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Le Nez sur la vitre

Le Nez sur la vitre - Abdelkader Djemaï

Le Nez sur la vitre - Abdelkader Djemaï

Un Algérien, immigré en France depuis quelques décennies, s'engage dans un voyage en bus pour retrouver son fils qui ne répond plus à ses lettres. Le Nez à la vitre, ou comment un homme pallie sa piètre maîtrise de la langue en enregistrant du regard chaque élément, pour mieux dessiner sa place dans une société où il reste étranger.
Des lettres sans réponse, un fils parti, trop silencieux pour combler le vide de la séparation. Le père prendra donc l'autocar pour retrouver l'enfant rebelle. Mais le voyage en redessine un autre, plus intime ; le passé revient au détour d'une autoroute, revisite l'enfance algérienne du voyageur, son parcours d'émigré à la vie modeste mais heureuse jusqu'à la faille dans l'harmonie familiale, le départ du fils aimé. Abdelkader Djemaï, Le Nez sur la vitre, offre au lecteur les scènes et visions enregistrées méthodiquement par le silencieux passager, auréolées de la poésie des détails quotidiens.

Le missionnaire paternel replonge dans son passé de fils, d'homme, d'époux et de père. Il retrouve son propre père dans un autre car, un autre pays, une époque révolue, l'Algérie des années cinquante en temps de guerre. Sa vie défile comme appelée par les premiers souvenirs, sans doute aussi à la recherche d'une explication sur cette « vitre froide et impitoyable » qui le sépare de son enfant. L'expédition en car semble un défi à cette frontière invisible qui voue à l'impuissance toute tentative de dire à son fils quelques mots, de le toucher, de le serrer dans ses bras.

Mais l'histoire sans paroles n'en est que plus émouvante : les mots se changent en regards attentifs, avides de capter chaque élément des objets et des êtres, de s'accrocher à eux pour mieux partager un moment, fût-il silencieux. Les petits détails deviennent les repères de cette avancée sur la route du Sud et des souvenirs, et plus généralement de la vie. Le quotidien est ici auréolé de poésie par ces fragments d'une mémoire préservée dans des visions qui n'ont en soi rien de très original, mais nous touchent par toute l'existence qu'elles semblent porter. Les passagers ont droit à leur portrait, mais paradoxalement aucune figure ne reste précisément à l'esprit. L'essentiel est ailleurs, dans les efforts de cet homme peu loquace, qui pallie sa mauvaise maîtrise de la langue par des yeux collés sur la vitre du monde, enregistrant patiemment chaque élément pour mieux dessiner sa place dans une société où il reste encore l'étranger. Mais la prose sait éviter les écueils du cliché complaisant ; elle n'aborde pas la rive pathétique des sentiments larmoyants sur la dure condition des émigrés si dignes et travailleurs. Certes la situation n'est pas si singulière dans cette famille aux contours fleurant la terre natale du paterfamilias : un petit appartement, une mère effacée, un fils victime d'une délinquance passagère, sauvé par l'amour d'une belle. Or le conflit des générations sait trouver ici ses mots propres, dans une parole épurée et tout en retenue, qui rendent plus sensibles les déchirures de ces êtres pudiques, refusant toute plainte.

Le lecteur ne peut s'empêcher de ressentir la menace d'un danger, d'une précarité essentielle derrière cet œil qui s'attache si scrupuleusement à détailler une scène - comme celle des en-cas sur l'aire d'autoroute -, un trajet où rues, passants, sensations et actions sont enregistrés dans une succession trop linéaire pour ne pas transformer le marcheur en un équilibriste concentré. Le fil est souvent ténu, comme la fin le prouve, de manière un peu attendue. Mais de ce périple on retient la tension continue, fût-elle retenue dans une ligne épurée des mots, trop souvent impuissants à dire et toucher, et pour cela soutenus par un silence et des regards éloquents. Le Nez sur la vitre dit la vanité de certains gestes et paroles, l'irrémédiable frontière entre les êtres, en dépit de l'amour, mais surtout la présence patiente de cette volonté tenace d'aborder de l'autre côté, d'être avec l'autre, et sa réussite, même éphémère ou différée.

Le Nez sur la vitre
Un roman d'Abdelkader Djemaï
Le Seuil, octobre 2004
79 pages, 10 €

[Illustration : Affiche (détail) d'une résidence d'Abdelkader Djemaï à la Maison Jules Roy (Vézelay), automne 2001]

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