L'Ange de l'abîme Auteur plutôt mésestimé, Pierre Bordage est l'un des écrivains joyaux de l'anticipation sociale à la française, un genre qui sous l'impulsion de Dantec et quelques autres, est peut-être ce qui se fait de plus intéressant par les temps qui courent. Après un Evangile du Serpent, un rien décevant et alambiqué, cet Ange de l'Abîme est une heureuse surprise, le vrai grand roman d'aventures visionnaire que nous attendions tous. S'il ne se suffisait à lui-même, le roman de Bordage ferait un joli chaînon manquant entre le Cosmos Incorporated et la Grande Jonction de Maurice Dantec justement : même époque ou presque, même vision apocalyptique d'une société européenne qui court vers l'abîme avec la radicalisation des religions. Si le franco-canadien ne s'est pas appesanti jusqu'ici sur les événements qui précipitent la déréliction de la vieille Europe, Bordage choisit de ne parler que de ça à travers l'odyssée de deux adolescents, Stef, une très belle fille de seize ans, et Pibe (au nom inspiré par le Pibe del Oro, Diego Maradona), treize ans et orphelin de première fraîcheur. Dans l'Europe de Bordage, une guerre de tranchées façon Première Guerre Mondiale (dégueulasse, et broyeuse de chair humaine) oppose les légions de l'Archange Michel, un étrange patriarche dictateur, aux allures de Dieu le Père, bunkérisé en Roumanie, et les armées fanatiques et islamistes de la Grande Nation. Sous l'influence des Etats Unis, heureux de distancer leurs concurrents européens et de détourner la haine terroriste post-11 septembre sur la Vieille Europe, la Guerre conduit à un retour du religieux chrétien en Europe, à l'interdiction de l'avortement, des unions hors mariage, à l'éradication (dans des camps de détention) des Arabes d'Europe, à des restrictions alimentaires,.... L'Archange Michel, qui gardera son mystère jusqu'aux dernières lignes du livre, mène la charge et rééduque les masses pour modeler ou remodeler une Europe Eden, où les Chrétiens vivront heureux et débarrassés de la chienlit ousama.En évoquant les destins croisés de plus de vingt personnages, parfois sous forme de nouvelles (la bourgeoise qui s'encanaille, la femme qui couche avec des conscrits, l'homme qui voulait être roi à la place de l'Archange, le responsable d'un camp de concentration,...), Bordage dresse un tableau sinistre de notre devenir, tout en maintenant à travers le personnage sublime de la jeune Stef, une lueur d'espoir. Le "but" de celle-ci est en effet de traverser l'Europe pour aller rencontrer le Guide Suprême et voir la vérité en face. Son compagnon, le jeune Pibe, subira à ses côtés une série d'épreuves didactiques qui le changeront en homme : il s'alliera aux bandes de pillards des rues, tuera, aimera, baisera, participera aux horreurs, avant de (peut-être) changer la face du monde. L'Ange de l'Abîme est difficile à résumer mais offre le portrait le plus précis qui soit d'un devenir possible de l'Europe actuelle, à quelques décennies (années?) seulement de portée. L'Ange de l'abîme Pierre Bordage Commentaires
De myosotis, posté le 02.01.07 à 11:59
![]() Petite précision amusante. Dans son American Black Box, qui vient de sortir et que je suis en train de lire avidement, Dantec éreinte Bordage, et notamment l'Evangile du Serpent, au motif qu'il fusionne des thèmes religieux et une mythologie new-age. Cela n'empêche que cette fois et sur cet Ange de l'Abîme la proximité des visions est sidérante, la Foi catholique en moins pour Bordage De :-, posté le 02.01.07 à 14:12 ![]() De toute façon, "thèmes religieux" et "mythologie new-age", tout ça, c'est la même foutaise. Je prendrai Dantec au sérieux le jour où il parlera d'ailleurs que de son point de vue de cul-béni. De luc, posté le 02.01.07 à 15:15 ![]() Oui, il faut arrêter avec les Bordage, les Dantec, ce sont jamais que des écrivaillons de polar qui ont lu qques bouquins de philo. Franchement, ils sont à peine au niveau d'un SAS ou de n'importe quel bouquin d'espionnage de ce genre. Ils ont de la chance de tomber sur un public qui n'est pas difficile. De TheEraser, posté le 02.01.07 à 18:05 ![]() C'est vrai que l'évangile du serpent était dans l'ensemble assez décevant et m'avait fait un peu quitter de vue Bordage. Va falloir que je lise, ça, tu m'a mis l'eau à la bouche Myosotis. En parlant de Dantec, je viens de finir le grand cycle d'Hypérion de Dan Simmons et étonnemment, je trouve de grandes résonnances avec ce que Dantec a pu décrire dans Grande Jonction sous le nom de l'Anome (parallèle dans les actions des deux intelligences artificielles) et l'on retrouve aussi une réflexion assez pertinente de Simmons sur la religion avec quelques pirouettes finales assez déroutantes. En fait, maintenant que j'y repense et au risque de paraitre lourd, on trouve aussi des résonnances sur de futurs conflits interreligieux, proches finalement quoique dans un autre contexte, de la vision de Dantec, dans le Moineau de Dieu de Mary Doria Russel.. Je ne sais pas si tu les as lu, mais si tu peux dis moi ce que tu en penses. De Clairwitch, posté le 03.01.07 à 10:24 ![]() Par contre, la fin de la trilogie, Les Chemins de Damas, est assez naze. De myosotis, posté le 03.01.07 à 11:33 ![]() Pas lu le moineau de Dieu désolé mais je vais essayer de mettre la main dessus. En ce qui concerne Simmons, le thème est évidemment au coeur d'Hypérion, mais pas forcément sous la même forme. Evidemment Hyperion doit être de la fin des années 80 si je ne m'abuse et le contexte était différent. Bizarremment, je n'ai pas retrouvé cette proximité d'alors dans le cycle Illium, si ce n'est peut-être dans la figure intéressante des Moravecs, fusion chair-électricité qui eux aussi se cultivent et peuvent faire preuve d'un certain humanisme, qu'on peut rapprocher de certains personnages (androïdes) de Cosmos Inc ou de Grande Jonction. De taxus, posté le 06.01.07 à 02:14 ![]() Le moineau de dieu ressort plus de l'ethnologie fiction, même si l'on baigne dans la vaticanerie. Mais celà demeure très bon. Ajouter un commentaire |
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