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Drame en trois actes
Rahimi plante le décor d'une oeuvre résolumment théâtrale. Où tous les sens sont interpellés. Cette chambre résonne des battements réguliers d'un coeur froid qui bat toujours, malgré toute vraissemblance. Et les bombardements, les rafales de mitraillettes, les cris de desespoir d'une voisine abandonnée par les siens et les appels à la prière du muezzin ne sont plus qu'un bruit de fond familier, quotidien. Les rais de lumière à travers les rideaux, l'odeur rance d'un corps mourant, la faim, la peur d'une mère seule au monde. L'écriture brève et empathique de Rahimi nous transporte au fil des pages devant une scène où se joue le drame universel de la femme, de la nation afghane et de la trahison divine.
Syngué Sabour c'est une pierre noire qui, selon la légende, enferme l'énergie négative des secrets qui lui sont confiés avant d'exploser. La femme fait de ce mari subclaquant sa pierre magique. Après avoir épuisé sa propre patience de veuve éplorée, appliqué conscencieusement les règles de bienséance édictées par une société patriarcale, la femme se livre. Et lâche tout. Ses frustrations de femme dans un pays où elle est moins bien traitée qu'un animal depuis l'enfance. Ses frustrations d'épouse face à un homme abruti de haine, d'ignorance et insensible à sa sensualité. Elle dit tout de sa terreur d'enfanter un fils qui sera lui aussi un monstre. Elle veut tout dire, tout avouer pour faire exploser son homme comme la pierre de patience. Le ramener à la vie pour retrouver un semblant de protection face à un monde de violence où elle est une cible facile. Ou le faire mourir. Pour être enfin libre.
Nuancier de l'humain
Aux côtés de cette femme, on navigue en permanence entre amour et haine, victime et bourreau. A mesure qu'elle confie ses secrets honteux, ses désirs de liberté, la honte aquise et transmise de génération en génération de femmes soumises la submerge, la fait douter. Elle prend pitié de ces hommes, lâches et faibles. De son homme qui, bien qu'élevé par un père sage et lettré, n'a eu d'autres choix que de partir à la guerre et d'embrasser la cause aveugle du Djihad. Elle rit de ce soldat qui s'introduit chez elle et veut la violer mais renonce quand elle lui dit qu'elle est une prostituée. "Pour les hommes comme lui baiser, violer une pute, ce n'est pas un exploit. Mettre sa saleté dans un trou qui a déjà servi avant lui des centaines de fois ne procure aucune fierté virile. (...) Les hommes comme lui ont peur des putes. (...) en baisant une pute , vous ne dominez plus son corps. Vous êtes dans l'échange. Vous lui donner de l'argent, elle vous donne du plaisir. Et je peux te le dire, souvent c'est elle qui vous domine. C'est elle qui vous baise."
Mais c'est dans la chute - brutale et douloureuse, telle une balle dans la nuque - que le message de Rahimi prend toute son ampleur. La femme, dont on embrasse les vélléités d'émancipation, celle à laquelle on s'attache le temps de ce court roman, ce symbole de l'oppression de toutes les femmes, est punie de sa sincérité. La vérité ici, comme dans l'histoire, ne triomphe pas. Et la morale de cette fable, petite lueur d'espoir dans le sombre destin d'une nation perdue, s'éteint. Rahimi se bat contre l'ignorance et la violence dans une lutte de Sisyphe qu'il sait, au fond, perdue d'avance.
Syngué Sabour, pierre de patience de Atiq Rahimi, 2008, P.O.L
Mélanie Duwat
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