Le dernier roman d'Appelfeld n'est-il qu'un autre roman sur la guerre ? Un roman pour dire encore, à travers le regard d'un enfant (encore), l'horreur, le dénuement des êtres, la nécessité de survivre ? Si La Chambre de Mariana comporte en filigrane tous ces douloureux thèmes liés à la guerre, il n'en fait pas pour autant son véritable sujet. Croyez-le ou non, ce récit parle avant tout d'espoir et d'amour.
Hugo fête ses onze ans dans un ghetto juif qui a déjà vu la moitié de ses habitants emportés par les rafles. Lui-même attend d'être envoyé chez un paysan où il aura, peut-être, la chance de grandir en sécurité. Mais le paysan ne vient pas. Alors sa mère se résout à le confier à Mariana, qui vit et travaille dans une maison close. Avant de la quitter, Hugo promet à sa mère : "Je lirai et je ferai des exercices de mathématiques". Une promesse d'enfant sage, car Hugo en est visiblement un. Sauf qu'une fois caché dans le réduit qui jouxte la chambre de Mariana, il lui sera difficile de se remettre à ses exercices d'écoliers.
Dans ce minuscule espace qu'il n'a que rarement l'occasion de quitter, il fait froid, sombre, il règne une mauvaise odeur de cuir. Mais il y résonne surtout ce qu'il se passe la nuit entre Mariana et ses clients. Des soldats allemands se succèdent, qui tantôt maltraitent tantôt cajolent la jeune femme. Hugo devine assez rapidement de quoi il s'agit. Comme tous les enfants confrontés à la guerre, il va grandir trop vite. Mariana elle-même commente : "Tu fais plus que ton âge". Les caresses qu'elles prodiguent à son "adorable petit chien", comme elle l'appelle, sont d'ailleurs bien plus sensuelles que maternelles. "Hugo était troublé : il éprouvait un plaisir charnel, pour la première fois".
L'histoire d'amour qui va naître entre Hugo et Mariana pourrait choquer (le garçon n'a pas treize ans cette nuit où "leurs corps ne firent plus qu'un"). Pourtant, on oublie assez vite qu'Hugo est un enfant dont Mariana est censée remplacer la mère. Ce que le couple laisse voir, ce sont surtout deux êtres en fuite, dont chacun prend soin de l'autre pour pallier la solitude et le désarroi que la guerre a semé en eux. Bien souvent, Hugo s'occupera à son tour de Mariana : quand elle a trop bu et qu'il faut la consoler, quand elle veut trop boire et qu'il faut l'en empêcher.
Avec une histoire d'amour sur fond de guerre, et de surcroît à la troisième personne, Appelfeld prenait le risque de déclencher chez le lecteur une impression de déjà-lu. Comme dans de nombreux récits sur la guerre, tous les types de comportements que l'on peut trouver en période de crise sont représentés : les généreux, les lâches, les traîtres et les fidèles. Le roman oscille souvent entre la naïveté d'Un sac de billes de Joffo et la cruauté du Grand cahier de Kristof. Naïf, Hugo qui continue à parler à ses parents et à ses amis depuis le réduit où il est caché. Cruelle, l'existence de Mariana qui n'a finalement rien connu d'autre que la prostitution : "Les soldats [...] exigent de moi des choses dégoûtantes", se plaint-elle entre deux rasades de cognac. Mais en dépit de son lourd passé, Mariana reste une femme légère, et retrouve en Hugo la possibilité d'une vie heureuse : "Tu es mon prince, tu es ce que j'ai connu de mieux dans cette vie".
Pour continuer à évoquer des titres connus, on pourrait aussi se référer au Journal d'Anne Frank, pour la part d'autobiographie que comporte La Chambre de Mariana. Nul doute que la propre expérience d'Appelfeld constitue le pré-texte de ses romans. On retrouve dans le parcours d'Hugo la fuite et l'errance que l'auteur a lui-même vécu, ainsi que de ces rencontres décisives qui l'ont lui-même sauvé.
Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, de nombreux artistes s'étaient demandé, à quoi vont donc servir les écrivains, les poètes, les peintres, maintenant que l'Humanité elle-même a fait preuve d'une telle barbarie ? Aharon Appelfeld fait sans doute partie de ceux qui peuvent le mieux répondre. Parce que lui n'a pas cherché à écrire l'atroce et indicible histoire collective de la déportation. Parce qu'il a recréee à la place un univers autre - celui de la maison close - dans lequel il a fait alterner les moments de peur et ceux de bien-être. Parce qu'il témoigne dans son roman d'un moment de l'histoire simplement à partir de sensations retrouvées, amplifiées, sublimées parfois. A quoi cela sert-il ? A se souvenir.
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