Avec les moines-soldats de Antoine Volodine

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Volodine : schizo, prolo, chaos

Antoine Volodine est celui dont le nom, parmi tous les auteurs contemporains, doit être le plus souvent associé à l'adjectif inclassable. Il ne l'a pas volé. Fondateur du post-exotisme, l'écrivain revendique une littérature plutôt dérangeante, qu'il exprime à travers plusieurs voix fictives. Ses deux derniers ouvrages, Avec les moines-soldats et Haïkus de prison, attribués à l'une de ces voix, celle de Lutz Bassmann, sont une nouvelle plongée dans la violence et l'horreur.

Antoine Volodine est pour une littérature autre, violente, lucide et poétique, qui serait "étrangère mais écrite en français". Comme celle-ci n'existe pas, il l'invente et lui donne un nom : le post-exotisme. A lui seul, Volodine représente donc ce mouvement littéraire complexe, assumant la paternité de toutes les voix qui le font vivre, et qui sont exprimées dans Le post-exotisme en dix lecons, leçon onze (Gallimard, 1998).
Lutz Bassmann, nom sous lequel deux ouvrages sont parus simultanément chez Verdier, est l'une des voix entendues dans ce manifeste. A l'occasion de cette sortie, Volodine a précisé : "je resterai à l'écart et n'assumerai plus le rôle de commentateur. Avec les moines-soldats et les Haïkus de prison sont véritablement deux tunnels obscurs et sans fin, dont la traversée ne laisse aucune chance de respirer, à l'image sans doute de l'expérience de Bassman, qui a été "incarcéré dans un bâtiment de haute sécurité en 1990". Comme tous les auteurs de fiction imaginés par Volodine (Elli Kronauer, Manuela Draeger notamment, publiés à L'Ecole des Loisirs), Bassman est la victime d'un monde totalitaire, concentrationnaire, où les derniers espoirs de lutte ont laissé place à la seule "rumination politique".

Désastreuse indifférence

Avec les moines-soldat, qui n'est ni un roman ni un récit, relève d'une forme propre au post-exotisme, et déjà utilisée par Volodine : les "entrevoûtes". Ce sont là sept nouvelles apocalyptiques, aux allures de science-fiction, qui obéissent à des "phénomènes d'écho et de répétition". Les personnages, nommés Schwahn, Brown, Monge, sont des moines-guerriers, tous envoyés vers d'étranges missions par l'Organisation. Autrement dit, ce qu'il reste d'une vieille association utopique (les prolétariens) que les cycles barbares de l'Histoire ont successivement fracassé : "L'Organisation avait renoncé à toutes ses références anciennes. Elle savait que l'humanité était fichue et elle ne nourrissait plus l'espoir de voir naître sur cette terre une société juste et fraternelle".

Ces "héros", tous interchangeables, sont déshumanisés à un point où ils n'inspirent que le dégoût ou les frissons. Chancelants et erratiques, ils avancent dans un monde où les pôles et les frontières ont succombé au désastre : nulle distinction désormais entre la vie et la mort, le passé et l'avenir, le rêve et la réalité, la victoire ou la défaite. Dans cette mortifiante indifférence, le Mal répand son chaos et enterre la morale sous une épaisse couche de boue. Schwahn abat les unes après les autres celles qu'il appelle ses petites sœurs. Brown pense avoir pour mission de sauver une petite fille ; devant un incendie, c'est une monstrueuse araignée qu'il voit sortir des flammes, et qu'il recouvrira héroïquement d'une couverture malgré le doute.

Post-exotisme, non-exorcisme

Et ce n'est pas avec les Haïkus de prison qu'on éloignera les visions de cauchemars suscités par Les Moines-Soldats de Bassman. Ces courts poèmes japonais - forme inédite cette fois dans le travail de Volodine - composent un cercle dantesque sans rémission : Prison-Transfert-Enfer. Bassman guide cette plongée dans l'univers carcéral avec un inquiétant détachement. L'humour se fait grinçant, et le romantisme nauséabond : "Il y a vraiment trop de monde dans la cellule / on ne peut plus préparer / son suicide [...] Flatulences / grognements / la nuit sera longue encore [...] le boucher tchouvache soupire / il ne regrette pas la viande / il regrette les couteaux".

Dans les images suggérées par les Haïkus, comme dans les nouvelles d'Avec les moines-soldats, rien ne s'achève, tout se survit dans une interminable agonie. L'ombre de la mort elle-même refuse de laisser entrevoir la moindre délivrance. Pas de renaissance sans extinction. Imaginez un crépuscule éternel, les lumières du monde qui démissionnent, des combattants fuyants et aveugles, tout juste capables de se répéter "l'invocation fraternelle", désormais dépouillée de tout sens : "Seuls ceux que j'aime, écoutez !". Bienvenue dans l'ère du post-exotisme, où la seule littérature possible est celle du rejet et de la négation.

Derrière le nom de Lutz Bassmann, Volodine a tranché, en faveur d'un pessimisme maladif et incurable ; et l'Histoire elle-même ne saurait démentir la décadence d'un monde auquel la barbarie ne cesse d'assener de nouveaux coups.

 

Le site officiel de Lutz Bassmann


Céline Le 04 June 2008