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Andrew Potter


Andrew Potter : interview


"Il faut agir avec le système"


D'après lui au Canada, les députés peuvent vous appeler chez vous, il vaut mieux rouler en Porsche qu'habiter en centre-ville, signer le protocole de Kyoto n'a servi à rien... Euh, Andrew Potter, z'avez fumé ou bien ? Entretien.

Vous critiquez sévèrement la contre-culture, n'avez-vous pas eu peur de passer pour un réactionnaire ?
Au canada on m'a parfois considéré comme un « réac » et aux USA aussi. De toutes façons, là-bas vous êtes soit un réactionnaire culturel soit trop à gauche. Mais je trouve bizarre que certains sites nous aient attaqués si violemment : Joseph et moi sommes très enthousiastes et intéressés par la production contre-culturelle. D'ailleurs, si j'avais lu mon livre il y a dix ans, je l'aurais sûrement trouvé réactionnaire. Ce qu'on dit c'est : osez être conformiste parce que si vous voulez changer la société de consommation, il n'y a que cela à faire. Si ce n'est pas votre but, vous n'y êtes pas obligés mais la contre-culture a développé un discours anticapitaliste et il faut aussi la juger depuis cette posture.

On ne peut pourtant pas nier que la contre-culture a permis des avancées sociétales comme la libération des moeurs?
Bien sûr. Une distinction que l'on a peut-être pas assez faite dans le livre c'est celle entre les aspects culturels du phénomène et les aspects économiques : la contre culture a réussi à avoir un effet salutaire, même parfois révolutionnaire, face à une culture homogène et étouffante mais rien n'a changé dans le système politique ni sur le plan économique. Elle exprime la croyance selon laquelle nous vivions dans un système complet et oppressant. Or, ce "système" nécessiterait de la conformité pour fonctionner. Et bien, c'est faux. Il y une vraie concordance entre les idées contre-culturelles et les entreprises et ce depuis le début - et ça n'a rien à voir avec de la récupération.

Comment cette concordance s'opère-telle ?
On voit très bien aujourd'hui que ce qui se veut être une position politique n'est qu'une recherche de statut et ça c'est un vrai problème. Un problème de consommation concurrentielle (cf. la chronique Révolte consommée) dont le désir anticonformiste est un moteur. Pour être de gauche au Canada, il faut être riche : pour être branché et décalé, on prend du café bio, issu du commerce équitable mais à Vancouver, temple de la contre-culture de la côté ouest, un café peut coûter 6 dollars. Au Canada, tous les professeurs d'Université baignent dans la contre-culture et c'est très facile d'être radical quand cela n'a aucune incidence sur votre mode de vie. Quand vous n'avez pas d'argent, vous avez des préoccupations différentes. Joseph qui habite en centre-ville a calculé que chaque trajet à vélo lui coûtait 100 dollars. Pourquoi ? Parce qu'il paie plus cher son loyer pour être dans un quartier cool et progressiste et de moins en moins de gens peuvent se le permettre. Rouler en Porsche et habiter en banlieue lui reviendrait moins cher et éviterait la flambée de l'immobilier en centre-ville. Mais ce serait nettement moins cool et il passerait pour un bourgeois. Voilà.

Au-delà de la question contre-culturelle, votre livre donne l'impression que globalement la culture quelle qu'elle soit est surestimée.
Absolument. On croit trop souvent que la culture agit directement sur les individus mais c'est faux. Entre les deux il y a divers groupes, institutions, sociétés qui agissent sur les individus et sur la culture : les institutions socialisent nos consciences. L'Etat a ici un rôle très important à jouer. Il faut agir avec les institutions et avec le système pour changer les choses. Ce qui est possible en France et au Canada, où les institutions politiques comme le Parlement ont un poids. Aux Etats-Unis, c'est complètement différent : si vous vous en prenez au Président, vous attaquez le chef de l'Etat et donc vous êtes un mauvais patriote. Au fond, tout le monde accepte là-bas le mythe de la contre culture antisystème : à gauche on le fantasme, à droite on le condamne.

En quoi est-ce politiquement néfaste ?
A chaque élection fédérale, les débats tournent encore et encore autour du mariage gay, de la religion, des mœurs... et ça dure depuis 40 ans. En attendant, personne ne parle du rôle de l'Etat providence, de la justice sociale, de problématiques politico-économiques. Tout le monde respecte le marché et tout le monde se fout de l'Etat. L'idée de l'action collective en politique et en économie n'est pas évidente. Il ne faut pas oublier que la gauche américaine n'est pas imprégnée de marxisme comme en France.

Un exemple plus précis ?
Le protocole de Kyoto : les Canadiens l'ont signé, pas les Américains. Au Canada, on a refusé le commerce des droits de polluer parce que c'était une logique de marché, on refuse le nucléaire par principe alors qu'on est pas capable de trouver une alternative crédible, bref on s'interdit d'agir à cause de principes. Résultat : on a moins réduit nos émissions que les Américains.

Vous allez même jusqu'à laisser penser que certaines contestations nourrissent une baisse globale de la participation à la politique.
Complètement. C'est l'attitude des étudiants « aliénés » du système par exemple. Mais certains responsables de gauche ont une lourde responsabilité : au Canada, le chef de la gauche Jack Leyton, un ancien contre-culturiste, s'est engagé auprès des étudiants en disant "oui vous êtes aliénés il faut le casser le système blah ! blah ! blah !" ; je n'aime pas ça du tout. On a vu le même type de phénomène aux Etats-Unis avec Howard Dean dont les étudiants ont beaucoup écouté les discours antisystème, sans voter pour lui aux élections. Voilà comment rien ne change.

En France, les étudiants manifestent contre le CPE, un problème économique et institutionnel, qu'en pensez-vous ?
Je chronique pour Mc Lains (équivalent du Time magazine) ces événements et j'ai donc vu des étudiants hier après-midi à côté de la Sorbonne. Quand je suis arrivé, j'ai trouvé cela marrant : au Canada, c'est un peu cliché de voir des étudiants français faire la grève. C'est comme du tourisme pour nous. Comme un français qui débarque à New-York et tombe sur une gunfight. Mais j'ai été étonné de voir que pour eux, c'était moins une question de loi ou de changer le système qu'un problème intergénérationnel. Mais lutter contre une règle économique plutôt que contre le système en entier est constructif. Bien que j'ai vu des tags « morts aux flics » ou « CRS SS », et ça je ne le supporte plus trop.

Quand vous est venu cette envie de renouer avec une pratique politique opérante ?
Il n' y a pas vraiment de moment précis, le fait que 40 ans de contre-culture n'ait rien changé est déjà suffisant. J'ai chroniqué un temps dans Adbusters mais je n'étais pas d'accord avec eux et ça s'est mal passé. Ensuite, j'ai lu Thomas Frank qui a écrit un ouvrage brillant sur la société et l'anticonformisme et ça m'a beaucoup plu. Et puis le Canada est vraiment un temple de la contre-culture : Addbusters, Naomi Klein, Douglas Coupland, the corporation viennent tous de chez nous.
Alors que chez nous, c'est très facile d'interpeller un élu. J'ai écrit à mon député et il m'a répondu, un jour il m'a même passé un coup de fil chez moi sans que je lui ai jamais donné mon numéro. En définitive, on abuse beaucoup sur les idées de manipulation et d'opacité du système.

Sommaire le Mythe de la contre-culture : - Edito Révolte consommée : le mythe de la contre-culture - Entretien avec Andrew Potter - Chronique de Révolte consommée - Shortlist : sept escroqueries de la contre-culture - un débat : Faut-il être conformiste ?

Illustrations : 1.Joseph Heath et Andrew Potter (dr)|2.Book, edition anglophone (detail)|3. Contre-culture (flu staff)

Daniel de Almeida.

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