Keith Me de Amanda Sthers




Keith. Keith. Keith Richards. Oui, je suis ce visage étouffé de rides, criblé des chemins qu'il n'a pas choisis, des vies qu'il a prises dans le ventre. Oui, je suis cet homme comme je suis les femmes qu'il a aimées. Oui, je sens son chagrin et j'aime son sourire. Mille fois Mick m'a serrée dans ses bras. Mais c'est Keith que je regardais par-dessus son épaule. Keith penché sur sa guitare. Les Rolling Stones à fond dans ma voiture, la main d'un garçon qui remonte sur ma cuisse. Les Stones dans le salon, je cours derrière mon frère et ma soeur. Le disque saute un peu. Papa chante par-dessus. Les Stones sur la guitare de mon frère. Le poster des Stones dans ma chambre. La langue rose que je tire devant le miroir. Angie qui couvre mon chagrin. Pourquoi on se penche sur un être? Pourquoi on tombe amoureux? Comme ça... Pour toutes les raisons du monde, à cause de nos putains de cerveaux malades. Mais on tombe. On se relève parfois, les genoux écorchés. Keith ne m'a jamais fait mal. On a eu du chagrin tous les deux. Il m'a fait faire des choses que je n'aurais pas osées seule. J'ai peur d'abîmer mon corps, je verse la drogue dans les veines de Keith et j'en prends les effets. Sur le visage, j'ai celui de Keith Richards. Je ne suis pas amoureuse de Keith. Je suis Keith, comme on se regarde parfois de si près dans le miroir qu'on ne se reconnaît pas.
 

La nuit va mourir. On est restés. On est trois à table. On s'ennuie. On se moque des corps qui dansent à contretemps. Et mon sourire sourit faux. On enchaîne les vodkas. Je devais être à Paris deux jours. Mes enfants sont dans le Sud. Je les laisse si peu qu'une soirée sans eux semble volée à ma jeunesse. J'ai l'impression d'avoir dix-sept ans, que mes parents partis en week-end m'ont laissé la maison. J'ai oublié mon alliance. Je me demande s'il la porte quand il baise d'autres femmes, loin de moi. Loin depuis combien de temps? Loin de quoi?

C'est comme si la musique s'arrêtait. Comme si on s'était tous retournés en même temps. Keith entre et le monde autour tourne enfin. Les filles fatiguées deviennent sexy. Le champagne coule à nouveau. «C'est Keith Richards» comme un souffle, la phrase se répète de table en table, «c'est Keith Richards». C'est moi.

Il a un visage long dessiné au couteau. Une mâchoire qu'on devine sous la peau tannée. Il a des yeux qui donnent chaud puis qui s'absentent. On peut s'y noyer mais pas le saisir. On peut l'aimer, si on n'attend pas que ce qu'on donne nous soit rendu. Il a un corps sec, nerveux, fait pour les étreintes brutales. On a envie qu'il relève notre jambe bien haut. On a envie de lui. Envie qu'il nous colle au mur. Il est vieux pourtant. Son visage est un parchemin de l'histoire du rock. De près, il me semble que je pourrais lire sa peau, comme des hiéroglyphes que je serais la seule à comprendre. J'ai envie d'être près de lui. Comme on veut retourner au ventre de sa mère. A trente ans, on lui a dit qu'il allait mourir tant il avait pris de drogue. Alors il en a pris un peu plus, il a eu trente ans à nouveau qui se sont additionnés à sa vie.
 

Je ne les ai pas encore. Je le ramène par la main, comme un enfant malade. Il ne me demande rien. Il a un chapeau noir, son éternel foulard autour du cou. Keith vient à la maison. On y va à pied. Ce soir-là c'est juste à côté. C'est comme ça. On entre dans le salon. Je lui enlève son manteau et il me caresse la tête. Je lui donne un bain. Il a les pieds usés. Du vernis sur les doigts de la main. Certains ongles plus longs, comme tous les guitaristes, mais on dirait des mains de femme, vissées à son corps sombre. Je fais mousser l'éponge sur son dos. Il se laisse faire comme à la maison de retraite, comme s'il avait l'habitude de mes gestes. J'ajoute de l'eau chaude. Je rince son dos voûté. Je passe ma main dans sa tignasse de cheveux gris. Il a un regard reconnaissant. Puis je l'enroule dans une serviette blanche. Je l'allonge sur le lit de Gaspard mais il ne veut pas. Il ne veut pas dormir. Il veut que je lui raconte notre vie. Du début. Commence au début. Allez. Demain, y a pas école. C'est que je ne me souviens ni du début ni de l'ordre des choses. Je sais juste qu'on en est là, je me souviens de moments.

Raconte. Toi tu te souviens de papa, d'Augustus et du sexe de Mick. Tu t'en souviens, dis, Andréa?

La pluie a cessé. Des poussettes et des bambins à la traîne derrière leurs mamans font des taches de couleur dans le parc municipal de Dartford. J'ai un duffle-coat brun vieux et moche, élimé aux coudes. Je regarde en l'air. Je ne marche pas droit et papa s'agace sans doute. Oui, je devais regarder le ciel comme toujours. Je n'aimais pas mes chaussures bordeaux, le même modèle qu'on rachetait d'année en année, malgré les efforts de mes pieds pour pousser, pour s'enfuir. Dans mes yeux, le ciel du Kent, un couvercle gris que j'aime encore, qui m'a manqué souvent. C'est un jour de printemps ou d'automne. Peu importe, nous sommes en Angleterre à la fin des années quarante, les visages ont encore des têtes de soldats. Je me souviens que, à ce moment précis, je crois au bon Dieu. Je crois qu'on est cinq minutes avant que je cesse d'y croire. Cinq minutes avant d'accepter qu'il n'y a pas de main au-dessus du couvercle.

Il y a cette odeur particulière de sable du bac qui sèche, de la transpiration acide et sirupeuse des gosses qui courent, sans cesse, tout le temps, partout. Je suis l'un d'eux. J'en poursuis un, puis un autre. Mon père s'allume des cigarettes. Il ne regarde rien. Moi, parfois, quand je passe devant lui. Il est contremaître dans une usine d'ampoules. Pas vraiment comme dans les dessins animés. Il n'a jamais eu d'idées. Même pas celle de m'aimer. La petite Jo refait ses lacets la langue tirée pour plus de concentration. Mick, mon copain de maternelle, ne court pas. Les gens viennent lui parler. Les petites filles le regardent, les garçons lui prêtent leurs jouets, les mamans ne savent pas si elles l'aiment. Il y a des grands qui chahutent, qui prennent le toboggan debout en sens inverse. Il y a Teddy. Mon meilleur ami, pourtant je ne me souviens pas de ses traits, juste qu'il était gros. Gros et gentil. Des pulls trop courts. Son père en miniature, modèle ballon à bière, prêt à ne jamais s'envoler de cette ville. Il y a Lila, les yeux bleus de Lila. Les lèvres bleues de Lila, dix ans après, morte d'avoir emprunté la mauvaise rue au mauvais moment avec de tels yeux. Il y a Gary. Gary me fait peur, il sourit tout le temps et puis il tape les gens. Et souvent, il fait les deux à la fois.
 

Il y a moi, Keith. J'ai cinq ans et demi. J'ai les cheveux trop longs. Je me frotte le nez, je devais être enrhumé. J'ai l'impression que mon enfance était un putain de rhume. J'ai les tempes qui battent et les joues rouges, j'ai trop couru. Mes cheveux collent.

Ils sont cinq, ils ont dix ans, douze peut-être, ils sont grands. Je les vois s'avancer en meute vers le toboggan, puis je regarde ailleurs. Jo a un gâteau, j'en voudrais bien un bout. Quelque chose en moi sait déjà tout ce que je suis, ce que je vais devenir. Quelque chose en moi regarde ma vie évoluer. Quelque chose en moi a déjà visualisé la ligne d'arrivée mais pas encore le chemin à emprunter pour l'atteindre. Je suis un petit garçon qui court mais qui s'ennuie. Il y a des flaques partout. Je me dis qu'un gros dragon a pleuré et je combats des chevaliers imaginaires avec mon épée invisible pour le sauver. C'est un gentil dragon incompris dont je suis le seul à connaître le langage. Je parle aussi aux oiseaux parfois. Mais tout bas, je ne veux pas être pris pour un fou. Je saute au-dessus des flaques. Parfois dedans et mes pieds mouillés me donnent le sentiment d'exister.

Je ne me souviens que du coup sur la nuque. Je ne sais pas comment ils en sont arrivés là. Je ne sais même pas s'ils se sont fatigués à trouver un prétexte. Ils ont juste tapé. Ma tête plonge dans le sable pisseux du bac. Je la relève un instant, j'ai le temps de voir un gosse et sa pelle. Puis le nez dedans. J'entends leurs rires. Fort. Partout. Ils rient comme on crie quand on découvre la violence. Ils rient parce qu'ils aiment ça. Ils rient pour se donner le droit de me frapper encore et encore. Des coups et des rires d'enfants. Des rires. Je m'en souviens plus que de la douleur. Des rires. J'en fais de la musique. Souvent sur scène, quand je serai grand, je jouerai contre ce rire. Ma guitare tentera de le transformer, d'en exprimer la violence et le chagrin.

Et sur les rires d'enfants, leurs cris et leurs crachats, j'entends celui de mon père. Un rire rauque et lent.
 

«Allez, bats-toi comme un homme, Keith. Bats-toi!» Et il rit de plus belle. Il m'attrape au collet et soulève mon visage, j'ai du sable dans le nez. J'ouvre la bouche pour respirer. Je le hais. Je n'aimerai plus jamais mon père. Les gosses s'éloignent et il les laisse partir. Les gens rient autour de mon visage plein de sable, de ma bouche ouverte et de mon chagrin. Je dois encore me relever. Parvenir à sortir ce sable de mon nez. Ils rient. Je dois m'en aller du parc, qu'on me regarde de dos. Ecouter les rires, en faire de la musique, oui, les transformer en musique. Ça prend du temps de se relever quand on a cinq ans et demi et qu'on est humilié. Quand son père rit de nous avec ceux qui nous ont frappé. Ça prend un temps fou. Je ne les entends plus, juste de ma musique sur leurs visages déformés. Je me souviens bien d'eux. Tous. Mick ne rit pas, il m'aide avec ses yeux. Alors je me redresse. Je suis vieux. J'ai un pas lent. Je ne cours plus pour vivre. J'ai freiné. J'ai peur. Je me retourne souvent. Ça y est, j'ai une ride en moi. Pourquoi tu ne me prends pas dans tes bras, dis, papa? Pourquoi ton rire sonne juste avec les leurs?

Et pourquoi c'est joli cette musique dans ma tête alors que ça fait si mal? Pourquoi c'est du blues? Pourquoi ça m'élève?

Ça sent le tabac froid et les clopes fumantes par-dessus et les impers qui sèchent et la transpiration. Il y a beaucoup de mecs. A l'étroit. Des pompes en cuir pointues. C'est à la mode. Du jazz. Du bon. Du moins bon. Les groupes se succèdent sur la scène du Ealing Club. Banlieue de Londres. J'ai croisé Mick sur le quai de la gare de Dartford ce matin. On ne s'était pas parlé depuis des siècles. Il avait des disques de Muddy Waters sous le bras. Il m'a dit qu'il chantait dans Little Boy Blue and the Blue Boys, un groupe, tout neuf, comme mon regard sur la vie. A cet âge-là, j'y crois. Je crois en la vérité, je crois que tout ce qu'on fait résonne, qu'il ne faut dire que ce qu'on pense. Je suis un pur, j'aime la musique plus que le bruit de ma respiration. Il y a ma gueule, ma jambe qui bat la mesure. Il y a Mick Jagger sur scène qui veut qu'on joue ensemble.

«Comment tu sais que je suis bon?
C'est juste une question d'attitude, mec. Une question d'attitude.»

Je prends ma guitare. Il a raison. Je suis bon parce que je sonne différent. J'ai une gueule musicale à moi, une façon de m'approprier le tempo. Et sa voix sur ma guitare c'est comme des lèvres amoureuses, ça marche, chacune respecte le rythme de l'autre et l'impose tout à la fois. Sa voix, ma guitare, c'est le début des Stones. On ne le sait pas encore mais on sent comme une énergie, une certitude qui nous remue les tripes.