N'avez vous jamais rêvé de vivre dans un livre ? D'habiter une histoire ? Un monde entièrement défini par les besoins d'un récit. Un univers où l'on communique grâce aux notes de bas de page, où ni les cheveux, ni les ongles ne poussent. Où l'on ne va pas aux toilettes. Où vous connaissez d'avance le méchant qui vous pourrira l'existence (sauf contingence de l'histoire en question, bien entendu).
Ce monde existe, c'est celui, totalement délirant du gallois Jasper Fforde et de son héroïne, Thursday Next. Thursday est un agent de la "Jurisfiction". Sorte de police de la littérature, chargée de régler les problèmes existants au sein du monde des livres. Enfin, "agent", pas vraiment. Dans Le Puit des Histoires Perdues, troisième volume de ses aventures, elle n'est que stagiaire, mais se sent appelée par de plus hautes fonctions et une grande destinée (et ce n'est pas les trois sorcières de Macbeth qui diront le contraire.).
Capable de passer de livre en livre, d'entrer dans leurs histoires, de vivre, parler et intéragir avec ses personnages, Thursday est une sorte de "super-agent" de la littérature. Elle est même capable de changer la fin d'un récit jugé trop triste ou trop ennuyeux (voir L'Affaire Jane Eyre, son précédent volume chez 10/18). Un don que Fforde (avec deux "F" et un "e" merci David) utilise comme pretexte pour saboter les classiques et se moquer gentiment de ses confrères. Entre leçon de littérature, polar et science-fiction, les romans de Fforde déroute, c'est évident. Certains de nos collègues se contentent d'ailleurs souvent de signaler que ses histoires sont irracontables. Sachez qu'il ne s'agit là que de feignantise de journalistes. Le récit du Puit des Histoires Perdues est bien un peu embrouillé, mais cela n'est qu'un effet des multiples emprunts de l'auteur qui pioche allègrement dans les classiques de la littérature mondiale (et les autres). Ainsi, on voit apparaître Humpty Dumpty, Ma mère l'oie et tous les personnages de comptines engagés dans une grève et réclamant que des heures supplémentaires leur soient comptées. Le chat de Cheshire est aussi de la partie, accompagné du terrifiant Minotaure, du Falstaff de Shakespeare et de bien d'autres encore. Pour autant, les livres de Fforde ne sont pas dénuées de sens. Au milieu du joyeux bestiaire littéraire du Puit des Histoires Perdues, son héroïne, Thursday Next doit déjouer un sombre complot visant ni plus ni moins à faire disparaître, à plus ou moins long terme, les personnages littéraire et simplifier ainsi les problèmes posés par les individus au profit des machines. Dit comme ça, on pourrait voir une dénonciation un peu simpliste du libéralisme économique qui sévit de nos jours, mais c'est oublier le brio de l'écrivain gallois quand il s'agit de tisser des histoires dignes d'une rencontre inespérée entre l'univers des Monthy Pyton, le roman noir de Dashiell Hammett et les personnages de Lewis Carrol. Fforde maîtrise également l'art du dialogue à la perfection, et brosse une galerie de personnages secondaires hilarants (voir, les échanges entre les personnages "génériques", ibb et obb et leur évolution, ou les interventions de Pickwick, le Dodo femelle de Thursday).
Emplie de monstres grammaticaux (Thursday doit se battre contre des Grammasistes, des ponctusauroïdes, des vers correcteurs, des adjectivors et surtout de terribles "vyrus" générateurs de fôtes d'ortograf mortèl), de non-sens et de trouvailles littéraires, Le Puit des Histoires Perdues se dévore avec un bonheur non feint. Je ne seray tro vous consaillay ce livrre brillan et loup-phoque... Merde, un vyrus ! Ah non, c 'est du langage sms, encore pire ! Je vous laisse...
Jasper Fford - Le Puit des Histoires Perdues (Fleuve Noir)
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Sans vouloir m'en mêler : les romans de Fforde déroutent ... ;-)
Ceux qui ne l'ont pas encore essayé, foncez. On rigole bien.