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Rue de la Miséricorde : attention chef d'oeuvre

Posté par Myosotis le 25.05.07 à 11:50 | tags : roman, métailié

Les grands romans ne préviennent pas et se dénichent parfois là où et quand on ne s'y attend pas. Alors que je m'engageais tranquillement vers la lecture de ce qui paraissait, d'après la quatrième de couverture, un simple récit de marins fin XIXème siècle, brésilien et vaguement homoérotique, le chef d'oeuvre est apparu. Rue de la Miséricorde, auquel on préférera son titre original Bom-Crioulo (qui n'est autre que le surnom du héros, et signifie Bon-Noir), est un roman historiquement et littérairement parfait.
Ecrit par un jeune homme d'à peine trente ans, qui aura l'élégance mystérieuse de décéder deux ans après de la tuberculose, Bom-Crioulo raconte l'amour fou d'un marin-colosse brésilien et noir pour un jeune mousse capricieux et docile appelé Aleixo. En balançant une telle histoire en 1895, Caminha n'est pas le premier à parler d'homosexualité masculine évidemment mais tranche par la frontalité de son exposition et l'absence de culpabilité qui inspire Bom-Crioulo (la coutume voulant, à l'époque, que l'histoire homosexuelle soit reniée ou atténuée avant la fin). Tout ici est écrit et pensé avec la plus grande fluidité : le béguin entre le colosse d'ébène et son matelot aux allures de presque-fille, le passage à l'acte monstrueusement sensuel dans un recoin de la goélette, jusqu'à la chambre-pension qui sert de refuge aux amoureux. Caminha est aussi à l'aise dans la description des scènes de mer et de marine que dans la description des sentiments du héros. Très vite, le lecteur est amené à se poser des questions sur les sentiments du jeune homme et sur l'issue funeste que le sort réservera à un tel couple. Caminha entretient le suspense en ouvrant quelques pistes, comme celle du capitaine qu'on raconte ouvert et lui-même sensible à ce genre de choses. Mais l'ouverture ne débouchera sur rien et le livre cheminera vers sa fin en mode tragédie.
La langue, le traitement et le projet du romancier sont irréprochables tout au long des 168 pages de ce court roman, posant Boum-Crioulo au niveau qu'on pensait inatteignable de deux de ces aînés : le Billy Budd de Hermann Melville, chef d'oeuvre d'indécision et qui reproduit d'une certaine façon un type semblable de relation inégalitaire (Melville y met plus de retenue et crée un trio plus qu'un simple duo), d'une part, Querelle de Brest, de l'autre, soit l'un des plus beaux romans de Jean Genet et celui où la concentration de ses thèmes de prédilection est la plus forte. Il y a de tout cela dans cette Rue de la Miséricorde : un côté canaille dans la description des scènes de vie maritime, de l'amitié, de la sensualité et, surtout, une issue sublime et follement romantique. Le thème le plus fort, par delà l'amour qui relie les deux êtres du même sexe, est sûrement la captation de l'esprit et de la raison de l'aîné par le désir sexuel et amoureux. L'amour est une prise de possession du tempérament par la chair, de l'homme par l'homme, du faible par le fort (et non l'inverse). La détresse de Bom-Crioulo, délaissé peu à peu par son jeune amant, est d'une justesse et d'une beauté à faire frémir, au point qu'on a pu dire de ce personnage (et plus généralement du roman) qu'il était l'Othello homo. La comparaison n'est même pas usurpée tant ce livre, moderne et classique à la fois, mérite d'être découvert et ce, bien sûr, quelles que soient nos obédiences sexuelles.

Commentaires

De Lolla, posté le 25.05.07 à 12:09 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Elle fait un peu politiquement/sexuellement correct cette notule...

De Miss, posté le 25.05.07 à 12:28 Prévenir les modérateurs en cas d'abus

 L'issue funeste que le sort réservera à un tel couple. Tu dis que l'auteur montre, à travers le personnage de Bom-Crioulo,- une absence de culpabilité face aux relations homosexuelles (frontalité de son exposition ), mais la fin tragique (sorte de punition?) ne prouve-t-elle pas que la société ne pardonne pas ces amours "contre-nature" ?

L'amour est une prise de possession du tempérament par la chair, de l'homme par l'homme, du faible par le fort (et non l'inverse). La détresse de Bom-Crioulo, délaissé peu à peu par son jeune amant, est d'une justesse et d'une beauté à faire frémir, au point qu'on a pu dire de ce personnage (et plus généralement du roman) qu'il était l'Othello homo. Fascinant. Bravo.



De myosotis, posté le 25.05.07 à 14:27 Prévenir les modérateurs en cas d'abus

Oui tu as raison concernant cette histoire de fin tragique. Les critiques historiques du livre (j'ai fait une petite recherche sur le sujet) considèrent que le livre est gâché par une fin tragique et que cela prouve d'une façon ou d'une autre que l'auteur a fait des concessions et a essayé de rattraper son amour gay-fou par une sanction morale (je ne dis pas ce qui arrive au cas où certains voudraient le lire) pour ne pas avoir d'ennui. Ces critiques datent bizarremment d'il y a 10 ans ou 20 ans. De mon point de vue (le point de vue des modernes), je considère au contraire que la mort romantique et passionnelle transcende l'histoire et n'affaiblit pas du tout le message. C'est comme si on disait que le double suicide dans Roméo et Juliette incitait à l'amour raisonnable. Est-ce une fin morale ou au contraire une fin morale qui détruit la morale ????? Vaste question. On peut évidemment pencher sur la solution 2.  

L'audace de ce roman est immense et notamment dans les scènes où les deux hommes se louent une chambre dans une pension pour passer leur temps à baiser. C'est chaud, bouillant et réellement superbe, sans être totalement explicite.



De Lolla, posté le 25.05.07 à 14:31 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Je passe manifestement à côté de quelque chose...

De Miss, posté le 25.05.07 à 14:39 Prévenir les modérateurs en cas d'abus

Justement, j'ai essayé d'imaginer la critique de l'époque qui à défaut de sanction morale l'aurait peut-être censuré. Beaucoup d'ennuis en persfective. La critique plus récente dont tu parles tombe sans doute à un moment où on aspire à une plus grande liberté des moeurs et on condamne cette "sanction morale".  Dans tous ça, l'auteur comme le public met de côté l'aspect artistique du roman pour se focaliser sur la morale, encore et toujours. Ton raisonnement me semble juste.

A cause de vous (ou grâce à vous) je suis tentée par trop de romans. Je ne sais plus où donner de la tête.



De Miss, posté le 25.05.07 à 15:14 Prévenir les modérateurs en cas d'abus

Le seul roman que j'ai lu (dont je me souvienne) traitant d'homosexualité est "Maurice" de EM Forster. J'étais fort jeune et ça m'avait laissé perplexe.

Il y a des scènes torrides dans "Rue de la miséricorde", dis-tu ? Miam, miam !



De myosotis, posté le 25.05.07 à 16:11 Prévenir les modérateurs en cas d'abus

torride, torride, mais... jamais vulgaire (un peu comme Bigard)



De Caballer, posté le 25.05.07 à 16:15 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Aaah la référence.........  

De Lolla, posté le 25.05.07 à 16:20 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Myoso, ferais-tu un parallèle entre ce livre et l'oeuvre de Glauber Rocha ? C'est le seul artiste brésilien que je connaisse, donc à qui je puisse me raccrocher, ne connaissant quasiment rien de ce grand pays...

De Caballer, posté le 25.05.07 à 16:33 Prévenir les modérateurs en cas d'abus

Je crois que les brésiliens ont une approche artistique fort sensuelle ou Physique !



De vento, posté le 25.05.07 à 17:07 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Donc les filles tiqueraient fortement sur les scènes homo -- vendredi, c'est hors sujet

De Miss, posté le 25.05.07 à 17:20 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Je me demande quel effet ça me ferait ?   

De myosotis, posté le 28.05.07 à 10:30 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Je ne connais pas Glauber Rocha, désolé. Je suis une bille en littérature brésilienne (et sud-américaine en général).

De Lolla, posté le 28.05.07 à 14:27 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Pardon, j'avais pas précisé, Rocha était un cinéaste que je recommande +++. Des DVD sont dispos sur le marché.


De Lolla, posté le 28.05.07 à 16:40 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Y'a même des infos sur flu ; ) :
http://www.fluctuat.net/2468-ismail-xavier

De Totalrecall, posté le 01.06.07 à 15:05 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Intéressant

De M, posté le 02.12.07 à 22:17 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Ah misère ! J'avais écrit quelques mots -pas beaucoup, 3 à 4 paragraphes...- sur le bouquin et à cause d'une mauvaise manip, tout s'est effacé. Tant pis pour vous, vous l'aurez demain. Là, j'me couche !!!  Ah ciao bonsoir... Crypto : hibou. 

De Montsé, posté le 03.12.07 à 23:09 Prévenir les modérateurs en cas d'abus

Lorsque j’ai ouvert le colis, j’ai écarquillé des yeux devant ce minuscule livre. Ah, c’est qu’il ne paie pas de mine ! Torride disais-tu ! Hum, rien d’explicite mais si bien évoqué qu’on vit presque l’amour des deux personnages ; ce que ne dit pas l’auteur, on l’imagine tout naturellement –même sans être... de l'autre bord ! Rien de vulgaire ; ça paraît si naturel...

 

Nous avons évoqué l’aspect moral du roman. Ce que tu en disais Myosotis :  De mon point de vue (le point de vue des modernes), je considère au contraire que la mort romantique et passionnelle transcende l'histoire et n'affaiblit pas du tout le message. C'est comme si on disait que le double suicide dans Roméo et Juliette incitait à l'amour raisonnable. Est-ce une fin morale ou au contraire une fin morale qui détruit la morale ????? Que la relation soit homo ou hétéro, Caminha raconte avant tout l’histoire d’une passion : celle que développe Bom-Crioulo pour le jeune mousse. La passion est à mes yeux destructrice –et pas forcément en amour- elle exacerbe les émotions, amplifie les sentiments et finit par créer une forme d’isolement car rien n’a plus d’importance que ce qui motive cette passion ; elle prend possession de nous, nous rend aveugle, dépendants… Le noir se sentait envahi par une haine d’autant plus forte que grandissait dans son cœur le désir de posséder sans contrainte, éternellement, le jeune garçon. Il le désirait, certes, mais vierge de tout contact autre que le sien propre, il le voulait comme dans les premiers temps, pour lui et tout à lui, et pour qu’il vive près de lui, soumis à ses caprices, fidèle à un régime de vie commune, sereine et pleine de prévenances mutuelles. Voici l’enfer que vit le marin alors qu’il est enfermé depuis un mois dans un hôpital, ne souriant qu’à l’image d’Aleixo –un portrait photo- : Qu’est-ce qu’il devient ? Pense-t-il encore à lui ? Le noir ne vit que pour le retrouver. Aujourd'hui, on parle beaucoup de liberté sexuelle, mais tout ce qui est raconté dans ce roman semble traverser les âges

J’aime beaucoup le choix des personnages qui sont d’une nature modeste à priori : désirs simples et pas d’autres ambitions que celle de vivre à sa faim et librement… L’amour explose, ravage là où on ne pense même pas qu’il puisse exister.

 

 

Parfois, je suis frappée de constater comment des extraits nous marquent particulièrement. Ils ont l’air de retentir dans notre esprit comme le rappel d’un vieux souvenir, d’une expérience passée ; c’est un peu comme si ces quelques phrases capturées au hasard d’un roman nous appartenaient déjà. Le noir attendit la réponse dans l’angoisse, avec une fébrilité d’amoureux qui aspire au moment d’étreindre sa belle en comptant les heures minute après minute. Et s’il devait ne pas venir ? Ah ! décidément, c’est qu’il ne voulait plus de lui, qu’à présent, il le méprisait. Mais qu’il réponde au moins, il le fallait, d’une manière ou d’une autre !

 



De Troll, posté le 30.01.08 à 15:16 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Encor un bouqin de pédés. vou lez collectionnés ?

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