors de l'explication de texte, la version officielle et sentimentale de sa rencontre avec la sublime Béatrice, héroïne de toute sa littérature et sens (unique) de sa vie - rappelons toutefois que Dante est marié, père d'une multitude d'enfants etc.

Ce qui fait le charme de la Vita Nova, c'est justement son caractère anachronique et maladroit bien que totalement maîtrisé. Les jeunes d'aujourd'hui se marreront rien qu'à entendre le projet et son origine : Dante rencontre une fille lorsqu'il a neuf ans, flashe dessus, et ne la revoit ensuite qu'à 18 ans. Petit bourge de l'époque, il nous raconte donc sur une centaine de pages comment il va être amené, de temps à autre, à croiser Béatrice dans sa belle ville de Florence, à la saluer d'un signe de tête ou à récupérer de quelques mots échangés avec et sur elle et qui le plongent dans des délires passionnels (enthousiastes ou dépressifs) qu'on peut trouver totalement disproportionnés par rapport à la simple réalité des faits. Pour ne rien arranger, Béatrice meurt dans la foulée.

L'art de Dante (son seul horizon) sera de rendre compte de sa folie amoureuse (et fictive) en composant à chaque fois un sonnet de quelques vers qu'il donne à lire à ses proches et à le disséquer en direct. Le livre-poème est à cet égard surprenant, totalement sincère, naïf et en même temps témoignant d'une maturité dans les explications de texte qui porte sur elle la démesure du projet qui suivra. La Vita Nova n'est pas grand chose de plus que ça : le délire poétique d'un (jeune) homme qui fantasme un amour de jeunesse et fait porter sur son objet une ambition incommensurable. Béatrice devient en plus d'une jeune fille sexy, une porte ouverte sur le sacré, la béatitude et le divin. Le mélange des genres et des registres est rendu assez précisément par la traduction de Belhaj Kacem. Celui-ci s'attache notamment à rendre la richesse d'une langue qui évolue entre l'autocomplaisance précieuse, la description affligée d'une maladie amoureuse, l'illumination foldingue, la simplicité régressive et la pure beauté conceptuelle. Il faut s'accrocher souvent pour ne pas se moquer de Dante (pris à la lettre, depuis 2007, tout est ici risible), mais aussi pour ne pas verser une larme lorsque Béatrice est emportée par la mort et laisse Dante seul avec son écriture du fantasme et sa peine.

La fin de la Vita Nova est un grand moment de littérature. Dante promet de se taire sur cette affaire jusqu'à ce qu'il ait trouvé une forme susceptible d'exprimer tout ce qu'il a à dire. Puisque la forme n'existe pas encore, il va l'inventer. La Divine Comédie est en marche. La Vita Nova en est une sorte de brouillon, un double mineur mais annonciateur sur le mode quasi-pathologique de ce qui deviendra le plus grand chef d'oeuvre absurde de la littérature mondiale. La Vita Nova démontre de façon probante qu'un projet (un sentiment) imbécile et sans originalité (dire l'Amour qui n'existe pas, transcender une relation sans réalité) peut tout à fait amener à une oeuvre exceptionnelle. Comme disait à peu près Sade, l'écriture consiste à identifier l'unique source de sa folie et à la cultiver (ou à s'y consacrer, je ne me souviens plus). Dante Alighieri a Béatrice, rien que ça. Il s'y accroche comme un mort-de-faim. C'est le plus allumé de tous les écrivains et sûrement pour cette raison qu'il est l'un des meilleurs. La Vita Nova est le premier ouvrage égotiste moderne, un hymne à l'intoxication du Moi par lui-même, et en même temps le premier livre à en faire exploser le cadre par delà les frontières de l'individu.





Commentaires

De did, posté le 01.07.07 à 22:30 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Personne pour écrire sur la Vita Nova ???

quelle époque...

De Ivre Verbal, posté le 09.10.07 à 23:43 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Mais si mais il y a quelqu'un... Cela dit, jamais lu Dante "dans le texte"... Connu comme référence et comme modèle. En tout cas, ici, amusante analyse de cette "folie" amoureuse passée à la moulinette... d'un esprit actuel... Belle liberté de ton et, finalement, cure de jouvence pour décrire un texte fondateur de notre mythologie amoureuse... Bravo.

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