Cosmétique de l'ennemi de Amélie Nothomb



Critique

Note du livre La bonne farce

Lecteurs

Votre note

La bonne farce



Dans le genre de la farce, on trouve difficilement mieux qu'un livre d'Amélie Nothomb. C'est pour ça qu'on la lit. La preuve, avec cette critique de Cosmétique de l'ennemi.

Inutile de chercher ailleurs la raison de son succès : Amélie fait rire. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu'elle n'est jamais sérieuse, pas du tout. On aurait tort de croire ça. C'est tout le contraire : rien n'est plus sérieux que la farce ; de même que rien n'est plus farceur que le sérieux. Pourquoi pas ? Ça peut même être encore plus rigolo. A en perdre la boule, pour un peu. Regardez le dernier roman de notre miss, et d'abord son titre : de qui se moque-t-on ? pourrait se demander un esprit chagrin. On n'a pas idée de vous faire ça, aussi : "Cosmétique de l'ennemi" ! Quelle plateforme. On n'était pas habitué. Qu'est-ce que ça veut dire, cosmétique de l'ennemi, hein ? Il nous faudra attendre jusqu'à la page 103 pour le savoir : "La cosmétique, ignare, est la science de l'ordre universel, la morale suprême qui détermine le monde. Ce n'est pas ma faute si les esthéticiennes ont récupéré ce mot admirable." Voilà qui est bien jeté, n'est-ce pas ? Et sans prendre de gants, vous l'avez remarqué. Ainsi le titre inviterait-il d'entrée à l'énoncé d'un système philosophique. Mais posé par un ennemi. Eh ! Eh ! Voilà qui commence à dérider notre lecteur chagrin voire à faire monter l'eau à sa bouche, comme on dit. C'est qu'on nous promet tout simplement l'adversité sous forme d'un discours.

Il faut d'ailleurs remarquer au passage qu'Amélie, parmi tous ses dons, a celui du titre. Souvenez-vous de son premier, "Hygiène de l'assassin", ou des "Combustibles", ou encore de "Stupeur et tremblements", de "Métaphysique des tubes". Impayables. Il fallait vraiment s'appeler Amélie Nothomb pour les trouver. On dirait autant d'invites à la lecture de doctes brochures. Quand je vous disais que rien n'empêche de supposer que nous sommes bien dans l'ordre du sérieux. A preuve, les thèmes de chacun des dix opus parus en moins d'une décennie : la culpabilité et la rémission impossible ailleurs que dans l'accomplissement du mal, la folie et la mort, n'en sont pas les moins caractéristiques. Ça n'est pas sérieux, ça ? Rien n'est en tout cas plus classique.

Revenons à "Cosmétique de l'ennemi" : le titre promettait un discours. En fait de discours, c'est à une conversation que nous assistons, échangée entre deux hommes dans la salle d'attente d'un aéroport. Jérôme Angust y est abordé par un inconnu, Textor Texel. Ce dernier, malgré la fraîcheur qui l'accueille, s'incruste auprès du premier et commence à lui raconter sa vie : son meurtre par procuration d'un camarade de classe, jadis, son goût de la nourriture pour chats, son viol d'une jeune femme dans un mausolée du cimetière Montmartre puis son assassinat, des années plus tard. Aucune confidence ne sera épargnée à notre homme d'affaires, ni les faits ni leurs motifs, sans oublier les démêlés intérieurs de son raseur avec la foi religieuse, puis cette maladie de la culpabilité qui semble préexister chez lui à toutes les monstruosités dont il dresse le catalogue, jusqu'à son interprétation du jansénisme… "Quand on est destiné à devenir un coupable, il n'est pas nécessaire d'avoir quelque chose à se reprocher. La culpabilité se fraiera un passage par n'importe quel moyen. C'est de la prédestination."

Sur 140 pages, Amélie nous restitue cette conversation ininterrompue, les joutes qui surviennent entre les deux hommes, les protestations révoltées de la victime (Angust) et le plaisir quasi extatique de l'ennemi (Texel). La morale outragée contre l'immoralité la plus morbide. Et le plus dérangeant, dans tout ça, c'est la façon tout aussi convaincante qu'a chacun de défendre son idée du bonheur. Le droit chemin pour l'un et la marge pour l'autre. Chacun y va à l'occasion de ses formules apprises, de ses citations hautement philosophiques, n'hésite pas à citer Lu Xun, Pascal ou Spinoza, si besoin, à l'appui de sa profession de foi. Un gentil fourre-tout de notions inépuisables comme on n'en voudrait pas au café du coin.

C'est toujours drôle de voir comme l'homme s'arrange bien de ses problèmes de conscience, quel sérieux il est capable d'observer pour se mettre en paix avec lui-même. On en a ici un exemple vivant. C'est tout le charme de cette conversation, qui n'est pourtant rien moins que charmante. Probable même qu'elle virerait au pugilat si la cérébralité la plus paradoxale n'y présidait sans coup férir jusqu'au dénouement, retournant, pulvérisant aussitôt tous les clichés qu'elle engendre, toutes les conventions, tous les conformismes. C'est ça, aussi, le génie d'Amélie : obliger mine de rien son lecteur à se regarder en face, quitte à en rire. Et dans ce roman plus que jamais. Le dialogue s'y prêtait d'autant mieux qu'il valorise à son prix chacun des arguments réciproquement contradictoires des deux compères, les livrant du coup au seul champ qu'ils méritaient en définitive : celui de la farce, de la loufoquerie, qui n'est qu'une déclinaison élégante de l'absurde avec les moyens les plus simples ! Or, rien n'est simple, rien n'est rusé comme la parole quand on sait lui donner vie et esprit. Alors, ça marche toujours. On le savait depuis Flaubert.

Voici maintenant le coup de théâtre : nous apprenons au détour d'une réplique que nos deux rhéteurs de bistrot ne sont en réalité qu'une seule et unique personne ! Que cet échange de joyeusetés n'était en fait que le débat d'un quidam avec sa propre conscience. Ça n'était donc pas sérieux, ça ? Je n'en dirai pas davantage pour ne pas révéler la conclusion.

On admirera l'art consommé d'Amélie, cette méchante gourmandise dont elle fait toujours preuve quand elle aborde les sujets les plus scabreux comme en s'en jouant, ce ton qui n'appartient qu'à elle, à la fois railleur et apitoyé, et qui nous fait sans cesse osciller entre l'horreur et l'enchantement, le grotesque et le sérieux, et toujours à l'aune d'une culture qui n'est plus à démontrer, comme si, en fin de compte, l'important était de rire de nos illusions avant d'avoir à en pleurer.
Didier Hénique Le 04 janvier 2008







• Les news sur Amélie Nothomb

Les 10 romanciers français les plus vendus en 2005
Dans son édition électronique d'aujourd'hui, Le Figaro...


De la probabilité d'être lu dans le métro
Le rêve de tout écrivain (je pense) est de pouvoir observer...


Les cancres de la rentrée ?
Le Parisien du jour y va cash : Pas la peine de les lire. 5...


Le XV du prix Goncourt
Aujourd'hui, la liste des XV sélectionnés pour le Prix...


Les 23 du Renaudot (romans et essais)
La première sélection du prix Renaudot a été dévoilée hier....


Les meilleures ventes : L'échappée de Nothomb
Semaine du 10 au 16 septembre : Amélie Nothomb prend le large....


Les meilleures ventes : un classement sans surprise
Semaine du 17 au 23 septembre : Pas de changements probants...


Prix Goncourt 2007 : les 8 de la seconde sélection
Et dans un mois, il n'en restera qu'un... En attendant...


Les meilleures ventes : Enfin des changements..., ou presque
Semaine du 24 au 30 septembre : Le classement évolue. Sortie du...


Ni d'Eve, ni de Nothomb
Je suis un peu à la traîne sur Amélie Nothomb, voire carrément à...


Les meilleures ventes : Nouveautés et déclassement
Semaine du 02 au 07 octobre : De la diversité. Les admissibles...


Les meilleures ventes : Certains partent, d'autres restent
Semaine du 08 au 14 octobre : Lent renouvellement. Quid de Ni...


La dernière sélection du Prix Goncourt 2007
  A l'occasion de la Foire du Livre de Brive-La-Gaillarde...


Prix de Flore 2007 : Amélie Nothomb !?!
  Cette année, le prix de Flore suscite, tout comme le...


Prix de vil prix
"Cette dérive est grave. Elle a été initiée par Franz-Olivier...


Les meilleures ventes : La fiction, une valeur sûre
  En novembre, le roman a su gagner les faveurs du public,...


Miss France : Pourquoi la lecture ne rend pas plus laid que le cheval....
La France va mieux, tout le monde le dit. Depuis samedi soir, la...


Brad-Pitt Deuchfalh : et si c'était...
Le mystère demeure entier. Aucun indice ne filtre quant à la...


Houellebecq premier ministre ???
Didier Jacob, un chroniqueur littéraire du Nouvel Obs, a publié...


Guillaume Musso, agent du futur ? C'est celui qui le dit qui y est (4)
  " Acceptez enfin de vendre le livre comme une...


Le jour où Ballard est mort
Le jour où Ballard est mort, je ne serai pas triste. Le jour où...


Pourquoi les femmes écrivains ne font-elles pas parler les hommes ?
Un article paru dans le Wall Street Journal , pose franchement...


Super Street Nationalist IV : Les joueurs coréens n'aiment pas Juri
Le Japon, grâce à son passé belliqueux et expansionniste, a...


• Les livres de Amélie Nothomb



• Sur le forum livres

cherche une critique pour mon roman.Le dernier livre que vous avez lurecherche titre livreLe tueur en série a onze ans joie et tristesse