Pétrole, édition augmentée "En projetant et en commençant d'écrire mon roman, j'ai bien réalisé autre chose que de projeter et d'écrire mon roman : j'ai organisé en moi le sens et la fonction de la réalité; et une fois que j'ai organisé le sens et la fonction de la réalité, j'ai essayé de m'emparer de la réalité. M'emparer peut-être sur le plan doux et intellectuel de la connaissance ou de l'expression; mais malgré tout, essentiellement, brutalement et violemment, comme cela se passe pour chaque possession, pour chaque conquête. Au moment même où je projetais et écrivais mon roman, autrement dit où je recherchais le sens de la réalité et en prenait possession précisément dans l'acte créatif que tout cela impliquait, je désirais aussi me libérer de moi-même, c'est-à-dire mourir. Mourir dans ma création : mourir comme en effet on meurt, en accouchant : mourir, comme en effet on meurt, en éjaculant dans le ventre maternel."
Déclaration-manifeste qui sert de quatrième de couverture à l'édition augmentée de Pétrole, le roman inachevé de Pier Paolo Pasolini, cet extrait dont la 1ère partie est précieuse (la seconde prête à rire), pose assez bien en quoi Pasolini est un grand écrivain, ou du moins le "meilleur concepteur de projets littéraires" du XXème siècle (il est certain qu'il n'a pas écrit les meilleurs livres mais qu'il les a pensés très fort, comme Wilde au XIXème siècle). Cette question de "prise de possession de la réalité" est tout l'objet de Pétrole, grande saga fragmentaire qui raconte les dessous de la société italienne des années 70, découvre les moeurs, les penchants, les troubles du capitalisme et de ses notables (la société pétrolière ENI est la vraie héroïne du roman), la corruption de l'âme des politiques et des capitaines d'industrie (je ne parle ici que de la pointe de l'iceberg - le livre inachevé aurait parlé de tout). La prise de possession de la réalité est LA grande aventure du roman, une question qu'on a éludée plus que trop souvent en France et qui laisse notre littérature à la traîne de celles qui y ont fait face. Succession de notes et de fragments (dont la plus longue scène homo du monde - qu'on ne conseillera pas aux lecteurs qui ne connaissent pas Pasolini), Pétrole est une idée de chef d'oeuvre et une mine de renseignements sur la méthode Pasolini : 30% d'idéologie, 30% de matière première (information, biographie, images) et 30% de poésie. Les 10% restants sont formés d'un ciment très personnel (une vision) qui irradie l'ensemble de l'oeuvre. Evidemment, Pétrole, qui a été démarré après 15 ans sans écriture romanesque - les années cinéma de PPP- a démarré pendant le tournage de Salo ou les 120 journées et s'est achevé, comme tout le reste, en novembre 1975, aux marges d'Ostie. Commentaires
De luigi, posté le 06.05.07 à 17:55
![]() Pétrole est son pire roman. On se demande pourquoi on publie des livres inachevés. C'est quelque chose que je ne comprends pas. Le dernier Camus, le Jules Verne oublié et tous ses livres posthumes qui ternissent les oeuvres d'auteurs merveilleux. Pétrole est l'exemple de ce qu'il ne faut pas faire quand on est éditeur. De didier, posté le 07.05.07 à 13:31 ![]() Je suis assez daccors avec vous. d. De marie, posté le 07.05.07 à 14:16 ![]() Par contre la photo est très chouette. Pasolini avait un certain charme. De didier, posté le 07.05.07 à 23:36 ![]() Plus que Pétrole, pasolini excelle dans quelques ouvrages où se condense toute l'énergie de son carburant théorique " qui je suis " court poème d'essence autobiographique que peu de gens connaissent - aux éditions arléa - "écrits corsaires " très inflammable petit combustible littéraire car l'homme est en colère et manifeste son rejet intégrale d'une société de consommation qu'il déglutit par tous les pores de sa conscience en alerte - les lettres luthériennes, une initiation lucide et remplie de tendresse par laquelle, s'adressant à un disciple imaginaire, pasolini tente d'éduquer intellectuellement un être qui'l voit comme son unique continuateur idéologique - ses poèmes - en deux volumes, retravaillés tout au long de son existence et que vous goûterez avec sur votre bouche entrouverte toute la sensualité évasive de ses ambiances méditaréennes, observations sociales d'une précision psychologique confondante et tendresse séculaire quoique fragilisée à l'égard d'une ruralité identitaire qu'il voit disparaître progressivement au profit d'une plus violente tentation de vivre selon des critères moins subtiles qu'au temps de sa jeunesse, pasolini ou l'empathie sociale portée à son degré le plus blessant et, paradoxalement, le plus vitale, pour finir, sa correspondance émouvante à plus d'un titre quand est évoquée la mort de son frère résistant, Guido, et un recueil enfin disponible en poche, les anges distraits, sélection subtile de nouvelles élaborées... Bonne lecture - Didier. De myosotis, posté le 08.05.07 à 18:24 ![]() Pétrole est un livre intéressant, pour son projet et les quelques centaines de pages d'extraits ou passages intégralement rédigés. C'est une plongée fascinante dans le mode d'écriture et de création de PPP. Si l'on considère que Pasolini voulait y ajouter des coupures de presse, des extraits de film, des citations, des documents divers et variés, on voit que le caractère inachevé n'est finalement qu'une conséquence même de la "forme" qu'il voulait inventer : une forme fragmentaire qui discourt sur elle-même et s'autoanalyse, s'autoquestionne. Cette forme en soi est révolutionnaire et d'une grande modernité, prolongeant à mon sens sur le plan théorique les thèses de Walter Benjamin et notamment l'apparence du livre des passages. Evidemment au final, on se retrouve avec un livre constitué de notes et avec des mots qui manquent, mais il n'y a pas que ça. Ajouter un commentaire |
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