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Anne Archet


Entretien avec Anne Archet


La littérature érotique, une histoire de sexe(s) ?


La littérature érotique est-elle une histoire de sexe(s), c'est-à-dire avant tout une affaire d'hommes ? L'auteure et historienne Anne Archet, spécialiste es littérature infernale, répond à la question : quelle est la place - et la part - de la femme dans l'Enfer ?

L’Enfer, qui conservait des collections de livres rares exclusivement érotiques, en tout cas jugés « contraires aux bonnes mœurs », s’expose actuellement à la BNF. En existe-t-il des semblables dans les autres bibliothèques du monde ?
Jusqu’à la fin des années soixante, la BNF a classé les ouvrages pornographiques et licencieux — du moins, ceux qui échappaient au pilon suite à des condamnations judiciaires — dans cette section spéciale.

L’intérêt de la littérature érotique a toujours été pour moi en tout premier lieu son potentiel de transgression.

Mais elle ne fut pas la seule, puisque toutes les bibliothèques publiques européennes ont agi de la sorte, du Private case de la British Library à la Section réservée de la Bibliothèque nationale de Saint-Pétersbourg. On m’a déjà raconté que la plus impressionnante et la plus ancienne des collections de curiosa serait conservée à la Bibliothèque vaticane, mais je n’ai malheureusement jamais pu le constater de visu.

La lecture – et a fortiori la bibliophilie — de classiques de la littérature pornographique n’est-elle pas une manie de « vieux messieurs » ?
La lecture, je ne sais pas — après tout, la majorité des lecteurs sont des lectrices, même pour les ouvrages de second rayon. Mais la bibliophilie… oui, évidemment. Je crois qu’il faut avoir été exposé aux curiosa lors de sa puberté pour être prise, à l’âge adulte, du désir irrépressible de posséder ses bouquins aux pages jaunies et odorantes, à la reliure craquante, presque musicale. Mon vieil exemplaire des Chansons secrètes de Bilitis (de Pierre Louÿs, ndlr) est pour moi une madeleine de Proust ; il me suffit de humer son parfum et caresser le cuir de son dos du bout de mes doigts pour revivre mes premiers émois…
La plupart des bibliophiles avec qui je fais affaire sont effectivement de vieux messieurs malcommodes, mais il y a des exceptions — je pense en particulier à ma compatriote Nathalie Quirion, qui anime Biblio Curiosa (www).

Quel regard le féminisme a-t-il porté sur la pornographie, tout particulièrement en littérature ?
Plusieurs regards en fait, puisque la question de la pornographie divise profondément les féministes depuis toujours (que ce soit en littérature ou dans les représentations iconographiques, d’ailleurs).
Au début des années quatre-vingt, les Américaines Andrea Dworkin et Catherine McKinnon ont mené une campagne — qui a fait long feu — pour faire de la production de pornographie une atteinte aux droits civils des femmes. Dans Pornography : Men Possessing Women (1981) Dworkin définissait la pornographie comme la forme extrême de misogynie, l’équivalent culturel du viol — c’est-à-dire un moyen de contrôle violent pour assurer la pérennité du patriarcat. En plus d’établir un lien entre la consommation de pornographie et le passage à l’acte de l’abus sexuel, Dworkin et McKinnon allaient jusqu’à qualifier la porno gay d’atteinte à la dignité des femmes, puisque « les hommes qui y sont agressés sont traités comme des femmes » ! La position anti-porno est encore la plus répandue ; c’est celle de la plupart des grandes organisations féministes réformistes comme le NOW américain ou la Fédération des femmes du Québec.
D’autres féministes, comme Nancy Friday, ont une attitude plus nuancée en faisant la distinction entre la pornographie (qui, par essence, serait dégradante envers les femmes) et l’érotisme (qui serait une célébration de la sexualité féminine). C’était aussi l’avis d’Anaïs Nin, pour qui la pornographie n’était que laideur et l’érotisme « la plus belle chose qui soit ».
Enfin, d’autres féministes anglo-saxonnes comme Wendy McElroy ou Angela Carter refusent cette distinction un peu trop confortable. Carter qualifiait l’érotisme de « pornographie de l’élite » dans The Sadeian Women (1979) et proposait le modèle de la pornographe éthique, qui use de la représentation de l’acte sexuel dans le but de déconstruire les relations de pouvoir entre les sexes.

Un point de vue féminin — différent de celui présent de fait dans toute l’histoire de cette littérature depuis les 18e et 19e siècle – pourrait-il être défendu aujourd'hui ?
Je n’aime pas du tout cette histoire de point de vue féminin sur l’érotisme, d’écriture féminine… par exemple, l’idée avancée par Hélène Cixous selon laquelle l’écriture émanerait non pas de l’expérience des femmes dans la société, mais de leur corps même — une écriture ancrée dans la chair et modulée jusque dans la phrase par les rythmes biologiques — m’a toujours paru comme une fumisterie. J’aurais plutôt tendance à croire, à l’instar de Judith Butler, que l’identité « femme » est une construction culturelle et que la tâche de l’écrivain — en particulier de l’écrivain érotique — est de défier cette identité et de la subvertir.

Qu’est-ce qui dans la littérature érotique contemporaine vous paraît le plus intéressant ?
Pas grand-chose, hélas. L’intérêt de la littérature érotique a toujours été pour moi en tout premier lieu son potentiel de transgression. Or, dans un monde où la sexualité est toujours réprimée, mais où sa représentation est permise, diffusée à grande échelle — voire omniprésente — comment espérer qu’on ouvrage obscène soit vecteur de subversion ? C’est bien simple, la production érotique contemporaine se résume, à part de rares exceptions, à une entreprise mercantile. Les succès de librairie des dernières années (je pense à La vie sexuelle de Catherine M et Le Lien de Vanessa Duriès en particulier) m’ont frappée par leur caractère mécanique, par leur manque d’imagination.
Et, comble de malheur pour la fétichiste que je suis, les éditions de luxe sont maintenant très peu fréquentes, ce qui signifie que je dois me contenter d’un texte plat dans un objet moche.

Si telle une « femme-livre » de Ray Bradbury vous deviez ne conserver la mémoire d’un unique livre dans une société où toute lecture licencieuse serait réprouvée… Quel texte infernal vous serait indispensable ? Et pourquoi ?
Quelle horrible question ! Vous vous attendez vraiment à ce que je choisisse ? Quelle torture !
Bon, voyons… je crois que je choisirais le Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation de Pierre Louÿs, d’abord parce que ce n’est pas trop long (je n’ai aucune mémoire), ensuite pour son humour et son irrévérence.
Que voulez-vous, j’ai un faible pour les hommes qui me font rire…

Légende de l'image ci-dessus : Marquis de Sade La Philosophie dans le boudoir, ouvrage posthume de l’auteur de Justine, 1795 © BnF, Réserve des livres rares Enfer 536

Légende de l'image de haut de l'article : détail des planches Passe-temps Lithographie, [1840] ©BnF, département des Estampes et de la photographie Rés.Ae.20

Arnaud Jacob.

Sur Flu : - l'intégrale des lectures érotiques d'Anne Archet - l'actu du livre érotique sur le blog Sexe, Love et gaudriole - l'actu des expos à Paris et de la BNF sur le blog Arts

Sur le web : - Présentation de l'expo L'enfer de la Bibliothèque sur le site de la BNF - Les cahiers d'Anne Archet (et ses lectures érotiques)

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