Le cure-dent de Jean-Yves Lacroix



Critique

Note du livre Grandeur et décadence d'un poète persan

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Grandeur et décadence d'un poète persan



Pour son premier roman, Le cure-dent, Jean-Yves Lacroix s'intéresse à une figure aussi brillante que mystérieuse : celle d'Omar Khayyam, poète persan musulman né au XIe siècle. En jouant avec les codes de la narration, il offre ainsi à la rentrée littéraire une biographie atypique, qui explore ce qu'une grande figure littéraire peut avoir de plus humain.
- Cette chronique est proposée dans le cadre de la rentrée des lecteurs
 
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La science lettrée
 
Qui peut se targuer de connaître toutes les facettes de cet homme multiple ? Né dans la Perse musulmane du XIème siècle, au centre d'un brillant monde intellectuel, Omar Khayyam est avant tout un extraordinaire lettré. Enfant précoce, il est dit qu'il apprend à compter sur ses doigts de pieds en même temps qu'il faisait ses premiers pas. Confié à plusieurs maîtres, il a très vite accès aux plus grandes connaissances : les auteurs grecs, arabes ou persans ; le Coran ou la philosophie ; les mathématiques, la médecine ou la science des astres.

Son œuvre est à la mesure de l'homme : précoce, riche et variée. Responsable durant plusieurs années de l'observatoire de Merv, à vingt-six ans, il est à l'origine de la réforme du calendrier persan, tâche qu'il accomplit avec une grande précision. Il écrit plusieurs traités de mathématiques, dont certaines notions ne sont (re)démontrées qu'au XIXè siècle. Il rédige aussi six dissertations philosophiques et des traités musicaux.

A trente et un ans, il est au sommet de ce qu'un homme ambitieux peut désirer : reconnu, fêté, voire adulé, il occupe une place discrète mais respectée à la cour du vizir Nizam-ul-Mulk. Il vit une longue histoire d'amour avec l'une des femmes de la cour.

La vie en quatre vers

Mais cette réussite cache une autre facette de ce singulier personnage. Alors que son art culmine, alors que sa renommée est la plus grande, il abandonne toute fonction prestigieuse pour s'abandonner aux plaisirs de la vie. Le vin, l'amour des femmes et la rédaction de poèmes deviennent ses seules raisons de vivre. Oubliant la rigueur des ouvrages scientifiques qu'il a jusqu'alors écrits, il se passionne pour un genre poétique alors considéré comme mineur : les quatrains, ou robayyat. A l'instar des haïkus japonais, en quatre vers tout est dit : l'amour, l'ivresse, la défiance envers les dévots, le face à face avec Dieu.

Jean-Yves Lacroix réussit à nous faire entrer dans les univers mystérieux de cet homme. Délaissant l'aspect romanesque autant que la reconstitution historique du contexte, de la cour ou de la Perse médiévale, il s'attache aux pas de Khayyam, que nous pouvons suivre dans toutes les étapes de sa vie. On peut craindre, en débutant cette lecture, une recherche académique, universitaire, froide. On chemine avec l'auteur de bibliothèque en livre rare afin de pister les témoignages de la vie du poète.

La promesse de l'œuvre

Mais le texte de Lacroix nous embraque peu à peu dans l'imaginaire de ce mystérieux persan. C'est avec plaisir que l'on délaisse alors la simple biographie pour imaginer avec Jean-Yves Lacroix les vides laissés par les récits des contemporains de Khayyam. Tout d'abord éblouis, on ne peut que s'étonner de le voir renoncer si brutalement à l'étude pour un hédonisme exacerbé. On souffre ensuite d'assister à un véritable processus d'autodestruction de cet homme. C'est avec peine qu'on l'accompagne dans ce qui devient une véritable dépendance à la boisson, au fond des plus sordides tavernes, puis avec colère que l'on écoute ses fausses promesses de se remettre à l'astrologie, à la médecine, aux mathématiques, pour finalement replonger dans la déchéance...

En dépit de sa renommée, on ne reconnaît à Omar Khayyam que la propriété de quelques livres et d'un cure-dent en or, auquel l'ouvrage de Lacroix doit son titre. Avec cet instrument, le poète extrait de son corps la mort et la pourriture, comme si la déchéance physique n'avait pas de prise sur lui-même. Ultime objet de luxe, il l'accompagne dans toutes ses errances, pour, au final, marquer la page du dernier livre étudié. Sentant sa mort venir, Khayyam laisse sa lecture inachevée, comme si la recherche de la connaissance l'accompagnait dans son ultime voyage.

Malgré cette dernière vision d'un homme sage, on finit comme Jean-Yves Lacroix par être déçu, blessé par le gâchis de cette intelligence. Et pourtant, c'est en sombrant que Khayyam aura fait éclore ses plus belles fleurs, ces Quatrains qui resteront dans les mémoires de tous.

"Ne te souviens pas d'hier,
Ne pleure pas pour demain,
Ne crois ni au passé, ni au futur,
Vis aujourd'hui et ne perds pas le souffle de ta vie.
"

Omar Khayyam
 
Jean-Yves Lacroix, Le Cure-dent, Allia. 
Guillaume Marien

 

Le 20 juillet 2008
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