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A l'origine du film Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard, une exposition qui n'a jamais pu voir le jour : celle, intitulée « Collages de France », que Godard voulait concevoir à partir de la matière d'un cours que le Collège de France lui avait refusé. Partenaire de ce projet, qui devait comporter neuf films, le Fresnoy-Studio national se rend bientôt compte que Godard a changé d'avis et qu'il travaille désormais à une exposition qui inclurait des films, mais aussi des installations, des éléments de décor, et d'œuvres empruntées aux collection du Musée National d'Art Moderne. Godard fait alors à ses collaborateurs du Fresnoy la proposition suivante : s'ils veulent comprendre son travail, qu'ils viennent le filmer au travail, chez lui à Rolle, comme on filmerait « un peintre dans son atelier ».
Alain Fleischer revient sur cette expérience : Godard a beau être solitaire, provocateur, incompris, il reste définitivement un génie.
Fluctuat : Avec ce film sur Godard, on vous voit cinéaste. Mais vous êtes aussi écrivain, photographe, plasticien... Vous dîtes souvent vous sentir une personne différente dans chacun de ces domaines, mais dans vos écrits publiés chez Galaade (Les Laboratoires du temps, L'Empreinte et le tremblement), vous rapprochez théoriquement la littérature et les images. Cela ne vaut-il pas dans la pratique ?
Alain Fleischer : Il est vrai que quand j'écris, mon écriture bénéficie d'une sorte d'expérience audiovisuelle. Voir le monde à travers à travers un viseur de caméra ou d'appareil photo, cela permet de voir le monde autrement, de le décrypter autrement, parce qu'on l'aura cadré, éclairé, après avoir choisi un angle. Dans mon travail littéraire, on retrouve donc des choses très visuelles par moment. Par contre, j'espère qu'il n'y a pas trop de littérature dans mes films : d'une manière générale je n'aime pas trop ça, sauf dans certains chef d'œuvres comme L'Année dernière à Marienbad, par exemple. Le cinéma littéraire, je m'en méfierai un peu... je préfère un cinéma essentiel, comme le cinéma ethnographique, extrêmement dépouillé.
En voyant votre dernière expo, Dans la nuit des images, ou en lisant certains de vos romans, on pense à la notion d'art total. Celle-ci n'intervient-elle pas dans votre travail ?
C'est une notion évidemment très troublante, mais pour le moment je ne l'ai pas expérimenté dans le cadre d'une seule œuvre. Je m'identifierai plutôt à l'artiste total, c'est à dire qui ne se refuse rien. D'ailleurs je le paie cher, car ce n'est une bonne stratégie. Pour arriver à ce que l'on veut, il vaut mieux faire une seule chose, comme Buren avec ses rayures, et ça marche. Evidemment il y a d'autres choses auxquelles j'ai renoncé objectivement, mais pas dans ma tête : comme faire de la musique : je ne pense pas que je composerai un opéra un jour, mais je n'ai pas complètement renoncé à composer un morceau de musique... ou à créer un bâtiment, à dessiner une architecture... C'est une curiosité que je n'arrive pas à freiner.
Le studio du Fresnoy, que vous dirigez, est à la pointe des arts numériques. Pensez-vous que l'avenir de l'art contemporain est lié à celui des nouvelles technologies ?
Encore une fois, l'art ne doit se priver de rien. Les nouvelle technologies ouvrent des possibilités extradordinaires, de mélange, de représentation, de relation avec le public. Il n'y aucun raison d'abandonner cela aux gens de la publicité ou aux scientifiques : tous ces moyens sont des moyens dont l'artiste doit s'emparer. J'ai d'abord été assez sceptique face aux œuvres qui utilisaient des techniques numériques, car je les trouvais un peu « mode d'emploi », pas intéressantes. Mais aujourd'hui, les œuvres que je vois, comme celle des élèves du Fresnoy, sont des oeuvres magnifiques qui atteingent une dimension poétique totalement émancipée du côté nouvelles technologies. Et je suis convaincu que les œuvres les plus importantes aujourd'hui sont faites avec ces moyens là.
Pouvez-vous nous parler du roman sur lequel vous avez travaillé à Rome ?
Ce roman répond à une commande de Fayard, qui pour l'une de ses collections demande à des auteurs de se projeter autobiographiquement dans un autre personnage.
Il s'agit donc de s'identifier soi-même dans un autre : un propos assez étrange car c'est être soi, mais pas tout à fait... J'ai choisi de me projeter dans un oncle, mort à vingt sept ans dans un train de déportation, et dont l'histoire a été retrouvé dans des circonstances incroyables. Par ailleurs des gens de ma famille, dont ma tante - donc sa sœur - m'avaient toujours dit que je lui ressemblais énormément. Je me projette donc en lui pour lui faire vivre des expériences qu'il n'a vécu, puisqu'il mort trop tôt. C'est un roman parce que j'invente des choses qu'il n'a pas vécu, mais en même temps très autobiographique puisque je lui prête des choses qui ressemblent à ce qu'a été ma propre vie.
Propos recueillis par Céline Ngi
Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard, film d'Alain Fleischer
Sortie en salles le 22 janvier 2009
En même temps que la sortie du film, Alain Fleischer publie également L'L'Empreinte et le tremblement, un recueil de réflexion sur le cinéma et la photographie, aux éditions Galaade.
Photo : © IBO/SIPA
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