Alain Delon est une star au Japon de Benjamin Berton



Critique

Note du livre Un roi sans divertissement

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Un roi sans divertissement



Alors qu'il se frotte à l'intrigue la plus spectaculaire et grotesque qui soit - l'enlèvement d'Alain Delon par des groupies japonais - Benjamin Berton livre son roman le plus sobre et de loin le plus émouvant. Un exercice d'admiration distanciée, un portrait de l'acteur en albatros, mythique et grotesque, Dieu d'un culte inouï  qui tombe en désuétude.
Maintenant, on peut bien le dire : Le pitch du dernier roman de Benjamin Berton ne nous disait rien qui vaille. Un couple de jeunes japonais kidnappe Alain Delon et l’emmène en Creuse pour vérifier que l’ancien demi-Dieu du cinéma français est bien le géniteur du jeune homme.

Comme on suit notre chroniqueur favori depuis un moment, on espérait qu’il cesse un peu ses outrances scénaristiques pour tendre à plus de sobriété. Dans le livre, une phrase d'Alain Delon (le personnage) résume bien ce qu'on pensait de sa trame a priori : « La jeune génération trouvait original de jouer sur les décalages et l’image des grands maîtres. Sans doute avait-elle échoué à inventer sa propre économie narrative. »

Le meilleur rôle d'Alain Delon

Heureusement, c’est précisément à la faveur de son intrigue la plus loufoque que le romancier prend de l’ampleur et quitte les réflexes ordinaires du paresseux : en faire des tonnes à la moindre occasion, se laisser emporter comme un alcolo de foire dans toutes les péripéties auxquelles invite la mécanique du récit. Le Berton 2009 se singularise par sa sobriété.

A l’image des ravisseurs de la star, l'auteur brouille les pistes pour éviter qu'on ne repère trop vite sa nouvelle hygiène de style. Après un démarrage de roman policier un peu convenu, kidnappeurs et victime se posent en Creuse, où l’intrigue va presque battre en retraite pour devenir une sorte de huis-clos campagnard réflexif qui se figerait dans la nuit creusoise. 

Une fois dans la pampa limousine, le roman va donner son meilleur rôle récent à Alain Delon. Sa "plus belle scène de campagne pouilleuse depuis le décès de Melville", comme le dit elle-même la star (dans le roman).

L'ancien demi-Dieu du cinéma français y excelle dans ce qu'il est vraiment : être un ancien demi-Dieu du cinéma français. Soit une créature qui sublime la condition humaine (oui son corps a un élément chimique qui transformerait une nonne en geisha en chaleur), qui peut se révéler touchante à l'occasion (Delon y est régulièrement très crédible en homme ému), mais reste insupportable (sa batterie de sourires fatals et copyrightés, genre le Connivent). 

Benjamin Berton nous décrit aussi un homme plus habitué aux fidèles (au sens religieux) qu'aux groupies, à l'adoration archaîque des divinités du cinéma qu'au fétichisme consumériste. Delon est grotesque comme un albatros solitaire, dans une société qu'il ne comprend plus et qui, les années passant, l'oublie. 

Delon et son négatif parfait

Bien sur, l’histoire réserve son lot de rebondissements - tentatives d'évasion, personnages secondaires inattendus... - et de loufoqueries -  la scène où Delon rêve que les hommes de De Gaulle viennent le libérer est tordante. 

Mais, de la même manière qu' Alain Delon crève l’écran d’un simple regard et convainc moins dans l’art belmondien de la cascade tous azimuts, Berton n’est jamais aussi bon que dans la séduction retenue. Jamais aussi efficace que quand il lâche un scénario de divertissement pour explorer les possibilités du cinéma d'auteur. 

Sur ce plan, l’une des meilleures trouvailles du livre est d’y avoir fait cohabiter deux figures marginales. Delon donc, et son négatif parfait : le vieux Louis, que l’histoire a oublié à la lisière des bois et de la vie. Si l’acteur français semble presque aveuglé par la lumière artificielle et le culte de fête foraine qu'est l'adoration moderne, Louis lui, ne fréquente que les ombres et les obscurs esprits de la forêt.

 

L’un cabotine ad nauseam, l’autre sait à peine parler. Mais le rayonnement de l’acteur est tel que même l’idiot du village – à dire le vrai même les vaches du village – est irradié. C’est finalement plus dans ces passages sans strass et sans effet que Benjamin Berton s'épanouit comme écrivain.

Seul dans sa retraite forcée, Delon imagine qu'il pourrait " à partir de la contemplation de ce panorama, embrasser une réflexion plus ambitieuse sur sa place dans le cinéma français".

Ce retour réflexif et fertile, Delon ne le fera pas. Berton, si.
Peut-être parce qu'il a définitivement renoncé à l'espoir de devenir lui aussi, un jour, une star au Japon. 

Daniel de Almeida

Daniel Le 30 March 2009

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