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Rue de la miséricorde, premier roman gay ?

Posté par Myosotis le 22.05.07 à 15:35 | tags : extrait, metailié, roman

 

 

"Bom-Crioulo, cependant, commençait à ressentir les prémices d'une tristesse, chose qui ne lui arrivait que très rarement. Il se souvenait du grand large, de la premier fois où il avait vu Aleixo, et il était préoccupé, soucieux, en pensant à la nouvelle vie qui l'attendait et à sa relation avec le mousse, au tour qu'allait prendre cet attachement, né pendant le voyage, et menacé à présent par les règles, les contraintes du métier militaire. Aleixo pouvait être muté sur une autre unité en moins de vingt-quatre heures. - Qui pouvait en outre l'assurer que lui-même, Bom-Crioulo, servirait encore sur la corvette... ? Instinctivement, il cherchait le gamin du regard, il brûlait de ce désir avide de le voir, de l'avoir toujours auprès de lui, menant la même vie de travail et de discipline, grandissait à ses côtés comme un frère inséparable et cher. D'un autre côté, il était tranquille, car la plus grande preuve d'amour, Aleixo lui avait donnée sur une simple avance, un simple regard. Quoiqu'il leur advienne, il leur faudrait garder intact le souvenir de cette nuit glacée, passée endormis dans les bras l'un de l'autre sous le même drap, à la proue de la corvette, pareils à un couple de fiancés dans la ferveur brûlante des premières heures partagées. Bom-Crioulo, lorsqu'il repensait à cette scène, se sentait balayé par une fièvre érotique extraordinaire, une vague de sensualité irrépressible.... Il comprenait clairement à présent que ce qu'il avait vainement cherché du côté des femmes, il le rencontrerait seulement avec un homme. Il n'avait jamais pensé abriter en lui une pareille anomalie, ne se souvenait pas s'être une fois dans a vie interrogé sur ses prédispositions en matière de sexualité."

1895. Cela s'entend dans le style et le choix des mots, mais pas dans les intentions et la modernité du propos. Difficile d'isoler ici la folie et la violence du désir qui vont monter progressivement en Bom-Crioulo pour balayer son existence, son passé et ce qui lui restait d'honorabilité. Je ne sors pas le terme à tout bout de champ (encore qu'un peu trop souvent) mais cette Rue de la Miséricorde (dont le titre original Bom-Crioulo bien meilleur, désigne simplement le héros du livre), roman brésilien d'Adolfo Caminha, le mérite amplement d'où qu'on se place : le roman est un chef d'oeuvre. Chef d'oeuvre historique, premièrement et bien qu'on s'en tamponne, qui fait peut-être de lui l'un des premiers romans ouvertements homosexuels de la fin du XIXème siècle. là où les Wilde, les Proust et les gays européens ont peur de ruiner leur réputation et font tourner les allusions dans les back-librairies (usant de pseudonymes), Caminha raconte frontalement l'histoire d'amour éternelle entre deux marins : le grand Noir Boum-Crioulo (traduction le Bon Noir) et le jeune mousse Aleixo, cocotte de navire, soigné et capricieux par éducation. La modernité elle-même est devancée, lorsque les deux hommes s'unissent sur le pont, et qu'on sent frémir le déséquilibre physique entre l'homme devenu bête et le jeune puceau, aux allures de jeune adolescente.

Rue de la Miséricorde est, ce sera le point 2, l'un des plus beaux récits réalistes de marins de son époque. La marine brésilienne y est peinte comme ce qu'elle devait être : un milieu rude et injuste. Caminha rejoint ici les plus belles pages de Conrad, de Melville ou de London quand il parle des caractères des capitaines, de la cruauté des membres d'équipage et de la solidarité qui se noue et dénoue entre les hommes. Il n'y a rien de plus facile que d'ennuyer à coups de descriptions réalistes de voiles et d'équipée maritime. Rue de la Miséricorde, même si c'est majoritairement,un roman de marins qui se passe à quai, a le souffle épique des grands récits corsaires. Les récits de tempête sont de toute beauté, ponctués qu'ils sont par les instants où Boum-Crioulo s'apaise, où le rythme tombe, pour retrouver son mousse. Sur le plan littéraire, enfin, il suffit de dire et redire que Rue de la Miséricorde est au niveau de Billy Budd et de Querelle de Brest.

Commentaires

De Bref, posté le 22.05.07 à 17:27 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Bref, comme je les aime...

De myosotis, posté le 22.05.07 à 17:33 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Ouais ce livre est particulièrement chouette. Court en plus. Il paraît que c'est un livre assez connu mais je n'en avais jamais entendu parler (je ne suis pas très pointu en littérature brésilienne, il faut dire). Vraiment une chouette surprise. En me relisant, j'ai l'impression d'avoir un peu trop insisté sur le côté gay friendly. Sur le fond c'est un livre accessible, lisible et qui ne doit surtout pas être catalogué dans le rayon "littérature gay". Ce n'est pas du Guillaume Dustan.

De Bref, posté le 22.05.07 à 17:42 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Personnellement, j'ai surtout pensé à ça : Rue de la Miséricorde, même si c'est majoritairement,un roman de marins qui se passe à quai, a le souffle épique des grands récits corsaires. Les récits de tempête sont de toute beauté. Jean Olivier, Jean Jacques Antier...

De ralph, posté le 22.05.07 à 18:36 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Un vrai blog de pédés quoi

De Lolla, posté le 22.05.07 à 23:02 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
C'est Goeffroy qui va être content : D

De catleya, posté le 15.09.07 à 01:59 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
NOUVEAUTÉS RENTRÉE 2007 Dans toutes les bonnes librairies ou directement franco de port Bordel apostolique, 1790 Notes et présentation Patrick Cardon Les Enfans de Sodome [1790] avait parodié à la manière sodomite les débats révolutionnaires. Dans leurs comités, on d(ébat) entre bougres, tribades et putains pour déposer des motions. Publié à la fin de la même année, le Bordel apostolique s’attache plus précisément aux nouveaux ecclésiastiques dont les biens viennent d’être confisqués par l’Assemblée nationale. Ils n’ont plus les moyens d’entretenir leurs maîtresses et requièrent du Saint-Père un bref qui leur permettrait de se satisfaire entre eux. Le pape y consent à condition d’en avoir la meilleure part, mais bientôt l’abbé Maury rétablit l’ordre « naturel ». Le 10 juillet 1790, le pape faisait savoir au roi qu’il désapprouvait la constitution civile du clergé. Son bref, attendu par le roi et le clergé ne sera officialisé qu’en mars 1791. L’auteur de ce pamphlet désamorce la tension en en publiant un bref à sa manière. Le Bordel est une vraie boîte de Pandore d’où fusent toute une série de joyaux sémantiques quant aux nouveaux ordres (sexuels) du temps. Il fera la joie des nouveaux chercheurs en queer studies mais aussi des simples amateurs de « bonnes choses ». Format : 15 x 21 cm. ISBN 2-908050-66-8. ISSN 0998-4372 82 pp. 10 €. Patrick Cardon a également publié ici Les Enfans de Sodome à l’Assemblée Nationale [1790] (14 €) Poésie homosexuelle en jobelin, de Charles d'Orléans à Rabelais Anthologie bilingue de Thierry Martin La confirmation d’une présence importante de l’homosexualité dans l’œuvre de Villon avait ouvert des perspectives prometteuses. Thierry Martin applique ici la même grille de lecture à d’autres virtuoses du double sens, comme Charles d’Orléans ou Marot. Et bien sûr Rabelais : en effet, pourquoi ne s’est-on jamais risqué à traduire des textes aussi capitaux que les énigmes de Gargantua et les plaidoyers fatrasiques de Pantagruel ? A-t-on craint la décoction d’un clystère, la matière fécale, la poche culière, la fressure boudinale dans les bourses des usuriers, les trous de taupe ? En fait de trous, nos chastes commentateurs n’étaient pas au bout de leurs surprises : Leur propos fut du trou de saint Patrice, De Gilbathar, et de mille autres trous : Si on les pourrait réduire à cicatrice Par tel moyen que plus n’eussent la toux, Vu qu’il semblait impertinent à tous [De] les voir ainsi à chaque vent bâiller… On ne sera pas étonné de voir revivifier ici des textes que nous avons tous visités à l’école sous l’œil vigilant de la République. Celui de Thierry Martin, éclairé par une utilisation de la langue (ancienne pour le décodage, contemporaine pour la traduction) nous délivre enfin la poésie de Charles d’Orléans à Rabelais de sa gangue hétérocentrée. Dans cette édition bilingue, T. Martin illustre avec bonheur la formule de Rabelais : « On ne fait que bander aux reins et souffler au cul ! » ISBN 2-908050-63-3. ISSN 0998-4372 Prix 14 € Format : 15 x 21 cm. 178 pp. Thierry Martin a également publié ici Trois Essais sur la sexualité médiévale ; Les épigrammes pédérastiques de Martial et les poésies homosexuelles de Villon Les éditions QuestionDeGenre/GKC sont publiées par l’asbl Patrick Cardon/GayKitschCamp Association pour une médiathèque LGBTQI 5 rue Pavillon n° 6 34000 Montpellier France Tel/fax 0467658562 Port. : 0603554566 www.GayKitschCamp.com 

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