Contes carnivores de Bernard Quiriny



Critique

Note du livre Plaisirs de la dévoration littéraire

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Plaisirs de la dévoration littéraire



Les Contes de Villiers de L'Isle Adam étaient cruels, ceux de Bernard Quiriny sont carnivores. Et le sont bien assez d'ailleurs pour faire du jeune auteur un héritier direct des grands maîtres du fantastique, d'Edgar Allan Poe à la tradition hispanique qui inclue Borges, Cortazar, ou encore Vila-Matas, auteur de la préface de l'ouvrage. Même virtuosité, même raffinement dans la composition de courtes histoires, inquiétantes et délicieuses, de véritable mets sur lesquels se ruer en cette époque où il faut être minutieux pour trouver d'originaux régals à se mettre sous la dent. En dépit de ce qu'annonce le titre, c'est bien le lecteur qui finira par dévorer l'un après l'autre ces Contes carnivores.

Comme hors d'œuvre, vous goûterez bien un peu de cette femme-orange : ou le récit d'un homme qui fit la rencontre de la plus étonnante des amantes, une femme qu'il fallut éplucher pour lui faire l'amour, avant de la boire jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien, pas un zeste ni un morceau de pulpe... Suivent des histoires toutes aussi savoureuses. Parmi les personnages de Quiriny, certains sont dotés de fabuleuses facultés : un homme qui a le pouvoir d'entendre à distance toute conversation dont il fait l'objet, un autre qui possède plusieurs corps et les habitent tour à tour... Les autres sont là pour témoigner d'histoires terribles et envoûtantes, en lesquels le plus fin gourmet ne manquera pas de croire, aussi insensées fussent-elles.

La chair du texte

Les papilles les plus exigeantes trouveront une sauce à leur goût au menu des Contes Carnivores. Façon De Quincey, avec l'histoire d'une société d'esthètes capables d'abolir toute vélléité de jugement moral pour s'extasier face à des marées noires. Pour rappel, De Quincey est l'auteur de L'assassinat considéré comme un des beaux-arts. Ici les artistes ne sont plus des assassins mais des pollueurs, un simple glissement qui permet au texte d'atteindre des sommets de sarcasme jouissifs : « nous courûmes dans le pétrole comme des enfants dans la neige fraîche. Je me souviens de la sensation délicieuse de mes pieds trempant dans la glu noire et des clapotements obscènes de mes pas sur le sable ».

Autre exemple succulent, façon Ionesco : l'un des contes nous fait découvrir la tribu amazonienne des Yapous, dont la langue est si mystérieuse que les plus grands anthropologues renoncent à l'expliquer. D'après le rapport du narrateur, il semblerait que « la société Yapou est fondée sur le malentendu », chacun des mots de leur langue pouvant signifier une chose et son contraire... De fait, leur vie apparaît au chercheur comme « plus riche et colorée que la nôtre ». Conclusion ubuesque qui déclenchera des fous rires cérébraux chez les amateurs de l'absurde et de l'incongru.

Créer comme un fou

Les nouvelles décrites ci-dessus ne sont que des mises en bouche. Les Contes carnivores sont composés de quatorze récits, dans lesquels se succèdent des personnages énigmatiques et truculents, géniaux et décadents. Parmi eux, une figure récurrente, déjà présente dans un précédent ouvrage de Quiriny, L'angoisse de la première phrase : il s'agit de Pierre Gould, concentré de cynisme et de poésie, transformiste qui apparaît sous mille facettes différentes, notamment celle de l'écrivain halluciné, dont on ne sait si les projets relèvent du génie ou de la folie pure. Ou les deux, bien sûr.

Ainsi les Contes carnivores sont-ils également traversés par une véritable réflexion sur l'art, la création et la survivance de l'artiste. A la figure de l'écrivain Pierre Gould s'ajoutent en effet : un tueur à gages qui collabore à l'œuvre ultime d'un artiste sulfureux ; un musicien qui rêve de faire mugir la Tour Eiffel ; un autre qui compose des partitions si complexes qu'aucun virtuose n'a jamais pu les jouer ; un peintre qui avoue avoir utilisé comme support ce qui pourrait bien être un œuf humain... Pour avoir pu imaginer et faire vivre tous ces personnages, l'auteur des Contes carnivores doit assurément les transcender. Ne se nourrirrait-il pas lui aussi de leurs chimères ? A propos de nourriture, vous aurez bien compris que Bernard Quiriny est un chef, son ouvrage un chef d'œuvre à dévorer.

Céline Le 21 avril 2008









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