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Truman Capote et Ralph Ellison : angoisse de la page blanche ou procrastination ?

Posté par Céline le 20.05.08 à 10:23 | tags : elucubration, web
Pourquoi certains écrivains mettent-ils tant d'années à accoucher de leur œuvre ? Il semble que seules deux hypothèses se présentent : ou nos génies sont confrontés à l'angoisse de la page blanche, ou ils souffrent de procrastination chronique.

Dans un article publié dans Slate à l'occasion d'un dossier "spécial procrastination", la journaliste Jessica Winter revient sur ces deux maux qui frappent traditionnellement les écrivains même les plus talentueux. Deux noms de la littérature américaine se prêtent bien au sujet : d'une part, Truman Capote, qui après des années de projets et de promesses littéraires, finit par ne publier que quelques bribes de l'épopée annoncée. D'autre part, Ralph Ellison, qui après le succès de son Invisible Man (1952), travailla quarante ans durant sur son second roman, pour finalement mourir sans l'avoir vraiment achevé.

Capote et Ellison ont-ils souffert de panne d'inspiration, où ont-ils repoussé le moment d'écrire au point que le temps finisse par leur manquer ?

Pour tenter d'obtenir une réponse, ou du moins quelques éclairages, la journaliste de Slate contacte deux biographes des écrivains concernés : Gerald Clarke, auteur de Capote, et Arnold Rampersad, auteur de Ralph Ellison : A Biography.

Rampersad établit une distinction entre "l'écrivain qui ne peut pas commencer à écrire, et celui qui écrit sans relâche, sans toutefois parvenir à trouver son travail satisfaisant". Selon lui, Ellison appartient à cette deuxième catégorie. Gerald Clarke suggère la même chose au sujet de Truman Capote, en précisant que celui-ci "n'autorisa jamais la publication des écrits qu'il ne jugeait pas à la hauteur. Et en dépit de ses boires et déboires, il écrivait bien, très bien même, y compris dans ses dernières années". En d'autres termes, Ellison et Capote étaient tous les deux victimes de leur propre perfectionnisme, un syndrome qui fait finalement le pont entre la procrastination et l'angoisse de la page blanche.

 

Mais ne faudrait-il pas inclure dans cette explication un autre symptôme très répandu, et appelé, lui, mauvaise foi ? Car au perfectionnisme, à l'anxiété provoquée par un succès trop précoce, au manque d'amour-propre qui peuvent tour à tour empêcher l'écriture, s'ajoutent encore d'autre prétextes plus élaborés pour expliquer le retard ou l'absence de l'œuvre annoncée. Ellison affirmait avoir perdu le manuscrit de son second roman dans un incendie en 1967, ce que son biographe Arnold Rampersad tient pour un probable mensonge. Quant à Capote, il accusait son ancien compagnon John O'Sheah de détenir le manuscrit de Answered Prayers. Lorsque les deux amants se réconcilièrent, Capote admit quasiment qu'"en fait celui-ci n'avait jamais existé".

 

L'article présente également des visions très drôles d'écrivains en flagrant délit de procrastination, qui tantôt s'occupent de ranger leur bureau, tantôt traînent sur YouTube, Google ou Facebook à la recherche de nouveaux groupes à rejoindre...

Il existe sans doute autant d'excuses pour ne pas écrire qu'il existe d'écrivains, et sans doute la plus sincère d'entre elles est-elle aussi la moins acceptable : écrire est un processus lent et douloureux, qui demande parfois le sacrifice d'une vie entière.


Reprise de l'article de Jessica Winter, "It's all in my head", publié dans Slate le 14 mai 2008.
Voir aussi, du même auteur, l'article "Procrastination Lit. Great novels about wasting time".


Mon tampax, mon pipi, ma vie

Posté par Céline le 19.05.08 à 17:19 | tags : édition, elucubration, news
Best-seller en Italie, La cellulite c'est comme la mafia, ça n'existe pas, signé Pulsatilla, est, pour caricaturer, le nouveau roman à lire en jean slim avec une mèche qui pend sur les yeux. Si on peut comprendre ce qui a pu faire marcher aussi bien le bouquin (en Italie donc, et peut-être bientôt en France où il vient de sortir Au Diable Vauvert), on ne cautionne pas.

 

L'intelligence féminine ? On ne trouve dans La cellulite... qu'une vague sociologie des lieux communs, tout juste digne des pires magazines féminins. Quand Pulsatilla fait de l'esprit, ça donne quelque chose comme ça : "Dommage pourtant que, chaque fois que tu sors de chez le coiffeur, il tombe une pluie torrentielle". Brillant. Et ce n'est même pas à prendre au second degré.

De l'humour ? Il ne relève pas vraiment de l'originalité de miser sur le triptyque Zizi-pipi-caca pour rendre son texte drôle et osé. Pulsatilla nous révèle très crûment une foule de petits problèmes censés nous faire rire, et dont on se passerait bien. Exemple, ses "règles douloureuses avec diarrhée" : "Chaque fois que tu vas aux chiottes, tu dois faire la guerre sur deux fronts en même temps". Tordant.

De la subversion ? En dehors de quelques considérations sur divers régimes draconiens et la façon dont les magazines de mode y poussent les femmes (ah, c'est original, ça aussi), Pulsatilla s'insurge aussi, non sans qu'on y perçoive une sorte de fierté, contre "le fait que dans la plupart des cas tu doives t'enfiler le doigt dans la figue pour mettre en place le tampon". Qu'en termes galants ces choses-là sont dites... Et l'idée s'étale sur plusieurs pages : même ton, même combat.

 

Alors qu'il devrait se mettre au service de la cause féminine, en gueulant tout haut ce que tout le monde oublie (la connerie des mecs, la douleur des règles, la dictature de l'apparence), le discours d'une Pulsatilla (comme celui de la plupart des trashouillo-féministes ou faiseuses de chick lit apparues ces dernières années) pourrait bien plutôt la desservir. Notamment, en réduisant la femme à une névrosée du milligramme de trop, qui ne se bat que pour son brushing ; à une obsédée de la bite, qui largue les gentils amoureux impuissants pour des bons coups hyper salauds.

A bien y réfléchir, ce n'est pas tant l'ouvrage de Pulsatilla qu'il faut blâmer que cette mouvance qui voudrait que pour être cool, drôle et libérée, une femme ait à aller clamer partout que la ficelle de son string lui rentre dans le cul, et qu'elle ne ressent rien aux gâteries que lui prodiguent ses nombreux mecs. On a encore le droit d'avoir une plus haute idée de la femme.


Badiou le soldat philosophe : C'est celui qui le dit qui y est (7)

Posté par Myosotis le 19.05.08 à 11:32 | tags : elucubration, youtube
 
Alain Badiou, dont le nom est devenu étrangement populaire depuis qu'il a dit et écrit ce qu'il pensait de Nicolas Sarkozy (la plus sûre façon d'attirer l'attention de nos jours), est le plus grand philosophe français en activité. Cela ne se sait pas, mais ce philosophe qualifié péjorativement de "maoïste" dans la presse (ce qu'il est d'une façon ou d'une autre), est l'un des seuls aujourd'hui à nous proposer une pensée du monde cohérente, systémique, et terriblement lucide. Oubliez ceux que vous avez l'habitude de voir à la télé ou de lire dans la presse : les Finkielkraut, les Glucksmann, les Baudrillard, ces types sont des nains à côté de Badiou. L'être et l'événement, dont on fête cette année le 20ème anniversaire de la publication, est le livre de philosophie le plus important (et peut-être le plus ardu) de ces cinquante dernières années.
 
Pour faire simple, disons que Badiou propose un dépassement d'Heidegger et de Freud par la façade révolutionnaire, une pensée impressionnante qui replace la recherche de la vérité au centre de la philosophie contemporaine. Sur la forme, ses écrits majeurs ont la beauté des démonstrations mathématiques dont il s'inspire (ou dont il use - merci aux connaisseurs de me pardonner cette vulgarisation de bas étage) mais aussi l'évidence poétique, et politique, des grands textes littéraires. Puisqu'il ne s'agit pas ici de parler de son oeuvre de philosophe (ce dont je suis incapable...) mais bien d'autre chose, il faut juste apprécier à leur juste valeur - inestimable, les nombreux extraits de conférence qui sont disponibles sur le net et qui reprennent un certain nombre de ses interventions américaines ou dans le cadre de son séminaire à l'Ecole Normale Supérieure.
 
Sur l'extrait ci-dessus, on peut en noir et blanc ressentir le frisson de la pensée en marche, l'intelligence connivente du lecteur, du spectateur, de l'auditeur qui découvre en 1 minute et 18 secondes ce qu'est un grand penseur. Le cadrage est incertain et rend bien la surprise qui suit la confrontation avec un tel système. On peut regarder les écrivains en vidéo, aller les voir en dédicace, échanger quelques mots avec eux, savourer une lecture, mais la force du discours philosophique n'a rien à voir avec cette séduction machiavélique et putassière du discours romanesque. Lorsqu'on écoute Badiou, ce n'est pas la vérité d'une époque ou d'une situation qui nous tombe dessus : c'est la vérité tout court et cela fait beaucoup plus de bruit et d'effet si on sait écouter. Il y a dans le verbe philosophique, lorsqu'il se situe à ce niveau, une pureté et une concision syntaxique qui ont de quoi effrayer et irradier ce qu'on avait admis jusqu'à présent comme sa juste représentation.
 
La philosophie est une machine à fusiller les illusions, une machine à désintégrer l'évidence, un instrument phénoménal et dont l'intégration directe à notre système central est un saisissement aussi violent et délicieux qu'un virus informatique, un coup de foudre ou de massue sur la tête. On peut aisément éviter de lire un livre de philosophie (dieu merci...) mais pas esquiver la parole d'un philosophe, lorsqu'on est pris dans son faisceau vertueux. En soi, la diffusion de ces "vignettes" sur le net est l'un des petits cailloux blancs contaminants qui mèneront un jour prochain (c'est ce qu'on peut prophétiser) à l'Evénement des événements, ce temps où le monde sera bon à cueillir, ce temps où l'ordre des choses chancèlera sur sa base. C'est à cet instant décisif que nous prépare la philosophie de Badiou et de ses thuriféraires, le jeune Mehdi Belhaj Kacemet quelques autres : une révolution aux allures de révélation... pour laquelle l'impréparation ne sera pas pardonnable.

Chamaille politique en librairie ?

Posté par Céline le 16.05.08 à 12:31 | tags : news, édition
Depuis la dernière élection présidentielle, et depuis aussi que tout le monde est devenu "people", des dirigeants bedonnants aux starlettes sans carrière, les livres politiques se sont installés massivement en librairie. La publication d'un livre s'inscrit désormais dans une stratégie plus globale de pouvoir. Une couverture avec sa tête dessus, des pages d'aveux qui rendent humains, des idées exposées noires sur blanc, l'illusion de proximité que procure l'acte individuel de lecture : de quoi créer sans doute de la valeur ajoutée sur un personnage public. Exemple avec deux cas PS, qui choisissent chacun de sortir un livre d'entretien avant l'été.

 

Bertrand Delanoë ne se cache pas de ses nouvelles ambitions : il vise la direction du PS et se voit présidentiable en 2012. De l'audace donc, comme le signale le titre de son livre qui paraîtra le 22 mai chez Robert Laffont. Il s'agit d'un entretien avec Laurent Joffrin, le directeur de Libération, qui a expliqué, dans une interview pour l'hebdomadaire Le Point, que le but du maire était "de faire un livre vivant, personnel, mais politique avant tout et non "people". Joffrin ajoute également que l'audace du livre "consiste à sortir de la rhétorique des congrès socialistes pour décrire une politique contemporaine".

 

Après l'élection présidentielle, Ségolène Royal avait déjà publié un livre : Ma plus belle histoire, c'est vous. Ça sonne comme une jolie chanson française d'antan. C'est presque ça. Paru chez Grasset, l'ouvrage s'est classé parmi les meilleures ventes d'ouvrages politiques. Dans ce cas, pourquoi le même éditeur se priverait-il d'en sortir un autre ? Ségolène Royal annonce en effet pour fin juin un livre de réflexion avec Alain Touraine, l'auteur de Penser autrement (Fayard). Celui-ci reviendra sur des grands thèmes de société, sur lesquels réagira l'ex-candidate, en cherchant à leur donner une "dimension politique opérationnelle".

 

Question : où, quand et comment lire un ouvrage politique, signé Delanoë ou Royal ? Dans les transports ? Sur la plage ? Au lit ?

 

Retrouvez l'actualité des livres politiques sur le blog politique.


Babycakes : Qui veut manger du bébé ?

Posté par Céline le 15.05.08 à 15:45 | tags : elucubration, youtube

Il n'y a plus de normales saisonnières. La terre tremble, la mer déborde, le feu se répand. L'Homme détruit.

Voici une nouvelle de et lu par Neil Gaiman : "Babycakes", extraite de Miroirs et fumées, recueil qu'un ami bienfaisant m'a récemment fait découvrir.

Le texte a été écrit au profit des People for the ethical treatment of animal (sans être activiste PETA, on peut refuser de voir les petits phoques se faire massacrer, et être dégoûté par la façon dont certains fournisseurs élèvent les poulets.)

 

 

Babycakes
 
Il y a quelques années, les animaux ont disparu.
Un matin, nous nous sommes réveillés, et ils n'étaient tout simplement plus là. Ils ne nous ont pas laissé de mot d'explication, ni dit au revoir. Nous n'avons jamais compris où ils avaient disparu.
Ils nous manquaient.
Certains d'entre nous se sont mis à penser que la fin du monde était arrivée, mais ce n'était pas le cas. Juste que les animaux n'étaient plus là. Plus de chats, plus de lapins, plus de chiens ni de baleines, plus de poissons dans la mer, plus d'oiseaux dans le ciel.
Nous étions seuls.
Nous ne savions pas quoi faire.
Nous nous sommes égarés, pendant un temps, et puis quelqu'un a fait remarquer que même si nous n'avions plus les animaux, ce n'était pas une raison pour changer nos vies. Aucune raison de changer de régime ou de cesser de tester des produits qui pourraient être nocifs.
Après tout, nous avions encore les bébés.
Les bébés ne pensent pas. Ils bougent à peine. Un bébé n'est pas une créature pensante, pas un individu réfléchi.
Nous avons fait des bébés.
Et nous les avons utilisés.
Nous avons mangé certains d'entre eux. La chair de bébé est tendre, succulente.
Nous les avons écorchés, et nous sommes parés de leurs peaux. Le cuir de bébé est doux et confortable.
Sur certains, nous avons fait des tests.
Nous leur maintenions les yeux ouverts avec de la bande, et versions des détergents et du shampooing dedans, une goutte à la fois.
Nous les avions blessés et mutilés. Nous les avons brûlés. Nous leurs avons ouvert le crâne, et planté des électrodes dans le cerveau. Nous les avons greffés, gelés, irradiés.
Les bébés respiraient notre fumée, et les veines des bébés étaient remplies de nos drogues et de nos médicaments, jusqu'à ce qu'ils cessent de respirer ou que leur sang cesse de couler.
C'était dur, bien sûr. Mais nécessaire.
Personne ne dira le contraire.
Avec les animaux disparus, que pouvions nous faire?
Certains protestèrent, évidemment. Comme d'habitude.
Et tout redevint comme avant.
Seulement...
Hier, les bébés ont disparu.
Nous ne savons pas où ils sont allés. Nous ne les avons pas vu partir.
Nous ne savons pas ce que nous allons faire sans eux.
Mais nous allons trouver. L'humain est malin. C'est ce qui le différencie des animaux et des bébés.
On va se débrouiller.

 

Neil Gaiman, in Smoke and Mirrors


Le malaise chinois, dans l'édition aussi...

Posté par Céline le 15.05.08 à 12:09 | tags : édition, news
Depuis quelques temps, la Chine est redevenue Le monstre à redouter, et dont chacun cherche à décrypter la trajectoire passée et à venir. L'arrivée des Jeux Olympiques à Pékin a eu le mérite de médiatiser un débat de longue date : peut-on traiter complaisamment avec un pays qui néglige ouvertement les droits de l'homme, simplement parce que son économie se développe à pleine puissance ?

La même question s'est posée sous une autre forme, le 13 mai, lors du 28e congrès de l'Union Internationale des éditeurs à Séoul (organisé tous les quatre ans), au moment où le vice-président de l'Association des éditeurs chinois, Yang Deyan, a affirmé la volonté de son association de devenir membre de l'UIE, "dés que possible". La journée était consacrée à une réflexion sur les problèmes de liberté de publication et sur les défis d'avenir de l'édition en Asie, tandis que le thème du congrès cette année était "La diversité dans un avenir partagé".

 

La présidente de l'UIE, l'Argentine Maria Cabanellas, a aussitôt rappelé les trois principes de base de l'organisation : la protection du copyright, la promotion de la liberté d'expression et de publication, la promotion de la liberté d'entreprise dans l'édition.

Un éditeur bosniaque demande à Yang Deyan s'il est prêt à accepter ces principes. Ce dernier ne répond pas : officiellement, l'édition chinoise reste une édition d'état, et l'association des éditeurs ne combat pas contre la censure. Malaise... que la direction de l'UIE avait d'ailleurs anticipé : "Nous avions prévenu l'Association des éditeurs de Chine des risques qu'il y aurait à porter devant l'ensemble du congrès un débat qui doit maturer en comité restreint".

Il est vrai que la Chine a plutôt intérêt à cesser d'annoncer publiquement qu'elle veut tout obtenir, tant que son gouvernement ne respecte rien.

Il y a le Tibet. Il y a les Ouïghours. Il y a le manque de transparence, l'avidité des dirigeants, le délaissement de provinces sinistrées. Et le degré zéro de la liberté d'expression. Au sujet de la terrible catastrophe qui a ravagé plusieurs provinces du sud-ouest du pays, on s'étonne que les dirigeants chinois aient joué la carte de l'honnêteté. Personne ne croit vraiment à la rédemption, on sait quels intérêts sont en jeu(x).

Visiblement l'UIE ne manque pas de prendre en compte ces tristes données. Lorsque les participants se sont penchés sur "la liberté de publier en Asie", le Norvégien Anders Heger a rappelé, au nom du PEN Club, les stratégies de harcèlement, les lois discriminatoires, les meurtres et les peines d'emprisonnement de longue durée qui visent les auteurs dans plusieurs pays d'Asie, notamment la Chine et la Birmanie. Des éditeurs birmans et vietnamiens, mais aussi thaïs ont exposé à leur tour les graves problèmes auxquels ils sont confrontés dans leur pays.

L'édition asiatique a assurément beaucoup de chemin à faire, de défis à relever, plus encore à l'heure où le domaine des livres connaît de grands bouleversements, aussi bien sur le plan technologique et économique que culturel.

 

Parallèlement au Congrès de l'UIE (du 12 au 15 mai), la Foire Internationale du livre de Séoul a ouvert le 14 mai (jusqu'au 18 mai). Invité d'honneur : la Chine.

 

Mise à jour du 16 mai : Le congrès de l'UIE s'est achevé hier par un ferme appel à la liberté d'expression en Birmanie, en Chine, en Iran et au Vietnam. L'UIE demande « que les éditeurs, écrivains, journalistes et blogueurs actuellement en prison ou assignés à domicile pour avoir exercé leurs droits constitutionnels à la liberté d'expression soient libérés immédiatement ». Cette prise de position fait suite aux échanges évoqués plus haut, sur la liberté d'expression et de publication en Asie. L'écrivain français Jean-Marie Le Clézio a remarqué, dans son discours de clôture, que "nous aurions tout à craindre d'un monde où le livre viendrait à manquer. (...) Nous verrions peut-être réapparaître le sceptre glacial de la théocratie et de la tyrannie. »


Devenir écrivain et prendre une mégabâche de Jack London

Posté par Myosotis le 14.05.08 à 11:35 | tags : biographie, elucubration

Le problème se pose assez vite lorsqu'on se pique d'écrire de savoir si ce qu'on "produit" a un intérêt ou pas. On peut soumettre nos torchons à des proches (maîtresse conquise, amant), à des parents, à des amis qui, souvent, nous traitent respectueusement mais dont l'avis n'est généralement (sauf si vous êtes un fils ou une fille de, auquel cas votre production aura un intérêt majeur pour l'humanité) ni professionnel, ni objectif.

 

Avant de franchir le cap de l'éditeur (par définition imaginaire, cruel et laconique, injuste et pressé, aveugle et peu à l'écoute de votre génie), certains font le malin et décident d'envoyer leurs écrits à des écrivains qu'ils respectent dans le double espoir : 1) que ceux-ci les trouveront cool (et qu'ils deviendront amis) 2) que ceux-ci pourraient le cas échéant leur donner des conseils ou mieux un coup de main pour devenir célèbre.

 

Dans les deux cas, il faut avoir en tête que c'est une idiotie et que tout ce que vous retirerez de cette affaire-là, c'est soit une lettre manuscrite de quelqu'un que vous aimez bien (de quoi en tirer quelques dizaines d'euros sur ebay), soit un encouragement idiot arraché par quelqu'un qui ne veut pas être impoli. Il n'est sans doute pas nécessaire de rappeler qu'on écrit toujours seul et qu'on ne peut compter que sur sa foi en soi, pour être convaincu de faire l'intéressant. Qu'est-ce qui vous maintiendrait à votre table de travail sinon, alors qu'il y a tant de choses à faire comme jouer à la Wii, regarder la télévision ou prendre des verres avec des amis. Envoyer son manuscrit à quelqu'un d'autre qu'à un éditeur, c'est comme appeler SOS Amitiés ou entamer un dialogue sur Internet avec une nana qui vous veut du bien : un acte désespéré et désespérant.

Ecrire, comme disait l'autre, c'est douter de tout en étant sûr de soi. Ainsi, en va-t-il de ce jeune écrivaillon qui, un jour de 1910 (?), eut la bonne idée d'envoyer ses nouvelles à Jack London, monument historique à cette époque, qui lui donna très amicalement cette réponse très pédagogique.

 

"D'abord, laissez moi vous dire que, comme psychologue et comme littérateur, j'ai apprécié votre oeuvre pour sa psychologie et son originalité, car en vérité elle ne m'a plu ni par son charme littéraire, ni par sa valeur qui sont, avouons le, nuls. Il ne suffit pas d'avoir quelque chose à dire pour intéresser, il faut s'efforcer d'exprimer son idée le mieux possible et dans la forme la plus attrayante ce que vous avez entièrement négligé. S'il faut au moins cinq ans pour devenir forgeron, combien faudra-t-il de temps pour devenir un écrivain professionnel capable de vendre son travail à de bonnes revues et d'être payé comptant ? combien d'années de travail intense à 19 heures par jour d'études sur la forme, sur la manière, sur l'art et la façon de l'acquérir, pour qu'un homme doué d'un talent naturel ayant quelque chose à dire, puisse imposer son nom dans le monde des lettres et en vivre ?

Il est impossible qu'à 20 ans vous ayez travaillé suffisamment pour devenir un écrivain renommé. Avouez que vous comptez à peine cinq mois d'études suivies et sérieuses. Votre apprentissage n'est pas encore commencé : la preuve, c'est que vous m'avez envoyé ce manuscrit ! Voulez-vous écrire pour le marché littéraire ? Il faut donc une marchandise susceptible d'être achetée. Lisez ce qui se publie et vous verrez que votre oeuvre ne vaut rien. Il n'y a qu'un moyen d'apprendre, c'est de commencer. Et de commencer par un travail patient; s'amer contre les déceptions qui furent celles de Martin Eden avant sa réussite, et ce furent les miennes également puisque j'ai attribué à ce héros mes propres expériences dans le métier littéraire."

 

L'histoire rapportée dans la belle biographie écrite par l'épouse de London, la bien prénommée Charmian, ne dit pas ce qu'il est advenu du jeune écrivain en question, mais il est à parier que la réponse de son héros ne lui a pas donné des ailes. A-t-il revendu son encrier ? S'est-il jeté pierre au cou dans la baie de San Francisco ? Est-il devenu journaliste ou critique sur le web ? Paix à son âme en tout cas, puisqu'il a eu ce qu'il méritait et rien que ce qu'il méritait. La course au chef d'oeuvre littéraire est ce qu'il y a de plus darwinien et redoutable avec l'Iron Man d'Hawaïï et le casting de la Nouvelle Star.

 


C'est celui qui le dit qui y est (6) : peut-on écraser les hérissons avec élégance ?

Posté par Myosotis le 12.05.08 à 11:32 | tags : youtube, elucubration
 
Pas moyen de se débarrasser de cet Hérisson qui, depuis plus d'un an (et pour combien de temps encore), empoisonne la vie des lecteurs français et truste le haut des charts et des chariots de la lectrice moderne, urbaine, campagnarde et par définition sexy qui nous intéresse. Pourquoi la France est-elle tombée amoureuse d'une concierge qui n'est même pas Ch'ti ? L'élégance du hérisson de Muriel Barbery est un phénomène qui à lui seul suffirait à questionner l'existence même de la littérature. Shakespeare, Joyce, Burroughs ou Stendhal n'auraient-ils servi après tout qu'à annoncer ce raz-de-marée-là ?
Peut-on écrire après Auschwitz, se demandait-on hier ? Que pourra-t-on écrire après Marc Levy et Muriel Barbery ?
 
La comparaison est idiote, de très mauvais goût, ok, mais il ne faut pas sous-estimer l'importance de cet animal sur la société et son devenir. La France est-elle le produit du Hérisson ou le Hérisson le produit d'une France qui aime s'imaginer comme un modèle de tolérance et d'humanisme ? La solitude de la concierge a-t-elle une portée universelle ? Chacun est-il le concierge de quelqu'un d'autre ? Il est probable que le Hérisson laissera des traces plus profondes que les personnages de Dany Boon sur le pays réel. Sa gentillesse peut-elle avoir un impact social ? Pourquoi personne n'essaie de récupérer son pouvoir fédérateur ? Pourquoi Nicolas Sarkozy n'invite-t-il pas l'auteur et quelques-unes de ses victimes à partager une tasse de thé au Palais ? La critique s'interroge mais le monde vit son trip hérissonnier en silence, bientôt the Hedgehog Style en anglais, le film, le jeu vidéo.
 
D'aucuns se demandent si l'affaire aurait pu fonctionner avec le panache de la belette, la classe du fenneck, ou la frime du rat musqué. Pas sûr. Le hérisson est une créature familière, à la fois attachante et sournoise, sympathique et inoffensive. Qui n'a pas écrabouillé un jour l'un de ces animaux avec son automobile ? Qui n'a fait semblant d'être triste en sentant sous le pneu le petit sursaut de sa 206 ? Aimer les hérissons, c'est aimer notre droit de les défoncer par inadvertance. Avec juste ce qu'il faut de culpabilité sincère pour rester humain.
 
Il y a autour de la créature une odeur d'étrange et de surnaturel, comme si le hérisson cachait des secrets inavoués. J'ai essayé de compter le nombre de mots par ligne et de voir si on pouvait en tirer un message quelconque. La numérologie ne donne rien. Reste ce film mystérieux qui présente la créature sur pieds ou sur pattes et qui ne devrait rien donner non plus. A propos, est-ce que vous savez pourquoi le hérisson ? Pour ceux qui n'ont pas lu le livre (dieu les préserve), c'est parce que l'héroïne est décrite de cette façon là : "Mme Michel, elle a l'élégance du hérisson: à l'extérieur, elle est bardée de piquants, une vraie forteresse, mais j'ai l'intuition qu'à l'intérieur, elle est aussi simplement raffinée que les hérissons, qui sont de petites bêtes faussement indolentes, farouchement solitaires et terriblement élégantes." M'ouais.
 
Une étude a récemment soulevé un lièvre : malgré le succès du livre, on assiste à une recrudescence de décès des hérissons le long des routes. La vitesse reprend. Les amis de la littérature font du tuning sauvage à l'orée des bois. Il pourrait devenir bientôt très hype de torturer des hérissons et d'en faire des films pour Internet. Tout ça pour ça.

Lévi-Strauss entré à la Pléiade

Posté par Céline le 10.05.08 à 11:07 | tags : pléiade, édition, news
Etre publié en Pléiade de son vivant, voilà qui sonne comme la véritable consécration pour les écrivains français. Rien d'étonnant alors à ce que Claude Lévi-Strauss, représentant ultime de la pensée française dans le monde et doyen de l'Académie française, se voit attribuer cet honneur, quelques mois avant son centième anniversaire.

Pilier de la pensée structuraliste, Lévi-Strauss a un parcours intellectuel exemplaire (entamé par un cursus en droit et en philosophie), qui l'a mené, entre autres, à fonder l'Ecole libre des hautes études à New-York, à enseigner à l'EPHE et au Collège de France. Ses multiples travaux révèlent son approche interdisciplinaire, où se croise la philosophie, l'anthropologie, l'esthétique.

La prestigieuse collection réunit aujourd'hui des textes choisis par l'auteur lui-même : Tristes tropiques (1955), Le totémisme aujourd'hui et La pensée sauvage (1962), La Voie des masques (1975), La Potière jalouse (1985) et Histoire de Lynx (1991), Regarder écouter lire (1993). Le volume (près de 2000 pages) propose comme d'habitude de riches notes et annexes, mais également de nombreuses illustrations (cartes, graphiques, photographies), qui doivent donner, selon l'éditeur, "une forme visuelle à la pensée".

"La nouveauté du livre s'oppose à un ressassement, elle répond au besoin de valeurs plus larges, plus poétiques, telles que l'horreur et la tendresse à l'échelle de l'histoire et de l'univers, nous arrache à la pauvreté de nos rues et de nos immeubles". Georges Bataille, au sujet de Tristes Tropiques.

Claude Lévi-Strauss

Oeuvres

Editions Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade"


Jean Lescure : les beaux silences de 1968

Posté par Myosotis le 08.05.08 à 11:15 | tags : gallimard, poésie
"Ici le chemin commence à descendre/

le petit jour une fois encore / le grès frôleur le grain frileux/

le gris/

comme les coursives assourdissantes d'un bateau vide/ l'insomnie traversée/

quels coteaux renaissent d'une épaule si blonde/est-ce la cendre ou la brume/ dans quels jardins ou quels marais/

plus bas qui m'attend/ chargée de mémoire/

j'aime/dans la lenteur/

que la maison ce matin vienne au monde/mal dessillée mal ressuyée des songes."

On triche à peine en englobant le poète oulipien Jean Lescure dans le grand bal de mai 1968. Ses Drailles dont cette "Saint Jean d'été" est tirée ont beau être sorties en recueil en novembre 1968 chez Gallimard, leur rédaction est antérieure à notre nouvelle année de ré(f)vérence. Difficile néanmoins de faire plus 1968, sa vie, son oeuvre qu'avec Jean Lescure, homme à la vie et au parcours au moins aussi (plus, disons le) admirable que sa poésie. Engagé en 1934 avec le Comité de Vigilance Antifasciste, Lescure est d'abord connu pour avoir été le secrétaire de Giono, période Cahiers du Contadour. C'est en temps que directeur de la revue Messages que le poète gagne ses lettres de noblesse et devient l'un des hommes de lettres et de poésie les plus actifs de la résistance littéraire. Messages est évidemment et assez vite interdite mais paraît depuis Bruxelles. Lescure collabore aux Lettres françaises et participe avec Gide, Camus, Sartre et Michaux à L'Insoumission collective de la littérature, manifeste rebelle paru en 1943 (si je ne me trompe pas).

A la libération, il bosse à la Radio puis se lance dans la fondation du socle administratif actuel du cinéma français sous la conduite d'André Malraux. ll occupera dans ce domaine de hautes responsabilités. Son amour de la littérature trouvera des prolongements dans son oeuvre poétique et dans sa fréquentation assidue des réunions mensuelles de l'Oulipo, la fameuse association montée par Queneau et le mathématicien François Le Lionnais pour parler livres et mathématiques.

Homme de mots, Lescure était un poète du silence incomparable. Ses Drailles (chemins de montagne, de pierres et de terres) sont le plus beau symbole de son écriture : minérales, antiromantiques, économes mais sculpturales au sens propre du mot. Lescure essayait de faire de ses poèmes des concrétions calcaires, plus ou moins épaisses et vulgaires selon leurs conditions d'élaboration, pleines d'éléments naturels (du vent, du sable, de la pierre, du blanc), et simplement posées là, droites et fières contre l'absurde. Ses vers sont souvent imperméables mais bizarremment lumineux comme si l'élément d'indistinction qui les faisait tenir debout leur conférait des propriétés de transparence paradoxale. Décédé en 2005, Lescure est l'exemple même du poète français inconnu ou presque en dehors des cercles spécialisés dont l'oeuvre mériterait un retour en grâce. On rêverait de le voir étudié à côté de ses contemporains, les Eluard et autres.


Le road-movie littéraire d'Eric Naulleau

Posté par Céline le 07.05.08 à 11:10 | tags : news
Les magazines people les plus désespérants (exaspérants) véhiculent parfois d'intéressantes nouvelles...littéraires. Alors que Britney Spears occupe la couverture de Closer (la routine), une page un peu moins exposée nous apprend qu'Eric Naulleau, chroniqueur féroce des émissions de Ruquier (On n'est pas couché) et de Pierre Lescure (Ça balance à Paris) prépare une émission littéraire pour Arte. Pour rappel, Eric Naulleau est également le directeur littéraire des éditions Balland et de L'Esprit des Péninsules (qu'il a fondé), et est lui-même auteur de plusieurs ouvrages.

C'est en collaboration avec la société de production Troisième Œil que l'émission est en train de se préparer. Le pilote devrait être tourné ce mois de juin en Israël. "Ce sera une sorte de road-movie à travers le pays, une découverte de la littérature à travers les auteurs, qui nous recevront dans leurs lieux préférés, que cela soit leur bureau, un restaurant ou un hangar désaffecté, explique Eric Naulleau. Amos Oz et Aaron Appelfeld entre autres participeront au pilote".

L'émission sera présentée par Mazarine Pingeot, et si elle est signée avec la chaîne, elle pourrait devenir hebdomadaire, présentant régulièrement de nouveaux pays à travers leur littérature. Est-ce que ce pourrait être le programme littéraire que l'on attendait, plus cool et dynamique que les débats nocturnes, assez sérieux cependant pour jouer un rôle critique et prescripteur ?


Un festival de Cannes très... littéraire !

Posté par Céline le 06.05.08 à 12:07 | tags : news, festival

On ne devrait normalement pas parler du festival de Cannes sur un blog consacré aux livres. Mais cette année, l'événement s'annonce plus littéraire que prévu, assez en tout cas pour que nous évoquions quelques noms et quelques œuvres présentés sous les feux de la Croisette.

Première "incursion" du monde des livres, avec Marjane Satrapi, qu'on ne présente plus, et qui fait partie du jury présidé par Sean Penn. Des écrivains avaient déjà été membres du jury de Cannes (Cocteau, Toni Morrison , Orhan Pamuk), mais c'est la première fois qu'un auteur de bédé occupe cette fonction.

Ensuite, trois des films de la sélection officielle sont des adaptations littéraires. Le film d'ouverture, Blindness réalisé par Fernando Meirelles, est tiré du roman L'Aveuglement, de José Saramago, écrivain portugais qui reçut le prix Nobel de littérature en 1998.

La fiction-documentaire Entre les murs, de Laurent Cantet, est adaptée de l'ouvrage éponyme de François Begaudeau. L'écrivain joue lui-même le rôle principal de ce film, celui d'un prof dans un collège du 19e arrondissement de Paris.

Enfin, le film de clôture, What Just Happened ? de Barry Levinson, est inspiré de d'une satire sur Hollywood écrite par Art Linson, qui n'a pas encore été traduite en français (Linson est le producteur entre autres des Incorruptibles et de Fight Club).

Voilà pour le moment Cannes. Mais continuons à parler cinéma.

N'avez-vous jamais eu quelques aspirations cinématographiques à la lecture d'un livre particulièrement... imagé ? Quelles adaptations ciné d'œuvres littéraires vous ont-elles déçu, surpris, ou plu ?

 

En savoir plus sur la sélection officielle du festival de Cannes

 

Illustration : François Bégaudeau dans Entre les murs, de Laurent Cantet


Vers la réédition de Mein Kampf

Posté par Céline le 05.05.08 à 14:46 | tags : édition, news
Mein Kampf (Mon combat) est cet ouvrage dont le titre seul suffit à faire frémir. Rédigé par Hitler pendant son séjour à la prison de Landsberg (1924), cette semi-autobiographie expose clairement les objectifs d'une idéologie nazie, tragique prémonition des sombres événements à venir. L'évidence veut que ce livre-là n'ait sa place ni en librairie ni en bibliothèque, pas même en son enfer. Et pourtant même l'évidence doit parfois être remise en question. Comme le rappelle Pierre Assouline sur son blog, les droits du livre tomberont dans le domaine public en 2015 : les universitaires allemands font entendre la nécessité d'élaborer une édition critique de l'ouvrage, avant que celui-ci ne soit récupéré par négationnistes et autres néo-nazis.

Mein Kampf s'était vendu à 10 millions d'exemplaires sous le IIIème Reich ; 70 ans plus tard, il circule plutôt sous le manteau. Une chose est sûre, le texte est toujours à manier avec autant de précaution.

 

Mardi 6 mai à 21 heures, Arte diffuse Mein Kampf, c'était écrit, un documentaire d'Antoine Vitkine, produit par Doc en Stock.

 


Neil Cohn et le langage visuel

Posté par 2goldfish le 05.05.08 à 11:09 | tags : web, manga, bd, comics


Neil Cohn est un expert mondial, une sommité dans le domaine de la théorie de la bande dessinée. Ce n'est pas très difficile, me direz vous avec raison, puisqu'il n'y a pas tant de concurrence que ça. Certes, il y en a de plus en plus mais il suffit d'avoir écrit quelques bouquins mal fichus comme Scott McCloud et ça y est, vous êtes à l'avant-garde d'un champ d'étude encore largement inexploré.

Neil Cohn est un étudiant en linguistique, et sa théorie, c'est que ce que nous appelons bédé, comics, manga, art séquentiel, graphic novel ou autre, utilisent un Langage Visuel qui au-delà de toute considération "artistique" de style et d'esthétique est avant tout un moyen de communiquer, un langage avec sa syntaxe, sa grammaire, ses coutumes et ses figures de style.

Sur son site emaki.net on trouve toute une série d'essais en PDF généralement passionnants mais qui demandent pour certains un sacré bon niveau d'anglais (le jargon sémiologique est déjà bien assez difficile à suivre en français pour moi). Il a aussi un blog qui est heureusement assez facile à lire et toujours très instructif. On peut y suivre sa participation dans certaines discussions théoriques de la blogosphère, des exemples de "langage visuel" trouvés au dos des sièges dans un avion ou au bas des pistes de ski, et surtout le raffinement en direct de ses théories.

L'un des éléments les plus distinctifs de sa théorie par rapport à celles de McCloud et Will Eisner (qui, pour toutes bancales qu'elles me semblent, sont les mieux connues par tout le monde, moi le premier) c'est son refus de l'équation case = moment qui implique que la bédé est un découpage du temps en petites cases, un peu comme une série d'images statiques piochées dans la bobine d'un film. Les cases seraient plutôt comme les mots d'une phrase, certaines tenant lieu de sujet, d'autres de verbe, de conjonction etc... Ironiquement, les bédés théoriques de McCloud en sont un bon exemple : elles ne présentent pas une histoire avec un déroulement narratif dans le temps mais plus une série d'idées découpées en case pour être mieux articulées. Les planches de Chris Ware sont elles aussi une bonne preuve : souvent, au milieu de ses dessins il insère une case remplit d'une simple conjonction "et", "mais", "cependant".

Commencer à penser comme ça peu transformer votre façon de lire la bédé et de la percevoir. Loin d'être le simple storyboard que la conception trop répandue de "l'espace temps" suggère, la bédé est un véritable langage visuel, qui comme un autre langage peut dès lors être évalué avant toute chose selon la capacité à communiquer clairement de l'émetteur d'un message plutôt que sur sa capacité à dessiner des muscles saillants aux barbares et des seins ronds aux elfes.

Le corps de Pasolini. C'est celui qui le dit qui y est (5)

Posté par Myosotis le 03.05.08 à 12:00 | tags : elucubration
 
S'il n'y avait pas Pasolini, Burroughs et quelques autres (la masse Bukowski?), on pourrait assez facilement tenir la position selon laquelle on se moque bien du corps et de la grâce des écrivains. Seule l'oeuvre compte, non ? Seul vaut ce qui restera après la mort, l'affichage médiatique, les clips, ce qui se lit et fait le charme d'un auteur : ses écrits, romans, pièces de théâtre, poésies, etc. La gueule n'a pas d'importance. On est pas dans la collection Beigbeder après tout, celle où on essayait d'habiller des bimbos précieuses en monuments de la littérature à coups de robes courtes, de minois enjôleurs et de cuisses fermes. Le corps des écrivains ne vaut pas grand chose et ne présente aucun intérêt.
 
On sourit lorsque Houellebecq fume une cigarette sur le petit doigt, lorsqu'Angot fait sa moue. On rigole quand [people_restrictif=marc levy]Marc Lévy va chez le coiffeur et fait un concours de balayage avec [people_restrictif]Jean-Christophe Ruffin, et alors ? Alors rien. Peu importe. Houellebecq compte à sa façon. Son corps paraphrase ce qu'il a écrit et n'apporte rien à l'oeuvre. Il la porte sur lui mais pas aussi bien que si c'était elle qui l'avait inventé. Le corps de Houellebecq préexiste probablement le Houellebecq qui écrit (sauf peut-être la chute des cheveux qui est venue en même temps que l'écrivain) mais ne le commande pas. C'est le plus souvent la règle dans le milieu : le corps n'a pas d'utilité et ne mérite donc pas de passer le siècle. Tout est bien qui finit bien, puisque la nature a fait en sorte chez les génies qu'on abandonne l'un pour laisser parler l'autre. Pas bête.
 
Le problème, c'est qu'il y a Pasolini et qu'on peut difficilement faire l'impasse sur le corps de Pasolini, lorsqu'on le voit ainsi en mini-clip musical. Pasolini l'acteur et Pasolini le corps, vivant comme mort, sont une seule et même chose qui, d'une certaine façon, sont nécessaires au "fonctionnement" de l'oeuvre. Le corps porte la vie de l'écrivain et lui sert comme d'un instrument. Le corps de Pasolini baise des garçons sauvages, joue au football dans la banlieue de Rome, se balade au bord des ruisseaux, des canaux, prend le soleil. Le corps de Pasolini roule en voiture, racole, se bagarre et perd. Il se fait défoncer le crâne et un peu tout par on ne sait pas qui : des loubards, des casseurs de pédé, des voyoux, des espions, des meurtriers.
 
Le corps de Pasolini est comme un Opinel poétique : il ouvre l'oeuvre, la rend possible et la complète avec ses allures de danseur carnavalesque. Il explose près d'Ostie et se répand sur le sable et constitue l'exception qui confirme la règle. Le sable réalise alors le rêve de n'importe quel artiste : faire une mouillette avec le cerveau du plus grand créateur multimédia du XXème siècle. La grâce qui se dégage depuis la naissance médiatique du phénomène Pasolini jusqu'à sa mort est assez inédite pour être signalée. Son corps dépasse l'oeuvre au sens où il donne ce supplément d'âme et de vie qui, parfois, manque à la parole précieuse et dramatique de l'intellectuel. Le corps de Pasolini ajoute à la force des écrits une dimension adolescente, une grâce enfantine et une rigueur qu'il perdait lorsqu'il devenait trop sérieux.
 
Pour ceux que la lecture fatigue et que le cinéma italien rebute, comprendre Pasolini n'est pas plus difficile que ça : regardez son corps, écoutez quelques minutes de sa parole et vous aurez compris de quoi il retourne. "Une panthère surdouée et gay", avait dit une fois un ennemi camarade. Une panthère maquisarde, marxiste, footballeuse, gay et brune. Si vous imaginez ça, vous tenez Pasolini. Le corps de Pasolini, et ce n'est pas un hasard, fonctionne comme le corps du Christ. Il représente. Il porte. Il incarne. Mais surtout il transcende. Comme l'Autre, il se sacrifie pour la Toussaint (1er novembre 1975) et devient le corps le plus important de la littérature moderne, à égalité avec Shakespeare qui n'en avait pas.

Romain Slocombe : Scène de massacre

Posté par Maxence le 02.05.08 à 12:46 | tags : roman, polar

Après « La Crucifixion en jaune », fameuse tétralogie consacrée aux déboires tragi-comiques d'un photographe anglais fétichiste, et amateur de jeunes japonaises (dont le titre est un hommage à Henry Miller, autre amateur de jeunes, ou moins jeunes femmes), le français Romain Slocombe délaisse un temps ses japonaiseries favorites pour s'attaquer au monde de l'art contemporain, et en particulier celui de la scène body-art et performance, sans oublier de pointer un doigt vengeur en direction de la politique locale Française (en l'occurrence ici, Lyonnaise) en matière de culture. [...]

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Romain Slocombe

Mortelle résidence

Éditions du Masque




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