


La pensée est intimement liée au corps et fonctionne comme un besoin primaire, en-deça de la conscience. Elle est sexe : « des pensées enfouies, enterrées dans nos corps remontent par la tige de notre sexe ». Elle est intestin : « nous avons plusieurs mètres de boyaux dans notre crâne ». Cette tabula rasa de la conscience, loin d'assouvir un besoin vital de l'homme, provoque au contraire sa lente destruction, car la pensée « suce la moelle et bouffe le cortex ». L'homme n'est plus qu'un crâne vide agité d'un flux incessant, qui le « dévaste » et le « nettoie ». C'est bien la mise en scène d'une tempête sous un crâne. Mais, vanité des vanités, elle reste totalement stérile.
Le jeu de massacre ne s'arrête pas là. Non seulement ma pensée me détruit, mais ce n'est pas la mienne. « La pensée te croise mais ne t'habite pas. La pensée se refuse à stopper sa course dans un corps aussi stupide que le sien ». Un alien, en quelque sorte, agité d'une volonté de puissance grandissante, (« Les autres penseront mes pensées. Nous parasiterons leurs cerveaux ») et qui provoque la perte d'identité, la dilution du moi dans la pensée commune : « C'est ton corps nombreux. Tu vis dans un million de corps. 
Ce pessimisme radical dénonce en filigrane la société de consommation (« Elle se représente l'acte d'achat comme un avènement, une seconde naissance, le rachat miraculeux de la nullité de l'existence »), ou la « petite culture portative très pratique » qui sert aux hommes à émettre, « quand ils ne peuvent plus faire autrement », « une opinion molle et très consensuelle ». On est proche parfois de la vision du monde sordide et parfaitement désabusée exprimée par Houellebecq : « tu crois que c'est ce qui te reste de conscience, de volonté de vivre aussi, une volonté qui ne t'appartient pas, qui appartient à tous , à tous ceux qui infestent la surface de la terre ». Mais c'est plutôt de la conception baroque de l'Amour-Propre exprimée par La Rochefoucauld qu'il faudrait rapprocher cette « pensée » post-moderne : un dynamisme aveugle à lui-même et dévorateur, qui constitue le fondement même de l'homme et de ses actions. « Plus je pense, moins j'entends ».
Si la pensée suit les « loopings spiralés hélicoïdaux des intestins », l'écriture qui tente de la saisir s'appuie sur le ressassement, la répétition, les variations sur un même thème, le déploiement d'images inédites. Cet indicible obsédant qu'est la pensée échappe à toute définition fixe, et c'est bien ce qui le transforme, finalement, en objet poétique. Sorte d'excroissance, d'hydre de Lerne jaillissant au hasard d'un texte morcelé en paragraphes succincts, la « pensée » empêche toute chronologie, toute clôture du texte. Comme Beckett, choisi pour l'épigraphe, Jacques Brou plonge au cœur de l'innommable pour traduire le « décousu déhiscent » du réel : « la pensée se voit mieux pissant que pensant, ouvrant et fermant un robinet à intervalles réguliers ».
Pas d'échappatoire à ce tonneau des Danaïdes qu'est la pensée humaine, si ce n'est tenter de le mettre en forme - par la littérature. Finalement, la leçon donnée par Mallarmé, quoiqu'en dise le texte lui-même, n'était pas si vaine…
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- Le site des Editions Léo Scheer
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