Dans le monde des comics, le Cerebus de Dave Sim occupe une place comparable à celle de La Recherche du Temps Perdu, en ce sens que si tout le monde en a entendu parler et reconnaît son importance, rares sont ceux qui l'ont réellement lu en entier. J'en ai pour ma part entrepris la lecture il y a plusieurs années, mais je me trouve véritablement "pris" que depuis quelques mois. Il faut dire que je n'ai peut-être pas bien fait de commencer par le début : à l'origine, Cerebus était un comic book mensuel autoédité, parodie du Conan de Barry Windsor Smith assez mal dessinée et pas très drôle (surtout si, comme moi, vous ne connaissez rien à Conan). Puis aux alentours du douzième numéro son auteur, le canadien Dave Sim a eu une révélation d'ordre mystique en prenant du LSD, un événement clé auquel il reviendra plusieurs fois, le décrivant tout à tour comme une crise de nerf ou un état de parfait équilibre extatique parfait . Cette crise eut deux conséquences majeures : sa femme et sa mère le firent interner pendant quatre jour, le temps qu'il redescende sur terre, et il traça pour Cerebus un plan qui le ménerait jusqu'au numéro 300, vingt-cinq ans plus tard. Et il s'y est tenu.
A plus de six mille pages, Cerebus est sans doute la plus longue histoire jamais racontée par un seul homme sous forme de BD. Certains mangas comptent sans doute au moins autant de pages, mais aucun à ma connaissance ne racontent vraiment une seule histoire avec un début et une fin. Cerebus est un roman, pas une série. Du moins, arrivé à peu près à la moitié des trois cent numéros, c'est ce qu'il me semble. Les choses sérieuses ne commencent qu'au vingtième numéro et, si je peux vous conseiller un point de départ, ce sera High Society, le recueil des numéros 26 à 50 de Cerebus, dans lequel le personnage qui donne son titre à la BD, un oryctérope anthropomorphe sans foi ni loi, se retrouve premier ministre d'une cité en faillite. A cette période l'humour était encore largement présent et était même devenu très bon, notamment avec The Cockroach, un super héros qui change sans cesse de costume au gré des envies parodiques de Sim (son batman version Frank Miller est particulièrement bien vu).
Par la suite Cerebus deviendra pape, ce qui donnera l'occasion à l'auteur d'être encore plus virulent avec la religion qu'il ne l'a été avec la politique. Beaucoup pourrait être dit à propos de Sim lui même, qui alors que son titre était au plus haut de sa popularité au début des années quatre vingt dix, avec parait-il un tirage inégalé dans l'auto-édition de comics, il publia au dos de Cerebus une série d'essais interprétés comme misogynes (je reste prudent tant que je ne les ai pas lu) et perdit très vite la plus grande part de son lectorat. Jeune homme libéral, féministe, drogué et gauchisant quand il a commencé son oeuvre dans les années soixante-dix, Sim est devenu fermement anti-féministe, extrêmement religieux (une sorte de gnosticisme christiano-musulman), qu'il soutient l'administration Bush et vit comme un ascète, refusant confort matériel, technologie et femmes. J'essaie cependant pour l'instant de lire l'oeuvre sans me laisser distraire par l'auteur, sur lequel je me pencherais sans doute une fois ma lecture terminée. Pour l'instant, j'apprécie juste l'ironie qui fait que son personnage le plus abouti soit un femme et je me délecte de l'échelle que peuvent prendre l'expérimentation avec la composition des pages quand on en a six mille. Je me régale de son utilisation comme personnage et narrateur d'Oscar Wilde, qui quitte le domaine de la parodie pour celui du clonage sur papier.
Il y a encore un millier de choses que je pourrais dire sur Cerebus sans réussir à vous expliquer son génie ou même son sujet, mais elles devront attendre une prochaine fois. Sachez juste qu'il s'agit là de rien de moins qu'une pierre angulaire de la bande dessinée et que le statut de paria dans lequel son auteur s'est volontairement jeté ne devrait pas nous empêcher d'apprécier son chef d'oeuvre. Malheureusement pour nous, la paranoïa de Sim vis a vis des éditeurs ("Aucun éditeur ne vous payera jamais assez pour le poursuivre") fait qu'il se refuse à toute traduction de son oeuvre, a moins, éventuellement, qu'un groupe de fans approuvés par lui ne s'y colle. Par moment je me dis qu'arrivé au bout de ma lecture je lui passerais bien un coup de fil à ce sujet.
De Teenage, posté le 29.01.07 à 12:04 
Merci pour ce petit résumé de Cerebus, ça fait 10 ans que je le vois dans les bacs, je me suis toujours demandé ce que cela valait...
De 2goldfish, posté le 29.01.07 à 16:23 
Depuis que j'ai écrit ça, j'ai pas mal avancé dans ma lecture, j'en suis arrivé à l'essai "misogyne" de Reads et je tend de plus en plus vers la proposition "Cerebus=plus grand chef d'oeuvre de l'histoire de la BD". Pas moins.
De Ina, posté le 31.01.07 à 03:43 
Merci ! Je vais y jeter un coup d'oeil. J'ai toujours eu envie de lire des BDs.
De Matt the Brat, posté le 05.02.07 à 14:24 
Cerebus = plus grand chef d'oeuvre de l'histoire de la BD" ... je suis tout à fait d'accord. Je les ai tous lus et même si les deux derniers tournent au délire rétrograde,cela reste une oeuvre majeure de la BD mondiale. C'est comme L.F.Céline, on est pas d'accord mais on est quand même séduit par le talent. Ceci dit jusqu'à "Guys", ça reste frais et jouissif :)