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Révolte consommée : Le mythe de la contre-culture

Révolte consommée - Joseph Heath et Andrew Potter

Révolte consommée - Joseph Heath et Andrew Potter

Pour lutter contre le capitalisme, une seule possibilité : ne pas être conformiste, refuser l'assimilation et « think different », merde ! Voilà comment une posture censément subversive se confond avec un slogan publicitaire.
C'est précisément cette analogie de propos que mettent en lumière Joseph Heath et Andrew Potter. Dans un convaincant essai, les deux universitaires canadiens démontrent que les discours vantant l'anti-conformisme, tenus à tour de rôle par les beatniks, puis les hippies, les punks...., parlent depuis toujours la langue du marketing. Les deux auteurs expliquent ainsi pourquoi en 40 ans la contre-culture n'a rien changé de la structure politico-économique des sociétés dans lesquelles elle s'est déployée. Et pour ce faire, leur essai Révolte consommée puise autant dans American Beauty ou Fight Club, que chez Hobbes ou Rousseau. Du "white negro" de Norman Mailer au No logo de Naomi Klein, les penseurs contre-culturels ont toujours tenu le conformisme pour le mal absolu. Et confondu société de consommation avec société de masse.

La rebellion est une quête de statut
Comment expliquer cela ? Heath et Potter mettent à bas un confortable syllogisme qui a permis aux anticonformistes de justifier tous les échecs : le système récupère le discours de la contestation en produisant en série des succédanés de contre-culture vidés de tout substance subversive. Un système tentaculaire et insaisissable, presque irréel, Big Brother, la matrice, appelez le comme vous voulez. Dans tous les cas, il s'agit du plus puissant mythe engendré par l'internationale des anti-conformistes.
Pour Heath et Potter il n'y a pas de récupération parce qu'il n'y a jamais rien eu à récupérer. Le capitalisme a au contraire toujours vanter les postures singulières parce que c'est le plus puissant moteur de la consommation. Et la rébellion n'est jamais que l'une des plus grandes sources de distinction du monde moderne. Vous voulez être différent ? Super ! Combien êtes vous prêts à mettre ? Et si votre voisin met autant, pour vous distinguer êtes-vous prêts à payer plus cher ? ça s'appelle la consommation concurrentielle et ça consiste à épancher sa soif de reconnaissance par l'acquisition de marchandises. Que ces dernières soient estampillées contre-culturelles ne change rien (cf le lancement d'une marque de chaussures "alternatives" par les Adbusters). Tant que votre radicalité s'exprime surtout par la manière dont vous vous habillez ou/et la musique que vous écoutez, bref par le produit, vous pouvez faire le guignol et cultivez un hédonisme hystérique autant que vous voulez.

Heath et Potter expriment en complément une autre idée forte : en se focalisant sur les aspects culturels, la conte-culture s'est privée de tout possibilité de changer concrètement quoi que ce soit. Et les Canadiens dressent une généalogie théorique de cette obssession qui consiste à voir la culture comme un système idéologique : Freud a expliqué que la culture est fondée sur la subjugation des instincts et donc par une forme de répression inéluctable. Les héritiers de Marx (comme Antonio Gramsci) affirmeront que l'hégémonie culturelle est le meilleur moyen de contrôler les masses à l'époque moderne. Devant la difficulté à déterminer des responsabilités, Debord et les situationnistes finiront par écrire une vision déréalisée du système qui se serait éloigné dans la représentation.
En Occident, le trauma lié à l'expérience nazi qui a montré qu'un système rationnel pouvait produire l'horreur absolu aurait favorisé cette défiance totale envers l'organisation des sociétés. Certes, à convoquer des théories aussi éloignées dans le temps pour nourrir leur paradigme, Heath et Potter empruntent parfois quelques raccourcis et expédient un peu rapidement Freud ou Foucault.

Mais finalement, qu'importe : ils sont convaincants quand ils pointent du doigt l'impasse contre-culturelle : aucun changement n'aurait de sens s'il ne conduit pas à l'effondrement entier du système. Rien ne sert de réguler le commerce des armes ou de signer des protocoles de protection de l'environnement si le système est vicié (voir les propos de Andrew Potter sur le protocole de Kyoto) "La plus grande faiblesse de la pensée contre-culturelle a toujours été son incapacité à produire une vision cohérente d'une société libre - pour ne rien dire d'un programme politique applicable", écrivent les deux Canadiens en pensant surtout à l'Amérique du Nord.
Voilà pourquoi la masse - ouvertement méprisée - auraient fini par lâcher les idées d'une certaine gauche qui ne s'occupe plus beaucoup d'améliorer ses conditions de vie et préfère fantasmer sur son radicalisme total.

On voudrait penser que les choses sont différentes de ce côté-ci de l'Atlantique. Après tout, la gauche en France a baigné dans le marxisme et donc dans l'économie. Et l'Hexagone dispose d'une plus grande culture des institutions que les Etats-Unis. Mais quand on sait que le dernier moment de révolte, mai 68, s'est soldé par un fort plébiscite de la droite quelques mois plus tard... On se dit que le divorce entre la gauche et les classes populaires n'est peut-être pas à chercher ailleurs que dans cet idéalisme totalement inopérant. Et si on renversait la vapeur : Soyez irréalistes, demandez le possible ferait peut-être un bon slogan pour les années 06.

Révolte consommée
Joseph Heath et André Potter

Editions Naïve, février 2006

Sommaire le Mythe de la contre-culture : - Edito Révolte consommée : le mythe de la contre-culture - Entretien avec Andrew Potter - Chronique de Révolte consommée - Shortlist : sept escroqueries de la contre-culture - un débat : Faut-il être conformiste ?

Daniel de Almeida.
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