Sois près de moi de Andrew O'Hagan



Critique

Note du livre En toute bonne foi

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En toute bonne foi



En l'enrobant brillamment dans son savoureux style anglo-saxon (spirituel et précieux), Andrew O'Hagan, l'auteur de Our Fathers, réussit à faire exister un sujet casse-gueule dans Sois près de moi : l'histoire d'amour impossible entre un prêtre mélancolique et un adolescent rebelle. Un roman dérangeant, forcément, mais aussi drôle et touchant.
David Anderton, 57 ans, est prêtre, homosexuel et fin connaisseur du grand livre de Proust. Ex-étudiant d'Oxford, il débarque un jour dans à Dalgarnock, en Ecosse, une petite ville ouvrière paumée, grise et désertée, ravagée par le chômage et l'ennui. La rugueuse population locale ne tarde pas à prendre en grippe le père David : trop raffiné, trop cultivé, mais surtout, trop anglais pour elle. En charge de la paroisse, l'étranger aggrave rapidement son compte en se liant un peu trop d'amitié avec deux jeunes rebelles, Mark et Lisa.
 
De loin, Sois près de moi paraît scabreux. Avec un "pitch" pareil (un prêtre s'éprend d'un enfant), le livre pourrait il est vrai se complaire dans la provoc bête et méchante. Mais O'Hagan est bien trop subtil pour cela. A ce titre, son anti-héros est magnifique d'ambiguïté. Aussi sûr de ses goûts artistiques qu'il peut être indécis dans sa foi ou ses choix de vie, son cœur mélancolique se hasarde parfois un peu loin. C'est ainsi que le père David dérive peu à peu, engrainé par l'intenable Mark McNulty, cancre de quinze ans au bagout explosif, qui lui fait oublier son âge, sa fonction de prêtre, et, plus important, sa responsabilité d'adulte. Ensemble, ils discutent de politique, de religion et de foot (parfois dans la même phrase), et se retrouvent parfois la nuit pour boire des bières bon marché dans une usine désaffectée.

Seul contre tous

Jusqu'au jour où il dérape, et embrasse Mark. Comme traversé par une crise d'adolescence tardive, le père David dit fuck aux convenances, avec une naïveté rock'n'roll et un égoïsme pré-pubère, sans s'inquiéter des conséquences. Ainsi, loin d'être une charge anti-cléricale ou un plaidoyer pro-pédophilie (faut pas pousser non plus), Sois près de moi évoque sans juger, avec subtilité et humour, une belle histoire d'amour impossible, mort-née mais pas morne, à moitié fantasmée dans l'esprit d'un prêtre-poète un peu trop esthète, qui voit dans un ado précoce une réincarnation de son amour de jeunesse.

Par delà le mélo subversif à la Nabokov, O'Hagan étrille dans un même élan vitriolé la bêtise humaine, en particulier lorsqu'elle s'agrège en une bruyante foule d'incultes. Un dialogue résume d'ailleurs assez bien l'atmosphère, à la fois tragique et violente comme un western, mais aussi lucide et froidement drôle : « - Toutes les petites villes adorent les boucs émissaires. - Cela fait cinq cents ans qu'ils en cherchent un dans celle-là. » Le personnage principal, le père David donc, a tout de la victime expiatoire pour le bled paumé dans lequel on l'a nommé. Un faux pas, un mot de trop, bref une étincelle et c'est le lynchage assuré. Qu'à cela ne tienne ! On l'accuse de pédophilie ? Seul contre tous, il endosse ce rôle ingrat par delà bien et mal avec la résignation d'un héros tragique, fonçant à bride abattue vers sa propre perte. Tel un dandy wildesque et distancié, la mélancolie en bandoulière et l'ironie en coin. Un roman divinement écrit, élégamment désabusé, qui met à mal nos certitudes morales avec une force rare.

Andrew O'Hagan, Sois près de moi, Christian Bourgois éditeur, 2008.

Eric Vernay

Le 05 janvier 2009
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