La sélection par le jury du
festival d'Angoulême des
Filles Perdues d'
Alan Moore est une vraie curiosité, à la limite de l'anomalie. On imagine mal un jury « populaire » (même composé d'adultes consentants) remettre un prix international à une bande dessinée pornographique (interdite aux moins de 18 ans). Il n'en reste pas moins que saluer Alan Moore, le plus grand scénariste de comics de tous les temps, à deux mois de la sortie au cinéma des
Watchmen, est un geste à la fois diplomatique et sympathique (on notera la présence dans la liste de
Wanted, seul représentant dévoyé du genre comics à figurer ici) envers un lectorat généralement tenu à l'écart de la grand messe angoumoisine, et qui honore un travail d'auteur singulier et épatant.
Le choix d'Alan Moore
Filles Perdues (
Lost Girls, en VO) est une bande dessinée qui revient de très loin. Démarré il y a plus de quinze ans, et longtemps limité à 2 fascicules, l'ouvrage est scénarisé par Alan Moore et dessiné superbement par son épouse, l'illustratrice
Melinda Gebbie. Beaucoup restaient sceptiques sur les capacités de Gebbie à tenir la distance et à hisser son dessin à la hauteur de l'imaginaire de son mari.
Filles Perdues témoigne qu'une fois de plus, Moore ne s'est pas trompé dans le choix de son partenaire de jeu.
Le dessin stylisé, au crayon et quasi pastel de Gebbie est l'un des atouts majeurs de cet empire des sens à la mode Belle Epoque, un monument de raffinement qui mêle des hommages graphiques somptueux à Mucha et
Egon Schiele, en même temps qu'il sert un propos typiquement Moorien visant à rendre au sexe (industrialisé, marchandisé,...) une dimension enfantine, naturelle et fantasmatique.
J'ai fait l'amour avec Peter Pan
Le scénario de Filles Perdues est simple comme l'eau. Dans un hôtel autrichien, petit palace isolé, et alors que l'ancien monde bascule dans la guerre (les guerres, l'horreur, nous sommes en 1913), trois femmes se croisent et vont redécouvrir l'espace de quelques semaines les joies du sexe, de la licence et de la liberté, avant d'être rendues, malgré elles, aux vicissitudes de l'époque. Ces trois femmes sont seules ou accompagnées, entre deux âges et usées par la vie. Elles ont toutes trois incarné à leur manière une figure de l'enfance, de l'épanouissement individuel et du plaisir et connu une adolescence aventureuse. L'âge adulte les a rendues prisonnières des convenances, de liens plus ou moins bien vécus, et a étouffé leur personnalité. Elles sont blonde, brune et rousse et viennent des livres d'enfants. L'une est Alice, celle qui tire les ficelles, l'autre est Wendy, la plus mutine, la dernière Dorothy, timide et suiveuse.
Dans la grande tradition des récits oraux et érotiques (Les Contes de Canterbury, Les 1001 nuits), les trois femmes s'assemblent et se racontent leurs vies. Leurs histoires les émoustillent et les amènent à céder à leurs fantasmes avec ce qui leur passe sous la main : entre elles, avec des garçons d'étage, seules, des militaires, le propriétaire de l'hôtel, des fétichistes, des gamins, à deux, trois ou plusieurs, en chambre, dans les champs, la paille, à table, au spectacle. Comme souvent, c'est la parole qui commande au geste, la langue qui appelle l'action, l'imaginaire qui conduit la réalité.
Sexe, vérités et comic book
Moore profite de sa situation viennoise pour nous donner une leçon d'esprit fin de siècle et de philosophie. La bande dessinée joue du rapport entre le conte et la réalité, s'amuse des référents qu'elle travestit (Peter Pan est un adolescent priapique, le lapin blanc est bien monté, la tornade de Dorothy lui souffle de l'air chaud dans la culotte) et tire quelques lignes amusantes vers la psychanalyse freudienne. Les contes ne sont pas autre chose que des désirs refoulés, déguisés, des histoires sexuelles patinées par le temps et la vertu. Le scénariste organise un retour à la lettre qui est un retour au présent du fantasmé, sans aucun tabou, ni entrave au jouir.
La beauté du dessin et la richesse du scénario donnent une légèreté incroyable à l'ensemble qui, par comparaison, dénonce également ce que nous avons fait de cet âge d'or de la jouissance enfantine. Heureusement pour nous et pour le livre, tout ceci est fait, comme toujours chez Moore, avec beaucoup de subtilité, si bien que l'ouvrage ne se trompe jamais de cible et n'est pas détourné de son but originel : il fait bander, mouiller, donne envie de se caresser, de se frotter l'un à l'autre, de sucer des queues, d'enculer, de brouter des chattes, en même temps qu'il fait... penser.
Filles Perdues est un livre à lire en couple ou en bandes, un livre qui stimule, titille, libère et magnifie, sur ses dernières pages, son message libertin et libertaire désespéré (la guerre approche, le rêve s'achève) : jouez le langage du corps contre le langage de la raison, jouez l'imaginaire contre le marché, la liberté contre les faux contrats, la femme contre l'homme.
On peut trouver cela simpliste mais on sait aussi que le génie et la vérité ont pour eux de s'exprimer avec la force de l'évidence. Moore parle cette langue couramment depuis 25 ans et ne désespère pas d'en faire un nouvel espéranto.
Benjamin Berton
Le 26 January 2009