Chroniques de San Francisco, tome 1 de Armistead Maupin



Critique

Note du livre Plaisirs chroniques..

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Plaisirs chroniques..



Mary Ann, Mona, Mme Madrigal, Michael, Brian et Norman batifolent dans une pension de famille à San Francisco dans les années 70. Vincent, Beauchamp, le Docteur Fielding, De De, Edgar, Connie, Cheryl et les autres gravitent autours d'eux, dans les rôles d'amis, d'amants, d'amoureux ou de parents spirituels des uns et des autres.
Les scènes de parlotes - de type jeune cinéma français apprêté- prennent pour cadre la pension, les bars homos et les restaurants new-age. Présentées ainsi, les Chroniques peinent à se distinguer d'une resucée "gay and lesbian" d'Hélène et les garçons.

Armistead Maupin parvient à élever les relations conventionnelles de ses personnages en un millefeuilles littéraire savoureux et digeste. En américain adepte des ateliers d'écriture, il découpe son récit en une centaine de chapitres de quelques pages au schéma de construction immuable : décor insolite, action principale et dialogue alerte entre les deux ou trois protagonistes, chute enlevée. Ce choix relève d'un marketing littéraire étudié.
Il correspond au mode de vie du lecteur actif de mégapole réduit à lire par bribes dans le métro, coincé entre un touriste allemand et une sauvageonne à semelles de 25 centimètres.

Mieux vaut cependant profiter de la quiétude d'une grève des transports pour commencer les Chroniques, tant on a vite fait de se perdre dans la pléiade de personnages et d'histoires parallèles. Bientôt est-on surpris et ravi de comprendre : Mona couche avec Beauchamp, vit avec Michael qui est homosexuel puis avec Dorothea en lesbiennes qui ne font pas l'amour ; De De est mariée à Beauchamp mais attend un enfant d'un livreur asiatique et veut avorter grâce au docteur Fielding, qui n'est autre que l'amant de Michael et celui d'un soir de Beauchamp, dont le père est l'employeur de Mona et l'amant de la logeuse. Tous discutent du temps-qui-passe et de l'amour-qui-n'est-pas-si-facile, puis fument des joints et reniflent qui du poppers, qui une ligne, qui sa morve de pleurnichard. Bon.

L'intérêt qu'on porte malgré soi à ces idioties dès les premiers chapitres tient au ton adopté : distancié, narquois et satirique, souvent emprunt de nostalgie ou de complicité. Armistead Maupin nous fait visiter sa galerie de personnages grotesques sans verser dans la caricature ni se départir de sa bienveillante ironie. Nulle trace chez ces post-hippies de l'antre "libertarienne" américaine, du sordide poétique d'un Bukowski, du réalisme sans fard de John Fante, ni même des turpitudes existentielles des "slackers" à la Brett Easton Ellis.

Mme Madrigal pleure Edgar mais on sait qu'avec sa trempe elle s'en tirera ; Michael drague frénétiquement le tout homo venant sans trouver de compagnon durable, mais ce n'est que partie remise ; les afféteries de De De en femme du monde apparaissent certes pathétiques et ridicules mais restent somme toute vénielles ; Brian-le-tombeur est pesant de machisme, mais il s'agit d'un bon bougre mal dégrossi ; etc. Même Vincent et Norman, qui tournent mal, ne parviennent par leur dérive pathologique qu'à rehausser l'humanité des autres personnages. Bref : le narrateur se gausse mais ne pourfend pas. Comme s'il ne voulait pas briser ses jouets. Armistead Maupin est une sorte d'anti-Céline : ses chroniques lues, on se prend à aider les vieilles à traverser, à faire l'amour à sa cousine qui n'est pas si moche ou à donner un Kleenex à l'Edouard B. suant dans le métro tous les sept ans.

Ce livre d'un "liberal" sur des pêcheurs lubriques et drogués nous incite en définitive à la tolérance et à la préservation de l'ordre établi. Dans la litanie des romans réactionnaires, Armistead Maupin est un Houellebecq qui a lu Machiavel : plus efficace parce qu'insidieux. Une propagande doucereuse sourd, exploitant le filon communautariste en un classique dévoiement anglo-saxon de l'idéal égalitaire. La dépendance communautaire est non seulement réelle - la pension familiale - mais surtout symbolique : Mme Madrigal, en mère supérieure d'innocents dépravés, distribue des joints en guise d'hosties.

Cinq volumes réunissant les mêmes personnages suivent ce recueil de Chroniques. On espère qu'à l'instar A la recherche du temps perdu, tome 1 : Du Côté de chez Swann ou du pilote de South Park, le film (plus long, plus grand et pas coupé), elles ne forment que l'ébauche d'une fresque appelée à s'épaissir. A lire donc dans l'expectative, comme on boit le premier "sérieux" d'un mètre de bière : sans savoir si le plaisir fugace de l'étanchement tournera à l'ivresse ou au dégoût.

Le 31 March 2008
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