Les Eclaireurs reprend la narration à peu près à l'endroit où les
Falsificateurs s'était achevé. Le consultant scénariste en falsification Sliv, qui avait reçu de ses supérieurs une bonne leçon de modestie, assiste au mariage de ses amis Youssef, le Musulman idéaliste à la famille intégriste, et Maga, sorte de mélange archétypal et sans saveur de la
girl next door et de la bonne copine. Cet épisode, sans grand intérêt, a le mérite de nous ramener au cœur de l'actualité, à quelques encablures de l'événement qui va devenir le point d'accroche et de suspension du livre : les attentats du 11 septembre.
Autour de l'interrogation posée par la catastrophe et son scénario, Bello va poursuivre méthodiquement avec son personnage pantin l'exploration des coulisses du CFR, le mystérieux Centre de Falsification du réel. Sliv poursuit son ascension hiérarchique mu par un mélange d'ambition personnelle et de curiosité bébête. Il retrouve son double et rival sexy, Lena Thorsen, sur une mission abracadabrante au Timor Oriental, en même temps qu'il pénètre peu à peu dans le secret des dieux et se rapproche des têtes pensantes du Comex. Le CFR est-il responsable ou complice des attentats de Ben Laden ? A-t-il joué un rôle dans l'émergence d'Al-Quaïda et si oui, pour le compte de qui ?
Effet bluff
Si Les Eclaireurs reste d'une lecture impeccablement accessible et limpide (Bello atteint des sommets de linéarité narrative sur un roman de ce calibre), l'intrication de la grande et de la petite histoire ne fonctionne pas aussi efficacement que dans le premier tome. Alors qu'on s'était laissé faire il y a deux ans, on rechigne un peu plus ici à suivre les destins de personnages aussi pâlots et benettonesques que cette armée de consultants au grand cœur mal déniaisés qui hantent Les Eclaireurs. L'arrivée d'une jeune militante dans la vie de Sliv laisse espérer un temps le retour sur terre avant que le tout ne soit replongé dans cette ambiance macropolitique et irréaliste qui défigure l'ensemble. La fille n'aura servi à rien.
Le roman s'embarque dans une séquence à suspense autour de l'existence des armes de destruction massive et nourrit comme il peut son discours sur la manipulation des faits historiques, le maquillage de la vérité et le règne des apparences. Comme Sliv ne se décide jamais à exister vraiment (il ne baise pas, boit mal et ne fait rien d'humain), Les Eclaireurs se change sur sa seconde moitié en un fil narratif tendu dans le vide, addictif dans sa lecture et son déroulé (il faut le reconnaître) mais globalement désincarné et vain. On s'ennuie avec Colin Powell et ses preuves idiotes, on vole de continent en continent, et on souffre comme des cons du décalage horaire avant de se retrouver seul avec une question...
Mais où veut-il en venir ?
La réponse vient un peu plus tard et ne tombe pas comme une révélation pour qui a lu au moins un livre de SF ou d'espionnage ces 30 dernières années, 3 pages de Gibson ou de Stephenson : il y a de la manipulation dans l'air et parfois au service de forces vachement puissantes et mal intentionnées qui commettent d'affreux dénis de démocratie. Ce n'est pas cool mais il faut continuer à espérer et à croire en l'humanité... En révélant le secret de l'Organisation pour laquelle travaille son héros (une solution très astucieuse et ancrée dans le siècle des Lumières), Bello grille brillamment sa dernière cartouche mais ne réussit pas à nous faire sentir le dilemme moral qui effleure son héros de pacotille. Sliv touche au but et accède à ce qu'il pouvait espérer de mieux : un final gnangnan en forme de message d'espoir et de réussite individualiste (une place au Comex), à peine terni par la trahison de la belle Lena, seul personnage épais du lot avec peut-être Gunnar le retors.
S'il n'y avait la virtuosité romanesque et l'imagination de Bello pour maintenir le tout d'aplomb et rendre la lecture agréable, on dirait que ces Eclaireurs retombent comme un soufflé après nous avoir fait miroiter des secrets plus gros qu'eux. Le diptyque fait, au bout du compte, une parfaite « théorie du complot pour les nuls », ou une initiation convenable à la littérature d'anticipation. Guère plus mais pas moins non plus, ce qui est bien et bien assez pour un des premiers best-seller français du genre.
Antoine Bello, Les Eclaireurs, Gallimard, 2009.
Benjamin Berton
Le 16 March 2009