Le Choeur des enfants Khmers de Loïc Barrière



Critique

Note du livre Ce qu'il reste du massacre

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Ce qu'il reste du massacre



Témoignages émouvants, indices historiques, beauté des paysages, réflexion sur les peuples : l’histoire du Choeur des enfants Khmers aurait pu faire l’objet d’un remarquable documentaire.
Loïc Barrière a préféré le roman pour parler du Cambodge, 30 ans après le massacre commis par les Khmers rouges.
Et interroger le
poids de la souffrance des parents, qui mué en secret absolu, peut finalement inspirer de la violence aux enfants qu’on voulait épargner.
Par pudeur ou par précaution, l’auteur a choisi le prétexte de la fiction pour aborder le sujet encore douloureux qu’est le génocide cambodgien, commandité par Pol Pot et ses proches et perpétré par l'armée des Khmers rouges de 1975 à 1979.
Adopté très jeune par une française, Josué ignore à peu près tout de l’histoire de son pays d’origine, le Cambodge. Jusqu’au jour où il rencontre Rotha dans une pagode de la région parisienne. Rotha est khmer lui aussi, mais n’a rejoint la France qu’à la fin du régime de Pol Pot : les souvenirs qu’il garde du massacre et de la fuite, mais aussi des traditions khmères, fascinent et émeuvent Josué. Les deux hommes se lient d’amitié, et décident peu de temps après de faire un voyage au Cambodge, accompagnés de Vanak, le jeune frère de Rotha.

Paradis perdu


Un séjour qui donne l’occasion à chacun d’entre eux d’en apprendre davantage sur un pays qui, derrière ses paysages magnifiques, saigne encore des blessures infligées par son histoire. Vanak, né en France et élevé entre les manières occidentales et les traditions khmères, vit un véritable choc. Pourquoi sa famille se montre-t-elle si réticente lorsqu’il s’agit d’évoquer la plus sombre période du pays ? Vanak et Josué, les véritables « étrangers » (les barang), devinent rapidement que derrière chaque sourire chaleureux, se cache un secret déchirant.

La narration en forme de témoignage, assurée par la voix plutôt naïve de Josué, permet de faire voyager le lecteur aussi bien dans l’espace que dans le temps. Le texte tantôt invite à rêver à l’agréable moiteur du pays et à la beauté de certains sites, tantôt fait ressentir l’effroi des pires moments du régime des khmers rouges. A la visite d'un Angkor majestueux succède celle d'un mémorial du génocide (les "killing fields"), où l'on peine à rendre décemment hommage à chacun des morts tant ils sont nombreux. Et même devant ces monuments désolants, fait d'os et de larmes, les cambodgiens refusent de parler.
La cicatrice Khmère

Après s’être vu infliger des années de tortures, le peuple khmer semble avoir pris l’habitude de se taire. Les trois jeunes voyageurs, avides de la moindre anecdote, savent pousser leurs interlocuteurs à l'épenchement, afin de reconstituer quelques images. Rotha, lui, expose volontiers ses souvenirs, des plus tendres aux plus douloureux : les jeux d'enfants au village, la violence du quotidien sous les Khmers Rouges, l'arrivée des vietnamiens, la fuite dangereuse vers la Thaïlande, la vie dans un camp de réfugiés.
Mais les enfants khmers d'aujourd'hui ignorent, eux, presque tout de l’histoire de leur pays, et de nombreux intellectuels cambodgiens, dont le discours est repris en filigrane dans l’ouvrage de Barrière, déplorent cette ignorance et cette ellipse volontaire dans l’éducation des plus jeunes. Comment un peuple peut-il se reconstruire, alors qu’il a subi un crime si souvent minimisé, et dont les auteurs sont à ce jour impunis ?
Il est entendu que la nouvelle génération khmère pourra difficilement vaincre ou même comprendre les maux de son pays (la prostitution, le trafic de drogues, etc…) tant qu’elle ignorera tout de son terrible passé. Plus encore, ce qui est suggéré dans Le Chœur des enfants Khmers, à travers l’histoire d'adolescents aux comportements déviants (dont Vanak et l’un de ses cousins), c’est que le poids de la souffrance des parents, mué en secret absolu, peut finalement inspirer de la violence aux enfants qu’on croyait pourtant épargner.
Justice tardive

Mais parfois, un silence se brise, une vérité est murmurée, aussi bouleversante pour ceux qui la découvrent qu’elle est dérangeante aux yeux de ceux qui cherchent à l’enterrer, à l’image de l’oncle avide et aveuglé de Rotha : « La vérité ? Quelle vérité ? Cela ne te gêne pas qu’on remue encore cette sale histoire ? Tu ne crois pas que le Cambodge a autre chose à faire maintenant ? Le développement… le commerce… ». Cette réflexion résume à elle seule l’incapacité des survivants au régime des Khmers Rouges à exprimer leur traumatisme afin de pouvoir l’exorciser.

Loïc Barrière rappelle dans sa préface que le procès des dirigeants Khmers Rouges n’a été mis en place que cette année (Parmi ceux qui comparaîtront devant le tribunal de l'ONU, Khieu Samphân, proche de Pol Pot et responsable de la mort de près de deux millions de cambodgien, sera d'ailleurs défendu par "l'avocat de la terreur", Jacques Vergès). C'est là un premier pas vers la reconnaissance officielle du génocide, et l’histoire de Rotha devrait être relayée par d’autres pour qu’enfin, le chœur des enfants Khmers puissent s’élever.

Rappelons que le cinéaste Rithy Panh, grande voix militant pour la mémoire du Génocide Khmer, et cité en exergue de l'ouvrage de Barrière, publie un ouvrage dans le cadre de la rentrée littéraire 2008 avec Christine Chaumeau : La Machine Khmère rouge.
Céline Le 25 juin 2008