Par delà les Nuages de Anne Rabinovitch



Critique

Note du livre Anne Rabinovitch - Par-delà les nuages

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Anne Rabinovitch - Par-delà les nuages



Par-delà les nuages, entre Budapest, Moscou, Nicosie et Jérusalem, là où "les lieux se rejoignent", là où "les fragments du passé sont reliés les uns aux autres, telles les pages d'un livre". Là où nous emmène le dernier roman d'Anne Rabinovitch, véritable labyrinthe que suit Alma à travers le monde.
Le voyage n'est guère touristique, notamment en Lithuanie ; la protagoniste l'avoue, dès les premières pages : « je ne suis pas venue pour rencontrer quelqu'un. Je voulais simplement faire un pèlerinage, rejoindre cette partie de moi exilée depuis toujours. »

A la recherche de la part exilée
Le roman est bien un long parcours pour décomposer les sentiments, en particulier amoureux, mais plus radicalement pour retrouver la part manquante reliée à tout un héritage, personnel et collectif. Le voyage est déconstruction d'un passé, qui, mis en lumière, pourra être mieux assumé et dénouer certains liens du présent. Bref, permettre de vivre, en reconnaissant en toute conscience les traumatismes.

L'écriture ne cherche pas à reconstruire le passé. Elle choisit de rester dans le présent, fût-ce « au milieu des ruines, des tombeaux et des fantômes » d'une histoire personnelle qui est aussi celle du peuple juif. Alma est juive. De manière emblématique, elle n'exprimera cette évidence qu'à la fin du roman, au détour d'une scène presque anecdotique : à la question d'abord obscure du serveur : « Vous êtes de quel côté ? », elle déclare : « Je suis Juive ». Alma ne peut donner son « côté », son origine, que lorsque le livre atteint ses dernières pages, c'est-à-dire une fois les écheveaux des émotions et images rassemblés en mots devenus action et non plus « des vides dans ce qui manque aux gens », selon la distinction de Faulkner, dans la citation posée à l'entrée du dédale.

Une odyssée en voix et images, un aller simple pour le labyrinthe de l'écriture
Par-delà les nuages n'offre pas en effet de discours théorique sur l'histoire, l'amour, l'héritage, la mémoire, la mort. Pourtant l'album de souvenirs en son et mouvement touche plus que toute théorie. La réflexion semble en retrait le plus souvent, mais pour mieux se donner, sans commentaires explicites, dans une dynamique faite de visions et de voix. C'est bien l'odyssée d'Alma, dans les allers-retours incessants entre diverses strates temporelles et géographiques qui informe progressivement le livre. L'écriture est la source d'équilibre, la certitude de cette femme en transit. Mais Anne Rabinovitch a la justesse de nous faire revivre le processus même de la création, qui seul permet d'aboutir à une nouvel équilibre pour Alma. Le lecteur prend alors part à la fiction. Il ne reçoit pas d'emblée une vision rationnelle du monde et de ses aspérités, qui pourrait avoir la froideur d'un essai, mais ressent ces fractures, posées sans artifice, dans la texture des mots.

Une composition en échos et contrepoint
Pour mieux faire sentir les rencontres entre temps et lieux apparemment incompatibles, la composition use avec subtilité de plusieurs stratégies. Le commentaire d'une scène est donné, avec pertinence, par une autre voix venue du passé. Les lettres de Mathilde, la mère d'Alma, découvertes à sa mort, nouent un dialogue entre ces deux femmes et éclairent la vie de la fille. La lettre peut ainsi dire ce que la narration a laissé implicite et poursuivre le fil des sentiments. Emmanuel quitte de nouveau Alma pour retourner à ses voyages d'affaires : sa « silhouette engloutie par le crépuscule » clôt la narration, fuyante image sans légende. Et la lettre de prendre le relais : elle s'ouvre d'emblée sur un autre je qui avoue la douleur de la séparation. Le mot qui n'avait pas été dit, trop pénible, est clairement énoncé. En outre, la voix maternelle, comme celle du père, est progressivement intégrée par celle d'Alma : l'héritage, mis en mots, décomposé au fil des voyages et de l'écriture, devient non plus part manquante ou poids d'une lourdeur obscure, mais présence à part entière, fût-elle de souffrance.

Voyage à l'envers ou comment déverrouiller le présent par le passé revisité
L'écrivain prend possession du legs, en faisant résonner les voix des personnages, qu'elles viennent d'une correspondance passée, d'une narration relatant des souvenirs ou donnant l'impression d'enregistrer un présent de sensations et pensées, tel un carnet de bord ou un monologue intérieur. Certes, le lecteur peut être perdu entre les lieux et les époques. Pourtant, l'inconfort voire le trouble de cet éparpillement est une violence à accepter, comme Alma accueille les images qui l'assaillent, au contact des pays et des êtres, pour mieux les apprivoiser, en les déposant sur la page : ils dessinent alors un dédale, le livre, mémorial d'un être qui retrouve ses origines.

Le voyage est donc conquête d'un espace intérieur, d'une présence enfin rayonnante d'avoir su déverrouiller les énigmes du passé. Et le lecteur est touché par la subtilité d'un regard qui sait rendre sensible la fragilité d'un monde fragmenté, par un style saccadé, des phrases nominales pudiques, enregistrant avec simplicité les rencontres par-delà les nuages, celles qui relient hommes, paroles et terres, au-delà des frontières rationnelles. Alma, comme Anne Rabinovitch sans doute, peut ainsi contrer le destin, refaire un chemin de vie. Et l'on se laisse mener par cette Ariane, guide si juste dans un parcours qui implique toute personne, quelle que soit son origine, juive ou non.

Par-delà les nuages
Anne Rabinovitch
Melville , 2004.
12 €

Vanina Roché Le 15 avril 2004